religieux une utilité politique. Mais, confier ce secret à tous les
évêques de France ce serait une folie. J'ai divisé, dans ma tête, le
royaume en cinq divisions, et j'ai résolu de confier celle du levant à
l'archevêque de Reims, celle du midi à celui de Toulouse, du centre à
l'évêque de Clermont, du couchant à celui de Saint-Pol-de-Léon, et du
nord à celui de Boulogne. Dans cette division, se trouve l'évêché
d'Arras; mais, en rendant justice aux bonnes qualités de l'évêque[27],
tu sais qu'il lui en manque une absolument essentielle: c'est la
discrétion. Il est donc simple, par ce motif et par beaucoup d'autres,
que j'aie préféré l'évêque de Boulogne; et je ne confierai pas
inutilement un secret qui doit être ignoré de tout le monde, surtout
du gouvernement britannique; car, outre l'utilité de la chose
elle-même, j'y trouve encore l'avantage d'avoir une agence à moi tout
seul qui pourra, à mon gré, seconder ou contrebalancer les opérations
de celle que je ne gouvernerai que par indivis avec le cabinet de
Saint-James. Qui que ce soit dans la nature, excepté les prélats
ci-dessus, ceux que je me réserve d'y ajouter, comme tu le verras par
la lettre d'envoi, et toi, ne saura le secret; car le prince de Condé,
qui sera ici vendredi, l'ignorera entièrement. Je te recommande à
toi-même de l'oublier s'il est possible. Tu sens surtout combien il
importe que l'évêque d'Arras ne s'en doute pas. Évitons-lui ce petit
chagrin, et à nous les dangers qui ne manqueraient pas d'en résulter.»
[Note 27: Mgr de Conziè, évêque d'Arras, un des agents les
plus actifs de l'émigration. Il était alors en Angleterre
avec le comte d'Artois.]
Il n'y a pas lieu de rechercher, cette étude ayant un tout autre
objet, si la doctrine dont s'inspirait le roi était conforme à celle
qu'avait toujours professée la cour de Rome dans ses rapports avec les
gouvernements, ni de s'attarder aux débats que les instructions
royales déchaînèrent parmi les prélats auxquels elles furent
communiquées. Ce qui importe, c'est de démontrer, en les rappelant,
qu'alors que sa cause semblait perdue, Louis XVIII, avec une ténacité
digne d'un meilleur destin, redoublait d'efforts pour porter dans
l'âme de ses partisans la conviction contraire.
Sous l'empire de cette préoccupation, il s'efforçait de tirer parti
de la présence en Suisse des députés fructidorisés, qui s'y étaient
réfugiés. Parmi eux se trouvait Imbert-Colomès, l'ancien maire de
Lyon. Royaliste ardent, désigné comme tel et compris dans les édits de
déportation, il avait pu se dérober aux limiers de Barras. Il fut le
premier à qui le roi écrivit:
«Vous pouvez penser, Monsieur, lui disait-il, quelles ont été mes
inquiétudes lorsque j'ai appris la catastrophe qui vous a mis dans un
si grand danger. Elles ne peuvent se comparer qu'à la satisfaction que
j'ai ressentie en vous sachant enfin en sûreté. Comme roi, comme père
de mes sujets, je ne puis que gémir d'un événement qui retarde la fin
des malheurs de ma patrie. Mais, pour vous, Monsieur, mes sentiments
sont bien différents, et je suis plus porté à vous féliciter qu'à
m'affliger avec vous d'un acte de violence qui met vos sentiments dans
un jour plus éclatant, s'il est possible, qu'ils n'y étaient déjà, et
par lequel vos persécuteurs eux-mêmes vous couvrent de gloire. Je
voudrais que tous ceux qui, comme vous, ont mérité l'honneur de la
proscription, y eussent échappé comme vous; mais vous êtes jusqu'à
présent le seul sur qui je sois rassuré. Si vous connaissez les lieux
où quelques-uns de vos dignes collègues se sont retirés, soyez mon
interprète auprès d'eux; dites-leur qu'ils partagent les sentiments
que je viens de vous exprimer.
«Faites savoir, si vous le pouvez sans vous compromettre, aux
habitants de ma bonne ville de Lyon, que je n'oublierai jamais la
marque d'attachement qu'ils m'ont donnée en plaçant M. Camille Jordan
et vous dans une assemblée dont les démarches, depuis que vous en
aviez déterminé la majorité, ne tendaient plus qu'à faire oublier à
l'univers les crimes de celle qui l'ont précédée. Ajoutez-leur que ce
nouveau revers n'abat point ma constance, immuable comme ma tendre
bienveillance pour eux, et que j'ai la douce et ferme confiance que
leur courageux attachement aux vrais principes de la monarchie n'en
sera pas plus ébranlé.»
Quelque éloquente et persuasive que fût cette lettre, et bien que le
roi feignît de croire que tous les députés sortis de France à la suite
du dix-huit fructidor appartenaient au parti royaliste, il n'ignorait
pas qu'il y avait parmi eux non seulement des républicains modérés,
mais aussi des constitutionnels, en lesquels, jusqu'à ce jour, il
s'était refusé à voir des partisans sincères de la royauté légitime.
Il n'en comptait pas moins sur le ressentiment de ces dissidents
contre les jacobins victorieux pour les rallier à sa cause. Il
espérait obtenir d'eux, comme des royalistes purs, une déclaration
solennelle et publique, attestant qu'ils étaient convaincus que le
gouvernement républicain n'était propre qu'à perpétuer les malheurs de
la France, qu'à consommer sa ruine; qu'en conséquence ils
reconnaissaient pour leur roi «Louis XVIII, successeur de Louis XVII,
son neveu», dont leur voeu personnel comme celui de leurs commettants
réclamait le rétablissement.
Pour organiser les missions religieuses dans l'intérieur du royaume,
le roi avait eu recours à divers évêques qui résidaient en Allemagne
et dont il se croyait sûr. Pour obtenir la déclaration des députés
dispersés en Suisse, il projetait de recourir au commissaire anglais
Wickham. Afin de le persuader de l'utilité pratique de son projet, il
allait lui envoyer un homme dont il avait, depuis les débuts de la
Révolution, éprouvé le dévouement: l'émigré Jacques-Antoine-Marie de
Cazalès, l'intrépide champion de la royauté aux États généraux, venu à
Blanckenberg pour protester de sa fidélité.
«Je ne te cache pas que j'ai trouvé la matière un peu délicate,
mandait-il à son frère en lui exposant la mission qu'il venait de
confier à Cazalès. Je veux bien que le voeu de mes sujets me _rende_
ma couronne; mais je ne veux pas qu'il me la _donne_. Tu sens bien la
distinction et pourquoi j'ai mis Louis XVIII, successeur de Louis
XVII. Ces numéros sont des actes conservatoires. Mais, en supposant
que cela se passe ainsi, encore faudrait-il de l'adresse et un profond
secret, car il est bien essentiel que la déclaration des proscrits
paraisse spontanée et qu'ils ne semblent influencés ni par moi ni par
l'Angleterre, quoique, si nous parvenons à ce but, je compte bien y
être puissamment aidé par M. Wickham, auquel en conséquence j'ai tâché
de remettre le coeur au ventre, tant par la mission de Cazalès auprès
de lui que par la lettre dont la copie est ci-jointe.»
De cette lettre à Wickham, il n'y a qu'un passage à retenir: c'est
celui qui trahit une fois de plus que la journée de fructidor n'a pas
altéré, dans l'âme de Louis XVIII, son énergique confiance dans le
triomphe final de ses droits. «L'événement est cruel. Mais les
ressources sont grondes. Nous sortirons avec honneur de ce pas
difficile, et les triumvirs, qui ont cru vous compromettre en vous
nommant avec tant d'éclat, n'auront fait que vous faire jouir un peu
plus tôt de la gloire qu'un si bel ouvrage heureusement achevé doit
attacher à votre nom.»
Toutefois pour achever cet ouvrage, comme disait le roi, pour que
l'opinion conquise ne fût pas étouffée par la violence, il fallait
gagner les armées, les détacher du Directoire, les ramener à l'idée de
royauté. Les missionnaires religieux étaient impropres à cette tâche.
Ils auraient eu dans les camps et dans les casernes trop de dangers à
courir. Seuls, des laïques pouvaient éclairer les officiers et les
soldats «sur leurs véritables intérêts», leur promettre des grâces
proportionnées à leurs services; le roi adjurait ses agents en France,
en Angleterre, en Italie, en Suisse, de lui indiquer des sujets assez
courageux pour accepter une telle mission, assez adroits pour la
remplir.
D'autre part, il ne se dissimulait pas que le meilleur argument pour
séduire une armée et surtout une armée mal payée, mal vêtue, manquant
de tout, c'est de l'argent. À trois reprises, depuis le commencement
de cette année 1797, il avait chargé le duc d'Harcourt d'en solliciter
du gouvernement anglais. Le cabinet de Londres en avait toujours
promis pour cet usage, mais n'en avait jamais donné. Maintenant qu'on
devait le supposer convaincu de l'impossibilité de conclure avec le
Directoire une paix même honteuse, il serait sans doute plus disposé à
tenir ses promesses. Il y avait donc lieu de renouveler les instances
déjà prescrites au duc d'Harcourt, et le roi se décidait à leur donner
pour interprète l'abbé de La Marre, dont il attendait la venue.
Il se pouvait cependant que ces mesures hâtives ne portassent pas les
fruits qu'on en attendait. Il fallait le prévoir; le roi le prévoyait,
et, jaloux de n'avoir rien à se reprocher, il avisait aux moyens de
gagner à sa cause, par des négociations directes et secrètes, un ou
plusieurs des chefs les plus populaires de l'année.
L'idée n'était pas nouvelle. Depuis l'abolition de la royauté, le
souvenir de Monk, le restaurateur des Stuarts en Angleterre, hantait
les cervelles royalistes. Tour à tour, Pichegru, Hoche, Moreau,
Kellermann, d'autres moins illustres, avaient été l'objet d'offres
tentatrices. On voulait obtenir d'eux de faire arborer la cocarde
blanche à leurs soldats, de livrer des places ou, s'ils remportaient
des victoires sur les armées alliées, d'obliger les souverains à
reconnaître le roi de France et à favoriser son retour dans son
royaume. Mais, à l'exception du premier de ces généraux, aucun de ceux
que leur influence sur l'armée rendait susceptibles de jouer un grand
rôle ne s'était prêté à ce qu'on espérait de lui. Pichegru lui-même,
le seul qui eût ouvert l'oreille aux propositions des agents du roi,
avait refusé de trahir ses devoirs militaires et ajourné ses
résolutions définitives jusqu'à ce que survînt une occasion d'en
prendre d'efficaces. Du reste, maintenant, il figurait parmi les
vaincus; il était déporté; on ne pouvait plus compter sur lui. Mais si
piètre que fût le résultat de tant de démarches antérieures, on ne
courait aucun risque à en entreprendre de nouvelles. Ce qu'on n'avait
pu obtenir une première fois, peut-être l'obtiendrait-on maintenant.
Au moment où parvenait à Blanckenberg une lettre de l'abbé de La
Marre, ne le précédant que de quelques jours et ouvrant la perspective
d'une négociation avec Bonaparte, le roi était déjà disposé à
accueillir avec faveur cette ouverture qui répondait à ses propres
vues.
Par une coïncidence remarquable, il en recevait en même temps, d'un
autre côté, une toute pareille. Elle lui venait d'un émigré, le comte
de Vernègues, qui résidait en Italie et qu'il avait employé déjà à des
missions de confiance. Vernègues racontait que, se trouvant à Milan,
il s'y était lié avec un riche négociant de Marseille nommé Nicolas
Clary, émigré comme lui, dont la soeur avait épousé Joseph Bonaparte,
frère aîné du conquérant de l'Italie et ambassadeur de la République à
Rome. Supposant avec raison que, grâce à ce mariage, Clary avait
accès auprès du général, Vernègues l'avait entretenu de la
possibilité de rattacher ce dernier à la cause des Bourbons. Clary ne
s'était pas dérobé à cet entretien; il avait même promis d'en faire
part à Joseph et l'en avait entretenu en effet. À en croire les
informations envoyées au roi par Vernègues, Bonaparte lui-même était
averti par Joseph. Flatté des offres dont il était l'objet, il avait
promis d'agir quand il en serait temps. En attendant, il demandait à
prendre connaissance des pouvoirs signés de la main du roi, que
Vernègues avait annoncés, pour le cas où il serait conduit à traiter.
Sans trop s'attarder à rechercher dans quelle mesure cette
communication méritait confiance, le roi fit expédier ces pouvoirs et
attendit une réponse. Il ne devait apprendre que l'année suivante
qu'ils n'avaient pu être utilisés. Le jour même (27 septembre 1797),
où Vernègues, après les avoir montrés à Clary, devait les placer sous
les yeux de Joseph, le général Duphot avait été assassiné dans Rome.
Cet événement ayant empêché l'audience, il ne fut pas donné suite à la
négociation. Mais à la date où de La Marre s'annonçait à Blanckenberg,
on croyait fermement qu'elle se continuait. On ne désespérait pas de
la voir aboutir. C'est ce qui explique sans doute pourquoi, durant
plusieurs mois, les choses restèrent en l'état, sans que le roi
renonçât à traiter avec Bonaparte et sans qu'il négligeât d'ailleurs
de mettre en action d'autres moyens de rentrer dans son royaume.
Il ne croyait pas à la durée de la paix. Il s'attendait à voir
l'Autriche reprendre les armes et la coalition de 1792 se reformer. Il
jugeait qu'en ce cas, l'intérêt des puissances devait les pousser à
favoriser les mouvements insurrectionnels de l'Est, du Lyonnais et du
Midi, «à les lier au système de défense que les cantons suisses
paraissaient devoir adopter et à combiner cette double opération avec
le plan qui devait être arrêté pour les provinces de l'Ouest sur la
demande de Monsieur.» À l'effet d'exposer ces vues au cabinet anglais
et de les faire prévaloir, l'abbé de La Marre, à peine débarqué à
Blanckenberg, se voyait contraint de repartir muni d'instructions
écrites et détaillées. Il devait se rendre à Londres et revenir en
toute hâte auprès du roi pour rendre compte de sa mission, mais non
sans avoir passé par Paris afin d'y étudier la situation générale et
de décider si, oui ou non, une entente avec Bonaparte était
réalisable.
Comme il n'était pas impossible qu'une chance heureuse de hâter cette
entente s'offrît à l'ambassadeur, le roi avait tenu à ce qu'il fût
pourvu d'une autorisation signée de sa main, qui lui permettrait
d'agir auprès du général soit directement, soit par intermédiaire. Il
la lui avait donnée, et l'abbé de La Marre, en se remettant en route,
emportait un écrit ainsi conçu, daté du 29 janvier 1798: «J'autorise
les porteurs du présent billet à entrer en mon nom en négociation avec
le général Bonaparte.»
Il y avait dix jours que l'abbé de La Marre était reparti, lorsque sur
le projet à l'exécution duquel il allait travailler vint s'en greffer
un autre. Les documents qui sont sous nos yeux n'en expliquent pas
l'origine, ce qui permet de supposer qu'il fut conçu spontanément par
Louis XVIII. Il consistait à ramener au parti du roi le général
Berthier, qui était alors en Suisse, à l'armée de Masséna.
Le nom de ce général, qu'un avenir prochain allait conduire à la plus
haute fortune militaire, ne rappelait au roi que des souvenirs propres
à lui donner confiance en l'homme qui le portait. Mme Berthier, la
mère, avait été attachée au service du comte de Provence quand il
était enfant. À Versailles, durant les tragiques journées d'octobre
1789, Berthier, qui était alors major de la garde nationale, sous les
ordres du comte d'Estaing, commandant en chef, et du baron de
Gouvernet, commandant en second, s'était conduit en sujet fidèle, «ce
qui est d'autant plus remarquable, écrivait le roi au moment de faire
appel à ses sentiments royalistes, qu'il n'y eut guère de tout ce qui
composait la garde nationale, que M. de Gouvernet et lui qu'on pût
citer avec éloge.» En 1791, le 29 février, devenu commandant après la
retraite de ses deux chefs, Berthier avait marché de lui-même au
secours de Mesdames, tantes du roi, que le peuple de Paris menaçait
d'empêcher de partir du château de Bellevue, et, par son attitude
décidée, assuré leur départ. En se rappelant ce passé, en constatant
que Berthier n'avait participé à aucun des forfaits révolutionnaires,
le roi supposait que sous l'uniforme de ce général républicain
battait un coeur de royaliste. De cette supposition était né l'espoir
de s'assurer ses services.
Un gentilhomme émigré, le comte d'Hautefort, ami personnel du comte de
Provence, jadis attaché à sa maison et maintenant pourvu d'un
commandement dans l'armée de Condé, se trouvait alors à Blanckenberg.
À la veille du départ de Louis XVIII pour la Russie, il était venu lui
faire ses adieux. C'est lui que le roi chargea de se rendre auprès de
Berthier. Les instructions qu'il lui donna sont trop longues pour être
reproduites ici. Elles s'inspiraient de l'espoir que si Berthier,
comme c'était probable, recevait l'ordre de marcher contre les
rebelles de l'Est et du Lyonnais, il consentirait, au lieu de les
combattre, à passer de leur côté; que l'armée républicaine, à son
instigation, se prononcerait pour eux et acclamerait le duc de Berry,
que le roi se proposait de «nicher» à cette armée, sous la garde de
Berthier. Pour prix de sa conduite, celui-ci recevrait le cordon
rouge, qui lui serait apporté par le jeune prince, le grade de
lieutenant-général et toutes les récompenses qu'il pourrait demander
pour lui et ses officiers.
Le comte d'Hautefort n'ayant pu aborder Berthier, ces instructions
restèrent sans effet. Elles n'en témoignent pas moins et de la
singulière opinion qu'avaient des généraux de la République les
princes émigrés, et du caractère illusoire des résolutions que cette
opinion leur suggérait. N'était-ce pas une illusion, en effet, de
penser qu'un soldat tel que Berthier consentirait à passer à l'ennemi,
et que, dût-il y consentir, il adopterait, pour trahir ses devoirs
militaires, le procédé maladroit et brutal qu'on lui conseillait? N'en
était-ce pas une plus grande encore de penser qu'il exercerait assez
d'action sur ses troupes pour les entraîner dans sa désertion et ne
pas craindre de les voir se révolter s'il osait leur proposer de
suivre son exemple? Pareille tentative avait été faite deux ans avant
auprès de Pichegru par le prince de Condé; mais elle avait échoué, et
il est au moins étonnant que ce souvenir n'ait pas empêché le roi de
la renouveler presque dans la même forme auprès d'un autre général.
De tant de démarches fécondes en déceptions, ressort du moins la
preuve que les succès du Directoire ne l'avaient pas abattu et qu'il
ne restait pas inactif. Lorsqu'au mois de mars 1798, chassé de
Blanckenberg par la Prusse, il s'installait à Mitau, l'abbé de La
Marre à Londres, Cazalès en Suisse, d'Hautefort envoyé à Berthier,
travaillaient au profit de sa cause par les voies que nous avons
indiquées. Mais, comme s'il eût prévu qu'aucun d'eux ne devait
réussir, ce à quoi il attachait le plus de prix, c'était la mission
confiée à de La Marre qui devait, en quittant l'Angleterre, se rendre
à Paris et tenter de se rapprocher de Bonaparte.
LIVRE HUITIÈME
LOUIS XVIII ET MADAME ROYALE[28]
[Note 28: Une communication, dont mes lecteurs apprécieront
le prix, ayant mis dans mes mains la correspondance du roi
avec sa nièce, de 1795 à 1799, je n'ai pas cru qu'elle dût
être perdue pour l'histoire, et c'est ainsi que ce huitième
livre est fait, en grande partie, de ces lettres révélatrices
de l'âme charmante de Madame Royale.]
I
LA DÉLIVRANCE
Au cours des dramatiques événements qui viennent d'être racontés, un
projet d'ordre plus intime avait maintes fois captivé la sollicitude
de Louis XVIII. Ce projet consistait à marier sa nièce, Madame Royale,
fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, avec son neveu, le duc
d'Angoulême, fils aîné de M. le comte d'Artois et de Marie-Thérèse de
Savoie. Conçu au moment où la jeune princesse allait quitter la prison
du Temple, il devait, durant quatre années, occuper le premier rang
dans les préoccupations quotidiennes du roi. Aussi peut-on dire que
l'affaire du mariage, si féconde pour lui en consolations et en soucis
de toutes les heures, constitue un des plus importants épisodes de
l'émigration, le plus important peut-être. Il domine tous les autres,
parfois même les explique ou les complète en jetant, dans l'ensemble
sévère et douloureux, qu'ils forment, une note plus touchante et plus
émue. Il y a donc lieu de lui faire, dans ces pages consacrées à la
triste odyssée des émigrés, une place égale à celle qu'il a tenue dans
la réalité, et, afin qu'aucun détail n'en soit perdu pour cette
histoire, de revenir sur nos pas jusqu'à ce mois de juin 1795, qui vit
mourir Louis XVII, sa soeur sortir de son cachot et Louis XVIII
ceindre la couronne.
Au lendemain de la mort du petit roi, l'Empereur d'Autriche, François
II, avait demandé au gouvernement de la République de remettre entre
ses mains la soeur du défunt, sa cousine, Marie-Thérèse-Charlotte de
France, alors âgée de dix-sept ans, encore détenue au Temple et seule
survivante des membres de la famille royale, avec qui elle y avait été
enfermée le 10 août 1792. En échange de cette princesse, l'Empereur
offrait de mettre en liberté le général de Beurnonville, ancien
ministre de la guerre, et les représentants du peuple livrés avec lui
à l'Autriche par Dumouriez au moment de sa défection. La Convention,
saisie de ces offres par le général Pichegru, à qui elles avaient été
faites, s'était empressée de les accepter. Le 12 messidor (30 juin),
elle invitait le Comité de Salut public à négocier avec les
représentants de l'Empereur. La négociation promettait d'aboutir, et
la délivrance de la captive, Madame Royale, n'était plus qu'une
affaire de jours.
Presque en même temps, des lettres de Paris venaient apprendre au roi
que sa nièce était dans sa prison l'objet de traitements plus humains.
Elle pouvait recevoir quelques visites sous la surveillance de ses
gardiens; elle était mieux nourrie; on lui confectionnait un
trousseau[29] en vue de son prochain départ, et on lui avait donné,
pour égayer sa solitude, une compagne aimable et distinguée, Mme de
Chanterenne, personne de condition, qui promptement avait gagné sa
confiance.
[Note 29: «Le trousseau de Madame Royale est fait; il est
vraiment magnifique, sans être riche par les diamants et
l'or. Mais les dentelles, les toiles et les étoffes ont été
prises dans ce qu'il y a de plus beau.»--_Lettre sans
signature, écrite de Paris, le 11 avril 1795, et envoyée à
Vérone par un agent de Turin._--Il est dit, dans plusieurs
mémoires, qu'à la frontière, la princesse abandonna ce
trousseau. Nous n'avons pas trouvé trace de ce fait dans sa
correspondance avec son oncle.]
Parmi ces lettres, il y en avait une de la marquise, plus tard
duchesse de Tourzel, ancienne gouvernante des Enfants de France,
incarcérée avec sa fille pendant la Terreur et délivrée après la chute
de Robespierre; une autre de Hue, longtemps au service du Dauphin, en
qualité de premier valet de chambre. Tous deux avaient été autorisés à
voir Madame Royale et offraient leurs bons offices pour lui
communiquer les messages que le roi désirerait lui faire parvenir.
L'occasion était propice autant qu'inespérée. Louis XVIII s'empressa
d'en profiter. Le 8 juillet, il envoyait à la duchesse de Tourzel, par
la voie de ses agents de Paris, une lettre en chiffres pour être
remise à Madame Royale après qu'ils l'auraient déchiffrée. À Vérone,
dans l'entourage du roi, le comte d'Avaray fut le seul à en recevoir
communication. C'est lui, du reste, qui eut mission de l'expédier.
«Je hasarde cette lettre, ma chère nièce, sans savoir si elle pourra
vous parvenir; mais ma tendresse pour vous ne peut plus se taire dans
un moment aussi cruel. Rien ne peut réparer les affreuses pertes que
nous avons faites; mais permettez-moi d'essayer d'en adoucir
l'amertume. Regardez-moi, je vous en conjure, comme votre père, et
soyez bien sûre que je vous aime et vous aimerai toujours aussi
tendrement que si vous étiez ma propre fille. Si ceux qui vous feront
arriver cette lettre vous donnent en même temps les moyens d'y
répondre avec sûreté, je serai ravi d'apprendre que votre coeur
accepte les offres du mien. Mais, au nom de Dieu, point d'imprudence,
et songez bien que votre sûreté est bien préférable à ma satisfaction.
Adieu, ma chère nièce, je vous aime et vous embrasse de tout mon
coeur.»