été élu député et président du conseil des Cinq-Cents, Fauche-Borel,
dans l'espoir de la reprendre, était venu à Paris afin de se
rapprocher de lui. Au milieu des intrigues du moment, parmi cette
population d'agents et d'espions, pour la plupart couverts de dettes,
dépourvus de ressources, affamés d'argent, vendus ou à vendre au plus
offrant, la place de Fauche-Borel était marquée. Un incessant besoin
de jouer un rôle, l'appât du gain, son existence nomade et désordonnée
l'avaient, plus encore que ses convictions, préparé au métier de
conspirateur. Pendant les vingt jours qui précèdent le dix-huit
fructidor, on le voit entretenir avec les émigrés rentrés, avec les
émissaires de Louis XVIII et ceux du comte d'Artois, des relations de
toutes les heures, se flatter de vivre dans l'intimité de Pichegru,
s'entourer de tant de mystère et de prudence que, bien que la police
n'ignore pas qu'il se trouve dans la capitale, elle n'a pu découvrir
ni sous quel nom, ni en quel lieu il se cache.
Mêlé aux machinations ourdies en vue de renverser le pouvoir exécutif,
plein de confiance, il attendait le succès d'un avenir prochain,
encouragé par les bruyantes rivalités qui, dans le Directoire et les
deux Assemblées, se sont accentuées, depuis quelques semaines, d'une
manière inquiétante pour la paix publique, lorsque, durant cette
matinée du dix-huit fructidor, brusquement, ses espérances viennent
d'être brisées par l'arrestation de Pichegru, de Willot, d'autres
encore, gagnés à la cause du roi. Tout n'est peut-être pas perdu; mais
tout assurément est à recommencer.
De ces combinaisons à trouver et à étudier, Fauche-Borel ne peut
s'occuper encore. Il ne saurait avoir, à cette heure, d'autre souci
que celui de sauver sa vie. Durant sa promenade matinale à travers
Paris bouleversé, il a vu son nom inscrit en grosses lettres sur les
affiches directoriales, parmi les noms de ceux dont la tête est mise à
prix. Ces placards menaçants le désignent comme le plus dangereux
agent de Louis XVIII et de Pitt. Son signalement est donné. Il ne sait
si parmi cette foule dont il traverse les flots tumultueux, quelqu'un
ne va pas le reconnaître et l'arrêter; il ne songe qu'à fuir. Il
arrive par des rues détournées à la porte de Montrouge. Elle est
gardée, et là il apprend que le Directoire a fait fermer toutes les
barrières. Il revient anxieusement sur ses pas, se demandant en quels
lieux il trouvera un refuge. Le long de sa route, il s'arrête au seuil
de maisons où sa personne et son nom sont connus. On refuse de l'y
recevoir; c'est déjà beaucoup qu'on ne le dénonce pas. Aux environs du
Palais-Royal, il rencontre un commis du libraire Panckoucko, à qui il
expose sa détresse. Ce brave homme est pris de pitié, le présente à sa
famille. Mais celle-ci, dès qu'elle apprend quelles charges pèsent sur
lui, jette les hauts cris, lui trace l'émouvant tableau des périls
auxquels la présence d'un conspirateur expose des innocents et le
supplie de s'éloigner.
Les heures s'écoulent ainsi en démarches vaines. Le jour décline
lorsque, à bout de forces, Fauche-Borel est conduit par un ami,
confident de son angoisse, chez David Monnier, un homme qu'il connaît
à peine et qui ne le connaît pas, mais qui l'accueille sans lui
demander son nom, en apprenant qu'il est proscrit. David Monnier a été
journaliste; il rédigeait le Courrier de Paris; il est maintenant
imprimeur. Locataire de l'hôtel de Luynes, situé rue Saint-Dominique
et devenu propriété nationale, il y habite avec sa nombreuse famille.
Il installe Fauche-Borel dans une des chambres de sa maison, lui
découvre une porte cachée sous les tentures, qu'un ressort fait
mouvoir et par laquelle on peut au besoin gagner une partie du jardin
où des anneaux scellés dans un arbre permettent de franchir le mur
d'enceinte et de s'évader. Fauche-Borel reprend confiance; il se
devine en sûreté. Le soir venu, il s'assied à la table de son
sauveur; il lui avoue que ce qu'il désire, c'est un passeport pour
quitter la France. David Monnier répond qu'il s'efforcera de le lui
procurer.
Après le repas, on annonce Bottot, le secrétaire de Barras, ami du
maître de la maison. Celui-ci présente Frédéric Borelly comme un de
ses correspondants étrangers, surpris dans Paris par les événements et
désireux d'en sortir. Bottot laisse espérer un passeport. L'entretien
s'engage ensuite sur les dramatiques incidents de la journée. Bottot
en parle librement; il est presque tenté de les regretter. Il eût
préféré que la situation se dénouât par un rapprochement entre la
majorité du Directoire et les membres les plus modérés des deux
conseils. Fauche-Borel parle peu; mais il écoute et approuve.
Intérieurement, il se rend cette justice qu'à diverses reprises il a
conseillé à Pichegru de se réconcilier avec Barras. Que ne l'a-t-on
écouté? La cause royale ne serait pas compromise.
Dans le langage de Bottot, il retrouve un écho de ses propres
sentiments. Ce langage et l'influence que semble exercer sur celui qui
le tient David Monnier, lui suggèrent peu à peu un grand dessein, le
dessein de tenter d'acheter Barras et d'en faire l'instrument de la
restauration du roi. Par David Monnier, il séduira le secrétaire du
tout-puissant directeur, et par ce secrétaire, le directeur lui-même.
Il s'enthousiasme pour ce beau projet. Quand Bottot est parti, il
s'ouvre sans hésiter à David Monnier, poussant si loin la confiance et
l'imprudence, qu'il lui révèle son nom et son état.
David Monnier s'est montré hospitalier et généreux; mais c'est un
habile; c'est surtout un besoigneux. Il gagne péniblement le pain de
ses enfants; souvent, il est réduit aux expédients. Aux premières
ouvertures de Fauche-Borel, il mesure d'un coup d'oeil tout le parti
qu'il pourra tirer des desseins qu'on lui confie. Sa fortune est faite
si le roi de France est aussi naïf, aussi crédule que son agent. Il
feint d'entrer dans les vues de ce dernier. Jusqu'à une heure avancée
de la nuit, ils examinent par quels moyens on peut engager la
négociation. Ils s'en entretiennent encore le lendemain et les jours
suivants.
Le 22 fructidor, David Monnier, qui est sorti dès le matin, rentre
très ému. Il raconte à Fauche-Borel qu'il a ouvert le feu; que Bottot,
mis au courant de tout, a accepté la mission de conquérir Barras. Il
vient de partir pour le quartier général de Bonaparte, chargé
d'exposer au glorieux soldat devant qui tremble le Directoire les
causes, les circonstances et les incidents de la journée du dix-huit
fructidor. Mais, avant de partir, il a entamé l'affaire avec Barras,
qui l'a écouté complaisamment. Dès son retour, il la reprendra avec le
zèle et le dévouement d'un homme décidé à passer au roi. À l'appui de
ses affirmations, David Monnier tire de sa poche et présente à
Fauche-Borel un passeport libellé au nom de Frédéric Borelly, et qui,
dit-il, a été délivré par Barras à la demande de Bottot.
Le même soir, grâce à ce passeport, Fauche-Borel sort de Paris par la
barrière de Charenton, après avoir compté à David Monnier trois cents
louis, à titre d'avance sur les frais de la négociation et s'être
entendu avec lui pour établir un sûr moyen de correspondre.
Et c'est ainsi qu'au lendemain des événements de Fructidor, après ce
coup de force du Directoire, qui vient de mettre à néant les chances
de la monarchie, de déjouer les plans de l'Europe, d'isoler
l'Angleterre en acculant l'Autriche à la paix, dans cet effondrement
du parti royaliste, commence une intrigue qui se prolongera durant
deux années, et dont nous aurons à raconter ultérieurement les
incidents mouvementés.
X
LE LENDEMAIN DE FRUCTIDOR
Plus on regarde à la triste odyssée du roi Louis XVIII pendant la
durée de son exil, plus on est frappé par l'indicible ténacité qu'il a
toujours opposée à ses malheurs. Successivement, toutes ses
entreprises avortent. Ses illusions, une fausse conception des effets
que la Révolution a produits en France, la pénurie des moyens dont il
dispose pour exercer ses droits, les indiscrétions et les imprudences
de l'entourage de son frère, la légèreté de ses agents, l'insuffisance
des uns, la mauvaise foi et les trahisons des autres, la résignation
de ses sujets aux maux qui les accablent, la duplicité des puissances,
leurs défaites, tout conspire pour l'accabler. De Coblentz où il est
arrivé en 1791, à Mitau où il arrivera en 1798, sa vie aventureuse se
résume en une longue suite de déceptions propres à le décourager.
Chacune d'elles cependant le fait rebondir. Vaincu sur un point, il se
reporte sur un autre, en quête de combinaisons nouvelles et de moyens
pour les mettre en oeuvre.
Après le dix-huit fructidor, ses plans si longuement élaborés ne sont
plus que cendres. Les événements de cette journée ont brisé les
instruments qu'il avait réunis. Les hommes sur le concours desquels il
a fondé ses plus solides espérances sont tombés aux mains du
Directoire, qui les livre en pâture aux rivages malsains de la Guyane;
des députés, au nombre d'une quarantaine, desquels il pouvait attendre
des votes favorables à sa cause, ont dû s'enfuir de Paris et se sont
réfugiés en Suisse; le Directoire a fait annuler l'élection de divers
autres dont le roi s'était flatté d'obtenir les services. Non
seulement il n'y a plus de royalistes dans les conseils représentatifs
de la nation, mais encore les députés qui les composent ne sont plus
que les créatures serviles du triumvirat victorieux, à qui l'armée
tout entière prodigue de son côté des félicitations adulatrices et des
témoignages de dévouement.
Comme pour accroître l'horreur de ces désastres, l'Autriche vaincue
par Bonaparte est au moment de grossir le nombre des pays, la Prusse
et l'Espagne, qui ont conclu la paix avec la République. Il semble
donc que jamais une partie témérairement engagée ne fut plus
complètement perdue. Néanmoins, Louis XVIII conserve tout son courage
et toutes ses espérances. L'intrépidité de son âme, son indomptable
confiance en ses droits le hissent plus haut que ses infortunes. Il
les domine, songe sur l'heure à les réparer; c'est animé de la foi la
plus vive dans la victoire finale que nous le révèle sa
correspondance.
Le 14 septembre, sur la nouvelle encore vague de l'événement de
Paris, il mande à son frère: «J'ai reçu hier l'avis de la victoire des
triumvirs sur le conseil des Anciens, et, quoique cela ne soit pas
certain, cela est trop vraisemblable par les antécédents et par les
détails qu'on en rapporte pour que je n'y croie pas. Je gémis
profondément des nouvelles plaies que la victoire des scélérats sur
les honnêtes gens va faire à notre malheureuse patrie. Mais, pour ce
qui nous regarde dans cet événement, je le supporte comme les autres
et je suis bien sûr que votre fermeté n'en sera pas plus ébranlée que
la mienne.»
Quelques jours plus tard, dans une nouvelle lettre au comte d'Artois,
il est plus explicite encore. Parmi les plaintes que lui arrache la
trahison de celui de ses agents en qui il avait le plus confiance, une
phrase nous révèle son énergie.
«Vous savez sûrement aujourd'hui, et peut-être les avez-vous sus
plutôt, les détails de ce qui s'est passé à Paris. _Les malheurs de la
chose publique m'affligent sans m'ébranler._ Ceux des individus
m'affligent et m'affectent encore plus. Mais ce qui m'est le plus
sensible, ce sont les trahisons. Qu'un malheureux pressé par la
crainte de la mort fasse une bassesse, je le conçois; la nature
humaine ne comporte pas toujours la fermeté qui serait nécessaire dans
certains cas; mais, pour l'excuser, je veux au moins que ses aveux
portent, pour ainsi dire, l'empreinte de la torture; je veux qu'il y
règne une sorte de désordre qui, tout en décelant la frayeur, prouve
cependant qu'il ne s'est pas rendu sans combattre. Mais, lorsque je
vois qu'il veut au contraire faire parade de courage, lorsqu'il dit
que ses aveux seront peut-être la cause de sa mort, mais qu'il les
doit à ceux mêmes qu'il servait, je ne vois plus en lui qu'un traître
de propos délibéré, et, sans me reprocher les bontés que je puis avoir
eues pour lui, je souffre cruellement de les voir ainsi récompensées.
Après ce préambule, je n'ai pas besoin de nommer celui que je veux
dire.»
La même fermeté se trahit dans la correspondance avec le prince de
Condé:
«Je suis plus affligé que surpris de ce qui vient de se passer à
Paris. Nous avons toujours vu les scélérats fort alertes et les
honnêtes gens très peu sur leurs gardes. Nul doute qu'il ne faille
nier tout ce qui regarde Pichegru. Mais, si véritablement il a écrit
de sa main la lettre qu'on lui impute, cela sera difficile. Je ne
crois pourtant pas à cette lettre[22], car il me semble que Pichegru
n'a jamais rien donné par écrit. Je ne crois pas non plus que, fausse
ou vraie, elle se soit trouvée dans le portefeuille de d'Antraigues.
Je crois que tout ceci est une infamie de l'infâme Pinault.
[Note 22: Le roi ne se trompait pas sur ce point. Cette
lettre n'avait pas été écrite par Pichegru. Mais il se
trompait quand il croyait que les révélations calomnieuses
qu'elle contenait n'avaient pas été trouvées dans le
portefeuille de d'Antraigues. C'est bien là qu'elles avaient
été découvertes. Il ne tarda pas à le savoir, ce qui entraîna
la disgrâce de d'Antraigues. Pinault, dont il parle plus
loin, n'était autre que Roques de Montgaillard, dont j'ai
dévoilé le rôle abominable.--Voir mon livre: _La Conspiration
de Pichegru._]
«... Au reste, si les triumvirs en reviennent au régime de terreur,
alors il faudra profiter de l'indignation générale pour faire
reprendre les armes aux provinces qui les ont posées. Dans ce cas,
vous sentez combien l'éloignement de mon armée et le vôtre seraient
fâcheux. C'est bien quelque chose d'avoir obtenu de passer l'hiver en
Podolie[23]; mais ce n'est pas tout, et il faudrait obtenir que mon
armée ne partît pas avant que la paix de l'Empereur d'Allemagne fût
faite. Nous aurions plus que le temps de savoir à quoi nous en tenir
sur les mesures que vont prendre les triumvirs.»
[Note 23: De la solde de l'Autriche, l'armée de Condé venait
de passer à celle de la Russie et devait prendre ses
quartiers d'hiver dans les provinces polonaises.]
On voit que le roi ne désarme pas, qu'il tient tête à l'orage, qu'il
cherche les moyens de tirer parti des circonstances qui pourront se
présenter. Parmi les éventualités qu'il prévoit, il en est une dont il
appelle et espère la réalisation: c'est la rupture des négociations
qui se poursuivent au même moment entre l'Autriche et la France. Rien
n'est moins sûr en effet que la conclusion de la paix, car on peut
supposer qu'encouragé par la brusque cessation des pourparlers que le
Directoire avait engagés avec l'Angleterre, le cabinet de Vienne
repoussera les conditions qu'on veut lui imposer. Dans sa
correspondance avec Condé, le roi expose ce qu'il y aura lieu de faire
si cette hypothèse se réalise; là encore s'affirme son courage.
«Je crois, si les puissances ne sont pas tout à fait frappées
d'aveuglement, qu'elles ne sont pas à sentir la cause de leurs revers.
L'Empereur, nommément, ne peut pas avoir oublié que je lui ai écrit au
mois de juin 1793: _Si Votre Majesté prend Valenciennes et Condé au
nom du roi, mon neveu, elle aura autant d'alliés qu'il y a de Français
fidèles à leurs devoirs; mais, si elle les prend en son propre nom,
elle aura autant d'ennemis que la France renferme en ce moment
d'habitants._ Assurément jamais prédiction n'a été mieux justifiée par
l'événement.
«Mais, depuis cette époque, soit l'ambition qui se flatte toujours,
soit la fausse honte de revenir sur leurs pas, ont toujours empêché
les cours de Vienne et de Londres de profiter de la funeste expérience
qu'elles ont faite de leur pernicieux système. Aujourd'hui (je n'ai
pas besoin de vous avertir que je raisonne dans l'hypothèse du
renouvellement des hostilités), aujourd'hui, dis-je, une circonstance
toute neuve autorise de nouvelles mesures; mais il est important de la
saisir, car si elle échappe, l'amour-propre forcera encore la raison
au silence.
«Le but du Directoire est évident: il veut renverser tous les trônes,
parce qu'il sent bien que jamais aucun roi ne sera sincèrement ami
d'une République fondée sur les principes de notre Révolution. Pour y
parvenir, il croit que la guerre est le meilleur moyen, et, bravant la
haine publique qu'il aurait pu apaiser en faisant la paix, il rompt
les négociations[24]. Cette mesure violente ne lui ramènera pas
l'opinion, qui était si prononcée avant la dernière catastrophe et
qui, pour être comprimée aujourd'hui, n'est pas éteinte. Mais cette
opinion a besoin d'appui, et, dans ce moment, elle n'en peut trouver
d'autres que celui des puissances belligérantes. Que celles-ci
renoncent à leur système machiavélique; qu'elles cessent de confondre
la France avec la Pologne et de croire à la possibilité de sa
conquête; qu'elles déclarent que, forcées à reprendre les armes, ce ne
sera désormais plus contre la France, mais pour la monarchie
française qu'elles les porteront; qu'elles abjurent solennellement
toute idée de conquêtes et qu'elles reconnaissent le roi légitime,
appellent à lui tous les bons Français et ne se montrent que comme ses
auxiliaires; que cette déclaration soit appuyée par de l'argent donné
sans parcimonie, et les méfiances s'évanouiront, et la fierté
nationale ne sera plus intéressée dans la guerre, et les fautes et les
malheurs de six campagnes pourront être réparés dans une seule. Mais,
si le système contraire continue à prévaloir, les mêmes fautes et les
mêmes malheurs recommenceront, et l'Empereur sera peut-être bien
heureux de signer sous les murs de Presbourg une paix mille fois plus
dure et plus honteuse que celle qu'il a signée à Léoben.
[Note 24: Allusion à la rupture des Conférences de Lille, où
Lord Malmesbury s'était rendu au nom de l'Angleterre.]
«Ces vérités, je les écris à Pétersbourg, et je ne suis pas embarrassé
de les faire entendre à Londres. Mais il est bien difficile de les
faire parvenir à Vienne. L'évêque de Nancy, qui me sert avec zèle,
n'est pas en état de se faire écouter. Il me faudrait là un homme dont
le mérite, universellement reconnu et plus recommandable peut-être aux
yeux de l'Empereur que de tout autre souverain, le forçât à lui prêter
attention. Mais quand j'aurais beaucoup de ces hommes à ma
disposition, il resterait encore une difficulté presque insurmontable,
celle de franchir les barrières dont l'Autriche est entourée et de
pénétrer jusqu'à Vienne.
«Je rends grâces au ciel de ce que cet homme unique existe, de ce que
son zèle pour l'État et, j'ose ajouter, son amitié pour moi, égalent
sa juste réputation, et de ce qu'il est impossible que l'Empereur lui
ferme l'accès auprès de lui. _Tu es ille vir._ Vous seul, mon cher
cousin, pouvez remplir mes vues, et si après vous avoir entendu parler
avec cette force que donne la vérité, avec cette autorité, je puis me
servir du mot, qui vous est si bien acquise, avec cette mesure qui
vous est propre, l'Empereur persiste dans son premier système, nous
aurons au moins la consolation de nous dire que nous avons fait tout
ce qui dépendait de nous pour servir notre patrie et sauver l'Europe.»
En même temps qu'il envisageait ainsi l'emploi des moyens coercitifs,
Louis XVIII entendait bien n'en user qu'avec prudence ou même en
ajourner l'emploi, si les circonstances n'y étaient pas favorables.
Au lendemain de Fructidor, il croyait à l'efficacité des
insurrections. Mais, lorsqu'au mois de décembre la signature de la
paix avec l'Autriche vient rendre au gouvernement de la République la
libre disposition de ses armées et qu'on le voit prendre des mesures
qui ne menacent pas moins les royalistes de l'Ouest que les côtes
d'Angleterre ou celles d'Irlande, le roi écrit à La Trémoïlle:
«Je serais coupable à mes propres yeux si, dans ce moment,
j'ordonnais, ou seulement si je permettais des mouvements dont le
résultat inévitable serait de faire couler en pure perte le sang de
mes braves et fidèles sujets. Leurs chefs doivent donc se borner
actuellement à entretenir et à propager le bon esprit qui règne parmi
eux; mais ils doivent en même temps modérer leur zèle, et les engager
à le renfermer soigneusement, jusqu'au jour, que les fureurs mêmes de
leurs tyrans ne peuvent que hâter, où une levée en masse (pour me
servir de leurs expressions), plus imposante que celle qui pourrait
s'opérer aujourd'hui, et que nous aurons sagement et généralement
combinée, viendra prêter à l'opinion une force capable de la faire
triompher. J'ai des raisons de craindre qu'un homme, en qui je n'ai
nulle espèce de confiance[25], ne cherche à influencer vos amis; je
m'en rapporte à vous pour les en détourner.»
[Note 25: C'est le comte de Puisaye que le roi désigne ici.
Quoique Puisaye eût déclaré vouloir abandonner tout
commandement en Bretagne, il y exerçait encore son influence,
grâce à la faiblesse du comte d'Artois et contrairement à la
volonté de Louis XVIII.]
Le pressant conseil qu'envoyait le roi au prince de La Trémoïlle
venait à son heure; car, au même moment, une fermentation dangereuse
renaissait en Bretagne et en Vendée. À Londres, le comte de Frotté
remuait ciel et terre pour obtenir des fonds à l'effet de provoquer en
Normandie de nouveaux soulèvements[26]; dans le Midi, des bandes
d'insurgés continuaient à répandre la terreur dans les campagnes en
prétendant s'être armées pour le relèvement du trône et de l'autel.
Maintenant que la guerre extérieure avait cessé, le roi comprenait la
nécessité de contenir ces agitations jusqu'à ce qu'il fût possible de
les faire concorder ensemble, ce qui arriverait infailliblement si la
coalition se reformait. Jusque-là, il fallait recourir de préférence à
ces moyens de propagande et de persuasion que n'avait cessé de prêcher
de La Marre, tâcher de conquérir l'opinion par des procédés qui
écarteraient toute idée de violence et de guerre civile. Moyens et
procédés étaient multiples; il s'agissait de choisir les plus
efficaces et, après les avoir choisis, d'y persévérer.
[Note 26: Le 16 février 1797, le roi lui avait écrit: «Je
n'ai pas cessé d'avoir les yeux ouverts sur vous, depuis que
vous vous êtes fait si avantageusement connaître. Votre
courage ne m'étonne pas; mais votre prudence, la justesse de
votre coup d'oeil, qualités bien rares à votre âge,
m'inspirent la plus juste confiance. Je ne puis vous en
donner une meilleure preuve que le pouvoir que je joins à
cette lettre. Le malheur qui vient d'arriver (l'arrestation
des agents de Paris) peut en rendre l'usage difficile en ce
moment. Mais je ne puis mieux faire que de m'en rapporter sur
cela à vôtre sagesse.»]
Il en est un qui apparaissait promptement à l'esprit du roi comme le
meilleur à employer. Il consistait à organiser dans le royaume des
missions religieuses avec l'aide des ecclésiastiques qui s'y
trouvaient. Convaincu que la monarchie ne sortirait de ses ruines
qu'avec l'appui de l'opinion publique, il considérait que ces missions
auraient pour effet d'agir sur celle-ci, de la fortifier, de prévenir
le découragement. C'est dans ce sens qu'étaient conçues les
instructions que, dès le 10 octobre, il envoyait aux évêques émigrés,
restés fidèles à sa cause:
«Je désire que les ecclésiastiques soutiennent parmi mes sujets
l'esprit monarchique en même temps que l'esprit religieux, qu'ils les
pénètrent de la connexion intime qui existe entre l'autel et le trône
et de la nécessité qu'ils ont l'un et l'autre de leur appui mutuel.
Qu'ils leur disent bien que l'Église catholique, sa discipline, sa
hiérarchie, cet ordre merveilleux qui, pendant tant de siècles, l'ont
conservée pure de toutes erreurs, ne se lie bien qu'à la monarchie et
ne peut exister longtemps sans elle; enfin qu'ils leur démontrent que,
comme sans la religion, ils ne peuvent compter sur le bonheur dans
l'autre vie, de même, sans la monarchie, ils ne peuvent en espérer
aucun dans celle-ci.»
Le but que poursuivait Louis XVIII apparaît plus nettement encore dans
ce passage d'une lettre qu'il écrivait à son frère: