La négociation, on le sait, n'avait pas abouti. Mais Pichegru ayant

été élu député et président du conseil des Cinq-Cents, Fauche-Borel,

dans l'espoir de la reprendre, était venu à Paris afin de se

rapprocher de lui. Au milieu des intrigues du moment, parmi cette

population d'agents et d'espions, pour la plupart couverts de dettes,

dépourvus de ressources, affamés d'argent, vendus ou à vendre au plus

offrant, la place de Fauche-Borel était marquée. Un incessant besoin

de jouer un rôle, l'appât du gain, son existence nomade et désordonnée

l'avaient, plus encore que ses convictions, préparé au métier de

conspirateur. Pendant les vingt jours qui précèdent le dix-huit

fructidor, on le voit entretenir avec les émigrés rentrés, avec les

émissaires de Louis XVIII et ceux du comte d'Artois, des relations de

toutes les heures, se flatter de vivre dans l'intimité de Pichegru,

s'entourer de tant de mystère et de prudence que, bien que la police

n'ignore pas qu'il se trouve dans la capitale, elle n'a pu découvrir

ni sous quel nom, ni en quel lieu il se cache.

Mêlé aux machinations ourdies en vue de renverser le pouvoir exécutif,

plein de confiance, il attendait le succès d'un avenir prochain,

encouragé par les bruyantes rivalités qui, dans le Directoire et les

deux Assemblées, se sont accentuées, depuis quelques semaines, d'une

manière inquiétante pour la paix publique, lorsque, durant cette

matinée du dix-huit fructidor, brusquement, ses espérances viennent

d'être brisées par l'arrestation de Pichegru, de Willot, d'autres

encore, gagnés à la cause du roi. Tout n'est peut-être pas perdu; mais

tout assurément est à recommencer.

De ces combinaisons à trouver et à étudier, Fauche-Borel ne peut

s'occuper encore. Il ne saurait avoir, à cette heure, d'autre souci

que celui de sauver sa vie. Durant sa promenade matinale à travers

Paris bouleversé, il a vu son nom inscrit en grosses lettres sur les

affiches directoriales, parmi les noms de ceux dont la tête est mise à

prix. Ces placards menaçants le désignent comme le plus dangereux

agent de Louis XVIII et de Pitt. Son signalement est donné. Il ne sait

si parmi cette foule dont il traverse les flots tumultueux, quelqu'un

ne va pas le reconnaître et l'arrêter; il ne songe qu'à fuir. Il

arrive par des rues détournées à la porte de Montrouge. Elle est

gardée, et là il apprend que le Directoire a fait fermer toutes les

barrières. Il revient anxieusement sur ses pas, se demandant en quels

lieux il trouvera un refuge. Le long de sa route, il s'arrête au seuil

de maisons où sa personne et son nom sont connus. On refuse de l'y

recevoir; c'est déjà beaucoup qu'on ne le dénonce pas. Aux environs du

Palais-Royal, il rencontre un commis du libraire Panckoucko, à qui il

expose sa détresse. Ce brave homme est pris de pitié, le présente à sa

famille. Mais celle-ci, dès qu'elle apprend quelles charges pèsent sur

lui, jette les hauts cris, lui trace l'émouvant tableau des périls

auxquels la présence d'un conspirateur expose des innocents et le

supplie de s'éloigner.

Les heures s'écoulent ainsi en démarches vaines. Le jour décline

lorsque, à bout de forces, Fauche-Borel est conduit par un ami,

confident de son angoisse, chez David Monnier, un homme qu'il connaît

à peine et qui ne le connaît pas, mais qui l'accueille sans lui

demander son nom, en apprenant qu'il est proscrit. David Monnier a été

journaliste; il rédigeait le Courrier de Paris; il est maintenant

imprimeur. Locataire de l'hôtel de Luynes, situé rue Saint-Dominique

et devenu propriété nationale, il y habite avec sa nombreuse famille.

Il installe Fauche-Borel dans une des chambres de sa maison, lui

découvre une porte cachée sous les tentures, qu'un ressort fait

mouvoir et par laquelle on peut au besoin gagner une partie du jardin

où des anneaux scellés dans un arbre permettent de franchir le mur

d'enceinte et de s'évader. Fauche-Borel reprend confiance; il se

devine en sûreté. Le soir venu, il s'assied à la table de son

sauveur; il lui avoue que ce qu'il désire, c'est un passeport pour

quitter la France. David Monnier répond qu'il s'efforcera de le lui

procurer.

Après le repas, on annonce Bottot, le secrétaire de Barras, ami du

maître de la maison. Celui-ci présente Frédéric Borelly comme un de

ses correspondants étrangers, surpris dans Paris par les événements et

désireux d'en sortir. Bottot laisse espérer un passeport. L'entretien

s'engage ensuite sur les dramatiques incidents de la journée. Bottot

en parle librement; il est presque tenté de les regretter. Il eût

préféré que la situation se dénouât par un rapprochement entre la

majorité du Directoire et les membres les plus modérés des deux

conseils. Fauche-Borel parle peu; mais il écoute et approuve.

Intérieurement, il se rend cette justice qu'à diverses reprises il a

conseillé à Pichegru de se réconcilier avec Barras. Que ne l'a-t-on

écouté? La cause royale ne serait pas compromise.

Dans le langage de Bottot, il retrouve un écho de ses propres

sentiments. Ce langage et l'influence que semble exercer sur celui qui

le tient David Monnier, lui suggèrent peu à peu un grand dessein, le

dessein de tenter d'acheter Barras et d'en faire l'instrument de la

restauration du roi. Par David Monnier, il séduira le secrétaire du

tout-puissant directeur, et par ce secrétaire, le directeur lui-même.

Il s'enthousiasme pour ce beau projet. Quand Bottot est parti, il

s'ouvre sans hésiter à David Monnier, poussant si loin la confiance et

l'imprudence, qu'il lui révèle son nom et son état.

David Monnier s'est montré hospitalier et généreux; mais c'est un

habile; c'est surtout un besoigneux. Il gagne péniblement le pain de

ses enfants; souvent, il est réduit aux expédients. Aux premières

ouvertures de Fauche-Borel, il mesure d'un coup d'oeil tout le parti

qu'il pourra tirer des desseins qu'on lui confie. Sa fortune est faite

si le roi de France est aussi naïf, aussi crédule que son agent. Il

feint d'entrer dans les vues de ce dernier. Jusqu'à une heure avancée

de la nuit, ils examinent par quels moyens on peut engager la

négociation. Ils s'en entretiennent encore le lendemain et les jours

suivants.

Le 22 fructidor, David Monnier, qui est sorti dès le matin, rentre

très ému. Il raconte à Fauche-Borel qu'il a ouvert le feu; que Bottot,

mis au courant de tout, a accepté la mission de conquérir Barras. Il

vient de partir pour le quartier général de Bonaparte, chargé

d'exposer au glorieux soldat devant qui tremble le Directoire les

causes, les circonstances et les incidents de la journée du dix-huit

fructidor. Mais, avant de partir, il a entamé l'affaire avec Barras,

qui l'a écouté complaisamment. Dès son retour, il la reprendra avec le

zèle et le dévouement d'un homme décidé à passer au roi. À l'appui de

ses affirmations, David Monnier tire de sa poche et présente à

Fauche-Borel un passeport libellé au nom de Frédéric Borelly, et qui,

dit-il, a été délivré par Barras à la demande de Bottot.

Le même soir, grâce à ce passeport, Fauche-Borel sort de Paris par la

barrière de Charenton, après avoir compté à David Monnier trois cents

louis, à titre d'avance sur les frais de la négociation et s'être

entendu avec lui pour établir un sûr moyen de correspondre.

Et c'est ainsi qu'au lendemain des événements de Fructidor, après ce

coup de force du Directoire, qui vient de mettre à néant les chances

de la monarchie, de déjouer les plans de l'Europe, d'isoler

l'Angleterre en acculant l'Autriche à la paix, dans cet effondrement

du parti royaliste, commence une intrigue qui se prolongera durant

deux années, et dont nous aurons à raconter ultérieurement les

incidents mouvementés.

X

LE LENDEMAIN DE FRUCTIDOR

Plus on regarde à la triste odyssée du roi Louis XVIII pendant la

durée de son exil, plus on est frappé par l'indicible ténacité qu'il a

toujours opposée à ses malheurs. Successivement, toutes ses

entreprises avortent. Ses illusions, une fausse conception des effets

que la Révolution a produits en France, la pénurie des moyens dont il

dispose pour exercer ses droits, les indiscrétions et les imprudences

de l'entourage de son frère, la légèreté de ses agents, l'insuffisance

des uns, la mauvaise foi et les trahisons des autres, la résignation

de ses sujets aux maux qui les accablent, la duplicité des puissances,

leurs défaites, tout conspire pour l'accabler. De Coblentz où il est

arrivé en 1791, à Mitau où il arrivera en 1798, sa vie aventureuse se

résume en une longue suite de déceptions propres à le décourager.

Chacune d'elles cependant le fait rebondir. Vaincu sur un point, il se

reporte sur un autre, en quête de combinaisons nouvelles et de moyens

pour les mettre en oeuvre.

Après le dix-huit fructidor, ses plans si longuement élaborés ne sont

plus que cendres. Les événements de cette journée ont brisé les

instruments qu'il avait réunis. Les hommes sur le concours desquels il

a fondé ses plus solides espérances sont tombés aux mains du

Directoire, qui les livre en pâture aux rivages malsains de la Guyane;

des députés, au nombre d'une quarantaine, desquels il pouvait attendre

des votes favorables à sa cause, ont dû s'enfuir de Paris et se sont

réfugiés en Suisse; le Directoire a fait annuler l'élection de divers

autres dont le roi s'était flatté d'obtenir les services. Non

seulement il n'y a plus de royalistes dans les conseils représentatifs

de la nation, mais encore les députés qui les composent ne sont plus

que les créatures serviles du triumvirat victorieux, à qui l'armée

tout entière prodigue de son côté des félicitations adulatrices et des

témoignages de dévouement.

Comme pour accroître l'horreur de ces désastres, l'Autriche vaincue

par Bonaparte est au moment de grossir le nombre des pays, la Prusse

et l'Espagne, qui ont conclu la paix avec la République. Il semble

donc que jamais une partie témérairement engagée ne fut plus

complètement perdue. Néanmoins, Louis XVIII conserve tout son courage

et toutes ses espérances. L'intrépidité de son âme, son indomptable

confiance en ses droits le hissent plus haut que ses infortunes. Il

les domine, songe sur l'heure à les réparer; c'est animé de la foi la

plus vive dans la victoire finale que nous le révèle sa

correspondance.

Le 14 septembre, sur la nouvelle encore vague de l'événement de

Paris, il mande à son frère: «J'ai reçu hier l'avis de la victoire des

triumvirs sur le conseil des Anciens, et, quoique cela ne soit pas

certain, cela est trop vraisemblable par les antécédents et par les

détails qu'on en rapporte pour que je n'y croie pas. Je gémis

profondément des nouvelles plaies que la victoire des scélérats sur

les honnêtes gens va faire à notre malheureuse patrie. Mais, pour ce

qui nous regarde dans cet événement, je le supporte comme les autres

et je suis bien sûr que votre fermeté n'en sera pas plus ébranlée que

la mienne.»

Quelques jours plus tard, dans une nouvelle lettre au comte d'Artois,

il est plus explicite encore. Parmi les plaintes que lui arrache la

trahison de celui de ses agents en qui il avait le plus confiance, une

phrase nous révèle son énergie.

«Vous savez sûrement aujourd'hui, et peut-être les avez-vous sus

plutôt, les détails de ce qui s'est passé à Paris. _Les malheurs de la

chose publique m'affligent sans m'ébranler._ Ceux des individus

m'affligent et m'affectent encore plus. Mais ce qui m'est le plus

sensible, ce sont les trahisons. Qu'un malheureux pressé par la

crainte de la mort fasse une bassesse, je le conçois; la nature

humaine ne comporte pas toujours la fermeté qui serait nécessaire dans

certains cas; mais, pour l'excuser, je veux au moins que ses aveux

portent, pour ainsi dire, l'empreinte de la torture; je veux qu'il y

règne une sorte de désordre qui, tout en décelant la frayeur, prouve

cependant qu'il ne s'est pas rendu sans combattre. Mais, lorsque je

vois qu'il veut au contraire faire parade de courage, lorsqu'il dit

que ses aveux seront peut-être la cause de sa mort, mais qu'il les

doit à ceux mêmes qu'il servait, je ne vois plus en lui qu'un traître

de propos délibéré, et, sans me reprocher les bontés que je puis avoir

eues pour lui, je souffre cruellement de les voir ainsi récompensées.

Après ce préambule, je n'ai pas besoin de nommer celui que je veux

dire.»

La même fermeté se trahit dans la correspondance avec le prince de

Condé:

«Je suis plus affligé que surpris de ce qui vient de se passer à

Paris. Nous avons toujours vu les scélérats fort alertes et les

honnêtes gens très peu sur leurs gardes. Nul doute qu'il ne faille

nier tout ce qui regarde Pichegru. Mais, si véritablement il a écrit

de sa main la lettre qu'on lui impute, cela sera difficile. Je ne

crois pourtant pas à cette lettre[22], car il me semble que Pichegru

n'a jamais rien donné par écrit. Je ne crois pas non plus que, fausse

ou vraie, elle se soit trouvée dans le portefeuille de d'Antraigues.

Je crois que tout ceci est une infamie de l'infâme Pinault.

[Note 22: Le roi ne se trompait pas sur ce point. Cette

lettre n'avait pas été écrite par Pichegru. Mais il se

trompait quand il croyait que les révélations calomnieuses

qu'elle contenait n'avaient pas été trouvées dans le

portefeuille de d'Antraigues. C'est bien là qu'elles avaient

été découvertes. Il ne tarda pas à le savoir, ce qui entraîna

la disgrâce de d'Antraigues. Pinault, dont il parle plus

loin, n'était autre que Roques de Montgaillard, dont j'ai

dévoilé le rôle abominable.--Voir mon livre: _La Conspiration

de Pichegru._]

«... Au reste, si les triumvirs en reviennent au régime de terreur,

alors il faudra profiter de l'indignation générale pour faire

reprendre les armes aux provinces qui les ont posées. Dans ce cas,

vous sentez combien l'éloignement de mon armée et le vôtre seraient

fâcheux. C'est bien quelque chose d'avoir obtenu de passer l'hiver en

Podolie[23]; mais ce n'est pas tout, et il faudrait obtenir que mon

armée ne partît pas avant que la paix de l'Empereur d'Allemagne fût

faite. Nous aurions plus que le temps de savoir à quoi nous en tenir

sur les mesures que vont prendre les triumvirs.»

[Note 23: De la solde de l'Autriche, l'armée de Condé venait

de passer à celle de la Russie et devait prendre ses

quartiers d'hiver dans les provinces polonaises.]

On voit que le roi ne désarme pas, qu'il tient tête à l'orage, qu'il

cherche les moyens de tirer parti des circonstances qui pourront se

présenter. Parmi les éventualités qu'il prévoit, il en est une dont il

appelle et espère la réalisation: c'est la rupture des négociations

qui se poursuivent au même moment entre l'Autriche et la France. Rien

n'est moins sûr en effet que la conclusion de la paix, car on peut

supposer qu'encouragé par la brusque cessation des pourparlers que le

Directoire avait engagés avec l'Angleterre, le cabinet de Vienne

repoussera les conditions qu'on veut lui imposer. Dans sa

correspondance avec Condé, le roi expose ce qu'il y aura lieu de faire

si cette hypothèse se réalise; là encore s'affirme son courage.

«Je crois, si les puissances ne sont pas tout à fait frappées

d'aveuglement, qu'elles ne sont pas à sentir la cause de leurs revers.

L'Empereur, nommément, ne peut pas avoir oublié que je lui ai écrit au

mois de juin 1793: _Si Votre Majesté prend Valenciennes et Condé au

nom du roi, mon neveu, elle aura autant d'alliés qu'il y a de Français

fidèles à leurs devoirs; mais, si elle les prend en son propre nom,

elle aura autant d'ennemis que la France renferme en ce moment

d'habitants._ Assurément jamais prédiction n'a été mieux justifiée par

l'événement.

«Mais, depuis cette époque, soit l'ambition qui se flatte toujours,

soit la fausse honte de revenir sur leurs pas, ont toujours empêché

les cours de Vienne et de Londres de profiter de la funeste expérience

qu'elles ont faite de leur pernicieux système. Aujourd'hui (je n'ai

pas besoin de vous avertir que je raisonne dans l'hypothèse du

renouvellement des hostilités), aujourd'hui, dis-je, une circonstance

toute neuve autorise de nouvelles mesures; mais il est important de la

saisir, car si elle échappe, l'amour-propre forcera encore la raison

au silence.

«Le but du Directoire est évident: il veut renverser tous les trônes,

parce qu'il sent bien que jamais aucun roi ne sera sincèrement ami

d'une République fondée sur les principes de notre Révolution. Pour y

parvenir, il croit que la guerre est le meilleur moyen, et, bravant la

haine publique qu'il aurait pu apaiser en faisant la paix, il rompt

les négociations[24]. Cette mesure violente ne lui ramènera pas

l'opinion, qui était si prononcée avant la dernière catastrophe et

qui, pour être comprimée aujourd'hui, n'est pas éteinte. Mais cette

opinion a besoin d'appui, et, dans ce moment, elle n'en peut trouver

d'autres que celui des puissances belligérantes. Que celles-ci

renoncent à leur système machiavélique; qu'elles cessent de confondre

la France avec la Pologne et de croire à la possibilité de sa

conquête; qu'elles déclarent que, forcées à reprendre les armes, ce ne

sera désormais plus contre la France, mais pour la monarchie

française qu'elles les porteront; qu'elles abjurent solennellement

toute idée de conquêtes et qu'elles reconnaissent le roi légitime,

appellent à lui tous les bons Français et ne se montrent que comme ses

auxiliaires; que cette déclaration soit appuyée par de l'argent donné

sans parcimonie, et les méfiances s'évanouiront, et la fierté

nationale ne sera plus intéressée dans la guerre, et les fautes et les

malheurs de six campagnes pourront être réparés dans une seule. Mais,

si le système contraire continue à prévaloir, les mêmes fautes et les

mêmes malheurs recommenceront, et l'Empereur sera peut-être bien

heureux de signer sous les murs de Presbourg une paix mille fois plus

dure et plus honteuse que celle qu'il a signée à Léoben.

[Note 24: Allusion à la rupture des Conférences de Lille, où

Lord Malmesbury s'était rendu au nom de l'Angleterre.]

«Ces vérités, je les écris à Pétersbourg, et je ne suis pas embarrassé

de les faire entendre à Londres. Mais il est bien difficile de les

faire parvenir à Vienne. L'évêque de Nancy, qui me sert avec zèle,

n'est pas en état de se faire écouter. Il me faudrait là un homme dont

le mérite, universellement reconnu et plus recommandable peut-être aux

yeux de l'Empereur que de tout autre souverain, le forçât à lui prêter

attention. Mais quand j'aurais beaucoup de ces hommes à ma

disposition, il resterait encore une difficulté presque insurmontable,

celle de franchir les barrières dont l'Autriche est entourée et de

pénétrer jusqu'à Vienne.

«Je rends grâces au ciel de ce que cet homme unique existe, de ce que

son zèle pour l'État et, j'ose ajouter, son amitié pour moi, égalent

sa juste réputation, et de ce qu'il est impossible que l'Empereur lui

ferme l'accès auprès de lui. _Tu es ille vir._ Vous seul, mon cher

cousin, pouvez remplir mes vues, et si après vous avoir entendu parler

avec cette force que donne la vérité, avec cette autorité, je puis me

servir du mot, qui vous est si bien acquise, avec cette mesure qui

vous est propre, l'Empereur persiste dans son premier système, nous

aurons au moins la consolation de nous dire que nous avons fait tout

ce qui dépendait de nous pour servir notre patrie et sauver l'Europe.»

En même temps qu'il envisageait ainsi l'emploi des moyens coercitifs,

Louis XVIII entendait bien n'en user qu'avec prudence ou même en

ajourner l'emploi, si les circonstances n'y étaient pas favorables.

Au lendemain de Fructidor, il croyait à l'efficacité des

insurrections. Mais, lorsqu'au mois de décembre la signature de la

paix avec l'Autriche vient rendre au gouvernement de la République la

libre disposition de ses armées et qu'on le voit prendre des mesures

qui ne menacent pas moins les royalistes de l'Ouest que les côtes

d'Angleterre ou celles d'Irlande, le roi écrit à La Trémoïlle:

«Je serais coupable à mes propres yeux si, dans ce moment,

j'ordonnais, ou seulement si je permettais des mouvements dont le

résultat inévitable serait de faire couler en pure perte le sang de

mes braves et fidèles sujets. Leurs chefs doivent donc se borner

actuellement à entretenir et à propager le bon esprit qui règne parmi

eux; mais ils doivent en même temps modérer leur zèle, et les engager

à le renfermer soigneusement, jusqu'au jour, que les fureurs mêmes de

leurs tyrans ne peuvent que hâter, où une levée en masse (pour me

servir de leurs expressions), plus imposante que celle qui pourrait

s'opérer aujourd'hui, et que nous aurons sagement et généralement

combinée, viendra prêter à l'opinion une force capable de la faire

triompher. J'ai des raisons de craindre qu'un homme, en qui je n'ai

nulle espèce de confiance[25], ne cherche à influencer vos amis; je

m'en rapporte à vous pour les en détourner.»

[Note 25: C'est le comte de Puisaye que le roi désigne ici.

Quoique Puisaye eût déclaré vouloir abandonner tout

commandement en Bretagne, il y exerçait encore son influence,

grâce à la faiblesse du comte d'Artois et contrairement à la

volonté de Louis XVIII.]

Le pressant conseil qu'envoyait le roi au prince de La Trémoïlle

venait à son heure; car, au même moment, une fermentation dangereuse

renaissait en Bretagne et en Vendée. À Londres, le comte de Frotté

remuait ciel et terre pour obtenir des fonds à l'effet de provoquer en

Normandie de nouveaux soulèvements[26]; dans le Midi, des bandes

d'insurgés continuaient à répandre la terreur dans les campagnes en

prétendant s'être armées pour le relèvement du trône et de l'autel.

Maintenant que la guerre extérieure avait cessé, le roi comprenait la

nécessité de contenir ces agitations jusqu'à ce qu'il fût possible de

les faire concorder ensemble, ce qui arriverait infailliblement si la

coalition se reformait. Jusque-là, il fallait recourir de préférence à

ces moyens de propagande et de persuasion que n'avait cessé de prêcher

de La Marre, tâcher de conquérir l'opinion par des procédés qui

écarteraient toute idée de violence et de guerre civile. Moyens et

procédés étaient multiples; il s'agissait de choisir les plus

efficaces et, après les avoir choisis, d'y persévérer.

[Note 26: Le 16 février 1797, le roi lui avait écrit: «Je

n'ai pas cessé d'avoir les yeux ouverts sur vous, depuis que

vous vous êtes fait si avantageusement connaître. Votre

courage ne m'étonne pas; mais votre prudence, la justesse de

votre coup d'oeil, qualités bien rares à votre âge,

m'inspirent la plus juste confiance. Je ne puis vous en

donner une meilleure preuve que le pouvoir que je joins à

cette lettre. Le malheur qui vient d'arriver (l'arrestation

des agents de Paris) peut en rendre l'usage difficile en ce

moment. Mais je ne puis mieux faire que de m'en rapporter sur

cela à vôtre sagesse.»]

Il en est un qui apparaissait promptement à l'esprit du roi comme le

meilleur à employer. Il consistait à organiser dans le royaume des

missions religieuses avec l'aide des ecclésiastiques qui s'y

trouvaient. Convaincu que la monarchie ne sortirait de ses ruines

qu'avec l'appui de l'opinion publique, il considérait que ces missions

auraient pour effet d'agir sur celle-ci, de la fortifier, de prévenir

le découragement. C'est dans ce sens qu'étaient conçues les

instructions que, dès le 10 octobre, il envoyait aux évêques émigrés,

restés fidèles à sa cause:

«Je désire que les ecclésiastiques soutiennent parmi mes sujets

l'esprit monarchique en même temps que l'esprit religieux, qu'ils les

pénètrent de la connexion intime qui existe entre l'autel et le trône

et de la nécessité qu'ils ont l'un et l'autre de leur appui mutuel.

Qu'ils leur disent bien que l'Église catholique, sa discipline, sa

hiérarchie, cet ordre merveilleux qui, pendant tant de siècles, l'ont

conservée pure de toutes erreurs, ne se lie bien qu'à la monarchie et

ne peut exister longtemps sans elle; enfin qu'ils leur démontrent que,

comme sans la religion, ils ne peuvent compter sur le bonheur dans

l'autre vie, de même, sans la monarchie, ils ne peuvent en espérer

aucun dans celle-ci.»

Le but que poursuivait Louis XVIII apparaît plus nettement encore dans

ce passage d'une lettre qu'il écrivait à son frère:

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 10 / 41 段