Sans insister plus longtemps sur ces considérations, il suffira de

constater une fois pour toutes que, quelle que fut la défiance du roi

et de d'Avaray à l'égard de Barras, ils ne renoncèrent pas entièrement

à l'espoir d'une entente avec lui, quoique les premières tentatives

eussent échoué et que le coup de force du dix-huit fructidor exécuté

dans l'intervalle eût démontré que Barras n'entendait céder le pouvoir

à personne. Au mois de juillet 1798, Louis XVIII, expulsé de

Blanckenberg par le gouvernement prussien, venait de s'installer à

Mitau, lorsque Sourdat lui fit savoir que Barras était toujours occupé

des mêmes vues; que bientôt tous ses plans seraient arrêtés, et

qu'alors un agent de confiance viendrait de sa part les communiquer au

roi. Il semble qu'après ce qui s'était déjà passé, ces ouvertures

nouvelles eussent dû être dédaigneusement écartées et que le roi eût

dû déclarer qu'il ne voulait pas être plus longtemps la dupe de Barras

ou de ceux qui parlaient en son nom. La réponse que, par son ordre,

expédia le comte d'Avaray ne trahit ni soupçon ni défiance. «Le roi

désire vivement voir arriver la personne que vous annoncez, dans

l'espérance de recevoir par elle des preuves positives et matérielles

des dispositions, du travail et des succès du principal personnage.»

Naturellement, on attendit en vain l'envoyé de Barras; et ce fut le

dénouement de la négociation.

VIII

LE COUP D'ÉTAT DU DIRECTOIRE

Au cours de ces événements, l'abbé de La Marre, bien qu'appelé à deux

reprises à Blanckenberg, avait fait de fréquents séjours en France.

Inscrit sur la liste des émigrés sous son nom réel: l'abbé André, il

était parvenu à en être rayé. Dès lors, arrivé à Paris sous ce même

nom, il avait pu sans être inquiété y demeurer, se mettre en rapport

avec les agents du roi et poser même sa candidature, en Savoie, aux

élections de 1797, pour le renouvellement d'un tiers du conseil des

Cinq-Cents. Il n'avait pas été élu. Mais, par ses soins, plusieurs

royalistes l'avaient été. Lorsqu'après son échec, il était réapparu

dans les milieux politiques, il avait retrouvé les députés qui lui

devaient leur succès. Par leur entremise, il s'était créé de

nombreuses relations parmi les membres des deux conseils.

La correspondance qui est sous nos yeux le montre activement employé

aux affaires du roi. Ce n'est pas seulement de la réorganisation du

conseil royal qu'il est chargé, ni de s'efforcer de mettre fin aux

dissentiments, aux querelles, aux brouilles qui divisent en ce moment

les royalistes ou de suivre la négociation Barras. En dépit des

paroles rassurantes de Sourdat et de Bénard, il a promptement reconnu

que cette négociation n'est qu'un leurre; il a été impuissant à

réconcilier entre eux les agents du roi, à mettre fin à leurs

rivalités, à leurs intrigues, à détruire chez Wickham la conviction

que Louis XVIII doit renoncer à toute initiative, se tenir à l'écart

de tout ce qu'on entreprendra pour lui faire restituer sa couronne.

Vainement, secondé par La Trémoïlle, qui pense en tout comme lui, il a

prêché aux royalistes la nécessité de se réconcilier et de s'unir;

vainement il a essayé de dompter l'incompréhensible résistance de

Wickham aux objurgations de Louis XVIII, qui revendique son droit

d'être mis en avant, de jouer un rôle plus actif; vainement il a

chapitré d'André et Bayard, qui se sont faits les hommes liges du

commissaire anglais; ses efforts se sont brisés contre la rancune et

les ambitions des uns, contre le mauvais vouloir et l'entêtement des

autres; il n'a pu mettre sur pied le conseil royal; il a dû avouer au

roi que, dans l'état actuel des choses, il était impossible de le

former; et, pour en finir, il a proposé d'y substituer deux agents,

qui provisoirement suffiront à la besogne. En ce qui touche ces divers

points, sa mission n'a donc plus d'objet, et ce n'est que par hasard,

accidentellement, qu'il revient à des incidents révélateurs de la

misère matérielle et morale à laquelle, en face d'adversaires

puissants et résolus, d'inépuisables ressentiments ont livré le parti

royaliste.

Mais cette mission avait d'autres buts, et il n'a pas cessé de les

poursuivre. Ses instructions lui prescrivaient de pousser vers le

retour de l'ordre les électeurs et les élus, de réunir tous les

éléments modérés dispersés dans les conseils, de grouper contre le

Directoire tous les amis d'un bon gouvernement et de rallier au parti

du roi les hommes influents par la pureté de leur passé, leur fortune

ou leur situation sociale. En arrivant, il croyait à la possibilité de

réaliser ce plan. Ne lui avait-on pas dit qu'à Paris, un parti s'était

formé pour le rétablissement de la royauté; que ce parti avait des

ramifications dans les départements? Quelle n'a pas été sa surprise et

combien douloureuse en constatant «que tout cela n'était que sur le

papier»! À l'exception des départements de l'Ouest, rien n'est fait. À

Paris même, il n'y a aucun ensemble, aucune combinaison.

Cependant il ne s'est pas découragé; il y a de nombreux mécontents;

les républicains deviennent de plus en plus rares; les dernières

élections ont prouvé que l'opinion est bonne, que les Français ne

demandent qu'à être tirés de leur torpeur, comme de l'esclavage où la

terreur les a plongés, où, malgré tout, le Directoire menace toujours

de les tenir. Il acquiert bientôt la conviction que pour briser ce

joug, quand l'occasion s'en présentera, il y aura dans le conseil des

Cinq-Cents et dans celui des Anciens, même tels qu'ils sont composés,

une majorité.

Le malheur est que cette majorité n'est pas, tant s'en faut, toute

royaliste, ni toute dans les mêmes principes. Le groupe des royalistes

n'y est pas le plus fort; on y compte en plus grand nombre des

constitutionnels et des républicains de bonne foi. Ils croient à la

possibilité de réformer le gouvernement sans le détruire; ils ne

songent qu'à rétablir l'ordre. Ainsi les trois groupes sont d'accord

pour mettre fin au régime révolutionnaire et au pouvoir excessif du

Directoire. Mais il y a beaucoup à travailler pour les unir en vue du

rétablissement de la monarchie. C'est à cette tâche que de La Marre

consacre son dévouement, son activité, tous ses efforts.

Parmi les membres de l'ancienne agence, qu'il a vainement adjurés

d'oublier leurs griefs réciproques, il en est un, l'ancien chef de

brigade Despomelles, qui lui inspire moins de défiance que les autres.

Sous le nom d'Institut philanthropique, Despomelles a conçu le plan

d'une vaste association s'étendant à toute la France, ayant un comité

dans tous les chefs-lieux de départements, des sous-comités dans les

localités importantes et dirigée par un comité central résidant à

Paris. Les bases de cette association existent déjà. De La Marre

mesure d'un coup d'oeil le parti qu'on en pourra tirer; il s'attache à

la développer par l'envoi d'émissaires porteurs de ses instructions.

En moins de six semaines, l'Institut a jeté des racines dans soixante

départements. Dans quelques-uns, tels que les Bouches-du-Rhône,

Vaucluse, Gironde, Ardèche, Seine-Inférieure, il est solidement

établi. Grâce à cet instrument qui va sans cesse s'améliorer, on peut

espérer que les élections de 1798 seront entièrement favorables au

royalisme.

On est alors au lendemain de celles de 1797. Les nouveaux députés sont

venus occuper leur poste. À mesure qu'ils arrivaient, de La Marre a

cherché à les connaître, à les réunir, à choisir parmi eux les plus

habiles et les plus forts. Il s'est mis en même temps en rapport avec

les membres les plus influents des conseils et, entre autres, les

généraux Pichegru et Willot, auprès desquels il est accrédité par le

roi. Mais, sauf Willot, qui croit à la possibilité d'une action rapide

et décisive contre le Directoire, il ne trouve pas chez les hommes

avec qui il s'entretient la force de caractère, le courage, les

lumières qu'il en espérait. Pichegru lui-même le déconcerte par sa

réserve, sa modestie, son désintéressement, son défaut d'ambition; le

général est profondément dégoûté; le dégoût le maintient dans une

sorte d'apathie; il ne voit pas tout ce qu'il peut[21], et qu'il

dépendrait de lui d'entraîner là où il voudrait la conduire la

majorité de l'assemblée qu'il préside.

[Note 21: C'est le jugement que porte sur lui le comte de

Vaublanc dans ses mémoires.]

Faute d'un chef influent, énergique et résolu, cette majorité dans les

deux conseils demeure en proie à une indécision douloureuse, en dépit

des efforts de quelques hommes tels que l'amiral Villaret-Joyeuse,

Vaublanc, d'André, Imbert-Colomès et autres, pour l'en faire sortir.

Il est cependant visible que, dans le Directoire, il y a rivalité

entre le parti jacobin et le parti modéré. Barras, La Révellière,

Rewbell, convaincus qu'ils ne peuvent se maintenir que par les moyens

révolutionnaires, se sont ligués contre Carnot et Barthélemy, qui

pensent comme la majorité des conseils. Les adversaires se tiennent

mutuellement en respect: les trois directeurs jacobins décidés à une

défense désespérée pour conserver le pouvoir, les deux autres

affaiblis par leur défaut de résolution. Des tentatives ont été faites

secrètement auprès de Carnot pour le convaincre de s'allier à la

majorité des conseils. Mais il prévoit que, si cette majorité

triomphe, son succès entraînera la restauration de la monarchie; il

craint d'être en ce cas l'objet des vengeances royalistes; au lieu de

prendre une décision, il tergiverse; lorsqu'il la prendra, ce sera

trop tard. Quant à Barthélemy, c'est le plus indécis des hommes; il ne

se résout à rien.

Convaincus par le spectacle des conflits qui se multiplient et

s'aggravent que le Corps législatif est menacé, de La Marre et La

Trémoïlle s'occupent alors des moyens de le défendre. À la demande de

quelques députés, «dans l'espoir que l'apparence d'une force armée

donnera du courage à quelques autres,» et malgré leur répugnance «à

tout ce qui est enrôlement, mesure dont l'expérience a démontré

l'inutilité», ils se décident à organiser une légion. Cinq ou six

cents hommes de bonne volonté sont promptement recrutés parmi

d'anciens soldats connus pour leur dévouement à la cause de l'ordre;

un nombre égal de jeunes gens, dits «les collets noirs», une

cinquantaine d'émigrés se joignent à eux. Dans une réunion à laquelle

assistent les chefs chouans présents à Paris, on prononce, sur la

proposition de La Trémoïlle, que, pour fortifier cette troupe, on

appellera une élite des combattants de Bretagne et de Vendée.

Dans la même réunion et dans celles qui suivent, on concerte tout un

plan, aux termes duquel un député aux Cinq-Cents proposerait le

rétablissement de la garde nationale telle qu'elle existait en

vendémiaire, c'est-à-dire «qu'on pourrait la réunir par une impulsion

brusque, par le tambour et le tocsin». Si cette proposition n'est pas

portée à la tribune, ce dont de La Marre ne se console pas, c'est

qu'elle est contraire à la Constitution. Pour y suppléer, on se livre

à une active propagande dans la garnison de Paris. Quatorze maréchaux

des logis, trois cent cinquante dragons du 21e régiment, deux

sergents-majors d'artillerie, quarante canonniers, cinquante chasseurs

à cheval, cent soldats de la 19e demi-brigade signent l'engagement de

combattre pour le Corps législatif, de grossir sa garde spéciale et la

légion de douze cents volontaires qu'on a recrutés parmi les civils.

Les dépôts de cavalerie de Saint-Germain et de Versailles ont aussi

promis leur concours, et «Wisson, ancien officier de la chambre du roi

ou de la reine, s'est flatté de faire marcher toute la halle».

Pourvu de ces moyens, de La Marre va plus loin encore. Dans

l'atmosphère embrasée où il vit, pressé par les périls qui naissent de

toutes parts et au contact des chefs chouans, il s'est exalté, oublie

toute prudence, perd le sang-froid. Il voit rouge et ne recule pas

devant l'éventualité de faire arrêter les députés jacobins,

d'épouvanter le _ventre_ et d'anéantir les opposants dans l'assemblée

même. Il supplie les députés royalistes d'adopter ces mesures, de

mettre le Directoire hors la loi.

--Il faut que le Corps législatif sorte en masse, leur dit-il, les

généraux à cheval à la tête de vos grenadiers, la générale battue dans

tout Paris et la proclamation, dans tous les carrefours, de la mise

hors la loi. Vous arriverez au Directoire avec une suite de cent mille

hommes, qu'il n'osera faire mitrailler, conduite qu'elle sera par la

première autorité de la nation.

Mais, en dépit de ses efforts pour entraîner ceux auxquels il

s'adresse, ils résistent, ergotent, tergiversent. Ils redoutent les

défections, les lâchetés, les trahisons. L'audacieuse initiative qu'on

les met en demeure de prendre les effraye plus encore que les dangers

qu'elle conjurerait. Ils en sont d'autant plus effrayés, que la lutte

est devenue plus aiguë entre le Directoire et les Conseils. Le

triumvirat, tenu par la police au courant de ces projets désordonnés,

a jeté le masque. À la fin de juillet, Cochon de Lapparent et

Benezech, les deux seuls ministres favorables aux vues de la majorité,

ont été chassés du gouvernement. Leurs successeurs sont les hommes de

Barras. À la demande de celui-ci, Hoche a fait avancer sur Paris des

troupes détachées du Rhin; elles ont franchi la limite du rayon

constitutionnel et n'ont rebroussé chemin que sur la réclamation

formelle du Corps législatif, prêtes à revenir au premier signal. Des

adresses enthousiastes de l'armée d'Italie sont parvenues au

Directoire; pour organiser sa défense, Bonaparte lui a envoyé le

général Augereau, le plus jacobin de ses lieutenants. Ordre est donné

aux officiers suspects de quitter la capitale. On y voit arriver en

foule des terroristes de province, des gradés réformés qui attendent

leur pain du Directoire.

Tant de symptômes du terrible événement qui se prépare ne dissipent

pas les hésitations de la majorité du Corps législatif. Les

républicains restent dans leur apathie; les constitutionnels ne

montrent «que pédantisme et lâcheté»; c'est à peine si les inspecteurs

de la salle des Cinq-Cents prennent quelques mesures de sûreté.

Cependant, les projets du Directoire ne sont plus un mystère pour

personne. On en parle chez Barras, chez Mme de Staël, chez Merlin de

Douai; on désigne tout haut les hommes dont le triumvirat veut se

débarrasser, Pichegru en tête, les membres du club de Clichy, tout ce

que les Conseils contiennent de plus éminent et de plus modéré. Malgré

les incompréhensibles et aveugles résistances que lui opposent les

«incurables» de la majorité, le petit clan royaliste qu'elles

exaspèrent et dont de La Marre est l'âme ne désespère pas de sauver le

Corps législatif malgré lui; on arrive ainsi à la soirée du 17

fructidor (3 septembre).

«À neuf heures du soir, raconte de La Marre dans la relation inédite

d'où sont tirés ces détails, un député qui nous servait en qualité

d'intermédiaire avec les inspecteurs vint chez moi. Il nous assura

qu'il n'y avait rien à craindre pour ce soir. Je lui demandai quelles

précautions on avait prises. Il nous dit qu'on s'était assuré du

tocsin des Tuileries, et qu'à la moindre alarme on le sonnerait. Nous

restâmes ensemble jusqu'à onze heures et demie. Aucun des affidés

n'étant revenu, je pensai aussi qu'il n'y avait rien à craindre; nous

nous séparâmes; nous ne nous sommes plus réunis. Dans cette nuit

cruelle, toutes nos espérances se sont évanouies, nos plans détruits,

nos projets renversés.»

Rien de plus vrai. Le coup de force, préparé par le triumvirat,

exécuté par Barras avec le concours d'Augereau, avait réussi. Dès

l'aube, les Parisiens, réveillés par le bruit du canon, apprenaient

que de dramatiques événements s'étaient accomplis durant la nuit. Le

Directoire exécutif avait déclaré la République en danger, décrété

d'arrestation les adversaires qu'il comptait dans le conseil des

Anciens, dans celui des Cinq-Cents et même dans le Gouvernement: les

directeurs Barthélemy et Carnot, Barbé-Marbois et Pichegru, présidents

des deux Assemblées, cinquante et un membres de la représentation

nationale, des fonctionnaires suspects, des journalistes compromis,

d'autres individus accusés comme eux d'avoir conspiré contre l'État.

Ces rigoureuses mesures, qu'allaient rendre à jamais odieuses

l'absence de toute procédure légale et le caractère barbare de la

répression, étaient exécutées déjà ou en train de s'exécuter, quand

Paris en eut connaissance.

Des affiches posées sur les murs énuméraient les motifs auxquels avait

obéi le Directoire, dévoilaient un complot royaliste, dénonçaient les

conspirateurs, mettaient à prix la tête des «criminels», assez habiles

pour s'être dérobés aux poursuites dirigées contre eux. Vers la fin de

la journée, les directeurs victorieux adressaient un message au Corps

législatif décimé, expliquaient leur conduite, s'efforçaient de la

justifier, sollicitaient ou, pour mieux dire, exigeaient une

approbation sans réserve et le vote d'une loi d'exception, qui permît

de punir les coupables sans les juger.

Pendant vingt-quatre heures, Paris offrit la physionomie d'une ville

conquise. Des troupes nombreuses et résolues campaient dans les rues,

sur les places, au long des quais, à la tête des ponts, aux abords des

monuments publics. En l'absence de Bonaparte, retenu à l'armée

d'Italie, Augereau les commandait. Elles donnaient la chasse aux

attroupements interdits, contenaient les passants brusquement arrêtés

sur le passage des voitures qui, tout à coup, apparaissaient,

escortées par des cavaliers armés jusqu'aux dents, conduisant au

Temple les personnages tombés aux mains de la police.

Parfois, derrière les vitres des portières, on reconnaissait certains

d'entre eux; on les désignait, leur nom volait de bouche en bouche, à

demi-voix, sous l'empire d'une terreur que personne ne cherchait à

dissimuler. Vers huit heures, sur le Pont-Neuf passa le général

Willot, qui venait d'être pris. Il y eut une poussée autour de sa

voiture. L'escorte la dégagea vivement. Elle disparut bientôt dans

l'une des étroites rues qui avoisinent l'Hôtel de ville.

Au reste, jamais révolution ne fut moins populaire ni plus

silencieusement accueillie. Ce que fut Paris durant cette journée

fameuse est à l'image de ce que fut la France. Aucun mouvement; dans

les rues, moins de monde qu'à l'ordinaire; l'étonnement sur tous les

visages; peu d'empressement à lire les affiches directoriales qui

couvraient les murs; point d'approbation; de rares démentis; l'espoir

à peine exprimé que le Corps législatif allait protester, mettre le

Directoire hors la loi; aucun zèle pour défendre la Constitution

outrageusement violée; beaucoup d'indifférence; quelque pitié pour les

victimes, tempérée par la conviction qu'elles ne devaient leur malheur

qu'à leur faiblesse, et, pour conclure, une disposition générale à

laisser les vainqueurs se dévorer entre eux: tel est le tableau que

trace de La Marre du lendemain du coup d'État. Il ajoute que

l'ambition, la soif de célébrité, la cupidité des uns, la nullité des

autres, la pusillanimité de tous, leurs prétentions, leurs indécisions

ont tout perdu. «Il faudra du temps pour se relever et surtout de la

prudence.» Il reconnaissait d'ailleurs qu'il fallait rompre avec tous

les hommes qui avaient été employés jusque-là. «Ce ne sera pas chose

aisée de former une agence nouvelle. Mais, dût-on y mettre dix mois,

que cela vaudrait mieux que de faire à l'avance des choix douteux.»

C'est de Suisse, où il s'était réfugié en quittant la France, qu'au

moment de retourner à Blanckenberg pour y conférer avec le roi, il s'y

faisait précéder de ces recommandations. Il ne croyait plus,--il n'y

avait cru qu'accidentellement,--à la possibilité de négocier avec

Barras. Du reste, en dépit des apparences, il doutait de la durée de

la puissance du Directoire, un fruit pourri qui tomberait bientôt de

l'arbre. Barras ne pourrait plus, le voulût-il, se faire l'instrument

d'une restauration. Mais il y avait d'autres hommes, un surtout, que

ses victoires avaient mis en lumière. De La Marre y songeait. Le 29

septembre, moins d'un mois après l'effondrement du parti royaliste

consommé dans la journée du dix-huit fructidor, il écrivait à

Blanckenberg sur un ton mi-sérieux, mi-plaisant. «Il y a longtemps que

je me creuse la tête pour trouver le moyen d'arriver à Bonaparte. Je

n'en vois qu'un: ce serait de trouver un Polonais digne de votre

confiance et assez adroit pour tenter l'aventure.» C'était le grain

jeté sur un sol propice; il allait faire germer de nouveaux espoirs et

alimenter pour un temps l'activité de Louis XVIII, attaché plus

énergiquement que jamais, malgré tant d'épreuves et de revers, à la

conquête de sa couronne.

IX

LES DÉBUTS D'UNE INTRIGUE

Au milieu des péripéties de la matinée de fructidor, entre en scène un

acteur qu'on a déjà vu figurer dans les récits qui précèdent et auquel

nous serons contraint de faire une place dans ceux qui suivent. C'est

le libraire Fauche-Borel. Nous le rencontrons parmi les personnages

qui, désignés par le Directoire à la rigueur des lois, s'efforçaient

de quitter Paris. Une note de police nous le représente comme un homme

de haute taille, de forte corpulence, aux cheveux ébouriffés et

grisonnants sur une tête massive, bien qu'il ne parût pas âgé de plus

de quarante ans. Avec ses toute lourds et communs, ses gros yeux

clairs à fleur de tête, sans expression, ses mains à la peau rude, ses

vêtements de couleur sombre et d'une raideur d'uniforme, ce personnage

pouvait passer tout aussi bien pour un officier de grade inférieur que

pour un artisan aisé, accoutumé aux dures fatigues, celles des camps

ou celles de l'atelier. Arrivé à Paris vers la mi-août, il était

descendu rue de Richelieu, à l'hôtel du Nord. Il s'y était fait

inscrire sous le nom de Frédéric Borelly, sans ajouter aucune

indication qui pût fixer sur son véritable état les gens parmi

lesquels il allait vivre.

Nul n'avait cherché à en savoir plus long qu'il n'en voulait dire. Les

temps étaient loin déjà où la police, à l'instigation du Comité de

salut public, exerçait sur les voyageurs la plus rigoureuse

surveillance. Après le neuf thermidor, cette surveillance s'était

relâchée, depuis l'avènement du Directoire surtout. Maintenant entrait

et séjournait dans Paris qui voulait. Émigrés et conspirateurs,

espions étrangers et agents de Blanckenberg allaient et venaient

librement, sans que le pouvoir exécutif laissât deviner ses soupçons

ni ses inquiétudes, bien qu'il ne fût question que de complots

royalistes, auxquels, depuis les élections du mois de mai, l'opinion

publique associait ouvertement des membres du gouvernement et des deux

Conseils. Les démarches de Frédéric Borelly n'offraient, au reste,

rien de suspect. Il sortait tous les matins, ne recevait qu'un petit

nombre de personnes, quelques lettres de l'étranger, et paraissait

s'appliquer à vivre inaperçu, sans faire parler de lui.

À une époque moins troublée que celle que traversait alors la France,

avec une police mieux organisée et plus fidèle que celle du

Directoire, les précautions dont s'entourait notre personnage à

l'effet de ne pas attirer l'attention, auraient eu pour résultat de le

désigner à celle des espions de Barras. Ils n'auraient pas tardé à

découvrir que le nom qu'il se donnait n'était pas le sien; que ce qui

motivait sa présence à Paris, c'était uniquement sa participation à

l'un de ces complots dont tout le monde parlait, bien qu'on n'en eût

encore surpris nulle part une preuve décisive.

Établi comme éditeur à Neufchâtel, vivant au milieu des émigrés, il

n'avait pas tardé à partager leurs illusions et leurs espérances.

Présenté à Louis XVIII, il était parvenu à le convaincre de sa bonne

foi, de la sincérité de son zèle, à faire agréer ses services. Une

fois en possession de la confiance du roi, il lui avait été aisé

d'être employé aux missions les plus difficiles. En 1795, lorsque

Pichegru commandait l'armée du Rhin, l'espion Montgaillard s'étant

avisé d'ouvrir une négociation avec lui au nom du prince de Condé,

pour l'attirer dans le parti royaliste, c'est Fauche-Borel qu'il y

avait employé en se l'adjoignant comme collaborateur.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 9 / 41 段