constater une fois pour toutes que, quelle que fut la défiance du roi
et de d'Avaray à l'égard de Barras, ils ne renoncèrent pas entièrement
à l'espoir d'une entente avec lui, quoique les premières tentatives
eussent échoué et que le coup de force du dix-huit fructidor exécuté
dans l'intervalle eût démontré que Barras n'entendait céder le pouvoir
à personne. Au mois de juillet 1798, Louis XVIII, expulsé de
Blanckenberg par le gouvernement prussien, venait de s'installer à
Mitau, lorsque Sourdat lui fit savoir que Barras était toujours occupé
des mêmes vues; que bientôt tous ses plans seraient arrêtés, et
qu'alors un agent de confiance viendrait de sa part les communiquer au
roi. Il semble qu'après ce qui s'était déjà passé, ces ouvertures
nouvelles eussent dû être dédaigneusement écartées et que le roi eût
dû déclarer qu'il ne voulait pas être plus longtemps la dupe de Barras
ou de ceux qui parlaient en son nom. La réponse que, par son ordre,
expédia le comte d'Avaray ne trahit ni soupçon ni défiance. «Le roi
désire vivement voir arriver la personne que vous annoncez, dans
l'espérance de recevoir par elle des preuves positives et matérielles
des dispositions, du travail et des succès du principal personnage.»
Naturellement, on attendit en vain l'envoyé de Barras; et ce fut le
dénouement de la négociation.
VIII
LE COUP D'ÉTAT DU DIRECTOIRE
Au cours de ces événements, l'abbé de La Marre, bien qu'appelé à deux
reprises à Blanckenberg, avait fait de fréquents séjours en France.
Inscrit sur la liste des émigrés sous son nom réel: l'abbé André, il
était parvenu à en être rayé. Dès lors, arrivé à Paris sous ce même
nom, il avait pu sans être inquiété y demeurer, se mettre en rapport
avec les agents du roi et poser même sa candidature, en Savoie, aux
élections de 1797, pour le renouvellement d'un tiers du conseil des
Cinq-Cents. Il n'avait pas été élu. Mais, par ses soins, plusieurs
royalistes l'avaient été. Lorsqu'après son échec, il était réapparu
dans les milieux politiques, il avait retrouvé les députés qui lui
devaient leur succès. Par leur entremise, il s'était créé de
nombreuses relations parmi les membres des deux conseils.
La correspondance qui est sous nos yeux le montre activement employé
aux affaires du roi. Ce n'est pas seulement de la réorganisation du
conseil royal qu'il est chargé, ni de s'efforcer de mettre fin aux
dissentiments, aux querelles, aux brouilles qui divisent en ce moment
les royalistes ou de suivre la négociation Barras. En dépit des
paroles rassurantes de Sourdat et de Bénard, il a promptement reconnu
que cette négociation n'est qu'un leurre; il a été impuissant à
réconcilier entre eux les agents du roi, à mettre fin à leurs
rivalités, à leurs intrigues, à détruire chez Wickham la conviction
que Louis XVIII doit renoncer à toute initiative, se tenir à l'écart
de tout ce qu'on entreprendra pour lui faire restituer sa couronne.
Vainement, secondé par La Trémoïlle, qui pense en tout comme lui, il a
prêché aux royalistes la nécessité de se réconcilier et de s'unir;
vainement il a essayé de dompter l'incompréhensible résistance de
Wickham aux objurgations de Louis XVIII, qui revendique son droit
d'être mis en avant, de jouer un rôle plus actif; vainement il a
chapitré d'André et Bayard, qui se sont faits les hommes liges du
commissaire anglais; ses efforts se sont brisés contre la rancune et
les ambitions des uns, contre le mauvais vouloir et l'entêtement des
autres; il n'a pu mettre sur pied le conseil royal; il a dû avouer au
roi que, dans l'état actuel des choses, il était impossible de le
former; et, pour en finir, il a proposé d'y substituer deux agents,
qui provisoirement suffiront à la besogne. En ce qui touche ces divers
points, sa mission n'a donc plus d'objet, et ce n'est que par hasard,
accidentellement, qu'il revient à des incidents révélateurs de la
misère matérielle et morale à laquelle, en face d'adversaires
puissants et résolus, d'inépuisables ressentiments ont livré le parti
royaliste.
Mais cette mission avait d'autres buts, et il n'a pas cessé de les
poursuivre. Ses instructions lui prescrivaient de pousser vers le
retour de l'ordre les électeurs et les élus, de réunir tous les
éléments modérés dispersés dans les conseils, de grouper contre le
Directoire tous les amis d'un bon gouvernement et de rallier au parti
du roi les hommes influents par la pureté de leur passé, leur fortune
ou leur situation sociale. En arrivant, il croyait à la possibilité de
réaliser ce plan. Ne lui avait-on pas dit qu'à Paris, un parti s'était
formé pour le rétablissement de la royauté; que ce parti avait des
ramifications dans les départements? Quelle n'a pas été sa surprise et
combien douloureuse en constatant «que tout cela n'était que sur le
papier»! À l'exception des départements de l'Ouest, rien n'est fait. À
Paris même, il n'y a aucun ensemble, aucune combinaison.
Cependant il ne s'est pas découragé; il y a de nombreux mécontents;
les républicains deviennent de plus en plus rares; les dernières
élections ont prouvé que l'opinion est bonne, que les Français ne
demandent qu'à être tirés de leur torpeur, comme de l'esclavage où la
terreur les a plongés, où, malgré tout, le Directoire menace toujours
de les tenir. Il acquiert bientôt la conviction que pour briser ce
joug, quand l'occasion s'en présentera, il y aura dans le conseil des
Cinq-Cents et dans celui des Anciens, même tels qu'ils sont composés,
une majorité.
Le malheur est que cette majorité n'est pas, tant s'en faut, toute
royaliste, ni toute dans les mêmes principes. Le groupe des royalistes
n'y est pas le plus fort; on y compte en plus grand nombre des
constitutionnels et des républicains de bonne foi. Ils croient à la
possibilité de réformer le gouvernement sans le détruire; ils ne
songent qu'à rétablir l'ordre. Ainsi les trois groupes sont d'accord
pour mettre fin au régime révolutionnaire et au pouvoir excessif du
Directoire. Mais il y a beaucoup à travailler pour les unir en vue du
rétablissement de la monarchie. C'est à cette tâche que de La Marre
consacre son dévouement, son activité, tous ses efforts.
Parmi les membres de l'ancienne agence, qu'il a vainement adjurés
d'oublier leurs griefs réciproques, il en est un, l'ancien chef de
brigade Despomelles, qui lui inspire moins de défiance que les autres.
Sous le nom d'Institut philanthropique, Despomelles a conçu le plan
d'une vaste association s'étendant à toute la France, ayant un comité
dans tous les chefs-lieux de départements, des sous-comités dans les
localités importantes et dirigée par un comité central résidant à
Paris. Les bases de cette association existent déjà. De La Marre
mesure d'un coup d'oeil le parti qu'on en pourra tirer; il s'attache à
la développer par l'envoi d'émissaires porteurs de ses instructions.
En moins de six semaines, l'Institut a jeté des racines dans soixante
départements. Dans quelques-uns, tels que les Bouches-du-Rhône,
Vaucluse, Gironde, Ardèche, Seine-Inférieure, il est solidement
établi. Grâce à cet instrument qui va sans cesse s'améliorer, on peut
espérer que les élections de 1798 seront entièrement favorables au
royalisme.
On est alors au lendemain de celles de 1797. Les nouveaux députés sont
venus occuper leur poste. À mesure qu'ils arrivaient, de La Marre a
cherché à les connaître, à les réunir, à choisir parmi eux les plus
habiles et les plus forts. Il s'est mis en même temps en rapport avec
les membres les plus influents des conseils et, entre autres, les
généraux Pichegru et Willot, auprès desquels il est accrédité par le
roi. Mais, sauf Willot, qui croit à la possibilité d'une action rapide
et décisive contre le Directoire, il ne trouve pas chez les hommes
avec qui il s'entretient la force de caractère, le courage, les
lumières qu'il en espérait. Pichegru lui-même le déconcerte par sa
réserve, sa modestie, son désintéressement, son défaut d'ambition; le
général est profondément dégoûté; le dégoût le maintient dans une
sorte d'apathie; il ne voit pas tout ce qu'il peut[21], et qu'il
dépendrait de lui d'entraîner là où il voudrait la conduire la
majorité de l'assemblée qu'il préside.
[Note 21: C'est le jugement que porte sur lui le comte de
Vaublanc dans ses mémoires.]
Faute d'un chef influent, énergique et résolu, cette majorité dans les
deux conseils demeure en proie à une indécision douloureuse, en dépit
des efforts de quelques hommes tels que l'amiral Villaret-Joyeuse,
Vaublanc, d'André, Imbert-Colomès et autres, pour l'en faire sortir.
Il est cependant visible que, dans le Directoire, il y a rivalité
entre le parti jacobin et le parti modéré. Barras, La Révellière,
Rewbell, convaincus qu'ils ne peuvent se maintenir que par les moyens
révolutionnaires, se sont ligués contre Carnot et Barthélemy, qui
pensent comme la majorité des conseils. Les adversaires se tiennent
mutuellement en respect: les trois directeurs jacobins décidés à une
défense désespérée pour conserver le pouvoir, les deux autres
affaiblis par leur défaut de résolution. Des tentatives ont été faites
secrètement auprès de Carnot pour le convaincre de s'allier à la
majorité des conseils. Mais il prévoit que, si cette majorité
triomphe, son succès entraînera la restauration de la monarchie; il
craint d'être en ce cas l'objet des vengeances royalistes; au lieu de
prendre une décision, il tergiverse; lorsqu'il la prendra, ce sera
trop tard. Quant à Barthélemy, c'est le plus indécis des hommes; il ne
se résout à rien.
Convaincus par le spectacle des conflits qui se multiplient et
s'aggravent que le Corps législatif est menacé, de La Marre et La
Trémoïlle s'occupent alors des moyens de le défendre. À la demande de
quelques députés, «dans l'espoir que l'apparence d'une force armée
donnera du courage à quelques autres,» et malgré leur répugnance «à
tout ce qui est enrôlement, mesure dont l'expérience a démontré
l'inutilité», ils se décident à organiser une légion. Cinq ou six
cents hommes de bonne volonté sont promptement recrutés parmi
d'anciens soldats connus pour leur dévouement à la cause de l'ordre;
un nombre égal de jeunes gens, dits «les collets noirs», une
cinquantaine d'émigrés se joignent à eux. Dans une réunion à laquelle
assistent les chefs chouans présents à Paris, on prononce, sur la
proposition de La Trémoïlle, que, pour fortifier cette troupe, on
appellera une élite des combattants de Bretagne et de Vendée.
Dans la même réunion et dans celles qui suivent, on concerte tout un
plan, aux termes duquel un député aux Cinq-Cents proposerait le
rétablissement de la garde nationale telle qu'elle existait en
vendémiaire, c'est-à-dire «qu'on pourrait la réunir par une impulsion
brusque, par le tambour et le tocsin». Si cette proposition n'est pas
portée à la tribune, ce dont de La Marre ne se console pas, c'est
qu'elle est contraire à la Constitution. Pour y suppléer, on se livre
à une active propagande dans la garnison de Paris. Quatorze maréchaux
des logis, trois cent cinquante dragons du 21e régiment, deux
sergents-majors d'artillerie, quarante canonniers, cinquante chasseurs
à cheval, cent soldats de la 19e demi-brigade signent l'engagement de
combattre pour le Corps législatif, de grossir sa garde spéciale et la
légion de douze cents volontaires qu'on a recrutés parmi les civils.
Les dépôts de cavalerie de Saint-Germain et de Versailles ont aussi
promis leur concours, et «Wisson, ancien officier de la chambre du roi
ou de la reine, s'est flatté de faire marcher toute la halle».
Pourvu de ces moyens, de La Marre va plus loin encore. Dans
l'atmosphère embrasée où il vit, pressé par les périls qui naissent de
toutes parts et au contact des chefs chouans, il s'est exalté, oublie
toute prudence, perd le sang-froid. Il voit rouge et ne recule pas
devant l'éventualité de faire arrêter les députés jacobins,
d'épouvanter le _ventre_ et d'anéantir les opposants dans l'assemblée
même. Il supplie les députés royalistes d'adopter ces mesures, de
mettre le Directoire hors la loi.
--Il faut que le Corps législatif sorte en masse, leur dit-il, les
généraux à cheval à la tête de vos grenadiers, la générale battue dans
tout Paris et la proclamation, dans tous les carrefours, de la mise
hors la loi. Vous arriverez au Directoire avec une suite de cent mille
hommes, qu'il n'osera faire mitrailler, conduite qu'elle sera par la
première autorité de la nation.
Mais, en dépit de ses efforts pour entraîner ceux auxquels il
s'adresse, ils résistent, ergotent, tergiversent. Ils redoutent les
défections, les lâchetés, les trahisons. L'audacieuse initiative qu'on
les met en demeure de prendre les effraye plus encore que les dangers
qu'elle conjurerait. Ils en sont d'autant plus effrayés, que la lutte
est devenue plus aiguë entre le Directoire et les Conseils. Le
triumvirat, tenu par la police au courant de ces projets désordonnés,
a jeté le masque. À la fin de juillet, Cochon de Lapparent et
Benezech, les deux seuls ministres favorables aux vues de la majorité,
ont été chassés du gouvernement. Leurs successeurs sont les hommes de
Barras. À la demande de celui-ci, Hoche a fait avancer sur Paris des
troupes détachées du Rhin; elles ont franchi la limite du rayon
constitutionnel et n'ont rebroussé chemin que sur la réclamation
formelle du Corps législatif, prêtes à revenir au premier signal. Des
adresses enthousiastes de l'armée d'Italie sont parvenues au
Directoire; pour organiser sa défense, Bonaparte lui a envoyé le
général Augereau, le plus jacobin de ses lieutenants. Ordre est donné
aux officiers suspects de quitter la capitale. On y voit arriver en
foule des terroristes de province, des gradés réformés qui attendent
leur pain du Directoire.
Tant de symptômes du terrible événement qui se prépare ne dissipent
pas les hésitations de la majorité du Corps législatif. Les
républicains restent dans leur apathie; les constitutionnels ne
montrent «que pédantisme et lâcheté»; c'est à peine si les inspecteurs
de la salle des Cinq-Cents prennent quelques mesures de sûreté.
Cependant, les projets du Directoire ne sont plus un mystère pour
personne. On en parle chez Barras, chez Mme de Staël, chez Merlin de
Douai; on désigne tout haut les hommes dont le triumvirat veut se
débarrasser, Pichegru en tête, les membres du club de Clichy, tout ce
que les Conseils contiennent de plus éminent et de plus modéré. Malgré
les incompréhensibles et aveugles résistances que lui opposent les
«incurables» de la majorité, le petit clan royaliste qu'elles
exaspèrent et dont de La Marre est l'âme ne désespère pas de sauver le
Corps législatif malgré lui; on arrive ainsi à la soirée du 17
fructidor (3 septembre).
«À neuf heures du soir, raconte de La Marre dans la relation inédite
d'où sont tirés ces détails, un député qui nous servait en qualité
d'intermédiaire avec les inspecteurs vint chez moi. Il nous assura
qu'il n'y avait rien à craindre pour ce soir. Je lui demandai quelles
précautions on avait prises. Il nous dit qu'on s'était assuré du
tocsin des Tuileries, et qu'à la moindre alarme on le sonnerait. Nous
restâmes ensemble jusqu'à onze heures et demie. Aucun des affidés
n'étant revenu, je pensai aussi qu'il n'y avait rien à craindre; nous
nous séparâmes; nous ne nous sommes plus réunis. Dans cette nuit
cruelle, toutes nos espérances se sont évanouies, nos plans détruits,
nos projets renversés.»
Rien de plus vrai. Le coup de force, préparé par le triumvirat,
exécuté par Barras avec le concours d'Augereau, avait réussi. Dès
l'aube, les Parisiens, réveillés par le bruit du canon, apprenaient
que de dramatiques événements s'étaient accomplis durant la nuit. Le
Directoire exécutif avait déclaré la République en danger, décrété
d'arrestation les adversaires qu'il comptait dans le conseil des
Anciens, dans celui des Cinq-Cents et même dans le Gouvernement: les
directeurs Barthélemy et Carnot, Barbé-Marbois et Pichegru, présidents
des deux Assemblées, cinquante et un membres de la représentation
nationale, des fonctionnaires suspects, des journalistes compromis,
d'autres individus accusés comme eux d'avoir conspiré contre l'État.
Ces rigoureuses mesures, qu'allaient rendre à jamais odieuses
l'absence de toute procédure légale et le caractère barbare de la
répression, étaient exécutées déjà ou en train de s'exécuter, quand
Paris en eut connaissance.
Des affiches posées sur les murs énuméraient les motifs auxquels avait
obéi le Directoire, dévoilaient un complot royaliste, dénonçaient les
conspirateurs, mettaient à prix la tête des «criminels», assez habiles
pour s'être dérobés aux poursuites dirigées contre eux. Vers la fin de
la journée, les directeurs victorieux adressaient un message au Corps
législatif décimé, expliquaient leur conduite, s'efforçaient de la
justifier, sollicitaient ou, pour mieux dire, exigeaient une
approbation sans réserve et le vote d'une loi d'exception, qui permît
de punir les coupables sans les juger.
Pendant vingt-quatre heures, Paris offrit la physionomie d'une ville
conquise. Des troupes nombreuses et résolues campaient dans les rues,
sur les places, au long des quais, à la tête des ponts, aux abords des
monuments publics. En l'absence de Bonaparte, retenu à l'armée
d'Italie, Augereau les commandait. Elles donnaient la chasse aux
attroupements interdits, contenaient les passants brusquement arrêtés
sur le passage des voitures qui, tout à coup, apparaissaient,
escortées par des cavaliers armés jusqu'aux dents, conduisant au
Temple les personnages tombés aux mains de la police.
Parfois, derrière les vitres des portières, on reconnaissait certains
d'entre eux; on les désignait, leur nom volait de bouche en bouche, à
demi-voix, sous l'empire d'une terreur que personne ne cherchait à
dissimuler. Vers huit heures, sur le Pont-Neuf passa le général
Willot, qui venait d'être pris. Il y eut une poussée autour de sa
voiture. L'escorte la dégagea vivement. Elle disparut bientôt dans
l'une des étroites rues qui avoisinent l'Hôtel de ville.
Au reste, jamais révolution ne fut moins populaire ni plus
silencieusement accueillie. Ce que fut Paris durant cette journée
fameuse est à l'image de ce que fut la France. Aucun mouvement; dans
les rues, moins de monde qu'à l'ordinaire; l'étonnement sur tous les
visages; peu d'empressement à lire les affiches directoriales qui
couvraient les murs; point d'approbation; de rares démentis; l'espoir
à peine exprimé que le Corps législatif allait protester, mettre le
Directoire hors la loi; aucun zèle pour défendre la Constitution
outrageusement violée; beaucoup d'indifférence; quelque pitié pour les
victimes, tempérée par la conviction qu'elles ne devaient leur malheur
qu'à leur faiblesse, et, pour conclure, une disposition générale à
laisser les vainqueurs se dévorer entre eux: tel est le tableau que
trace de La Marre du lendemain du coup d'État. Il ajoute que
l'ambition, la soif de célébrité, la cupidité des uns, la nullité des
autres, la pusillanimité de tous, leurs prétentions, leurs indécisions
ont tout perdu. «Il faudra du temps pour se relever et surtout de la
prudence.» Il reconnaissait d'ailleurs qu'il fallait rompre avec tous
les hommes qui avaient été employés jusque-là. «Ce ne sera pas chose
aisée de former une agence nouvelle. Mais, dût-on y mettre dix mois,
que cela vaudrait mieux que de faire à l'avance des choix douteux.»
C'est de Suisse, où il s'était réfugié en quittant la France, qu'au
moment de retourner à Blanckenberg pour y conférer avec le roi, il s'y
faisait précéder de ces recommandations. Il ne croyait plus,--il n'y
avait cru qu'accidentellement,--à la possibilité de négocier avec
Barras. Du reste, en dépit des apparences, il doutait de la durée de
la puissance du Directoire, un fruit pourri qui tomberait bientôt de
l'arbre. Barras ne pourrait plus, le voulût-il, se faire l'instrument
d'une restauration. Mais il y avait d'autres hommes, un surtout, que
ses victoires avaient mis en lumière. De La Marre y songeait. Le 29
septembre, moins d'un mois après l'effondrement du parti royaliste
consommé dans la journée du dix-huit fructidor, il écrivait à
Blanckenberg sur un ton mi-sérieux, mi-plaisant. «Il y a longtemps que
je me creuse la tête pour trouver le moyen d'arriver à Bonaparte. Je
n'en vois qu'un: ce serait de trouver un Polonais digne de votre
confiance et assez adroit pour tenter l'aventure.» C'était le grain
jeté sur un sol propice; il allait faire germer de nouveaux espoirs et
alimenter pour un temps l'activité de Louis XVIII, attaché plus
énergiquement que jamais, malgré tant d'épreuves et de revers, à la
conquête de sa couronne.
IX
LES DÉBUTS D'UNE INTRIGUE
Au milieu des péripéties de la matinée de fructidor, entre en scène un
acteur qu'on a déjà vu figurer dans les récits qui précèdent et auquel
nous serons contraint de faire une place dans ceux qui suivent. C'est
le libraire Fauche-Borel. Nous le rencontrons parmi les personnages
qui, désignés par le Directoire à la rigueur des lois, s'efforçaient
de quitter Paris. Une note de police nous le représente comme un homme
de haute taille, de forte corpulence, aux cheveux ébouriffés et
grisonnants sur une tête massive, bien qu'il ne parût pas âgé de plus
de quarante ans. Avec ses toute lourds et communs, ses gros yeux
clairs à fleur de tête, sans expression, ses mains à la peau rude, ses
vêtements de couleur sombre et d'une raideur d'uniforme, ce personnage
pouvait passer tout aussi bien pour un officier de grade inférieur que
pour un artisan aisé, accoutumé aux dures fatigues, celles des camps
ou celles de l'atelier. Arrivé à Paris vers la mi-août, il était
descendu rue de Richelieu, à l'hôtel du Nord. Il s'y était fait
inscrire sous le nom de Frédéric Borelly, sans ajouter aucune
indication qui pût fixer sur son véritable état les gens parmi
lesquels il allait vivre.
Nul n'avait cherché à en savoir plus long qu'il n'en voulait dire. Les
temps étaient loin déjà où la police, à l'instigation du Comité de
salut public, exerçait sur les voyageurs la plus rigoureuse
surveillance. Après le neuf thermidor, cette surveillance s'était
relâchée, depuis l'avènement du Directoire surtout. Maintenant entrait
et séjournait dans Paris qui voulait. Émigrés et conspirateurs,
espions étrangers et agents de Blanckenberg allaient et venaient
librement, sans que le pouvoir exécutif laissât deviner ses soupçons
ni ses inquiétudes, bien qu'il ne fût question que de complots
royalistes, auxquels, depuis les élections du mois de mai, l'opinion
publique associait ouvertement des membres du gouvernement et des deux
Conseils. Les démarches de Frédéric Borelly n'offraient, au reste,
rien de suspect. Il sortait tous les matins, ne recevait qu'un petit
nombre de personnes, quelques lettres de l'étranger, et paraissait
s'appliquer à vivre inaperçu, sans faire parler de lui.
À une époque moins troublée que celle que traversait alors la France,
avec une police mieux organisée et plus fidèle que celle du
Directoire, les précautions dont s'entourait notre personnage à
l'effet de ne pas attirer l'attention, auraient eu pour résultat de le
désigner à celle des espions de Barras. Ils n'auraient pas tardé à
découvrir que le nom qu'il se donnait n'était pas le sien; que ce qui
motivait sa présence à Paris, c'était uniquement sa participation à
l'un de ces complots dont tout le monde parlait, bien qu'on n'en eût
encore surpris nulle part une preuve décisive.
Établi comme éditeur à Neufchâtel, vivant au milieu des émigrés, il
n'avait pas tardé à partager leurs illusions et leurs espérances.
Présenté à Louis XVIII, il était parvenu à le convaincre de sa bonne
foi, de la sincérité de son zèle, à faire agréer ses services. Une
fois en possession de la confiance du roi, il lui avait été aisé
d'être employé aux missions les plus difficiles. En 1795, lorsque
Pichegru commandait l'armée du Rhin, l'espion Montgaillard s'étant
avisé d'ouvrir une négociation avec lui au nom du prince de Condé,
pour l'attirer dans le parti royaliste, c'est Fauche-Borel qu'il y
avait employé en se l'adjoignant comme collaborateur.