Quant aux hommes nouveaux à leur adjoindre, plusieurs noms s'étaient

déjà présentés à son esprit: le prince de La Trémoïlle, qu'on avait vu

en Vendée aux heures les plus périlleuses et qui venait, après un long

séjour en Angleterre, d'obtenir sa radiation de la liste des émigrés;

l'abbé de Dampierre, ancien constituant, émigré rentré lui aussi;

l'abbé d'Esgrigny, cet ancien vicaire général du Pas-de-Calais, à qui,

du fond de leur prison, les agents arrêtés avaient confié la direction

de l'agence en dépit des protestations de Despomelles et de Sourdat;

le chef chouan, marquis de Rochecot, désigné au même titre que l'abbé

d'Esgrigny, dans les mêmes conditions et en vue du même objet.

Ces quatre noms étaient ceux de royalistes fidèles. Mais encore

fallait-il savoir s'ils se jugeraient en état d'occuper le poste où

les appelait la confiance de leur maître. La nécessité de les

consulter, la difficulté de leur trouver des collègues décidèrent le

roi à ne nommer définitivement personne et à laisser à l'abbé de La

Marre le soin de choisir. Il se contenta de stipuler que le conseil

royal, dès qu'il compterait sept à huit membres, élirait lui-même les

autres jusqu'à concurrence de douze. Comme il se croyait assuré du

consentement du prince de La Trémoïlle, il le désigna comme président

et, à défaut de lui, le général Pichegru, laissant toutefois à son

envoyé le droit d'en désigner un autre si celui de son choix refusait.

En vue de sa mission, de La Marre fut nanti de pouvoirs en blanc, les

uns instituant les membres du conseil royal, les autres les autorisant

à négocier avec les membres du Corps législatif, conseil des Anciens

et conseil des Cinq-Cents, ou destinés à ceux de ces députés qui, se

ralliant à la cause royale, voudraient se livrer parmi leurs collègues

à une active propagande.

Un autre point restait à régler. Des fonds étaient indispensables au

conseil royal pour entreprendre et poursuivre des opérations

efficaces. Ces fonds, l'Angleterre pouvait seule les fournir. Pour les

obtenir, il fallait recourir à Wickham. L'agent Wells, qu'on a vu

porter une lettre au prince de Condé, avait été chargé de l'inviter à

s'entremettre auprès du commissaire anglais dont les relations avec

lui étaient de tous les instants. Le président de Vezet et le général

de Précy, qui résidaient dans le voisinage de Wickham, devaient agir

aussi dans le même but. Pour assurer à Londres un bon accueil aux

demandes du roi, on comptait sur le prince de La Trémoïlle, qui n'en

était pas encore parti et qu'une lettre de l'abbé de La Marre allait

avertir de ce qu'on attendait de lui. Toutes les pièces relatives à

ces négociations portent la date du 5 avril 1797. C'est à cette même

date que de La Marre quitta Blanckenberg pour se rendre en France.

Cependant, on attendait toujours des nouvelles du marquis de Bésignan.

Il devait, on s'en souvient, trouver à Lausanne les passeports promis

par le comte de Grabianka et nécessaires aux personnes que le roi

enverrait à Paris pour négocier avec le Directoire. Les passeports

n'arrivant pas, on dut supposer que le Polonais n'avait pu se les

procurer; on sut bientôt que telle était la vérité. Le roi n'en fut ni

déçu, ni surpris. Tout comme d'Avaray, il n'avait guère cru aux belles

promesses de ce fou de Bésignan. L'arrestation des agents de Paris

n'avait pu que fortifier son incrédulité. Il semblait peu probable, en

effet, que si le Directoire songeait à entrer en pourparlers avec le

souverain légitime de la France, il y eût préludé en mettant sous les

verrous trois royalistes et en dénonçant avec fracas leurs manoeuvres.

L'affaire était donc manquée, et sans doute l'occasion de la renouer

ne se présenterait plus.

À Blanckenberg, on était d'autant plus payé pour le croire qu'une

autre aventure du même genre venait de se dénouer piteusement. Vers la

fin de mars, était arrivée au roi une lettre signée Deville et portant

à côté de cette signature le timbre officiel du Directoire exécutif.

L'auteur, qui se disait employé dans les bureaux du gouvernement,

offrait son entremise, soit pour faire parvenir aux directeurs les

propositions du roi, soit pour fournir à ce dernier des renseignements

sur leurs intentions véritables. Quoique le correspondant eût avoué

qu'il ne donnait pas son nom et demandé qu'on lui répondit poste

restante à Genève sous un nom supposé, le roi n'avait pas cru devoir

jeter la lettre au panier. Il en avait, au contraire, envoyé une à

l'adresse indiquée:

«Votre lettre du 22 février, disait-il, m'est arrivée en mains

propres; mais elle a été retenue un mois à Leipzig; sans cela j'y

aurais répondu sur-le-champ, car c'est un besoin pour mon coeur de

retrouver des serviteurs fidèles et de leur exprimer mes sentiments.

Si vous êtes dans de pareilles dispositions, faites-vous connaître

sans crainte; votre secret sera le mien. En attendant, cherchez avec

soin, et vous trouverez à qui parler.»

Cette réponse n'avait pas eu le temps de parvenir à son destinataire,

quand on reçut, à Blanckenberg, une nouvelle lettre de lui, revêtue,

comme la première, du timbre directorial. Le correspondant anonyme

s'étonnait du silence gardé à son égard, se montrait impatient de

recevoir une réponse, mais déclarait qu'il ne se ferait connaître et

ne fournirait de plus amples explications que s'il recevait, au

préalable, une somme de trente louis, qui lui était nécessaire pour

mettre en mouvement les instruments qu'il comptait employer. Cette

fois, le roi flairant une escroquerie fut tenté de ne pas répondre.

Finalement, il envoya l'argent, dont il ne lui fut même pas accusé

réception. Cet incident ne mériterait pas de figurer dans ce récit

s'il ne contribuait à prouver, plus encore que l'affaire Bésignan,

combien précaires étaient les moyens dont disposait le monarque émigré

alors pour communiquer avec les membres du Directoire. Il dut

reconnaître que si, malgré tout, cette communication était possible,

ce ne pouvait être que par l'intermédiaire de son conseil royal, muni

des instructions et des pouvoirs confiés à de La Marre.

Les choses en étaient là, lorsque, quarante-huit heures après le

départ de celui-ci, une lettre de Sourdat vint brusquement ranimer des

espérances singulièrement refroidies par les aventures Bésignan et

Deville. Sourdat racontait avoir noué des relations avec un haut

fonctionnaire du Directoire, qu'il désignait sous le nom de Bénard,

et, par son intermédiaire, avec Barras lui-même. Barras s'était montré

favorable au rétablissement de la monarchie, disposé à y travailler,

ne réclamant pour lui qu'indemnité et sûreté. Sourdat demandait des

pouvoirs pour traiter.

Ces pouvoirs, on se le rappelle, étaient déjà aux mains de l'abbé de

La Marre. Mais celui-ci, parti plusieurs jours après Wells, ne devait

être à Paris qu'à la fin de mai. Wells, au contraire, allait s'y

rendre, sans délai en quittant le quartier général du prince de Condé,

établi à Mulheim, dans le duché de Bade. Comme il s'y trouvait encore,

le roi lui envoya les pouvoirs que réclamait Sourdat. Ils étaient

ainsi conçus:

«Nous autorisons M. Sourdat à entrer en pourparlers avec les membres

du gouvernement qui voudront nous servir, à entendre les propositions

qui seront faites par eux, soit pour les services qu'ils s'engageront

à nous rendre, soit pour les récompenses qu'ils demanderont, à charge

par le sieur Sourdat de nous rendre compte de tout, afin que nous

puissions, en conséquence, lui transmettre de nouveaux pouvoirs et de

nouveaux ordres.»

À cette pièce, le roi fit joindre une copie de la déclaration qu'à

propos de l'affaire Bésignan, il avait confiée au président de Vezet.

La copie comme l'original était de son écriture et signée de lui.

Enfin, par son ordre, le comte d'Avaray écrivit à Sourdat, le même

jour 7 avril, pour l'autoriser à promettre à Barras «sûreté, liberté

de dénaturer et d'emporter ailleurs sa fortune, inaction et silence

des tribunaux, avantages présents et futurs pour ses proches, tout

l'argent enfin dont il pourrait compenser la perte par les services

signalés qui lui auraient été spécifiés impérativement».

Dans une autre lettre adressée, le 13 avril, à de La Marre pour le

mettre au courant de la négociation qui allait s'ouvrir, d'Avaray

disait encore: «L'alliance des royalistes avec un parti qui pourrait

culbuter la faction des Constitutionnels serait sans doute un

chef-d'oeuvre de politique; mais le portrait qu'on nous trace de

Barras me donne lieu de craindre qu'il n'exige plus que le roi ne peut

accorder, et qu'il ne promette plus qu'il ne pourra tenir. J'ai

marqué, dans ma lettre du 7 août, les bornes qu'il est impossible au

roi de passer, et il les a confirmées de sa main. Conviendront-elles à

un homme ambitieux? N'est-il pas même à craindre qu'elles l'irritent?

Mais attendons ce qu'il dira et ensuite ce qu'il saura faire.»

Les réflexions de d'Avaray révèlent un esprit judicieux et prouvent

qu'il voyait sans confiance commencer cette négociation. Ce n'était

déjà que trop puéril d'admettre même un moment, d'une part que la

monarchie pourrait être rétablie par l'accord des révolutionnaires et

des royalistes d'ancien régime, à l'exclusion des royalistes

constitutionnels, et d'autre part que les membres du Directoire

accepteraient comme prix de leur participation au rappel du roi la

proscription et l'exil.

Telles ne sont pas cependant les seules raisons, qu'en réponse à

d'Avaray, invoqua l'abbé de La Marre pour le mettre en garde contre

les illusions et les espoirs prématurés. Pas plus que lui, il ne

croyait que les membres du Directoire fussent en état de tenir les

engagements qu'on leur supposait l'intention de prendre. Mais, de

plus, il était convaincu que leurs promesses cachaient un piège. Ils

ne pouvaient se soutenir que par la guerre. Celle du dehors touchant à

sa fin, ils cherchaient à la rallumer au dedans. «L'opinion les

poursuit à outrance; il leur faut donc une diversion puissante qui

justifie toutes les rigueurs.» Néanmoins, il convenait de s'aboucher

avec eux, mais uniquement pour les entendre, quitte à formuler des

conditions s'ils semblaient disposés à en accepter.

Ces conditions, Sourdat les connaissait déjà; il était autorisé à en

faire usage au cours de la négociation. Il devait demander d'abord que

le Directoire n'apportât aucun obstacle à l'établissement du roi dans

une principauté plus rapprochée du Rhin que ne l'était le duché de

Brunswick, et ensuite qu'il versât aux représentants de Sa Majesté les

quelques millions nécessaires à l'exécution du projet. «Ils les ont

promis, disait d'Avaray, et la suite qu'ils donneront à cette promesse

sera la mesure de leur volonté et de leurs moyens, car on ne peut trop

répéter que c'est à eux à faire tous les frais.»--«Vous savez,

ajoutait-il dans une lettre à de La Marre, que je ne mets aucune

importance à l'affaire des régicides, et que le roi l'a en horreur.

Votre sagesse le rassure autant que la précision des instructions que

vous avez reçues. Allez donc la sonde à la main, et, si vous y trouvez

jour, sondez le malade un peu trop avant. Si ces messieurs n'ont que

la guerre civile à nous offrir, ce n'est pas la peine d'entrer en

marché; car, tôt ou tard, nous l'aurons pour rien.»

C'est le 18 mai qu'il s'exprimait en ces termes. À ce moment, à en

croire une lettre de Sourdat, reçue à Blanckenberg le lendemain, la

négociation était en train depuis le 3, date de l'arrivée de Wells à

Paris. Mis par lui au courant des volontés du roi, Sourdat s'était

empressé de dépêcher Bénard à Barras; dès le 5, il rendait compte des

résultats de cette première démarche.

«Bénard a déployé sur-le-champ tout le zèle dont il est animé pour le

service de Votre Majesté. Barras a manifesté toute l'étendue de sa

joie à la vue du nom de Votre Majesté, et il s'est livré à toute

l'effusion d'un coeur frappé de remords et qui brûle du désir

impatient, sinon de réparer, car il reconnaît que cela est impossible,

mais d'employer, d'épuiser toutes ses facultés à servir efficacement

Votre Majesté. Il est un second directeur, Carnot, qui est également

instruit de l'accès que Votre Majesté veut bien accorder au repentir;

il ne montre pas moins de zèle. Barras veut que dans trois mois tout

soit fini. Si ce voeu peut paraître présomptueux, au moins est-ce un

élan. Nous allons sans délai travailler à fixer des points de contact

qui puissent être mis sous les yeux de Votre Majesté: ils lui seront

incessamment portés.»

Il ne semble pas, qu'en lisant ce récit qui respire une confiance

enthousiaste, Louis XVIII ait mis en doute ni la réalité de

l'entretien de Bénard avec Barras, ni celle des dispositions

attribuées à ce directeur et à son collègue Carnot. Il est d'ailleurs

assez difficile de n'y pas croire, étant donné d'une part le

dévouement et la bonne foi de Sourdat, dont nous possédons maints

témoignages, et le désintéressement de Bénard, qu'on ne voit à aucun

moment de la négociation stipuler pour lui des avantages personnels.

C'est tout autrement qu'avaient agi Fauche-Borel et Montgaillard en

nouant l'intrigue Pichegru. Ils avaient exigé des promesses de

récompenses pécuniaires et autres. C'est tout autrement aussi qu'agira

David Monnier, lorsqu'au lendemain du dix-huit fructidor, il se

prétendra en situation d'assurer à la cause royale l'appui de ce même

Barras; il multipliera les demandes d'argent et trouvera dans

Fauche-Borel, à l'effet de les appuyer, un avocat intéressé. Rien de

pareil dans l'attitude de Bénard; il ne réclame, Sourdat le déclare,

que l'honneur de servir le roi. De La Marre lui-même, qui bientôt

démontrera le vide et le peu de consistance de la négociation, ne

suspectera pas la bonne foi des négociations et n'accusera que leur

sottise et leur crédulité. Quant à Louis XVIII et à d'Avaray, s'ils

sont convaincus de la bonne foi de Bénard et de Sourdat, ils ne le

sont pas de celle de Barras. En commentant le récit qui nous inspire

ces réflexions, d'Avaray exprime à de La Marre la crainte que Sourdat

ne témoigne trop d'empressement et ne soit trop prompt «à se livrer

aux espérances peut-être trompeuses» qu'on lui a inspirées. Aussi

insiste-t-il sur la nécessité pour les négociateurs de ne pas

s'écarter de la ligne qu'il leur a tracée et de mettre à l'épreuve les

moyens de Barras.

De La Marre, quand ces recommandations lui parvinrent, venait

d'arriver à Paris, avec la double mission de mettre sur pied le

conseil royal et de suivre de près la négociation engagée par Sourdat

avec le Directoire.

En ce qui touche le conseil royal, au spectacle des rivalités et des

intrigues suscitées à l'annonce de sa prochaine formation dans le

parti royaliste, il avait reconnu promptement l'impossibilité de le

former. Wickham, le commissaire anglais, mécontent d'en voir la

présidence confiée au prince de La Trémoïlle, prétendait la faire

remettre au baron d'André, qui était à sa dévotion. Il avait envoyé à

Paris son homme de confiance, le jeune Bayard, en le munissant des

moyens nécessaires pour apporter des entraves à l'exécution du plan du

roi. Bayard n'avait rien trouvé de mieux que d'exciter les uns contre

les autres les membres de l'ancienne agence, les uns encore détenus,

mais ayant conservé des communications avec le dehors, les autres

poursuivis, mais non arrêtés. Ceux-ci avaient cessé tous rapports avec

ceux-là. Tous s'accusaient réciproquement. Ils entendaient exercer la

suprématie dans le prochain conseil; ils essayaient de perdre La

Trémoïlle dans l'esprit du roi, en alléguant, ce qui était vrai, qu'il

n'avait pu obtenir du gouvernement anglais les fonds indispensables à

la réorganisation de l'agence. Ils invoquaient aussi la nécessité de

ne pas offenser Wickham en refusant son candidat d'André, mais en même

temps le péril qu'il y aurait à nommer celui-ci «qui n'était pas sûr».

Effrayés et découragés par ces lamentables querelles, l'abbé de

Dampierre et l'abbé d'Esgrigny se dérobaient sous de vains prétextes à

la confiance du roi. Finalement, de La Marre en trouvait pour former

le nouveau conseil que des hommes décriés, compromis par leurs

légèretés et leurs imprudences, et desquels on ne pouvait attendre des

services efficaces. Dans sa correspondance avec d'Avaray, il dressait

le triste tableau de ces divisions. Il avoue qu'il n'y a rien à faire

pour le moment, qu'il faut renoncer à l'établissement du conseil

royal, se contenter d'avoir à Paris deux agents, l'un pour

l'extérieur, l'autre pour l'intérieur, tous les deux sûrs, tous les

deux habiles, tous les deux ne figurant pas ou ne figurant plus sur la

liste des émigrés et socialement placés pour avoir accès dans le Corps

législatif. À défaut du général Pichegru, à qui ses fonctions de

président des Cinq-Cents ne permettent pas de servir directement la

cause royale, il propose au choix du roi le prince de La Trémoïlle et

le baron d'André, l'homme de Wickham qu'il importe de ménager.

Il n'est pas plus rassurant relativement à la négociation Barras. Ses

observations l'ont convaincu que Sourdat et Bénard sont dupes de leur

crédulité, et que Barras les a joués. «Il n'y a personne à voir,

personne à tenter; dans l'état où sont les choses, personne ne vaut

d'être acheté.» À l'heure où, avec une netteté excessive, il manifeste

son opinion, Sourdat, dans la correspondance que nous possédons de

lui, tient un tout autre langage. Il fait part des propositions de

Barras à l'agent La Barberie, qui répond «qu'elles ne doivent pas être

négligées, mais avec bien de la discrétion.» Il écrit à l'agent

Valdené, qui réside en Suisse et qui transmet aussitôt sa lettre à

Blanckenberg: «Je laisse à M. de La Marre à vous dire dans le temps,

de quelle manière s'effectuera ce que j'ai annoncé de la part des

directeurs. Il vous dira de même de quelles précautions nous avons

fait usage pour ne pas exposer le secret de cette négociation, que

nous avons fait regarder comme manquée à Wells lui-même pour

l'ensevelir dans le plus profond mystère; car la moindre connaissance

en perdrait les auteurs et ruinerait les affaires du roi, qui par ce

moyen peuvent devenir très brillantes en dépit de tous les envieux.»

Sans se douter que ce que de La Marre mande au même moment à

Blanckenberg ne cadre guère avec ces assurances, et ne remarquant pas

ce qu'il y a de contradictoire entre le soin qu'il a pris de détourner

Wells de la trace du secret et la confidence qu'il en a faite à La

Barberie et à Valdené, Sourdat, en écrivant au roi, est plus

affirmatif encore. D'après lui, Barras nourrit toujours les mêmes

intentions. Si de La Marre n'a pu forcer sa porte, ni lui arracher un

engagement, il ne faut pas s'en étonner: «Barras sent le danger de se

compromettre et la nécessité du secret. Mais l'intermédiaire que de La

Marre a vu plusieurs fois est bien moins un agent des directeurs qu'un

fidèle et zélé serviteur du roi, et la confiance que l'on doit à cet

intermédiaire, dont je suis assuré, doit en inspirer dans les

personnes au nom desquelles il agit.»

À l'appui de ses dires, Sourdat envoie un aperçu du plan qu'ont

élaboré ensemble Barras et Carnot. Ce plan consiste à mettre en

mouvement cent dix mille hommes choisis dans les armées républicaines

et commandés par les meilleurs généraux. Un décret autoriserait à les

tenir en armes après la paix, et on les choisirait de manière à être

sûr de leur docilité. Trente mille seront mis en garnison dans deux

places fortes, vingt mille dans Paris, cinquante mille dispersés dans

les provinces pour servir de noyau aux royalistes qui viendront se

joindre à eux au moment décisif, dix mille enfin tiendront la campagne

et formeront une armée d'exécution. C'est par elle qu'on fera

proclamer le roi. Le Directoire et les conseils feindront de se rendre

à son voeu, et une députation sera alors envoyée au roi pour le prier

de venir reprendre le gouvernement du royaume.

Les auteurs du plan se chargent de tout, ne demandent au roi que de

les laisser faire, n'exigent qu'une promesse leur garantissant sûreté

et indemnité, et assurant aux officiers qui se seront distingués au

rétablissement du trône que leurs grades leur seront conservés. Les

directeurs ne peuvent fournir l'argent nécessaire à l'exécution de ce

plan; ils désirent que le roi travaille à leur en procurer; ils

offrent d'ailleurs de lui en faciliter les moyens.

Ces vastes projets présentaient si peu de vraisemblance, et leur mise

en train tant de difficultés; il était si extraordinaire qu'après

avoir promis des fonds, Barras et Carnot, maîtres de la France, se

fussent adressés au roi pour s'en procurer, que celui-ci, déjà mis en

défiance, eût été tenté de croire à la fourberie de ses agents si la

note envoyée par Sourdat n'eût été revêtue d'initiales et d'un paraphe

que Bénard déclarait être ceux de Barras. Il demeura donc en proie à

l'incertitude, partagé entre la crainte de perdre une occasion de

recouvrer sa couronne et celle d'être la dupe soit de Barras, soit de

Bénard.

Qui disait vrai, de l'abbé de La Marre ou de Sourdat, et ce dernier

était-il autorisé à persévérer dans sa confiance, à présenter Barras

comme très mécontent du retard qu'on mettait à lui répondre et comme

disposé à s'adresser à Monsieur, comte d'Artois, «dont il espère être

accueilli plus favorablement?» Sans doute, la combinaison qu'il

proposait prouvait la puissance du Directoire, puisqu'il s'agissait

d'entraîner une armée de plus de cent mille hommes à arborer la

cocarde blanche aux cris de «Vive le roi»! Mais ne pouvait-on redouter

que ce même Directoire n'employât cette armée à neutraliser en les

écrasant d'un seul coup les royalistes, qui, trompés par de

fallacieuses promesses, viendraient se joindre à elle?

Cependant, à la date du 26 juin, d'Avaray s'étonnait encore que

l'importante communication dont il vient d'être parlé n'eût été suivie

d'aucune autre; mais c'est le 17 août seulement qu'en réponse à une

lettre de l'abbé de La Marre, il déclarait que ses précédents soupçons

et ceux de son maître s'étaient changés en certitude. «Vous voilà plus

convaincu que jamais que cette prétendue négociation avec Barras n'est

qu'un conte bleu. Il faut rompre absolument cette intrigue, dont

l'odieux, si elle venait à percer, retomberait sur le roi et non sur

les petits bavards qui l'ont ourdie.»

À prendre à la lettre ce langage accusateur, on ne saurait méconnaître

qu'il est plus accablant pour Sourdat et Bénard que pour Barras. Il

est cependant remarquable que l'incident ne met pas fin à la faveur

dont jouit Sourdat à Blanckenberg. Il reste le correspondant du roi et

de d'Avaray; ils continuent à accueillir avec confiance les

informations qu'il envoie sur l'état du parti royaliste; ils recourent

souvent encore à son dévouement et à son zèle. De La Marre lui-même,

qui le soupçonne un moment de l'avoir dénoncé au Directoire, se

rétracte bientôt; car, au dix-huit fructidor, il lui doit son salut;

il rend hommage à sa loyauté tout en conservant des doutes sur son

habileté. Ce qui d'ailleurs Sourdat place au-dessus du soupçon, c'est

que, lorsque du fond de la prison du Temple, où sont encore détenus

Duverne de Praile, l'abbé Brottier et La Villeheurnoy, sortent les

dénonciations arrachées au premier de ces malheureux par la crainte de

la mort, Sourdat figure parmi les agents royalistes que le

dénonciateur désigne comme d'actifs artisans des complots ourdis

contre le Directoire.

On peut supposer, il est vrai, qu'il a été la dupe non de Barras, mais

de Bénard, et que celui-ci a forgé de toutes pièces les intentions et

les projets qu'il a présentés comme étant ceux du tout-puissant

directeur. Mais comme, d'autre part, il est acquis qu'il n'a rien

demandé au roi pour prix du service qu'il offrait de lui rendre, et

que son intérêt personnel n'a pas été en jeu, la supposition qui

l'accuse, loin de prouver que Barras a ignoré les offres faites en son

nom, tendrait à établir au contraire qu'il les a suggérées. Si Bénard,

son subordonné, a joué une comédie dont on ne voit pas le but

puisqu'il la jouait gratuitement, il est plus que vraisemblable qu'il

ne l'a jouée qu'avec son consentement, pour le documenter sur les

projets des royalistes. Que Bénard, en cette circonstance, ait été

l'homme du roi ou qu'il ait été l'homme de Barras, tout autorise à

affirmer que celui-ci s'est prêté à ces entretiens. Le fait qu'il n'en

a pas parlé dans ses mémoires, bien qu'on puisse y voir la preuve

qu'il ne les a pas connus, peut plus justement encore être interprété

comme un témoignage de son impuissance à établir qu'on le calomnie en

le montrant à un jour donné comme disposé à rétablir les Bourbons.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 8 / 41 段