déjà présentés à son esprit: le prince de La Trémoïlle, qu'on avait vu
en Vendée aux heures les plus périlleuses et qui venait, après un long
séjour en Angleterre, d'obtenir sa radiation de la liste des émigrés;
l'abbé de Dampierre, ancien constituant, émigré rentré lui aussi;
l'abbé d'Esgrigny, cet ancien vicaire général du Pas-de-Calais, à qui,
du fond de leur prison, les agents arrêtés avaient confié la direction
de l'agence en dépit des protestations de Despomelles et de Sourdat;
le chef chouan, marquis de Rochecot, désigné au même titre que l'abbé
d'Esgrigny, dans les mêmes conditions et en vue du même objet.
Ces quatre noms étaient ceux de royalistes fidèles. Mais encore
fallait-il savoir s'ils se jugeraient en état d'occuper le poste où
les appelait la confiance de leur maître. La nécessité de les
consulter, la difficulté de leur trouver des collègues décidèrent le
roi à ne nommer définitivement personne et à laisser à l'abbé de La
Marre le soin de choisir. Il se contenta de stipuler que le conseil
royal, dès qu'il compterait sept à huit membres, élirait lui-même les
autres jusqu'à concurrence de douze. Comme il se croyait assuré du
consentement du prince de La Trémoïlle, il le désigna comme président
et, à défaut de lui, le général Pichegru, laissant toutefois à son
envoyé le droit d'en désigner un autre si celui de son choix refusait.
En vue de sa mission, de La Marre fut nanti de pouvoirs en blanc, les
uns instituant les membres du conseil royal, les autres les autorisant
à négocier avec les membres du Corps législatif, conseil des Anciens
et conseil des Cinq-Cents, ou destinés à ceux de ces députés qui, se
ralliant à la cause royale, voudraient se livrer parmi leurs collègues
à une active propagande.
Un autre point restait à régler. Des fonds étaient indispensables au
conseil royal pour entreprendre et poursuivre des opérations
efficaces. Ces fonds, l'Angleterre pouvait seule les fournir. Pour les
obtenir, il fallait recourir à Wickham. L'agent Wells, qu'on a vu
porter une lettre au prince de Condé, avait été chargé de l'inviter à
s'entremettre auprès du commissaire anglais dont les relations avec
lui étaient de tous les instants. Le président de Vezet et le général
de Précy, qui résidaient dans le voisinage de Wickham, devaient agir
aussi dans le même but. Pour assurer à Londres un bon accueil aux
demandes du roi, on comptait sur le prince de La Trémoïlle, qui n'en
était pas encore parti et qu'une lettre de l'abbé de La Marre allait
avertir de ce qu'on attendait de lui. Toutes les pièces relatives à
ces négociations portent la date du 5 avril 1797. C'est à cette même
date que de La Marre quitta Blanckenberg pour se rendre en France.
Cependant, on attendait toujours des nouvelles du marquis de Bésignan.
Il devait, on s'en souvient, trouver à Lausanne les passeports promis
par le comte de Grabianka et nécessaires aux personnes que le roi
enverrait à Paris pour négocier avec le Directoire. Les passeports
n'arrivant pas, on dut supposer que le Polonais n'avait pu se les
procurer; on sut bientôt que telle était la vérité. Le roi n'en fut ni
déçu, ni surpris. Tout comme d'Avaray, il n'avait guère cru aux belles
promesses de ce fou de Bésignan. L'arrestation des agents de Paris
n'avait pu que fortifier son incrédulité. Il semblait peu probable, en
effet, que si le Directoire songeait à entrer en pourparlers avec le
souverain légitime de la France, il y eût préludé en mettant sous les
verrous trois royalistes et en dénonçant avec fracas leurs manoeuvres.
L'affaire était donc manquée, et sans doute l'occasion de la renouer
ne se présenterait plus.
À Blanckenberg, on était d'autant plus payé pour le croire qu'une
autre aventure du même genre venait de se dénouer piteusement. Vers la
fin de mars, était arrivée au roi une lettre signée Deville et portant
à côté de cette signature le timbre officiel du Directoire exécutif.
L'auteur, qui se disait employé dans les bureaux du gouvernement,
offrait son entremise, soit pour faire parvenir aux directeurs les
propositions du roi, soit pour fournir à ce dernier des renseignements
sur leurs intentions véritables. Quoique le correspondant eût avoué
qu'il ne donnait pas son nom et demandé qu'on lui répondit poste
restante à Genève sous un nom supposé, le roi n'avait pas cru devoir
jeter la lettre au panier. Il en avait, au contraire, envoyé une à
l'adresse indiquée:
«Votre lettre du 22 février, disait-il, m'est arrivée en mains
propres; mais elle a été retenue un mois à Leipzig; sans cela j'y
aurais répondu sur-le-champ, car c'est un besoin pour mon coeur de
retrouver des serviteurs fidèles et de leur exprimer mes sentiments.
Si vous êtes dans de pareilles dispositions, faites-vous connaître
sans crainte; votre secret sera le mien. En attendant, cherchez avec
soin, et vous trouverez à qui parler.»
Cette réponse n'avait pas eu le temps de parvenir à son destinataire,
quand on reçut, à Blanckenberg, une nouvelle lettre de lui, revêtue,
comme la première, du timbre directorial. Le correspondant anonyme
s'étonnait du silence gardé à son égard, se montrait impatient de
recevoir une réponse, mais déclarait qu'il ne se ferait connaître et
ne fournirait de plus amples explications que s'il recevait, au
préalable, une somme de trente louis, qui lui était nécessaire pour
mettre en mouvement les instruments qu'il comptait employer. Cette
fois, le roi flairant une escroquerie fut tenté de ne pas répondre.
Finalement, il envoya l'argent, dont il ne lui fut même pas accusé
réception. Cet incident ne mériterait pas de figurer dans ce récit
s'il ne contribuait à prouver, plus encore que l'affaire Bésignan,
combien précaires étaient les moyens dont disposait le monarque émigré
alors pour communiquer avec les membres du Directoire. Il dut
reconnaître que si, malgré tout, cette communication était possible,
ce ne pouvait être que par l'intermédiaire de son conseil royal, muni
des instructions et des pouvoirs confiés à de La Marre.
Les choses en étaient là, lorsque, quarante-huit heures après le
départ de celui-ci, une lettre de Sourdat vint brusquement ranimer des
espérances singulièrement refroidies par les aventures Bésignan et
Deville. Sourdat racontait avoir noué des relations avec un haut
fonctionnaire du Directoire, qu'il désignait sous le nom de Bénard,
et, par son intermédiaire, avec Barras lui-même. Barras s'était montré
favorable au rétablissement de la monarchie, disposé à y travailler,
ne réclamant pour lui qu'indemnité et sûreté. Sourdat demandait des
pouvoirs pour traiter.
Ces pouvoirs, on se le rappelle, étaient déjà aux mains de l'abbé de
La Marre. Mais celui-ci, parti plusieurs jours après Wells, ne devait
être à Paris qu'à la fin de mai. Wells, au contraire, allait s'y
rendre, sans délai en quittant le quartier général du prince de Condé,
établi à Mulheim, dans le duché de Bade. Comme il s'y trouvait encore,
le roi lui envoya les pouvoirs que réclamait Sourdat. Ils étaient
ainsi conçus:
«Nous autorisons M. Sourdat à entrer en pourparlers avec les membres
du gouvernement qui voudront nous servir, à entendre les propositions
qui seront faites par eux, soit pour les services qu'ils s'engageront
à nous rendre, soit pour les récompenses qu'ils demanderont, à charge
par le sieur Sourdat de nous rendre compte de tout, afin que nous
puissions, en conséquence, lui transmettre de nouveaux pouvoirs et de
nouveaux ordres.»
À cette pièce, le roi fit joindre une copie de la déclaration qu'à
propos de l'affaire Bésignan, il avait confiée au président de Vezet.
La copie comme l'original était de son écriture et signée de lui.
Enfin, par son ordre, le comte d'Avaray écrivit à Sourdat, le même
jour 7 avril, pour l'autoriser à promettre à Barras «sûreté, liberté
de dénaturer et d'emporter ailleurs sa fortune, inaction et silence
des tribunaux, avantages présents et futurs pour ses proches, tout
l'argent enfin dont il pourrait compenser la perte par les services
signalés qui lui auraient été spécifiés impérativement».
Dans une autre lettre adressée, le 13 avril, à de La Marre pour le
mettre au courant de la négociation qui allait s'ouvrir, d'Avaray
disait encore: «L'alliance des royalistes avec un parti qui pourrait
culbuter la faction des Constitutionnels serait sans doute un
chef-d'oeuvre de politique; mais le portrait qu'on nous trace de
Barras me donne lieu de craindre qu'il n'exige plus que le roi ne peut
accorder, et qu'il ne promette plus qu'il ne pourra tenir. J'ai
marqué, dans ma lettre du 7 août, les bornes qu'il est impossible au
roi de passer, et il les a confirmées de sa main. Conviendront-elles à
un homme ambitieux? N'est-il pas même à craindre qu'elles l'irritent?
Mais attendons ce qu'il dira et ensuite ce qu'il saura faire.»
Les réflexions de d'Avaray révèlent un esprit judicieux et prouvent
qu'il voyait sans confiance commencer cette négociation. Ce n'était
déjà que trop puéril d'admettre même un moment, d'une part que la
monarchie pourrait être rétablie par l'accord des révolutionnaires et
des royalistes d'ancien régime, à l'exclusion des royalistes
constitutionnels, et d'autre part que les membres du Directoire
accepteraient comme prix de leur participation au rappel du roi la
proscription et l'exil.
Telles ne sont pas cependant les seules raisons, qu'en réponse à
d'Avaray, invoqua l'abbé de La Marre pour le mettre en garde contre
les illusions et les espoirs prématurés. Pas plus que lui, il ne
croyait que les membres du Directoire fussent en état de tenir les
engagements qu'on leur supposait l'intention de prendre. Mais, de
plus, il était convaincu que leurs promesses cachaient un piège. Ils
ne pouvaient se soutenir que par la guerre. Celle du dehors touchant à
sa fin, ils cherchaient à la rallumer au dedans. «L'opinion les
poursuit à outrance; il leur faut donc une diversion puissante qui
justifie toutes les rigueurs.» Néanmoins, il convenait de s'aboucher
avec eux, mais uniquement pour les entendre, quitte à formuler des
conditions s'ils semblaient disposés à en accepter.
Ces conditions, Sourdat les connaissait déjà; il était autorisé à en
faire usage au cours de la négociation. Il devait demander d'abord que
le Directoire n'apportât aucun obstacle à l'établissement du roi dans
une principauté plus rapprochée du Rhin que ne l'était le duché de
Brunswick, et ensuite qu'il versât aux représentants de Sa Majesté les
quelques millions nécessaires à l'exécution du projet. «Ils les ont
promis, disait d'Avaray, et la suite qu'ils donneront à cette promesse
sera la mesure de leur volonté et de leurs moyens, car on ne peut trop
répéter que c'est à eux à faire tous les frais.»--«Vous savez,
ajoutait-il dans une lettre à de La Marre, que je ne mets aucune
importance à l'affaire des régicides, et que le roi l'a en horreur.
Votre sagesse le rassure autant que la précision des instructions que
vous avez reçues. Allez donc la sonde à la main, et, si vous y trouvez
jour, sondez le malade un peu trop avant. Si ces messieurs n'ont que
la guerre civile à nous offrir, ce n'est pas la peine d'entrer en
marché; car, tôt ou tard, nous l'aurons pour rien.»
C'est le 18 mai qu'il s'exprimait en ces termes. À ce moment, à en
croire une lettre de Sourdat, reçue à Blanckenberg le lendemain, la
négociation était en train depuis le 3, date de l'arrivée de Wells à
Paris. Mis par lui au courant des volontés du roi, Sourdat s'était
empressé de dépêcher Bénard à Barras; dès le 5, il rendait compte des
résultats de cette première démarche.
«Bénard a déployé sur-le-champ tout le zèle dont il est animé pour le
service de Votre Majesté. Barras a manifesté toute l'étendue de sa
joie à la vue du nom de Votre Majesté, et il s'est livré à toute
l'effusion d'un coeur frappé de remords et qui brûle du désir
impatient, sinon de réparer, car il reconnaît que cela est impossible,
mais d'employer, d'épuiser toutes ses facultés à servir efficacement
Votre Majesté. Il est un second directeur, Carnot, qui est également
instruit de l'accès que Votre Majesté veut bien accorder au repentir;
il ne montre pas moins de zèle. Barras veut que dans trois mois tout
soit fini. Si ce voeu peut paraître présomptueux, au moins est-ce un
élan. Nous allons sans délai travailler à fixer des points de contact
qui puissent être mis sous les yeux de Votre Majesté: ils lui seront
incessamment portés.»
Il ne semble pas, qu'en lisant ce récit qui respire une confiance
enthousiaste, Louis XVIII ait mis en doute ni la réalité de
l'entretien de Bénard avec Barras, ni celle des dispositions
attribuées à ce directeur et à son collègue Carnot. Il est d'ailleurs
assez difficile de n'y pas croire, étant donné d'une part le
dévouement et la bonne foi de Sourdat, dont nous possédons maints
témoignages, et le désintéressement de Bénard, qu'on ne voit à aucun
moment de la négociation stipuler pour lui des avantages personnels.
C'est tout autrement qu'avaient agi Fauche-Borel et Montgaillard en
nouant l'intrigue Pichegru. Ils avaient exigé des promesses de
récompenses pécuniaires et autres. C'est tout autrement aussi qu'agira
David Monnier, lorsqu'au lendemain du dix-huit fructidor, il se
prétendra en situation d'assurer à la cause royale l'appui de ce même
Barras; il multipliera les demandes d'argent et trouvera dans
Fauche-Borel, à l'effet de les appuyer, un avocat intéressé. Rien de
pareil dans l'attitude de Bénard; il ne réclame, Sourdat le déclare,
que l'honneur de servir le roi. De La Marre lui-même, qui bientôt
démontrera le vide et le peu de consistance de la négociation, ne
suspectera pas la bonne foi des négociations et n'accusera que leur
sottise et leur crédulité. Quant à Louis XVIII et à d'Avaray, s'ils
sont convaincus de la bonne foi de Bénard et de Sourdat, ils ne le
sont pas de celle de Barras. En commentant le récit qui nous inspire
ces réflexions, d'Avaray exprime à de La Marre la crainte que Sourdat
ne témoigne trop d'empressement et ne soit trop prompt «à se livrer
aux espérances peut-être trompeuses» qu'on lui a inspirées. Aussi
insiste-t-il sur la nécessité pour les négociateurs de ne pas
s'écarter de la ligne qu'il leur a tracée et de mettre à l'épreuve les
moyens de Barras.
De La Marre, quand ces recommandations lui parvinrent, venait
d'arriver à Paris, avec la double mission de mettre sur pied le
conseil royal et de suivre de près la négociation engagée par Sourdat
avec le Directoire.
En ce qui touche le conseil royal, au spectacle des rivalités et des
intrigues suscitées à l'annonce de sa prochaine formation dans le
parti royaliste, il avait reconnu promptement l'impossibilité de le
former. Wickham, le commissaire anglais, mécontent d'en voir la
présidence confiée au prince de La Trémoïlle, prétendait la faire
remettre au baron d'André, qui était à sa dévotion. Il avait envoyé à
Paris son homme de confiance, le jeune Bayard, en le munissant des
moyens nécessaires pour apporter des entraves à l'exécution du plan du
roi. Bayard n'avait rien trouvé de mieux que d'exciter les uns contre
les autres les membres de l'ancienne agence, les uns encore détenus,
mais ayant conservé des communications avec le dehors, les autres
poursuivis, mais non arrêtés. Ceux-ci avaient cessé tous rapports avec
ceux-là. Tous s'accusaient réciproquement. Ils entendaient exercer la
suprématie dans le prochain conseil; ils essayaient de perdre La
Trémoïlle dans l'esprit du roi, en alléguant, ce qui était vrai, qu'il
n'avait pu obtenir du gouvernement anglais les fonds indispensables à
la réorganisation de l'agence. Ils invoquaient aussi la nécessité de
ne pas offenser Wickham en refusant son candidat d'André, mais en même
temps le péril qu'il y aurait à nommer celui-ci «qui n'était pas sûr».
Effrayés et découragés par ces lamentables querelles, l'abbé de
Dampierre et l'abbé d'Esgrigny se dérobaient sous de vains prétextes à
la confiance du roi. Finalement, de La Marre en trouvait pour former
le nouveau conseil que des hommes décriés, compromis par leurs
légèretés et leurs imprudences, et desquels on ne pouvait attendre des
services efficaces. Dans sa correspondance avec d'Avaray, il dressait
le triste tableau de ces divisions. Il avoue qu'il n'y a rien à faire
pour le moment, qu'il faut renoncer à l'établissement du conseil
royal, se contenter d'avoir à Paris deux agents, l'un pour
l'extérieur, l'autre pour l'intérieur, tous les deux sûrs, tous les
deux habiles, tous les deux ne figurant pas ou ne figurant plus sur la
liste des émigrés et socialement placés pour avoir accès dans le Corps
législatif. À défaut du général Pichegru, à qui ses fonctions de
président des Cinq-Cents ne permettent pas de servir directement la
cause royale, il propose au choix du roi le prince de La Trémoïlle et
le baron d'André, l'homme de Wickham qu'il importe de ménager.
Il n'est pas plus rassurant relativement à la négociation Barras. Ses
observations l'ont convaincu que Sourdat et Bénard sont dupes de leur
crédulité, et que Barras les a joués. «Il n'y a personne à voir,
personne à tenter; dans l'état où sont les choses, personne ne vaut
d'être acheté.» À l'heure où, avec une netteté excessive, il manifeste
son opinion, Sourdat, dans la correspondance que nous possédons de
lui, tient un tout autre langage. Il fait part des propositions de
Barras à l'agent La Barberie, qui répond «qu'elles ne doivent pas être
négligées, mais avec bien de la discrétion.» Il écrit à l'agent
Valdené, qui réside en Suisse et qui transmet aussitôt sa lettre à
Blanckenberg: «Je laisse à M. de La Marre à vous dire dans le temps,
de quelle manière s'effectuera ce que j'ai annoncé de la part des
directeurs. Il vous dira de même de quelles précautions nous avons
fait usage pour ne pas exposer le secret de cette négociation, que
nous avons fait regarder comme manquée à Wells lui-même pour
l'ensevelir dans le plus profond mystère; car la moindre connaissance
en perdrait les auteurs et ruinerait les affaires du roi, qui par ce
moyen peuvent devenir très brillantes en dépit de tous les envieux.»
Sans se douter que ce que de La Marre mande au même moment à
Blanckenberg ne cadre guère avec ces assurances, et ne remarquant pas
ce qu'il y a de contradictoire entre le soin qu'il a pris de détourner
Wells de la trace du secret et la confidence qu'il en a faite à La
Barberie et à Valdené, Sourdat, en écrivant au roi, est plus
affirmatif encore. D'après lui, Barras nourrit toujours les mêmes
intentions. Si de La Marre n'a pu forcer sa porte, ni lui arracher un
engagement, il ne faut pas s'en étonner: «Barras sent le danger de se
compromettre et la nécessité du secret. Mais l'intermédiaire que de La
Marre a vu plusieurs fois est bien moins un agent des directeurs qu'un
fidèle et zélé serviteur du roi, et la confiance que l'on doit à cet
intermédiaire, dont je suis assuré, doit en inspirer dans les
personnes au nom desquelles il agit.»
À l'appui de ses dires, Sourdat envoie un aperçu du plan qu'ont
élaboré ensemble Barras et Carnot. Ce plan consiste à mettre en
mouvement cent dix mille hommes choisis dans les armées républicaines
et commandés par les meilleurs généraux. Un décret autoriserait à les
tenir en armes après la paix, et on les choisirait de manière à être
sûr de leur docilité. Trente mille seront mis en garnison dans deux
places fortes, vingt mille dans Paris, cinquante mille dispersés dans
les provinces pour servir de noyau aux royalistes qui viendront se
joindre à eux au moment décisif, dix mille enfin tiendront la campagne
et formeront une armée d'exécution. C'est par elle qu'on fera
proclamer le roi. Le Directoire et les conseils feindront de se rendre
à son voeu, et une députation sera alors envoyée au roi pour le prier
de venir reprendre le gouvernement du royaume.
Les auteurs du plan se chargent de tout, ne demandent au roi que de
les laisser faire, n'exigent qu'une promesse leur garantissant sûreté
et indemnité, et assurant aux officiers qui se seront distingués au
rétablissement du trône que leurs grades leur seront conservés. Les
directeurs ne peuvent fournir l'argent nécessaire à l'exécution de ce
plan; ils désirent que le roi travaille à leur en procurer; ils
offrent d'ailleurs de lui en faciliter les moyens.
Ces vastes projets présentaient si peu de vraisemblance, et leur mise
en train tant de difficultés; il était si extraordinaire qu'après
avoir promis des fonds, Barras et Carnot, maîtres de la France, se
fussent adressés au roi pour s'en procurer, que celui-ci, déjà mis en
défiance, eût été tenté de croire à la fourberie de ses agents si la
note envoyée par Sourdat n'eût été revêtue d'initiales et d'un paraphe
que Bénard déclarait être ceux de Barras. Il demeura donc en proie à
l'incertitude, partagé entre la crainte de perdre une occasion de
recouvrer sa couronne et celle d'être la dupe soit de Barras, soit de
Bénard.
Qui disait vrai, de l'abbé de La Marre ou de Sourdat, et ce dernier
était-il autorisé à persévérer dans sa confiance, à présenter Barras
comme très mécontent du retard qu'on mettait à lui répondre et comme
disposé à s'adresser à Monsieur, comte d'Artois, «dont il espère être
accueilli plus favorablement?» Sans doute, la combinaison qu'il
proposait prouvait la puissance du Directoire, puisqu'il s'agissait
d'entraîner une armée de plus de cent mille hommes à arborer la
cocarde blanche aux cris de «Vive le roi»! Mais ne pouvait-on redouter
que ce même Directoire n'employât cette armée à neutraliser en les
écrasant d'un seul coup les royalistes, qui, trompés par de
fallacieuses promesses, viendraient se joindre à elle?
Cependant, à la date du 26 juin, d'Avaray s'étonnait encore que
l'importante communication dont il vient d'être parlé n'eût été suivie
d'aucune autre; mais c'est le 17 août seulement qu'en réponse à une
lettre de l'abbé de La Marre, il déclarait que ses précédents soupçons
et ceux de son maître s'étaient changés en certitude. «Vous voilà plus
convaincu que jamais que cette prétendue négociation avec Barras n'est
qu'un conte bleu. Il faut rompre absolument cette intrigue, dont
l'odieux, si elle venait à percer, retomberait sur le roi et non sur
les petits bavards qui l'ont ourdie.»
À prendre à la lettre ce langage accusateur, on ne saurait méconnaître
qu'il est plus accablant pour Sourdat et Bénard que pour Barras. Il
est cependant remarquable que l'incident ne met pas fin à la faveur
dont jouit Sourdat à Blanckenberg. Il reste le correspondant du roi et
de d'Avaray; ils continuent à accueillir avec confiance les
informations qu'il envoie sur l'état du parti royaliste; ils recourent
souvent encore à son dévouement et à son zèle. De La Marre lui-même,
qui le soupçonne un moment de l'avoir dénoncé au Directoire, se
rétracte bientôt; car, au dix-huit fructidor, il lui doit son salut;
il rend hommage à sa loyauté tout en conservant des doutes sur son
habileté. Ce qui d'ailleurs Sourdat place au-dessus du soupçon, c'est
que, lorsque du fond de la prison du Temple, où sont encore détenus
Duverne de Praile, l'abbé Brottier et La Villeheurnoy, sortent les
dénonciations arrachées au premier de ces malheureux par la crainte de
la mort, Sourdat figure parmi les agents royalistes que le
dénonciateur désigne comme d'actifs artisans des complots ourdis
contre le Directoire.
On peut supposer, il est vrai, qu'il a été la dupe non de Barras, mais
de Bénard, et que celui-ci a forgé de toutes pièces les intentions et
les projets qu'il a présentés comme étant ceux du tout-puissant
directeur. Mais comme, d'autre part, il est acquis qu'il n'a rien
demandé au roi pour prix du service qu'il offrait de lui rendre, et
que son intérêt personnel n'a pas été en jeu, la supposition qui
l'accuse, loin de prouver que Barras a ignoré les offres faites en son
nom, tendrait à établir au contraire qu'il les a suggérées. Si Bénard,
son subordonné, a joué une comédie dont on ne voit pas le but
puisqu'il la jouait gratuitement, il est plus que vraisemblable qu'il
ne l'a jouée qu'avec son consentement, pour le documenter sur les
projets des royalistes. Que Bénard, en cette circonstance, ait été
l'homme du roi ou qu'il ait été l'homme de Barras, tout autorise à
affirmer que celui-ci s'est prêté à ces entretiens. Le fait qu'il n'en
a pas parlé dans ses mémoires, bien qu'on puisse y voir la preuve
qu'il ne les a pas connus, peut plus justement encore être interprété
comme un témoignage de son impuissance à établir qu'on le calomnie en
le montrant à un jour donné comme disposé à rétablir les Bourbons.