dont l'action balancerait la sienne. Ce collègue, déjà désigné,
n'était autre que le comte de Saint-Priest, retenu encore à Vienne
pour le service de son maître. Le 28 janvier 1797, le roi lui écrivit
pour l'inviter à presser son arrivée. Il chargea La Vauguyon de
joindre sa lettre à d'autres qui devaient être expédiées à
Saint-Priest. La Vauguyon, l'ayant lue, en prit ombrage. Désireux de
retarder la venue du collègue qu'on voulait lui imposer, il ne trouva
rien de plus simple que de ne pas faire partir le message royal, se
réservant de dire au besoin qu'il s'était égaré en chemin. Ce
manquement si grave à son devoir resta d'abord ignoré et ne fut
découvert que lorsque, quinze jours plus tard, le roi s'inquiétant de
ne pas recevoir une réponse de Saint-Priest, une circonstance fortuite
vint lui faire soupçonner pourquoi il ne l'avait pas reçue.
Un matin, travaillant avec lui, La Vauguyon lui donna lecture du
projet d'une lettre qu'il destinait au prince de Condé. Le roi refusa
son visa, non qu'il eût lieu de désapprouver les instructions que le
ministre donnait au prince, mais parce qu'il préférait les lui donner
lui-même. «Par convenance et par sentiment,» il s'était réservé de
tenir seul la correspondance avec Condé. Il défendit à La Vauguyon
d'envoyer cette lettre. Le même soir, La Vauguyon la fit porter à la
poste. D'Avaray le sut par Courvoisier, à qui l'abbé Fleuriel était
venu le raconter. C'en fut assez pour lui donner l'éveil quant à la
lettre destinée à Saint-Priest. Une enquête immédiate, à laquelle par
son ordre procédèrent ses deux confidents, le mit promptement en
possession de la vérité. Il fut prouvé que cette lettre n'avait pas
été envoyée.
Ces constatations dévoilaient «dans toute son horreur» l'infidélité du
ministre et commandaient promptement des résolutions énergiques. Le
plus grave des inconvénients qu'elles eussent présentés quelques
semaines plus tôt n'était plus à redouter par suite de l'arrestation
des agents de Paris et de la saisie de leurs papiers, qu'on venait
d'apprendre à Blanckenberg. Toutefois, avant de rien décider, le roi
voulut consulter le maréchal de Castries, qui résidait, comme nous
l'avons dit, à Wolfenbuttel, et, à cet effet, il fit partir d'Avaray,
le 19 février, en lui remettant la lettre qui suit:
«L'objet du voyage de M. d'Avaray auprès de vous, mon cher Maréchal,
est devenu bien plus important que je ne le croyais lorsque je vous
l'ai annoncé; je n'entre sur cela dans aucun détail, les faits
parleront d'eux-mêmes. Indigné, comme vous pouvez le penser, mais
très neuf en pareille matière et me méfiant de mon inexpérience et de
mon imagination même, j'ai recours à votre amitié et à votre loyauté,
pour me donner un bon conseil, bien sûr que je ne puis mieux
m'adresser qu'à elles. Adieu, mon cher Maréchal, vous connaissez toute
mon amitié pour vous.»
Il n'y avait pas une heure que d'Avaray était parti, lorsque La
Vauguyon, qui ignorait son départ, lui fit porter une lettre que,
disait-il, il venait de trouver dans son courrier et qu'il avait
ouverte par erreur. Courvoisier, à qui fut remis ce message, déclara
qu'en l'absence de d'Avaray il ne pouvait recevoir un pli décacheté et
le refusa. La Vauguyon s'obstina, le lui renvoya par l'abbé Fleuriel.
L'abbé était tout acquis à d'Avaray; il confia à Courvoisier que cette
lettre, signée du président de Vezet, l'un des directeurs de l'agence
de Souabe, ne venait pas d'arriver comme le prétendait La Vauguyon,
mais qu'elle était dans ses mains depuis huit jours. Le roi fut
immédiatement prévenu. L'incident, qui venait se greffer sur les deux
autres, lui parut si grave, qu'il ordonna à Courvoisier de faire
partir sur-le-champ un courrier pour en avertir d'Avaray.
Le lendemain, lui-même prenait la plume et racontait à son ami ce qui
s'était passé dans la journée entre lui et La Vauguyon:
«C'est une affreuse chose qu'un scélérat!
«Il est arrivé à son ordinaire, et, après m'a voir montré des papiers
assez indifférents, il m'a dit avec un embarras mal déguisé:
«--Il m'est arrivé aujourd'hui une chose assez extraordinaire, on m'a
apporté une lettre du président de Vezet, je l'ai ouverte sans y
regarder et j'ai trouvé aux premiers mots «M. le chevalier[16]»; cela
m'a fait voir qu'elle était pour d'Avaray; je la lui ai tout de suite
envoyée, il était parti; je l'ai renvoyée à Courvoisier, qui a refusé
de la prendre puisqu'elle était décachetée; je l'ai remise dans une
enveloppe, et je l'ai renvoyée avec un petit billet.
[Note 16: Les lettres qu'envoyait à d'Avaray l'agence de
Souabe lui étaient adressées sous le nom de chevalier de
Cérys.]
«Pendant ce récit, j'ai senti un froid que je n'avais pas eu à
Dillingen[17]; j'ai éprouvé combien j'avais eu tort de désirer qu'il
poussât l'audace jusqu'à ce point. Cependant je me suis maîtrisé, j'ai
donné des éloges à la délicatesse de Courvoisier et j'ai dit que quant
à la lettre, apparemment, on vous l'enverrait, ou qu'on vous la
donnerait à votre retour. Il m'a dit:
[Note 17: On se rappelle qu'il y avait été l'objet d'une
tentative d'assassinat.]
«--Si Votre Majesté veut la voir.
«--Non, ai-je interrompu, je n'ouvre point les lettres.
«--Oh! m'a-t-il répondu, je crois qu'il n'a pas plus de secrets pour
Votre Majesté que moi.
«--Cela ne fait rien, ai-je dit.
«--J'imagine bien, a-t-il repris, qu'il ne croira pas que...
«--Fi donc!» ai-je encore interrompu.
«L'entretien en est resté là; il m'a encore donné d'autres lettres à
lire, et enfin il est sorti.
«Il en était temps, car ma bouche se séchait et mes jambes
flageolaient sous moi; je suis resté saisi d'horreur, le dîner ne l'a
point dissipée, et je doute qu'elle se passe de sitôt.
«Mon Dieu, que c'est une affreuse chose que le vice tout à découvert!
Quelle position que celle d'un honnête homme qui voit un gueux faire
une chose abominable et qui ne peut pas lui dire: Monstre, tu viens de
te découvrir, sors de ma présence et que je ne te revoie jamais! La
prudence me le défendait, j'ai tout renfermé au dedans de moi-même;
mais j'en ai souffert et j'en souffre encore bien plus que je ne puis
l'exprimer; aussi n'ai-je pas pu attendre à demain pour déposer tous
ces détails sur le papier. Mon ami, il n'y a plus moyen d'y tenir; je
crois qu'il faut, sans perdre un instant, mander à M. de Saint-Priest
de charger l'évêque de Nancy des affaires et de venir. Je ne veux
cependant rien faire sans votre avis et celui du maréchal.
Apprenez-lui tous ces détails: son âme vertueuse en frémira
d'indignation, mais il jugera avec plus de sang-froid que moi, parce
qu'il n'était pas témoin de cette véritable scène de Tartuffe. Je ne
puis cependant rien faire avant votre retour; je souffrirai beaucoup,
mais le plus difficile est fait. Je ne fermerai ma lettre que demain
matin après l'avoir relue.
«Adieu, mon ami, mon cher, mon bon, mon vertueux ami, la pensée de
notre amitié m'est bien nécessaire en ce moment; je vous aime et vous
embrasse de tout mon coeur.»
D'Avaray était de retour, le 25 février, de son voyage auprès du
maréchal de Castries. Le même jour, il rend compte au roi de sa
mission, des réponses du maréchal. Le maréchal de Castries a reconnu
qu'il est impossible au roi de garder un tel ministre, qu'il faut
absolument le congédier; il pense toutefois qu'il faut ajourner la
mesure; mais, à cet ajournement, ni le roi ni d'Avaray ne veulent
consentir. Le renvoi doit être immédiat. La décision du roi étant
prise, il n'y a plus qu'à l'exécuter. Pour cela il faut mettre La
Vauguyon en présence de l'accusation et en demeure de s'expliquer. Le
1er mars, jour des Cendres, d'Avaray la précise en ces termes:
«Il est de mon devoir d'éclairer le roi sur des faits importants qui
intéressent son service. Ils sont de nature à devoir être révélés tout
haut; je me tairais si je ne trouvais en ce moment le moyen de les
publier avec éclat.
«Le roi m'a fait l'honneur de me dire que M. de La Vauguyon lui ayant
lu, le 14 février, une lettre qu'il écrivait à Mgr le prince de Condé
et dont M. de La Marre, parti le 15, devait être porteur, Sa Majesté
lui défendit de l'envoyer. Le roi trouvera ci-joint une pièce qui
prouve que M. de La Vauguyon fit partir par la poste, le 14 février,
la lettre que le roi lui avait défendu d'écrire.
«Le roi, depuis quelque temps, témoignait beaucoup d'inquiétude sur le
sort d'une lettre qu'il écrivit à M. le comte de Saint-Priest vers le
20 de janvier, pour lui annoncer que Sa Majesté l'appellerait dans peu
auprès d'elle, lettre qu'il remit à M. le duc de La Vauguyon pour la
joindre à ses paquets. Les paquets, partis à cette époque, ont été
reçus exactement par M. le comte de Saint-Priest; la seule lettre du
roi s'est perdue, et M. l'abbé Fleuriel déclare que, dans les
différentes dépêches qu'il a expédiées pour M. le comte de
Saint-Priest depuis le 15 février jusqu'à présent, soit par la voie de
Blanckenberg ou par celle de Leipzig, il est sûr de n'avoir inséré
aucune lettre du roi, dont il connaît parfaitement l'écriture.
«M. le président de Vezet, l'un des principaux agents de Sa Majesté
et qui réunit tant de titres à sa confiance, ayant témoigné un
découragement qui pouvait devenir funeste aux intérêts du roi, Sa
Majesté me chargea de lui écrire pour le rassurer sur les entreprises
et le caractère de son ministre; la lettre que M. de Vezet me répondit
pour être transmise au roi est tombée entre les mains de M. de La
Vauguyon. Le paquet cacheté que j'ai remis en dépôt à M. le marquis de
Jaucourt, qui me l'a rendu ce matin avant la messe, dira le reste. Je
prie le roi de vouloir bien vérifier les cachets, l'ouvrir et faire
connaître ce qu'il renferme.--Le comte d'Avaray.»
Nanti de cette déclaration, le roi, au sortir de la messe, mande par
devers lui La Vauguyon. L'entretien dure peu. Il se dénoue par l'ordre
formel que donne le maître à l'homme qui, dès ce moment, a cessé
d'être son ministre, de quitter sur-le-champ Blanckenberg. La Vauguyon
part quelques heures après, sans avoir revu d'Avaray. En partant, il
laisse cette lettre à la porte du roi:
«Sire, je suis profondément affligé de la disgrâce de Votre Majesté;
je respecte ses ordres et je me retire. Je la supplie d'être persuadée
que je n'ai jamais cessé d'être pénétré pour sa personne du zèle et du
dévouement le plus pur, que je conserverai jusqu'au dernier instant de
ma vie.»
Quant au roi, sans attendre que les gazettes proclament l'événement,
il le fait connaître sur-le-champ à son frère, au prince de Condé, au
maréchal de Castries, en les chargeant de le répandre et de
l'expliquer. Chacune de ces lettres est en quelque sorte la répétition
des autres, et il suffira de reproduire celle qui est adressée au
maréchal.
«Je viens, mon cher Maréchal, de prendre un parti qui rend votre
présence auprès de moi plus nécessaire que jamais. M. de La Vauguyon a
été accusé et convaincu: 1º d'avoir envoyé une lettre que je lui avais
expressément défendu de faire partir; 2º d'en avoir ouvert et
déchiffré une autre au secret de laquelle j'attachais beaucoup
d'importance, de l'avoir gardée plusieurs jours et de m'en avoir
ensuite imposé en me disant qu'il venait de la recevoir, qu'il l'avait
ouverte par mégarde et qu'il s'empressait de réparer son erreur, en
l'envoyant sans l'avoir lue à sa véritable adresse. Il est, de plus,
violemment soupçonné d'avoir supprimé une lettre que je l'avais chargé
de faire parvenir à M. de Saint-Priest, et dans laquelle je mandais à
ce dernier de hâter son arrivée auprès de moi. Interrogé par moi sur
ces faits, la faiblesse, ou pour mieux dire la nullité de sa défense,
qui n'a consisté que dans la dénégation des choses les plus clairement
prouvées, aurait suffi pour le convaincre, quand je n'aurais pas eu
d'autres preuves contre lui. Je lui ai ordonné de se retirer, et je me
suis fait remettre tous les papiers relatifs à mes affaires, qui
étaient entre ses mains.
«J'ai mandé à M. de Saint-Priest de venir sans délai, et j'attends de
votre zèle et de votre amitié, que vous allez vous rendre aussi auprès
de moi; vous sentez, sans que j'aie besoin de vous le dire, le besoin
que j'ai de vous dans cette conjoncture.
«Adieu, mon cher Maréchal, vous connaissez toute mon amitié pour vous,
et vous jugez facilement combien j'ai d'impatience de vous voir
arriver.»
On regrette de voir en ces circonstances le chevaleresque d'Avaray,
non content de triompher, le faire railleusement et sans générosité.
Il écrit: «Le renvoi de M. le duc de La Vauguyon offre une anecdote
assez piquante. Il eut lieu le jour des Cendres, immédiatement après
la messe, où le célébrant venait de prononcer à cet homme, si fier de
sa grandesse d'Espagne et de sa pairie de France, la formule: _Memento
homo quia pulvis es, et in pulverem reverteris_, et celui qui lui
donnait cet avertissement si terrible, mais si utile pour les grands
de la terre, est un ecclésiastique vertueux et fidèle qui avait le
plus contribué à découvrir ses projets funestes et ses sourdes menées,
et prévenu d'ailleurs de la catastrophe qui le menaçait. Lorsqu'il lui
dit: «Souvenez-vous que vous êtes poussière,» il pouvait donner à ces
mots plus d'une signification; lorsqu'il ajouta «et que vous rentrerez
dans la poussière», il savait que cet oracle ne tarderait pas à
s'accomplir.»
Le 7 mars, le duc de La Vauguyon était à Hambourg, où son arrivée
faisait sensation, depuis surtout qu'on avait appris qu'elle résultait
de sa disgrâce. Les notes de l'agent du roi dans cette ville, M. de
Thauvenay, trop longues pour être reproduites ici[18], révèlent la
tristesse, l'abattement et pour tout dire le désarroi de l'ancien
ministre, mais aussi l'énergie avec laquelle, sans d'ailleurs perdre
le respect, il protestait contre le traitement dont il avait été
l'objet et s'efforçait de se justifier. Il le fit en écrivant au roi à
plusieurs reprises, et en lui faisant écrire par son cousin l'évêque
de Chalon-sur-Saône, à qui fut adressée une réponse sèche et hautaine.
[Note 18: Nous avons dû renoncer pour la même cause à insérer
dans ce récit plusieurs notes que le roi rédigea au cours de
cette affaire. Mais on les trouvera dans le recueil de ses
écrits.]
Mais Louis XVIII, loin de regretter de s'être montré impitoyable
envers La Vauguyon, se félicitait malgré tout de sa conduite en cette
circonstance. Le 4 avril, en écrivant à son frère, il lui donnait ses
raisons avec une force qui prouve surabondamment qu'il n'en éprouvait
aucun repentir.
«Tu me parais craindre les inconvénients qui peuvent résulter de la
publicité du renvoi de M. de La V... Avant de te rassurer sur ce
point, permets-moi de te peindre ceux qui seraient résultés de sa
clandestinité. J'ai trouvé des gens qui pensaient que j'aurais dû
l'envoyer chercher et lui dire tête à tête: «Voilà les preuves de vos
infidélités; allez-vous-en et ne parlez pas, ou je parle moi-même.» Je
leur ai répondu: «Pensez-vous que son renvoi eût été ignoré pour cela?
Une fois su, et ses motifs restant secrets, lui-même et ses amis
n'auraient pas manqué de l'attribuer à légèreté ou faiblesse de ma
part: légèreté, si je l'avais renvoyé parce que j'en avais assez de
lui; faiblesse, si j'avais cédé a l'intrigue. J'aurais fait reprocher
à M. de la Vauguyon qu'il manquait à la loi du silence que je lui
avais imposée; il aurait répondu qu'il l'avait observée, mais qu'il ne
pouvait pas être responsable de l'opinion et des discours du public.
Alors, n'ayant pas des preuves en mains qu'il m'eût désobéi, j'aurais
pu me faire quelque scrupule de publier les faits, ou il aurait passé
par-dessus. Je ne suis nullement sûr que j'eusse persuadé le public.
Si je ne l'avais pas persuadé, quel tort tout cela n'eût-il pas fait à
ma considération? Un homme léger ou faible ne peut jamais en espérer,
et ma considération personnelle est la meilleure de toutes mes armes.
La publicité de l'affaire me garantit de ces dangers....
«.... Quant à ceux que tu crains de la vengeance de cet homme, en
supposant qu'il eût l'âme atroce, ce que je ne crois pas, car il y a
loin d'un lâche coquin à un scélérat dans le grand genre, tout le mal
qu'il aurait pu faire l'a été par le traître Malo[19]. Il ne peut,
heureusement ou malheureusement, plus compromettre personne. Je dis
malheureusement, parce que tous ceux qu'il connaissait sont arrêtés;
je dis heureusement, parce qu'il n'a pu avoir connaissance de la
besogne dont je viens de te parler. Je ne doute pas qu'il ne griffonne
et que nous ne soyons bientôt harcelés de sa prose. Mais je l'attends,
armé de son épître et de ma petite correspondance amicale avec
l'évêque de Chalon. Je n'ai point répondu à sa lettre, et je suis bien
aise que son sot de cousin m'ait donné l'occasion d'y répondre
indirectement. Quant à toi, si j'étais à ta place, je ne lui
répondrais pas non plus. Que pourrais-tu lui dire sinon: Je savais que
vous étiez un coquin; votre lettre au roi me prouve que vous êtes une
bête, sur quoi, etc... etc....»
[Note 19: Le colonel Malo, commandant la place de Paris, dont
les dénonciations avaient fait arrêter les agents
royalistes.]
Au même moment La Vauguyon faisait imprimer et répandre de tous côtés,
en Allemagne, en Angleterre et même en France, les lettres qu'il avait
écrites pour sa défense à Louis XVIII. Dans les journaux de Paris se
glissèrent, par les soins du prince de Carency, divers échos de cette
disgrâce, venimeusement présentée comme un témoignage de l'indignité
du prince qui aspirait à régner sur les Français et de son ingratitude
envers ses plus fidèles serviteurs. Lorsqu'aujourd'hui, après plus de
cent ans écoulés, on regarde à cet obscur épisode de l'émigration, on
est obligé de reconnaître qu'il eût été plus habile au roi de suivre
le conseil du maréchal de Castries, de différer la mesure, d'y mettre
moins de hâte et de colère, de paraître plus dédaigneux des incidents
qui la lui dictaient et de se montrer moins empressé à donner
satisfaction aux rancunes de d'Avaray.
VII
BARRAS ET SOURDAT
En apprenant l'arrestation de ses agents de Paris, le roi avait
commencé par commettre à la défense de ses intérêts menacés en France
les membres de son agence de Souabe. Outre qu'ils étaient parvenus à
nouer avec l'intérieur du royaume des relations suivies, la prudence
du président de Vezet, le dévouement du général de Précy, la téméraire
activité d'Imbert-Colomès, qui, sous le nom de Philibert et quoique
inscrit encore sur la liste des émigrés, faisait de fréquents voyages
à Lyon, nourrissant même le dessein de se faire élire député aux
Cinq-Cents, les rendaient dignes de la plus entière confiance. Les
charger des intérêts de la cause royale, c'était mettre ces intérêts
en des mains sûres. Ce ne pouvait être là, cependant, qu'un
arrangement provisoire. Il était nécessaire que le roi eût dans Paris
des agents à poste fixe.
De cette nécessité reconnue résulta le dessein de former dans la
capitale un conseil royal composé de ce qu'on pourrait réunir des
membres de l'ancienne agence et de quelques personnages à qui leur
situation sociale pourrait donner barre sur l'opinion. Ce dessein, de
La Marre, consulté, non seulement l'approuva, mais encore il se
chargea de porter à Paris le règlement rédigé par le roi en
quarante-trois articles, qui devait être la loi des agents dans
l'exercice de leurs fonctions, et les instructions longues et
minutieuses dont étaient tenus de s'inspirer leurs actes et leur
langage. Il est toutefois visible que dans ces instructions et ce
règlement, qui témoignent du désir du roi de garder de l'ancien régime
ce que la Révolution a eu le plus à coeur de détruire, et notamment la
réintégration de la noblesse et du clergé dans l'intégralité de leurs
droits séculaires, l'abbé de La Marre n'a pas également tout approuvé.
Ce qu'il leur reproche surtout, c'est de déterminer par avance les
formes à donner à la royauté restaurée quand il ne faudrait parler que
de la royauté elle-même; c'est aussi d'être plus propres à un état de
choses calme et régulier qu'à une situation profondément troublée et
toujours menaçante; c'est de ne rien laisser à l'initiative des
agents, de les considérer comme des mandataires demeurés libres
d'exécuter à la lettre le mandat qu'ils ont reçu; c'est aussi de ne
pas tenir compte des dangers qu'ils courent, de la nécessité où ils
peuvent subitement se trouver, étant à une si grande distance de la
source de leurs ordres, de ne s'inspirer que des circonstances pour
résoudre une difficulté subite, et, en un mot, pour avoir voulu tout
prévoir, de n'avoir pas prévu l'imprévu qui, dans les temps de
révolutions, tient tant de place dans les choses humaines. Néanmoins,
soit que ces objections, qui se produiront ultérieurement avec plus de
force quand l'événement leur aura donné raison, ne se soient produites
à ce moment qu'avec timidité, soit qu'elles n'aient pas frappé
l'esprit du roi, il n'en est pas tenu compte. De La Marre n'insiste
pas et se tient pour exaucé d'avoir reçu satisfaction sur un point
essentiel, c'est-à-dire d'avoir obtenu que le système des mouvements
insurrectionnels serait abandonné et que tout l'effort royaliste se
porterait à conquérir l'opinion sans coup férir.
Quant au roi, ce qu'il promet en ce moment, il est résolu à le tenir.
C'est avec confiance qu'il adopte une marche nouvelle très différente
de celle qu'il a suivie jusque-là. Nous en trouvons la preuve dans une
lettre que, quelques jours plus tard, le 7 avril, il écrira au prince
de Condé en lui envoyant les instructions qu'il a édictées pour son
conseil royal.
«Ce moment-ci est terrible, mandera-t-il à son cousin. Les nouveaux
succès de Bonaparte, je ne dirai plus en Italie, mais dans le coeur
des États héréditaires, et l'état des finances de l'Angleterre nous
menacent d'une paix prochaine. Mais, en portant nos regards au delà de
cette crise si pénible, je vois plutôt des sujets d'espérance que de
découragement. Vous savez que je ne suis pas illusionnaire, et je
suis persuadé que vous penserez comme moi quand vous aurez raisonné un
peu à fond avec M. Wells.[20]»
[Note 20: Ce nom revient souvent dans la correspondance
royale, et les lettres du personnage qui le porte sont
nombreuses à l'époque de la formation du conseil royal. Mais
nous n'y avons rien trouvé qui pût nous éclairer sur sa
personnalité. Il apparaît, d'après ces lettres, et sans qu'il
soit possible de rien préciser, qu'il fut adjoint à l'abbé
André dit de La Marre, pour l'aider dans l'accomplissement de
sa mission, et que c'est en se rendant à Paris par une autre
route que son collègue qu'il passa par le camp de Condé. Je
dois faire remarquer, d'ailleurs, que les agents employés par
le roi sont, pour la plupart, enveloppés d'une obscurité
déconcertante. Les uns figurent dans la correspondance sous
leur nom véritable, les autres sous un nom d'emprunt;
quelques-uns sont désignés simplement par un numéro. Il
arrive aussi que le même agent, dans la même lettre, est
désigné sous plusieurs noms. La clef du chiffre royal ne m'a
pas toujours également permis de deviner, sous le masque qui
les cache, quels étaient ces personnages.]
La formation du conseil décidée, il s'agissait maintenant d'en
désigner les membres. Il y en avait cinq déjà tout indiqués; ceux de
l'ancienne agence: Duverne de Praile, l'abbé Brottier et de La
Villeheurnoy encore incarcérés, Despomelles et Sourdat. Dans l'espoir
que les premiers sortiraient sains et saufs de leur triste aventure,
et comme, d'autre part, on ignorait encore à Blanckenberg que l'un
d'entre eux avait fait des révélations accablantes pour ses complices,
le roi tint à leur donner un témoignage de sympathie et de confiance
en les maintenant tous les trois dans son conseil au même titre que
leurs deux collègues demeurés en liberté.