Le Directoire, nous l'avons dit, avait livré ces pièces à la publicité

en plusieurs brochures qui prétendaient les contenir toutes.

Despomelles, en mandant ces détails au roi, faisait remarquer que

toutes n'y étaient pas. Le Directoire n'avait pas voulu rendre

publiques celles qui manquaient, parce qu'elles eussent témoigné aux

yeux de la France, et encore mieux que divers documents dont

l'impression avait été ordonnée; de la bonté du roi et de ses

intentions paternelles.

«Votre Majesté ne se figure pas, disait encore Despomelles en parlant

de ces brochures, du merveilleux effet qu'a produit sa proclamation et

toutes les pièces trouvées sur Brottier. Cela lui a conquis une foule

de partisans, et les orléanistes grincent des dents. Pour propager cet

effet, Sourdat et moi, nous faisons imprimer quinze cents exemplaires

pour les répandre à profusion.»

Il y avait du vrai dans cette appréciation. Bien que le manifeste

royal saisi sur Brottier ne respirât pas uniquement pardon, clémence

et oubli, il témoignait d'une modération relative. La comparaison

qu'on en pouvait faire au même moment avec les pièces du complot

anarchiste de Babeuf, qui venaient aussi d'être publiées et révélaient

chez les conspirateurs les intentions les plus violentes, tournaient à

l'avantage du royalisme. Mais Despomelles était moins près de la

vérité en incriminant les orléanistes. Les hommes qu'il désignait sous

ce nom, et qu'on accusait de vouloir donner la couronne à la branche

cadette de la maison de Bourbon, étaient avant tout des partisans du

gouvernement représentatif. À leurs yeux, Louis XVIII n'avait que le

tort de tenir à l'ancien régime; ils voulaient, avant de se déclarer

pour lui, qu'il y renonçât, et encore, à cette heure, ils ne

désespéraient pas de l'y faire renoncer; ils ne méritaient donc pas

d'être traités en ennemis. Ils le méritaient d'autant moins que le duc

d'Orléans, à supposer qu'ils eussent rêvé de le faire roi, n'était

plus sous leur main. Parti d'Europe l'année précédente avec ses jeunes

frères le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, après avoir

refusé de se rendre auprès de Louis XVIII qui l'appelait[15], il

résidait maintenant en Amérique, et si peu disposé à devenir

l'instrument de la faction dite orléaniste, qu'il songeait déjà à

faire solennellement sa soumission au roi,--dessein qu'il réalisa

l'année suivante à son retour en Europe.

[Note 15: Voir tome I, pages 365 et suivantes.]

Despomelles racontait encore que Mme Duverne de Praile avait fait,

malheureusement en vain, une double tentative pour arracher les

détenus de la prison du Temple et pour supprimer une preuve de

culpabilité qu'à son retour d'Angleterre son mari avait laissée entre

les mains du maire de Calais, affilié au parti royaliste. Cette preuve

consistait en un portefeuille contenant des lettres de change d'une

valeur de quatre mille louis et une correspondance importante. À la

prière de Mme Duverne de Praile, un jeune homme, le fils de Sourdat,

était parti en poste pour Calais afin d'aller chercher ce

portefeuille. Mais déjà une lettre du maire, saisie sur l'abbé

Brottier, avait fait connaître à la police ce dépôt. Elle s'en était

emparée. À son arrivée à Calais, le messager avait été jeté en prison,

tandis qu'on invitait le maire à aller à Paris pour se justifier s'il

le pouvait. Les mesures prises pour l'évasion des détenus n'avaient

pas mieux réussi, leurs gardiens ayant constaté que l'ordre de les

mettre en liberté adressé au geôlier du Temple avait été fabriqué et

revêtu d'une fausse signature. Ce double échec avait eu pour

conséquence de rendre plus étroite leur captivité.

«Mes malheureux collègues, ajoutait Despomelles, oublient dans les

fers leur danger pour ne penser qu'à la cause sacrée à laquelle ils se

sont dévoués. Brottier surtout, entièrement résigné à la mort,

n'espère qu'à la rendre utile à la bonne cause. Il se prépare à faire

de sa défense une espèce de plaidoyer public en faveur du roi et de la

royauté.» Malgré tout cependant, on ne désespérait pas de sauver ces

dévoués serviteurs de la bonne cause. On «travaillait» la commission

militaire devant laquelle ils étaient renvoyés, afin qu'elle se

déclarât incompétente, ce qui ferait gagner du temps et faciliterait

les démarches à entreprendre en leur faveur. «Nous avons de fortes

indices pour croire que nous sommes puissamment aidés sous main par un

membre du Directoire; on nous fait même assurer qu'on sauvera leur

vie.»

Le zèle déployé par Despomelles devait lui faire supposer qu'il en

serait payé par la reconnaissance de ses collègues captifs, alors

surtout que, demeuré seul en liberté, il restait seul aussi

dépositaire des pouvoirs royaux qui leur étaient communs. Il fut donc

mortellement offensé,--il ne le cachait pas dans les lettres et

rapports que nous résumons,--en apprenant que, se faisant forts de

disposer de ces pouvoirs du fond de leur prison, Brottier, Duverne de

Praile et La Villeheurnoy avaient désigné pour les exercer, au mépris

de ses droits, l'abbé d'Esgrigny, grand vicaire du diocèse d'Arras et

directeur de l'agence royaliste du Pas-de-Calais. En attendant

l'arrivée à Paris de cet ecclésiastique, ils chargeaient le comte de

Rochecot, l'un des chefs chouans, de la direction entière de l'agence

de Paris par intérim. Rochecot s'était empressé d'écrire à

Blanckenberg pour prévenir de cet arrangement. Il s'adressait en même

temps à Despomelles afin d'obtenir de lui le texte des pouvoirs et des

instructions royales, comme aussi les renseignements qui lui

permettraient de réclamer les services des correspondants de l'agence.

Naturellement, Despomelles, appuyé par plusieurs membres du parti

royaliste, et notamment par Bayard, avait refusé de se dessaisir et de

donner sa démission. Il ne voulait le faire que sur les ordres du roi.

En les attendant, après les avoir sollicités, il s'était mis à

l'écart. Encouragé par cette bouderie, Rochecot était entré en

fonctions; il les conserva jusqu'au 22 février, date de l'arrivée à

Paris de l'abbé d'Esgrigny. Le 18, il écrivait au duc de La Vauguyon

que «rien n'était désespéré», mais qu'il convenait d'ajourner toute

action nouvelle, jusqu'à ce que un peu plus de lumière fût venue

éclairer les événements et montrer le parti qu'on en pourrait tirer.

Cette recommandation dissimulait à peine l'embarras dans lequel le

jetait la division des agents du roi: d'un côté, les détenus, qui,

ayant pu, sans qu'on sache comment, assurer leurs communications avec

le dehors, prétendaient imposer leurs décisions; de l'autre côté,

Despomelles, qui s'était enfui, non pour se mettre à l'écart, comme il

l'avait dit d'abord, mais pour sauver sa tête et aller intriguer

auprès de Wickham. L'abbé d'Esgrigny venu à Paris, ignorant encore

pourquoi on l'avait appelé, tomba dans ces querelles. Sa présence ne

les fit pas cesser, bien au contraire. Elles ne tardèrent pas à

s'envenimer par suite de rivalités, du défaut absolu de ressources et

du désaccord qui se créa quand on voulut tenter de s'en procurer.

Puis, ce furent les dénonciations de Duverne de Praile, l'attitude

louche de Brottier, les plaintes de La Villeheurnoy, et enfin le

procès qui se dénoua par la condamnation des prévenus à la réclusion.

Ce qu'il mit surtout en lumière, ce fut leur imprévoyance et leur

légèreté. Il fut une déception pour le public auquel on avait promis

des révélations sensationnelles qui manquèrent à ces débats.

Ces incidents ne nous apparaissent que confus et obscurs à travers une

correspondance incomplète, pleine de récriminations, où figurent les

noms de La Trémoïlle, de Bourmont, de Rochecot, de Bayard, de Sourdat,

de l'abbé Ratel, de Mallet, gendre de Wickham, de Juglard, de

Suzannet, d'une comtesse d'Esson, de Mme Duverne de Praile, d'autres

encore sans qu'il soit possible de préciser le rôle de ces

personnages. On y voit que Duverne de Praile et Brottier sont accusés

«d'avoir changé l'attitude noble qu'ils avaient gardée dans leur

défense, pour en prendre une qu'on ne saurait même excuser à la

faiblesse, parce qu'elle est contraire à l'idée qu'ils nous avaient

donnée de l'honneur»; que l'abbé d'Esgrigny se vante d'avoir contribué

à faire élire Barthélemy membre du Directoire, se plaint qu'on oublie

ses services, qu'on ait l'air maintenant de regretter de l'avoir

appelé; on y voit encore, qu'impuissant à servir la cause royale, il

se décide à donner sa démission. C'est en un mot le désarroi complet,

la dislocation de l'agence et l'impossibilité momentanée pour le roi

de faire répandre dans le royaume ses instructions et ses ordres.

Il n'y a pas lieu de s'arrêter longuement à ces discussions et à ces

querelles. Elles ont fait couler des flots d'encre. Les lettres sont

innombrables, où elles se manifestent violentes, haineuses,

réciproquement accusatrices, ne reculant même pas devant les

insinuations les plus perfides, révélant l'imprévoyance et

l'étourderie de quelques-uns de leurs auteurs, et surtout leur

vénalité. Mais, lue à distance des incidents qui l'ont dictée, cette

correspondance n'apparaît plus que comme un fatras dépourvu d'intérêt,

bon tout au plus à nous faire comprendre comment et pourquoi la cause

royale s'est perdue en un moment où le pays lassé du joug

révolutionnaire semblait conspirer pour elle.

VI

LA DISGRÂCE DU DUC DE LA VAUGUYON

L'arrestation des agents de Paris eut une autre conséquence: elle

précipita la disgrâce du duc de La Vauguyon. Si l'événement, au lieu

de s'accomplir dans une cour d'exilés, livrée à toutes les misères, à

toutes les humiliations de l'exil, obligée de dissimuler son existence

dans les asiles où elle vivait sous la menace incessante de

l'expulsion, où on ne la tolérait qu'à la condition qu'elle ne fît pas

parler d'elle; si cet événement se fût accompli à Versailles ou aux

Tuileries, il aurait eu le même retentissement que d'autres disgrâces

fameuses, celles par exemple du duc de Villeroy sous la Régence, du

duc de Choiseul sous Louis XV, du duc d'Aiguillon sous Louis XVI.

Mais, en 1797, la France en proie aux convulsions révolutionnaires,

l'Europe en armes avaient mieux à faire que de s'émouvoir du renvoi

d'un ministre, victime de ses intrigues et de son ambition. Sa

disgrâce ne mériterait même pas de retenir un moment l'attention de

l'histoire si les circonstances en lesquelles elle se produisit

n'étaient révélatrices au plus haut degré des passions qui divisaient

les émigrés, des rivalités qui s'exerçaient dans l'entourage royal et

des causes qui empêchèrent d'aboutir tant de tentatives faites pour

rétablir la royauté.

Nous avons montré à leur origine les dissentiments qui s'étaient

élevés entre le comte d'Avaray et le duc de La Vauguyon, dès l'arrivée

de celui-ci à Vérone. Depuis, ils n'avaient fait que s'envenimer.

Lorsque le prince de Carency, fils du duc de La Vauguyon, était venu

voir son père à Vérone une première fois, à Blanckenberg ensuite, et

bien qu'il eût fait étalage à la servir, il avait déplu par ses

raisonnements, ses allures, ses indiscrétions. C'est en tremblant que

d'Avaray avait entendu La Vauguyon parler librement devant son fils

d'affaires qu'il importait de tenir secrètes et l'avait vu lui

confier, au moment de son départ, des commissions importantes pour les

agents du roi à Paris, De là naquit le premier grief sérieux de

d'Avaray contre La Vauguyon.

Il fut bientôt à même de lui en imputer un autre, qu'il considéra

comme beaucoup plus grave. Il ne tarda pas à découvrir que La

Vauguyon, en prenant possession de son emploi, s'était tracé un plan

de conduite politique, diamétralement opposé à celui que le roi

s'efforçait de faire réussir et que personne ne pouvait ignorer,

puisqu'il était solennellement exposé dans la proclamation royale

adressée par Louis XVIII à son peuple, au lendemain de son avènement.

Ce plan, résultat de longues conférences avec d'Avaray lui-même,

consistait en un retour pur et simple à l'antique constitution du

royaume, c'est-à-dire à l'ancien régime, lequel, à la condition d'en

réformer les abus, devait dans la pensée du roi suffire à tout: la

religion catholique, religion du royaume; les autres cultes simplement

reconnus; hérédité du pouvoir; maintien des trois ordres; États

généraux dont le consentement était nécessaire pour l'établissement de

nouvelles contributions ou l'augmentation des anciennes et qui

pouvaient formuler des voeux, mais que le roi, de son côté, pouvait, à

son gré, convoquer ou dissoudre; pouvoir législatif et exécutif

concentré dans ses mains, et enfin le parlement dépositaire et gardien

des lois.

Cet idéal de gouvernement, les premiers émigrés n'avaient cessé de le

défendre. À Coblentz, à Hamm, à Vérone, à Londres, à l'armée de Condé,

à Blanckenberg enfin, il avait été, il était encore pour eux l'arche

sainte. Pour avoir voulu y porter la main, pour avoir osé y préférer

la constitution d'un gouvernement représentatif comme en Angleterre,

pour avoir enfin dès ce moment démontré la nécessité d'un changement

auquel Louis XVIII devait consentir lui-même en 1814, et dont il lui

était réservé de démontrer par la pratique les avantages, de fidèles

serviteurs de la monarchie, qui ne lui avaient marchandé ni leur

dévouement ni leurs services, s'étaient vus comparés à des malfaiteurs

par les intraitables partisans de l'ancien état de choses. Affublés

par ces intransigeants de noms divers: monarchiens, constitutionnels,

orléanistes, constitutionnaires, ils s'étaient vus insultés,

calomniés, traînés dans la boue, assimilés aux jacobins, considérés

même comme plus dangereux. Loin d'être apaisée, la querelle durait

encore en 1796. Il semble même qu'à cette heure, malgré les tentatives

d'accord que nous avons indiquées, elle fût le principal obstacle au

rétablissement de la monarchie et que, si elle se fût dénouée par une

entente sur les bases d'un changement que les royalistes restés en

France jugeaient pour la plupart nécessaire, Louis XVIII eût été, dès

ce moment, appelé par les Français et serait monté sur le trône.

On ne saurait refuser à La Vauguyon le mérite d'avoir pressenti cette

éventualité. De sa mission auprès des États généraux de Hollande, son

début dans la carrière diplomatique, il conservait le goût des idées

libérales dont la France avait favorisé par les armes l'établissement

en Amérique, et, si les désastres causés par la Révolution, son séjour

en Espagne, son dévouement aux Bourbons avaient affaibli ce goût en

lui, il le sentait se réveiller alors que la restauration ne

paraissait possible qu'à la condition de demander à ces idées la force

de s'imposer et de durer. Il eut le tort de ne pas assez le dissimuler

en exerçant ses fonctions, et ce tort, d'Avaray, lorsqu'il se fut

convaincu que c'est justement qu'on le lui imputait, ne le lui

pardonna pas.

Il le lui pardonna d'autant moins, que la vanité de La Vauguyon le

rendait plus sensible. Le ministre tranchait de haut, raillait

volontiers ceux qui ne pensaient pas comme lui, se donnait des airs

d'infaillibilité, parlait sans cesse de ses «vingt ans d'expérience»,

croyant ainsi réduire au silence ses contradicteurs, trahissait à

toute heure non seulement la volonté d'être premier ministre, mais

encore seul ministre, de tout dominer dans le conseil: Jaucourt,

«qu'il avait accaparé;» Flachslanden, «qu'il avait écrasé;» d'Avaray,

«foutriquet,» comme il s'était permis de le surnommer, «qu'il espérait

tromper,» et le roi lui-même.

Si maintenant l'on veut se rappeler que d'Avaray tient énergiquement

pour l'ancien régime; qu'il ne veut ni clémence pour les régicides,

ni respect pour les acquéreurs de biens nationaux; qu'il croit les

châtiments, les vengeances, les réparations rigoureusement nécessaires

à l'autorité du roi; qu'il est dévoué à la maison de France jusqu'à la

passion la plus exaltée, on comprendra sans peine qu'il n'ait pas

tardé à voir dans La Vauguyon un ennemi et que, peu à peu, ait succédé

en lui contre le ministre, à l'instinctive défiance des premiers

moments, un sentiment plus vif, plus accusé, que sa nature généreuse

et loyale ne permet peut-être pas d'assimiler à de la haine, mais qui

toutefois lui ressemble bien. Au surplus, quel que fût le caractère

précis de ce sentiment, il inspira au favori envers son adversaire des

procédés qu'on ne saurait trouver qu'indignes de lui si le désir de

protéger son maître «contre un vil intrigant» ne les excusait dans une

certaine mesure.

Il faut reconnaître, d'ailleurs, que les circonstances étaient graves.

C'était le moment où l'on attendait à Blanckenberg ce délégué des

royalistes du Corps législatif, qui devait y venir pour conférer avec

le roi sur les bases d'une restauration. Naturellement, c'est à La

Vauguyon, en sa qualité de ministre, qu'incomberait la tâche de

délibérer avec cet envoyé en vue d'une entente. Le roi, toujours très

respectueux des formes, n'eût pas trouvé convenable, puisqu'il lui

accordait sa confiance, de lui ravir une de ses attributions

essentielles et de confier à un autre la tâche qui lui revenait de

droit. Or c'est là justement ce qui effrayait d'Avaray. Convaincu,

quant à lui, que le roi devait rester sur ses positions et ne rien

concéder aux exigences des constitutionnels que si le rétablissement

de la monarchie était à ce prix, il redoutait que La Vauguyon, en se

trouvant en présence d'un homme dont les opinions se rapprochaient des

siennes, se montrât plus soucieux de les faire triompher que de

défendre celles de son maître et trop coulant quant aux concessions à

faire. C'est ainsi qu'en prévision d'une entrevue d'où pouvaient

résulter des conséquences décisives pour l'avenir de la royauté, il

fut conduit à vouloir s'enquérir secrètement des véritables principes

de La Vauguyon, qui jusqu'à ce moment avait évité de les exprimer tels

qu'il les professait, se réservant de les soumettre en temps utile au

conseil.

La Vauguyon employait comme secrétaire l'abbé Fleuriel, chapelain du

roi, «homme franc, droit, peu éclairé, mais plein d'honneur et de

dévouement.» Ce prêtre avait remarqué, dans les lettres qu'expédiait

le ministre, bien des choses faites «pour éveiller au moins les

soupçons». Il s'en était ouvert à son collègue Courvoisier en le

priant d'avertir d'Avaray. Ce fut pour celui-ci une occasion toute

naturelle de les inviter à surveiller La Vauguyon.

On était au commencement du mois d'octobre 1796. D'Avaray allait

partir pour Leipzig, où il devait se rencontrer avec le baron de

Grimm, agent financier de l'empereur de Russie, et c'est au moment de

se mettre en route qu'il leur confia cette mission d'espionnage.

Lorsqu'il revint quinze jours plus tard, Courvoisier lui remit deux

rapports, qui précisent avec une rare exactitude le caractère de cette

intrigue de cour et permettent de suivre en ses détails les plus

infimes la rivalité du ministre et du favori. On y trouve notamment le

programme du gouvernement royal qu'avait dressé La Vauguyon pour le

soumettre à l'envoyé des Cinq-Cents. La pièce est curieuse et résume

la doctrine politique que les constitutionnels, autrement dit les

royalistes libéraux, opposaient à celle des royalistes purs, partisans

de l'ancien régime.

«1º Les anciennes provinces du royaume demeureront anéanties, et la

France divisée, comme elle l'est aujourd'hui, en départements,

diocèses, districts, cures, cantons et municipalités.

«2º Les parlements, les bailliages et tous les corps en général,

resteront supprimés, et la justice sera rendue par des tribunaux

semblables à ceux qui existent actuellement.

«3º L'administration publique sera confiée, comme elle l'est depuis

1789, à des collèges établis dans chaque département, dans chaque

district et dans chaque canton.

«4º Les officiers municipaux seront nommés par le roi, mais sur la

présentation des assemblées primaires, qui laisseront à Sa Majesté le

choix entre trois sujets qu'elles auront elles-mêmes choisis.

«5º Le roi nommera également tous les administrateurs et les juges,

mais il devra les prendre dans le nombre des officiers municipaux.

«6º Le domaine de la couronne sera vendu, à l'exception des parties

qui dépendent des maisons royales, et une liste civile fixée au roi.

«7º Tous les ordres religieux seront supprimés, excepté ceux que l'on

destinera à l'éducation publique.

«8º Le clergé séculier sera réduit à un évêque par département, à un

curé par canton, à douze chanoines formant le chapitre de l'église

cathédrale et à quelques vicaires.

«9º Les biens du clergé régulier seront confisqués au profit de

l'État; le clergé séculier conservera les siens, à charge d'acquitter,

en tout ou en partie, la dette publique. S'il s'y refuse, le

gouvernement s'emparera de ses possessions, et payera une portion

congrue aux évêques, aux curés et aux vicaires; s'il fait des

réclamations, le gouvernement prendra tous les biens, déclarera la

liberté du culte et n'en soudoiera aucun.

«10º Le mode des impositions, directes et indirectes, sera conservé à

l'avenir tel qu'il existe à présent, sauf à en diminuer les taux dans

les premières années, pour l'augmenter graduellement dans la suite.

«11º Les départements seront chargés de leurs dépenses particulières;

celles de la guerre, de la marine, des affaires étrangères, de la

maison du roi, resteront pour le compte du gouvernement; mais les

sommes destinées à y fournir seront versées directement par le

receveur de chaque département dans la caisse d'un trésorier général,

qui emploiera les fonds de son autorité propre, selon leur

destination.

«12º Plus d'ordre de clergé, ni de noblesse, mais assemblée composée

de trois chambres: l'une de tous les pairs, les deux autres de clercs

et de laïques, de nobles et de roturiers, indifféremment.»

En prenant connaissance de ce programme si diamétralement contraire à

celui hors duquel il n'était pas de salut, d'Avaray fut indigné, le

roi non moins que lui. Le renvoi de La Vauguyon fut résolu; on

n'attendit plus que l'occasion d'y donner un prétexte plausible. Rien

cependant dans l'attitude du roi ni dans celle de d'Avaray ne révéla à

La Vauguyon que leurs dispositions à son égard étaient changées,

qu'ils le tenaient en suspicion, ni qu'ils avaient attaché à ses pas

deux argus chargés d'exercer sur lui une surveillance rigoureuse. Il

arriva même que, lorsque, dans le conseil, les divergences entre le

ministre et le favori s'accusaient, le roi feignait de n'y point

prêter d'attention ou que, s'il jugeait bon de s'entremettre pour

rétablir l'accord, il le faisait de manière à prouver à La Vauguyon

qu'il l'honorait toujours de sa confiance. C'était une ruse nécessaire

pour prévenir les soupçons du ministre et les effets du ressentiment

qu'il n'eût pas manqué de concevoir s'il s'était douté qu'il avait

cessé d'être agréable, qu'on cherchait un prétexte pour se débarrasser

de lui ou tout au moins pour réduire à rien son rôle ministériel, et

qu'en attendant, on dérobait à sa connaissance certaines résolutions,

celle par exemple d'envoyer en France, au moment des élections, non le

duc de Bourbon, antérieurement désigné pour aller relever dans l'Ouest

le drapeau blanc, mais le duc de Berry.

Quant à la conférence qui devait avoir lieu entre La Vauguyon et

l'envoyé des royalistes du conseil des Cinq-Cents, le roi avait résolu

que d'Avaray se rendrait avec La Vauguyon pour y porter la parole en

son nom et conjurer les effets de la trahison qu'on redoutait de la

part du ministre. Remarquons en passant que cette conférence ne devait

pas avoir lieu. L'arrestation, à la fin de janvier, de trois membres

de l'agence de Paris la fit ajourner, et plus tard, le coup d'État de

fructidor mit à néant les projets qu'on se proposait d'y discuter.

Mais, à la fin de 1796, on était loin de prévoir ces événements

désastreux; on se leurrait d'espérances qui ne semblaient pas sans

fondement, et c'est en vue même du succès qu'il attendait à brève

échéance, que le roi se cachait maintenant de La Vauguyon, n'osant le

renvoyer de peur de le jeter, à la veille de la bataille, dans les

rangs ennemis avec les armes que lui avait données la pratique des

affaires royales. Mieux valait recourir à d'autres moyens pour

paralyser son influence.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 6 / 41 段