d'Antraigues peut-être et d'autres informateurs moins connus ont eu
leur part dans cette infamie. D'Antraigues, arrêté en Vénétie par
ordre de Bonaparte, se laisse enlever ses papiers, que la plus
élémentaire prudence lui commandait de détruire; on y trouve une note
résumant les dénonciations de Montgaillard contre le général Pichegru
et le prince de Condé. Avoir conservé une telle preuve de leurs
rapports constitue de la part de d'Antraigues une imprudence tellement
grossière, qu'il est bien difficile de croire qu'elle n'a pas été
voulue et que cette pièce si compromettante n'a pas été gardée d'une
part pour tenir en respect le roi et Condé, d'autre part pour devenir
entre ses mains, si besoin en était, un titre à l'indulgence de
Bonaparte. Ce qui autorise ces suppositions, qu'à Blanckenberg on
tient pour des réalités et dont Louis XVIII s'inspire pour cesser de
correspondre avec cet agent secret, surnommé par l'honnête d'Avaray
«la fleur des drôles», c'est qu'il recouvra bientôt sa liberté, alors
qu'au moment de son arrestation tout indiquait qu'il serait mis à
mort.
En apprenant la divulgation des secrets qu'il avait confiés à
d'Antraigues, Montgaillard, qui se sent perdu, cherche non seulement à
se sauver, mais encore à se faire rayer de la liste des émigrés en
offrant au Directoire de compléter ses premières révélations, de faire
imprimer sa correspondance avec Condé.
--Trouvez un moyen d'assurer ma tranquillité personnelle, dira-t-il au
ministre de la République à Hambourg, et je vous livre tous les
papiers dont je suis dépositaire. Je les accompagnerai même d'un
mémoire et de notes qui feront connaître les princes et les turpitudes
de leurs ministres.
Et, comme premier gage de ses intentions, il dénonce en passant un
certain Fontbrune, jadis employé par Louis XVI à des missions
secrètes, maintenant aux gages de la Russie qui l'a envoyé à plusieurs
reprises en Espagne et en Angleterre, et qui, de Hambourg où il est
actuellement, correspond avec les agents du roi en Angleterre, en
France et en Suisse. Encore quelques jours, et ces dénonciations
n'épargneront plus personne.
Un traître de moindre envergure, mais non moins actif, c'est un
ancien marin qui dit se nommer de Grandpré. Au commencement de 1798,
il se présentera lui aussi chez le diplomate républicain et lui
prouvera, en lui présentant une lettre surprise par ruse à d'Avaray,
le 30 novembre précédent, qu'il est dans la confiance du roi. Comme
pour fournir à Barras des motifs propres à le justifier d'avoir
conçu et exécuté le coup d'État de fructidor, il livrera, sous la
promesse d'être employé par la République, «toute l'organisation de
l'Institut philanthropique» et les ordres signés du roi qui divisent
la France en deux commandements généraux: Paris et Lyon. «La
Trémoïlle est l'agent général pour celui de Paris, Précy pour celui
de Lyon.» Chaque département, d'après les dires de Grandpré, forme
une brigade. Autant de brigades, autant de chefs. Il les désigne:
Despomelles, Bourmont, Suzannet, Chatillon, Bayard, Frotté, de
Bellegarde, Malois et autres. Lui-même doit se rendre à Paris, où le
commandement de l'artillerie lui est réservé.
On pourrait citer encore plusieurs personnages louches qui méritent
qu'on les soupçonne d'avoir participé à de basses manoeuvres
et, parmi eux, des femmes qui n'ont pas reculé,--telle la
Riflon-Bonneuil[10],--devant le métier de délatrices. Mais, en
parcourant les révélations de ces misérables et en en examinant la
date, on constate que tous n'ont parlé que lorsque la journée du
dix-huit fructidor est accomplie et quand leurs dires ne présentent
plus qu'un intérêt rétrospectif. Les délations de Carency, au
contraire, datent d'avant le coup d'État, et nul ne saurait lui
contester l'honneur «d'avoir été le premier à trahir». Cela résulte
positivement des dires de Barras, qui précise le jour où le traître
a apporté ses révélations et où il l'a présenté aux membres du
Directoire.
[Note 10: J'ai raconté l'incroyable odyssée de cette
aventurière, dont j'aurai d'ailleurs l'occasion de reparler.
Voir mon livre: _Conspirateurs et Comédiennes._ Paris, F.
Juven, éditeur.]
Fauche-Borel n'est pas moins explicite. S'il ment souvent, il est
visible qu'en cette circonstance, où il n'a aucun intérêt à mentir, il
n'a pas menti. Le 10 juin 1795, il s'en allait du camp de Riégel, où
se trouvait le roi, faire une visite à l'agent anglais Wickham qui
résidait à Lausanne. L'objet de cette visite était de solliciter des
fonds en vue de l'affaire Pichegru. Pour donner plus d'autorité à la
démarche, c'est le duc de La Vauguyon que le roi en avait spécialement
chargé. Fauche-Borel n'était là qu'en sa qualité d'instigateur de la
prétendue trahison du général et pour servir à l'envoyé royal
d'introducteur auprès du représentant du ministère britannique.
En arrivant à Berne et à peine descendu à l'hôtel de la Couronne, la
première chose qu'apprend le duc de La Vauguyon, c'est que son fils,
le prince de Carency, poursuivi pour dettes, lui dit-on, n'osant lui
avouer que c'est pour escroquerie, est venu s'échouer à Berne et s'y
tient caché, craignant d'être arrêté. «Ce jeune seigneur, rempli de
moyens, écrit Fauche-Borel, mais avide et très ingénieux, changeait,
tel que Protée, de figure, d'organe, d'habillement et de rôle à
volonté. Il se procurait ainsi des ressources pour se livrer sans
retenue aux jouissances du luxe et à tous les plaisirs... Il avait
déjà fait plusieurs fredaines soit en Allemagne, soit à Bâle, avec
succès. Mais celle dont le résultat le menaçait de la perte de sa
liberté présentait malheureusement le caractère d'une intrigue
effrontée et peu délicate.»
Cette intrigue, qu'en la caractérisant ainsi, Fauche-Borel ne jugeait
pas avec assez de sévérité, avait consisté de la part de Carency à se
faire passer, en traversant Francfort, pour l'ambassadeur d'Espagne en
Allemagne se rendant à Vienne. Il contrefaisait si bien l'allure, le
costume, le langage et l'équipage de ce diplomate; il déployait tant
d'adresse et se montra si grand comédien, qu'il parvint à se faire
verser par le banquier chez qui l'ambassadeur avait un crédit ouvert
une somme considérable. Le vol bientôt constaté, ordre avait été lancé
dans toutes les directions pour arrêter le voleur, et c'est ainsi
qu'il se cachait à Berne, où il s'était réfugié son crime accompli.
Le duc de La Vauguyon éperdu vient se jeter dans les bras de
Fauche-Borel, où il épanche ses douleurs. Si son fils est arrêté, si
la nouvelle de cette arrestation parvient aux oreilles de Wickham, la
mission qu'on remplit auprès de lui sera singulièrement compromise.
Convaincu de cette vérité, touché du chagrin du père, Fauche-Borel va
trouver le fils réduit en peu de jours à un état si misérable, que
«les effets qui lui restent tiennent dans son mouchoir», le fait
monter en voiture, y monte avec lui, le conduit à Neufchâtel dans sa
propre maison et, après l'y avoir caché dix jours durant lesquels le
duc de La Vauguyon parvient à étouffer cette scandaleuse aventure, il
le fait passer à Genève. «Malheureusement, ce fut alors que ce trop
séduisant jeune homme prit connaissance d'une partie de nos affaires
secrètes, dont il abusa depuis d'une manière si condamnable.»
Ce n'est pas seulement par ce moyen que Carency recueillait les
informations qu'il livra bientôt après au Directoire. On a vu qu'à
Blanckenberg, où il s'était rendu après son aventure de Francfort, il
avait mis son temps à profit pour se documenter. Du moins, l'en
accusait-on. Déjà d'Avaray, disposé à se défier du père qu'il
soupçonnait de pactiser avec les constitutionnels qui siégeaient aux
Anciens et aux Cinq-Cents et de travailler pour eux, tenait le fils en
suspicion. Mais il ne pouvait les empêcher de se voir, de causer
ensemble, ni le fils de prêter une oreille attentive à ce que disait
le père accoutumé à penser tout haut devant lui. De ce chef, Carency
fut mis au courant de beaucoup de choses qu'il eût mieux valu lui
laisser ignorer. Plus tard, quand eurent éclaté les effets de ses
démarches auprès de Barras et alors que le duc de La Vauguyon avait
encouru déjà la disgrâce du roi, d'Avaray ne craignit pas de laisser
entendre que les informations dont avait ainsi abusé le fils, il les
tenait de son père, lequel ne pouvait se méprendre cependant à l'usage
qu'il en ferait. Mais, à l'appui de cette insinuation, d'Avaray ne
fournit aucune preuve, et, quand on sait que sa haine contre La
Vauguyon tenait surtout à leurs divergences politiques, on ne peut
qu'incliner à penser que, dans l'entraînement de sa passion, il a
inconsciemment dénaturé les faits sur lesquels il se base pour
accuser.
Du reste, presqu'au même moment, Carency avait découvert et utilisait
une autre source de renseignements que semblait alimenter à plaisir
l'émissaire Bayard, ce jeune conspirateur royaliste que l'agence de
Paris avait accrédité auprès de Wickham pour faciliter les relations
qu'elle entretenait avec lui. Nous n'avons pu découvrir si c'est à
Vérone, ou à Riégel, ou à Blanckenberg, ou à Paris, que Carency et
Bayard se connurent. Mais il est probable que c'est l'amour du plaisir
qui les fit se lier. Ils étaient à peu près du même âge,--environ
trente ans,--et tous deux avaient le goût du jeu et des femmes.
Bayard, dont les documents où il est question de lui parlent ainsi que
d'un homme probe et loyal, ne soupçonnait probablement pas combien
Carency, au moins sous ce rapport, différait de lui. Il se laissa
prendre aux dons de surface que l'on voyait briller dans ce comédien
retors et roué, sur son visage et jusque dans ses paroles. Ils
devinrent de la sorte amis réciproquement dévoués et compagnons
inséparables.
À Paris, Bayard, quand il y venait, descendait chez une femme nommée
Catherine Mayerberg dite Meyer, autrefois comédienne, et à laquelle,
quand il s'était enrôlé sans le lui avouer parmi les conspirateurs
royalistes, il avait acheté au prix de vingt mille francs un petit
restaurant dans la rue de la Loi, autant pour lui assurer des moyens
d'existence que pour se ménager à lui-même un lieu de rendez-vous ou
il pourrait recevoir ses amis et conférer avec eux sans éveiller les
soupçons de la police. Naturellement, Carency, rentré à Paris, vint en
cet endroit pour voir son ami Bayard, que la Meyer croyait s'appeler
Vincent. Lui-même y fut bientôt connu sous le nom de Julien. Bien
qu'en dépit de l'amitié que lui témoignait Bayard, il fût déjà suspect
aux agents royalistes et que, plus ou moins, ils se défiassent de lui,
ils ne purent lui cacher leurs réunions. Il sut quels personnages y
figuraient. C'étaient le député d'André, affublé lui aussi d'un faux
nom: Kilien; le banquier Audéoud, correspondant de la banque Martin
de Genève, par laquelle Wickham faisait passer les fonds qu'il
envoyait à Paris; Jouve, chef de bureau au ministère de l'intérieur,
acquis au parti royaliste; un certain Déléon, se disant médecin, mais
en réalité sans moyens d'existence; le chevalier Despomelles, membre
de l'agence royaliste; d'autres encore dont le rôle est si peu défini,
qu'on doit supposer qu'ils ne venaient là que pour arracher quelque
argent à Bayard, l'homme de Wickham, dépositaire et distributeur des
fonds anglais.
La Meyer crut pendant un certain temps que son amant et les amis de
son amant s'occupaient d'affaires commerciales. Elle voyait dans leurs
mains des lettres de change que d'André endossait du nom de Southers,
et dont Bayard allait encaisser le montant chez Audéoud. Puis, elle
entendit des discussions et des querelles. Audéoud, qui croyait lui
aussi avoir affaire à des gens de commerce, avait reçu de Genève
l'ordre d'ouvrir à Bayard un crédit qui s'éleva parfois jusqu'à quatre
mille louis. Il s'étonnait de verser tant d'argent sans pouvoir en
deviner l'emploi. Il flairait quelque intrigue compromettante,
demandait des explications, exigeait qu'on lui fît connaître à quel
genre de commerce on se livrait. Finalement, il cessa de venir, après
avoir invité Martin de Genève à se chercher un autre correspondant.
Cet incident, des mots surpris, des airs de mystère, c'en fut assez
pour suggérer des craintes à la Meyer. Elle commençait à soupçonner
que son restaurant servait de lieu de rendez-vous à des conspirateurs.
Quand elle s'en convainquit,--c'était pendant l'hiver de
1796-1797,--son amant venait de partir pour quelques semaines sans lui
dire ni le véritable objet ni le véritable but de son voyage. Elle le
croyait parti pour son commerce, alors qu'en réalité il s'était rendu
en Suisse, auprès de Wickham. C'est Carency qui le lui apprit. En
l'absence de Bayard et tandis que les gens accoutumés à le rencontrer
chez la Meyer espaçaient leurs visites, Carency continuait à y venir,
attiré par les beaux yeux de l'ancienne comédienne. Elle n'était pas
femme à s'effaroucher de ses attentions. Beau, élégant, paré de toutes
les séductions de la jeunesse, encouragé par l'absence de son ami, il
devait plaire à la Meyer. D'après les rapports policiers, elle lui
aurait alors prouvé qu'elle ne se piquait pas de fidélité. En tous
cas, elle connut par lui et le nom de Bayard et la nature de ses
occupations.
Il poussa plus loin ses confidences. Il lui révéla que la police la
surveillait; il donna le même avis aux amis de Bayard. Il était
d'autant mieux autorisé à le leur donner, que c'est lui-même qui avait
mis Barras en éveil en livrant tout ce qu'il avait pu surprendre dans
les réunions auxquelles il avait assisté. Il jouait, on le voit,
double jeu et cherchait surtout à se procurer des ressources. Il
n'avait prévenu Barras qu'après s'être assuré que les gens qu'il
dénonçait ne se réunissaient plus en l'endroit où il avait surpris
leurs secrets et qu'ils ne pouvaient être convaincus de
conspiration,--ce qui prouve bien qu'il voulait non leur nuire, mais
s'assurer à lui-même, avec de l'argent, la bienveillance de Barras,
pour le cas où son nom, ses rapports avec eux, le rendraient suspect.
En même temps, il les prévenait aussi afin de gagner leur confiance,
qu'il se promettait bien de trahir quand il serait mieux instruit de
leurs desseins.
Ses confidences à la Meyer eurent pour effet d'inspirer à cette femme
un effroi salutaire. Craignant d'être recherchée et inquiétée, elle
disparut avant que la police eût réuni des preuves de sa culpabilité,
propres à justifier son arrestation. Du fond de sa retraite, où
Carency semble avoir continué à la voir, elle écrivit à Bayard pour
lui faire connaître qu'elle était au courant de tout et pour lui
demander ou de l'avertir quand il devrait rentrer à Paris, afin
qu'elle allât à sa rencontre, ou, si la crainte d'être poursuivi
l'empêchait de revenir, de lui fixer un lieu de rendez-vous où elle
pourrait le rejoindre.
Ainsi s'était assez rapidement échafaudée la trahison de Carency, dont
on va voir éclater les effets et dont, avant de les décrire, il y
avait lieu de raconter les préliminaires, moins encore pour préparer
le lecteur à un coup de théâtre que pour prouver combien les agents de
Paris, encore qu'ils ne pussent le prévoir tel qu'il allait se
produire, étaient autorisés à faire part au roi, par l'intermédiaire
de leur envoyé La Barberie, des défiances que leur inspirait, dès ce
moment, l'indigne fils du duc de La Vauguyon.
Dès le 15 février, nous l'avons dit, les réponses que leur avait
faites Louis XVIII étaient prêtes à partir. La Barberie, qui devait
les leur apporter, hâtait les préparatifs de son retour en France,
lorsque, le lendemain, arriva de Paris à Blanckenberg une terrible
nouvelle. Dans la matinée du 31 janvier, trois des membres de
l'agence: l'abbé Brottier, La Villeheurnois et Duverne de Praile,
dénoncés à la police, avaient été mis en arrestation, incarcérés et,
après un interrogatoire sommaire, déférés à un conseil de guerre.
Une lettre écrite, le 16 février, par Louis XVIII au comte d'Artois
nous révèle en même temps le désarroi que l'événement produisit à
Blanckenberg et la rapidité avec laquelle le roi, surmontant sa
première émotion, recouvra son sang-froid et, loin de se laisser
abattre, se raffermit dans ses espérances.
«Juge, mon ami, de la secousse que j'ai éprouvée hier matin. Je reçois
à neuf heures ta bonne et touchante lettre du 31 et, une demi-heure
après, la nouvelle de l'arrestation de nos trois malheureux. Il ne
faut plus en ce moment songer au passage de Jean de Bry[11], et je ne
peux plus sentir autre chose que l'attendrissement de la confiance
sans réserve que tu m'as témoignée en cette occasion et une sorte de
sentiment doux que je ne peux bien définir. J'avais soumis cette
grande affaire à ton seul jugement, tandis que tu la soumettais au
mien. Mais gardons-nous de nous laisser abattre par ce cruel revers.
Nous perdons des serviteurs fidèles et éprouvés; je les regretterai
toute ma vie, et toi aussi sûrement. Mais on peut bien dire: _Uno
avulso, non deficit alter._ Il s'en formera d'autres, n'en doutons
pas, et, si quelque chose peut nous consoler, c'est que notre secret
à l'égard de notre enfant reste intact[12]. C'est un article bien
important que celui-là, car tôt ou tard l'occasion reviendra où il
faudra passer secrètement en France, et alors nous aurons l'avantage
d'être restés maîtres de notre secret.
[Note 11: C'est sous ce nom qu'est fréquemment désigné le duc
de Berry dans la correspondance royale.]
[Note 12: Le procès intenté aux agents loyalistes ne le
révéla pas. Dans les dénonciations que fit ultérieurement,
contre ses complices et pour sauver sa tête, Duverne de
Praile qu'avait démoralisé la crainte de la mort, il n'est
question ni du duc de Berry ni du duc de Bourbon. Il n'y est
fait qu'une brève allusion au projet de faire passer un
prince en France.
Du reste, ces incidents demeurent enveloppés d'un mystère que
je n'ai pu entièrement éclaircir. Sur le moment, on voit
Louis XVIII indigné de ce qu'il appelle la trahison de
Duverne de Praile. Bientôt après, les jugements du roi
deviennent moins sévères. Il semble excuser son agent et ne
se souvenir que des services qu'il en a reçus.
Il est juste enfin de faire remarquer que, sous la
Restauration, Duverne de Praile, que la Révolution avait
trouvé lieutenant de vaisseau, fut mis à la retraite comme
capitaine de frégate et créé chevalier de Saint-Louis; d'où
il semble résulter qu'il était parvenu à se justifier.]
«Ta tendresse balançait entre tes deux enfants. La succession pour eux
est égale, et, s'il ne fallait que verser la moitié de mon sang sur
chacun d'eux pour les combler de gloire et de bonheur, cela serait
bientôt fait, et il n'en irait pas une goutte de plus à droite qu'à
gauche. Mais j'ai dû jeter les yeux de préférence sur le cadet: 1º
parce que je le vois bien plus facile à faire disparaître, 2º parce
qu'en embarquant l'aîné dans cette grande affaire, il fallait ajourner
indéfiniment le mariage qui, selon moi, ne saurait au contraire être
trop hâté. Le caractère ni la santé du petit ne m'effrayaient pas. Je
suis bien sûr qu'en l'endoctrinant bien moi-même, le crédit que j'ai
peut-être plus que personne sur son esprit l'aurait rendu souple à
tout ce que j'aurais exigé de lui; et, quant à la santé, il y a des
cas où il faut se mettre au-dessus de cet obstacle. J'avais prévu
aussi le danger politique dont tu me parles[13]. Mais je l'ai regardé
comme nul parce que c'était au milieu de vrais royalistes que Jean de
Bry aurait été, et si le malheur avait voulu qu'ensuite de faux
royalistes s'en fussent emparés, je le connais assez pour être bien
sûr qu'il aurait dit comme le troisième fils de Jacques Ier: _I will
rather be torn in pieces_[14]. Il va venir, du moins je n'en doute
pas, et je me garderai bien de donner un contre-ordre; je ne lui
parlerai de rien. Mais, en tout état de cause, j'aime mieux qu'il soit
avec moi qu'à l'armée pendant le quartier d'hiver.»
[Note 13: Ce danger résultait, selon le comte d'Artois, de la
popularité que pourrait acquérir le duc de Berry une fois en
France, au détriment de son frère le duc d'Angoulême,
héritier présomptif de la couronne.]
[Note 14: «Plutôt être mis en pièces.»]
Au moment où le roi donnait à son frère, en dépit de ce malheur,
l'exemple d'une invincible confiance dans l'avenir, il ignorait encore
les circonstances de l'arrestation de trois de ses agents et ce qui
était advenu du quatrième, le chevalier Despomelles, ainsi que du
nombreux personnel qui s'agitait autour de l'agence. Mais ces détails
ne tardèrent pas à lui parvenir. Despomelles, demeuré libre, bien
qu'il fût activement recherché, fut le premier à lui en envoyer le 14
février, ce qu'il n'avait pu faire plus tôt, «faute des fonds
nécessaires pour faire partir un courrier.» Bientôt il en arriva
d'autres, et on put à Blanckenberg, malgré les contradictions et les
obscurités de ces récits, reconstituer l'événement tel qu'il s'était
passé.
L'arrestation avait eu lieu le 31 janvier à onze heures du matin, à
l'École militaire où habitait le colonel Malo. Il y avait donné
rendez-vous ce jour-là à l'abbé Brottier et à La Villeheurnois, pour
conférer avec eux au sujet des propositions qu'ils lui avaient faites
et auxquelles il s'était montré disposé à souscrire. Duverne de
Praile, arrivé de Londres depuis quelques heures et désireux de
prendre part à cette conférence, s'était joint à eux. Arrivés à
l'École militaire, où casernaient cinq ou six cents dragons, ces
pauvres trois naïfs avaient été mis brusquement en arrestation, sans
pouvoir tenter de résister, victimes de leur crédulité, de leur
confiance dans la bonne foi de Malo, qui, après leur avoir, à maintes
reprises, prêté une oreille complaisante, s'était décidé au dernier
moment à aller faire part au Directoire du complot auquel il avait
paru s'associer. Un autre officier, Ramel, commandant la garde
particulière des Cinq-Cents qu'ils avaient également voulu corrompre,
était venu ensuite à la rescousse, et ces malheureux, devant le
commissaire de police qui d'abord les interrogea, virent se dresser à
l'encontre de leurs protestations les témoignages accablants des deux
hommes qu'ils se croyaient autorisés à considérer comme leurs
complices.
Du reste, ils n'étaient pas seulement victimes de leur imprudence; ils
l'étaient encore des indiscrétions commises dans les milieux
royalistes, des propos irréfléchis de Bayard, qui, en sa qualité
d'agent accrédité auprès de Wickham, s'en allait partout faire montre
des pouvoirs qu'à ce titre, il tenait du roi et se vantait de les
opposer à ceux que possédaient les membres de l'agence; des intrigues
du prince de Carency, qu'on voyait tour à tour dans tous les camps, et
notamment «parmi les séides de la faction d'Orléans», espionnant,
dénigrant, calomniant, s'efforçant de surprendre des secrets pour
aller ensuite les livrer à Barras. Ils étaient enfin victimes des
divisions du parti et de leurs propres dissentiments. Il y avait alors
dans ce parti le clan du roi, le clan du comte d'Artois, le clan du
prince de Condé, le clan de Wickham. Chacun d'eux ne trouvait bons que
les plans des chefs de qui il dépendait. Duverne de Praile,
Despomelles, l'abbé Brottier se défiaient l'un de l'autre, se
reprochaient réciproquement de se cacher des choses essentielles. Ces
querelles avaient transpiré dans le public; des journaux en avaient
parlé; ils avaient reproduit des dires tenus à Paris, à Londres, à
Blanckenberg, tendant à prouver que plusieurs membres du Directoire
étaient vendus au royalisme.
Secondée ouvertement par les dénonciations de Malo et de Ramel,
secrètement par celles de Carency, la police n'avait eu aucune peine à
trouver parmi tant de bruyants incidents tous les éléments d'une
accusation en bonne et due forme, et à lui donner plus de corps quand
elle eut mis la main sur les papiers des prisonniers. Il s'en fallait
qu'elle les eût tous. Ceux de l'abbé Brottier notamment, déposés chez
Mme Henry Larivière, femme du député aux Cinq-Cents, avaient été pour
la plupart brûlés par Despomelles et par Sourdat, le jour même de
l'arrestation à cinq heures, dès qu'elle leur avait été connue, ou
cachés en lieu sûr. Mais ceux dont la police avait pu s'emparer, et
parmi lesquels se trouvait la correspondance du duc de La Vauguyon,
étaient terriblement accusateurs.