sans retenue. Ses déclarations, applaudies par les intransigeants,
font scandale parmi les modérés. Les échos de ces dires furibonds et
imprudents passent la mer, traversent l'Allemagne, où on les commente,
arrivent au roi, qui est à Mitau. Le 15 juillet, il mande au père de
ce jeune exalté:
«.... C'est une chose assez singulière que la conduite que nous avons
à tenir à l'égard de vos enfants. Si l'un incline trop vers la
tolérance en matière politique, l'autre est trop intolérant, et je
sais qu'il s'est expliqué trop clairement à ce sujet à Londres. Nous
ne pouvons pas au fond lui en savoir mauvais gré, mais cependant cela
peut être dangereux, car _on ne prend pas les mouches avec du
vinaigre_. Je lui écris sur cela la lettre ci-jointe à cachet volant;
je crois qu'elle peut être bonne à faire connaître, et, si vous pensez
comme moi, rien n'est plus aisé. Il suffit que Berry la laisse lire à
deux ou trois personnes bien discrètes; car, en fait de secret, le
proverbe dit avec raison: _Un et un font onze_: vous m'entendez.»
La lettre du roi au duc de Berry est un modèle de sagesse; on ne peut
que regretter que lui-même n'ait pas toujours conformé sa propre
conduite aux avis qu'il y donne, aux principes qu'il y pose. La voici
dans son intégralité:
«Je vous ai donné de tout mon coeur, mon cher enfant, les éloges que
mérite votre conduite à Londres, et depuis lors j'en ai appris des
détails qui ont encore augmenté ma satisfaction. Mais il est bien
simple qu'à votre âge, où les sentiments surtout ceux de l'honneur
agissent si fortement, on se laisse quelquefois entraîner par leur
impulsion au delà de ses justes bornes, et c'est à ma tendresse plus
expérimentée à vous y ramener.
«À peine sorti de l'enfance, vous avez porté les armes pour délivrer
notre patrie du joug qui l'opprime; il est aisé que la gloire même que
vous y avez acquise[9] ait augmenté votre juste horreur pour une
révolution qui nous a coûté tant de sang et tant de larmes, et, plus
accoutumé à signaler votre valeur qu'à discuter des objets politiques,
vous avez pu facilement vous habituer à confondre la scélératesse et
le crime réfléchi avec des erreurs et des fautes qui souvent n'ont eu
leur principe que dans un sentiment pur, mais mal réglé. Je sais que
vous avez témoigné assez hautement cette façon de penser pendant votre
séjour à Londres. C'est un tort, mon cher enfant. Retenez bien ceci:
il ne doit plus y avoir, il n'y a plus que deux classes de Français,
les bons et les mauvais; et certes, tout ce qui travaille au
rétablissement de l'autel et du trône doit être rangé dans la
première et traité en conséquence. Je suis convaincu de cette vérité;
tout ce que j'ai écrit en porte l'empreinte, et, pour peu que vous y
réfléchissiez, vous en serez persuadé; vous y conformerez votre
conduite et vous sentirez que, par des principes différents, vous
serviriez nos ennemis dont le but est de tromper mon peuple en lui
faisant accroire que mes paroles ne sont pas d'accord avec mes
sentiments.
[Note 9: Le roi, que sa sensibilité naturelle n'empêchait pas
de railler doucement à ses heures, dut sourire en parlant de
la gloire acquise par le duc de Berry. Le prince en était à
ses débuts dans la carrière des armes, et, quoiqu'il eut
révélé sous les drapeaux d'excellentes aptitudes militaires,
il n'avait encore guère vu le feu que de loin. Les louanges
qu'on trouve ici sous la plume royale ne sont qu'une
précaution destinée à rendre moins amer au duc de Berry le
blâme formel qui les suit.]
«Je viens de vous parler comme père de tous les Français; j'ajouterai
un mot comme le vôtre. Vous avez su conquérir l'estime de tout le
monde; sachez en conquérir aussi l'amour.»
À la lumière de la correspondance dont nous détachons ces passages
révélateurs du sens politique dont témoigne Louis XVIII, toutes les
fois qu'échappant aux influences ambiantes, il suit sa propre
impulsion, on peut juger du fort et du faible du duc de Berry et en
conclure, qu'au poste périlleux où le roi rêvait de le mettre, il se
montrerait digne, malgré sa jeunesse, de la confiance flatteuse dont
il était l'objet.
Quoique le roi eût pris sa résolution en ce qui touchait l'envoi en
France de son neveu, elle ne pouvait devenir définitive qu'autant que,
d'une part, les agents de Paris n'auraient pas d'objection à y faire
et que, d'autre part, le comte d'Artois, père du duc de Berry, y
donnerait son consentement. Avant de s'adresser au comte d'Artois, il
y avait lieu de consulter les agents. C'est eux qui demandaient un
prince pour faciliter l'exécution de leurs projets; c'était bien le
moins qu'on les mît à même, avant toute autre confidence, de déclarer
si celui sur lequel s'était fixé le choix du roi était, à leur avis,
en état de remplir le rôle qu'il s'agissait de lui confier.
Mais consulter quatre personnes, les mettre toutes à la fois dans la
confidence d'un choix qu'il convenait de tenir secret, c'était le
livrer à toutes les indiscrétions et, par conséquent, à la publicité.
Or, en de nombreuses circonstances, la publicité résultant
d'imprudents bavardages avait été si fatale aux affaires de la
monarchie, qu'on ne pouvait, cette fois, prendre trop de précautions
pour éviter que le secret ne fût divulgué. S'il l'eût été, le duc de
Bourbon, qui se croyait destiné à passer en France, se serait offensé
en apprenant qu'on lui préférait le duc de Berry, et de même on
pouvait craindre que le gouvernement français, instruit par cette
divulgation, de la prochaine arrivée du prince sur le territoire de la
République, ne prît des mesures pour le faire arrêter à son
débarquement. Le mystère s'imposait donc et de toute nécessité.
D'accord sur ce point, le roi, d'Avaray et de La Marre, après être
convenus de ne s'ouvrir du projet à aucun des personnages qui les
entouraient et formaient le conseil royal, pas même au duc de La
Vauguyon, bien qu'il fût en réalité un premier ministre, et pas
davantage à La Barberie, convinrent également de ne mettre dans la
confidence que deux des agents de Paris, les deux qui leur inspiraient
le plus de confiance: Despomelles et Duverne de Praile. De leurs deux
collègues, l'un, l'abbé Brottier, passait pour bavard et brouillon;
l'autre, La Villeheurnoy, était un nouveau venu dans l'agence. Il y
avait remplacé le malheureux Le Maître, mis à mort après la journée de
Vendémiaire, et on le connaissait trop peu à Blanckenberg pour se
livrer entièrement à lui. Duverne de Praile et Despomelles, au
contraire, avaient fait preuve de discrétion, d'initiative et d'esprit
d'à-propos. Ces considérations les désignèrent à la confiance du roi.
Le premier venait de quitter Paris pour aller à Londres remplir la
mission dont l'avaient chargé ses collègues, et qui consistait à tout
préparer pour le passage en France du duc de Bourbon. Il devait
conférer avec ce prince, avec le comte d'Artois et, quand tout serait
décidé entre eux, s'efforcer d'obtenir des subsides du gouvernement
anglais et surtout de le décider à rompre les négociations qui
venaient de s'ouvrir à Paris entre son représentant lord Malmesbury et
le Directoire en vue de la conclusion de la paix. Duverne de Praile
devait s'attacher à prouver aux ministres britanniques, qu'en se
prêtant à ces négociations, le Directoire tendait un piège, qu'il ne
voulait pas conclure la paix, mais seulement se donner le temps de
prendre ses dispositions pour frapper un grand coup contre
l'Angleterre en jetant une armée en Irlande.
C'est donc à Duverne de Praile que, par ordre du roi, d'Avaray
écrivit, le 21 novembre 1796, en lui recommandant le secret le plus
rigoureux. Il l'autorisait à communiquer sa lettre à Despomelles et à
le consulter. Mais, en dehors de celui-ci, le plan ne devait être
confié à qui que ce fût, ni aux ministres anglais, ni même au duc de
Bourbon, auquel il fallait jusqu'au bout laisser croire que le choix
du roi s'était porté sur lui. En aucun cas, le nom du duc de Berry ne
devait être prononcé. Duverne de Praile n'était pas tenu à la même
discrétion vis-à-vis du comte d'Artois, puisqu'on ne pouvait disposer
de son fils sans son assentiment. Mais, s'il était amené à mettre le
prince au courant des choses, il devait lui dire aussi qu'il recevrait
en temps opportun une communication directe du roi.
La correspondance de Duverne de Praile ne nous laisse rien ignorer de
cette négociation mystérieuse. Le 20 décembre, en réponse à d'Avaray,
il approuve le remplacement du duc de Bourbon par le duc de Berry; à
l'en croire, il le désirait depuis longtemps. Il promet que, tout en
persuadant au duc de Bourbon que le voeu des agents de Paris est de le
voir à la tête des royalistes, il lui fournira assez de prétextes pour
qu'il se croie dispensé de céder aux invitations qui lui ont été
faites par le comte d'Artois et à celles qui lui seraient faites par
le roi lui-même.
Quant au duc de Berry, Duverne de Praile déclare que, si le voyage du
jeune prince n'est connu que de lui, il l'établira dans une maison si
sûre, qu'il répond de sa tête comme de la sienne. Mais, pour
dissimuler sa présence, que de précautions à prendre! Beaucoup de
royalistes savent que Duverne de Praile est allé à Londres pour en
ramener le duc de Bourbon. On s'attend à les voir revenir ensemble,
et, que ce soit le duc de Bourbon qu'il ramène ou le duc de Berry,
comment cacher son arrivée? Il n'est qu'un moyen. Il faut, avant tout,
faire répandre que les projets sont changés; qu'on n'aura pas un
prince, au moins en ce moment. Ce moyen présente le double avantage,
de déguiser à tous les yeux la présence du duc de Berry lorsqu'il se
rendra en France et d'y retarder sa venue jusqu'au moment où il y sera
véritablement nécessaire,--moment qui peut être encore éloigné, car
Duverne de Praile, convaincu comme ses collègues qu'il existe tous les
éléments nécessaires pour rétablir la monarchie, ne pense pas comme
eux, au moment où il écrit, que ces éléments soient prêts à être mis
en oeuvre. Il faut encore bien des préparatifs avant qu'une grande
explosion puisse se produire avec succès, et il est inutile que le
duc de Berry arrive trop longtemps avant l'époque où elle se produira.
En résumé, Duverne de Praile approuve le projet. Mais il veut en être
seul dépositaire, dans l'intérêt de la sûreté du prince. Il en répond,
s'il est son seul guide, son seul compagnon de route, le seul qui
partage son asile. S'il doit y avoir un tiers, il décline toute
responsabilité.
Quelques jours plus tard, dans une seconde lettre, il fait part des
précautions qu'il avait prises pour assurer le passage du duc de
Bourbon en France et pour garantir sa personne quand il y aurait été
rendu. Renonçant à le faire débarquer sur quelque point des côtes
bretonne ou normande, ce qui eût présenté plus d'un péril, il l'aurait
conduit en Hollande à l'aide de passeports qu'il était sûr de se
procurer. Delft, Rotterdam, Anvers, Ostende, Dunkerque, Saint-Omer,
Paris: tel aurait été l'itinéraire suivi. On eût franchi la frontière
sans difficulté, les postes français ne faisant guère attention à ce
qui venait de la Hollande. Aux portes de Paris, Duverne de Praile
aurait laissé le prince; pénétrant seul dans la capitale, il serait
allé lui quérir la carte de sûreté d'un de ses amis pour faciliter son
entrée. Une fois en ville, il n'aurait eu, pour le cacher, que
l'embarras du choix entre vingt maisons. Il pouvait également disposer
de plusieurs asiles dans le Maine et dans l'Anjou. Il se proposait, en
retournant en France, de passer par la voie qu'il venait d'indiquer
afin d'en faire l'expérience et de revenir ensuite en Hollande
chercher le duc de Berry, qu'il conseillait de faire partir de
Blanckenberg sans l'obliger à passer par Édimbourg. «N'oubliez pas,
ajoutait-il en finissant, que nous aurons besoin d'un prince quinze
jours avant les élections.»
Ces réponses donnaient entière satisfaction au roi et à d'Avaray. Le
compte que leur rendait Duverne de Praile de ses démarches auprès des
ministres anglais ne leur en causa pas moins. Le 12 janvier 1797, à la
veille de retourner en France, il racontait à d'Avaray tous les
détails de sa mission et la présentait comme couronnée d'un plein
succès.
À son arrivée à Londres, il n'a pu que difficilement approcher les
ministres et s'est vu réduit à leur présenter un mémoire où, sauf le
projet concernant le duc de Berry, étaient exposés tous ceux de
l'agence royaliste de Paris. À ce mémoire, il n'a pu être fait de
réponse. Les négociations entre le gouvernement anglais et le
Directoire se continuant, les membres du cabinet étaient tenus à
beaucoup de réserve et répugnaient à s'entretenir d'objets qui
devraient être entièrement abandonnés si la paix était conclue.
Duverne a donc dû en attendre la fin dans une complète inactivité.
Mais elles se sont rompues: lord Malmesbury a quitté Paris; tout le
monde est convaincu que c'est désormais une guerre à mort entre les
deux pays. Les ministres ont alors reconnu la nécessité pour eux
d'appuyer le parti royaliste, et ils ont prêté l'oreille aux
sollicitations de Duverne de Praile.
Ils les ont même exaucées, puisqu'à l'issue de deux conférences, l'une
avec Pitt et lord Grenville, l'autre avec celui-ci seul, il a pu
mander à d'Avaray «qu'il a vu se terminer son affaire». Les ministres
anglais, après un long débat où il a victorieusement répondu à leurs
objections, se sont engagés à verser, dès maintenant et jusqu'à
l'époque des élections, vingt mille livres sterling par mois, plus
sept mille cinq cents livres sterling destinées à habiller les troupes
royales, mais seulement, dans le cas qui ne semble pas devoir se
produire, où le parti royaliste prendrait les armes avant la période
électorale; ils ont en outre fait espérer qu'après les élections, ils
verseront encore trente mille livres sterling si les votes révèlent un
sérieux retour à l'idée de royauté.
La seule condition mise à ces secours, c'est le secret le plus absolu
et l'engagement pris par Duverne de Praile de ne tenter ni mouvement
partiel ni mouvement général avant les élections, à moins qu'il ne
soit justifié par une attaque du gouvernement. Les fonds seront versés
moitié à l'agent de Londres Dutheil, qui les fera parvenir à l'agence
de Paris, et moitié à Wickham pour l'agence du midi, qui a son siège
en Suisse et que dirige Précy. Aucun secours ne sera fourni à qui que
ce soit, si ce n'est par l'une de ces deux voies. Le comte de Puisaye
commandant en Bretagne et le comte de Frotté commandant en Normandie,
qui recevaient leurs subsides directement du Trésor britannique, les
recevront désormais par l'agence de Paris.
En même temps que cette aide matérielle, Duverne de Praile a tenté
d'obtenir une aide politique, c'est-à-dire la reconnaissance du roi et
l'autorisation pour l'armée de Condé d'entrer en France. Mais, dès ses
premières paroles, lord Grenville l'a arrêté. Reconnaître Louis XVIII,
ce serait l'imposer en quelque sorte aux Français et se donner l'air
d'intervenir dans leurs affaires intérieures autrement que pour
détruire la Révolution, ce que le Parlement britannique ne tolérerait
pas. Et comme Duverne de Praile insinue que ce refus justifie les
dires de ceux qui reprochent aux ministres anglais de soutenir la
faction d'Orléans, lord Grenville proteste:
--Ceux qui nous le reprochent, s'écrie-t-il, devraient bien nous
montrer quel intérêt nous aurions à nous conduire ainsi. Les Jacobins
et les factieux nous sont aussi odieux qu'à vous-mêmes. C'est autant
pour vous que pour nous, c'est pour l'Europe entière que nous
souhaitons le rétablissement de votre roi légitime. Mais nous serions
renversés si nous nous avisions d'y prêter les mains ouvertement, en
le reconnaissant alors que les Français ne l'ont point reconnu.
Devant ces raisons, Duverne de Praile n'a pu que s'incliner et
exprimer l'espoir que le prochain mariage du duc d'Angoulême avec
Madame Royale, qu'approuvent les cours de Londres et de Vienne,
produira un aussi heureux effet que la reconnaissance du roi, en ce
sens qu'il dissipera les inquiétudes que beaucoup de royalistes
nourrissent encore quant aux dispositions de ces deux cours.
Sur ce point, lord Grenville a gardé le silence; mais il a de nouveau
protesté de la bonne foi du cabinet dont il fait partie. Quant à
l'envoi d'un prince en France, il a refusé de se prononcer, parce que
c'est une question qui ne peut être résolue que par le roi d'accord
avec les royalistes de l'intérieur. Il a seulement demandé à Duverne
de Praile s'il avait vu le duc de Bourbon.
--J'ai vu Son Altesse, a répondu l'envoyé de l'agence de Paris. Il
fera ce que le roi jugera convenable.
Naturellement, le nom du duc de Berry n'a pas été prononcé.
Le rapport qui reproduit cet entretien, expédié par Duverne de Praile,
le jour même où il quittait Londres pour rentrer en France, arriva à
Blanckenberg le 25 janvier. Il ne pouvait que fortifier le roi dans
ses desseins. Par son ordre, d'Avaray les exposa sans délai au comte
d'Artois dans une longue note qui constitue en réalité l'historique de
l'affaire, en lui demandant s'il les approuvait. Comptant sur cette
approbation, d'Avaray traçait par le menu la véritable comédie qu'il
s'agissait de jouer afin de laisser croire à tout le monde que le duc
de Bourbon était désigné pour se rendre en France, et de lui
substituer au dernier moment le duc de Berry sans que personne pût se
douter de cette substitution.
Le roi écrirait au duc de Bourbon, et, après un résumé du projet qui
se préparait à Paris, il lui dirait en substance: «Quoique je juge
utile à mon service que vous vous rendiez en France sans délai,
quoique j'aie lieu de compter sur la sagesse des mesures qui ont été
prises pour votre sûreté, je ne puis pas cependant vous en donner
l'ordre avant que vous ayez pris vous-même des informations précises
sur le véritable état des choses. Je vous engage donc à envoyer à
Paris un homme qui aura votre confiance et qui sera accompagné par une
personne qui aura la mienne, et, sur la foi des renseignements qu'ils
nous rapporteront, nous serons plus en état de prendre une résolution
sage.»
Tandis que le duc de Bourbon serait entretenu ainsi dans l'idée de son
prochain départ pour la France, le duc de Berry, qui se trouvait à
l'armée de Condé et au moment de la suivre en Pologne, serait mandé à
Blanckenberg. Après avoir passé quelques jours auprès du roi, il irait
embrasser son père à Édimbourg. Une note répandue à profusion dans les
gazettes allemandes et anglaises accréditerait le bruit qu'après
l'accomplissement de ce devoir filial, il devait rejoindre le prince
de Condé; on le lui laisserait croire à lui-même jusqu'au dernier
moment. Il ne connaîtrait le rôle qu'on lui destinait qu'à la veille
d'aller le remplir sous la garde de Duverne de Praile.
La lettre au comte d'Artois une fois envoyée, et en attendant une
réponse qui allait arriver promptement et favorable, le roi, pour
donner le change aux membres de son conseil, mit en délibération la
demande des agents de Paris sans communiquer toutefois le rapport de
Duverne de Praile.
«Le roi assembla son conseil, raconte d'Avaray à la date du 3
février. C'était jouer la comédie et perdre du temps, mais cette ruse
était nécessaire pour couvrir un secret qui doit être impénétrable.
Ces messieurs raisonnèrent longtemps. L'un voulait envoyer M. le
prince de Condé, l'autre M. le duc d'Enghien. M. le duc de Berry ne se
présenta à l'idée d'aucun d'eux. On dirait qu'aucun d'eux ne s'occupe
de la gloire de la maison régnante. Le roi, qui ne voulait pas faire
soupçonner qu'il ne les consultait qu'après avoir pris son parti, nous
laissa tous parler, et on se sépara, ce jour-là, sans avoir rien
décidé.»
Trois jours plus tard, la délibération ayant été reprise, l'accord se
fit sur le nom du duc de Bourbon. La ruse fut poussée si loin, que La
Vauguyon reçut mandat de rédiger les instructions destinées à ce
prince et que, sur sa proposition, le roi promit d'écrire au général
d'Autichamp pour l'inviter à se joindre au duc de Bourbon. La
rédaction de ces instructions et de ces messages fut bientôt terminée.
Le 15 février, ils étaient prêts à être expédiés à Londres. On verra
bientôt quelles circonstances en empêchèrent l'expédition.
V
LA CATASTROPHE DU 31 JANVIER 1797
Les communications faites au roi par l'agent La Barberie ne portaient
pas uniquement sur les objets dont il vient d'être parlé. Il lui en
avait fait une autre plus confidentielle encore, de l'ordre le plus
intime et d'une nature si délicate qu'elle n'avait pu être transmise
par correspondance. Elle concernait le prince de Carency, ce fils du
duc de La Vauguyon dont nous avons déjà parlé. Ce jeune homme, étant
venu voir son père à Blanckenberg, avait surpris, durant son séjour
auprès de lui, quelques secrets d'importance. À son retour en France,
il avait tenu d'imprudents propos, commis des indiscrétions, prouvé
trop visiblement qu'il était au courant de beaucoup de choses, et les
agents de Paris avaient considéré comme instant de faire exprimer au
roi par La Barberie «le chagrin» qu'ils éprouvaient de voir les
affaires les plus graves du parti royaliste au pouvoir d'un homme
notoirement déconsidéré par son inconduite et duquel on pouvait tout
craindre.
Le prince de Carency, descendant dégénéré d'une des grandes familles
de la noblesse française, ne figure dans l'histoire de l'émigration
que durant une période assez brève. Mais il était de ceux à qui
beaucoup de temps n'est pas nécessaire pour accomplir beaucoup de mal,
et tel fut le mal qu'il fit, si funestes au parti royaliste les
conséquences de sa trahison, qu'il mérite l'honneur, fort peu enviable
en la circonstance, d'avoir son portrait dans ces récits et de fixer
un moment l'attention de ceux qui les lisent.
L'époque où il vécut offre un assez grand nombre d'âmes basses et
viles à l'image de la sienne, des spécimens variés de ce que peuvent
pour démoraliser et pervertir les hommes les grandes perturbations
politiques et sociales, les catastrophes publiques qu'elles causent,
les malheurs privés qu'elles engendrent, les périls auxquels elles
exposent leurs témoins comme leurs acteurs, la volonté de s'enrichir
des ruines d'autrui et l'impérieux besoin de faire parler de soi. En
ces temps troublés, où l'on voit la conscience des êtres si facilement
s'oblitérer et se dégrader, foisonnent les escrocs, les traîtres, les
pêcheurs en eau trouble, toujours prêts à tirer pied ou aile des gens
qu'ils trompent et des dupes qu'ils font. Leur physionomie apparaît
d'autant plus repoussante que les prodiges d'héroïsme et de courage
qui s'accomplissent autour d'eux en font mieux ressortir l'abjection.
Dans ce personnel qui s'étage aux divers degrés du crime, Carency
occupe une place élevée quoique très obscure. Aucun des personnages
louches qui forment cette bande n'a rien à lui envier. Pour nous
éclairer sur sa moralité, nous sommes pourvus de documents nombreux et
décisifs: les mémoires de Barras, ceux de Fauche-Borel et d'édifiantes
pièces de police, qui ne sauraient être acceptées sans contrôle, mais
dont les dires s'accordent trop bien avec des renseignements plus
désintéressés et moins suspects venus d'ailleurs, pour qu'on puisse
hésiter à en conclure qu'elles contiennent une large part de vérité.
Barras déclare qu'il doit à Carency d'avoir connu les projets des
royalistes et les individus chargés de les exécuter. S'il a pu deviner
ce qui se tramait à Blanckenberg, à Londres, à l'armée de Condé à la
fin de 1796; s'il a découvert l'existence de l'agence de Paris et pu
faire arrêter au commencement de 1797 trois des agents; si enfin il a
eu dans les mains, lors du dix-huit fructidor, assez d'informations
pour justifier, au regard de l'opinion, ce coup de force, c'est grâce
à Carency.