Condé, lequel à son tour le renvoyait au roi, que cet ambassadeur
vraiment extraordinaire devait supplier de dépêcher au comte de
Grabianka une personne de confiance munie de pouvoirs pour entendre
les propositions qui seraient faites par les membres du Directoire ou
des Conseils à l'effet de leur assurer le pardon, ou même les grâces
qu'eux et ceux qu'ils imploreraient mériteraient par leurs services,
et enfin pour concerter avec eux les moyens les plus propres à
rétablir la monarchie et le roi. Bésignan déclarait en outre que la
personne que le roi chargerait de cette négociation trouverait à
Lausanne tous les passeports et les titres nécessaires pour sa
sûreté, et que lorsqu'elle serait parvenue à sa destination, le
seigneur polonais se chargerait de toutes les démarches à faire.
Le comte d'Avaray, naturellement défiant, devait l'être plus encore
envers un homme à qui l'on reprochait beaucoup d'incartades. Il lui
objecta son étonnement de le voir arriver sans aucune preuve de la
vérité de ses dires, sans aucun témoignage du repentir des individus
que le comte de Grabianka prétendait être disposés à contribuer à une
restauration. Il ne comprenait pas davantage qu'ils refusassent de
traiter avec les agents de Paris, dépositaires permanents des pouvoirs
du roi et en possession de sa confiance. Il fit remarquer qu'il était
impossible de négocier à leur insu; car, d'une manière ou d'une autre,
ils finiraient par avoir connaissance de la négociation, et alors de
deux choses l'une: ou ils la regarderaient comme entamée sans la
participation du roi, et dans ce cas ils ne s'occuperaient que d'y
apporter des entraves; ou ils sauraient que le roi l'avait autorisée,
et le secret qu'on en aurait fait leur inspirerait un mécontentement
funeste à la cause royale.
«D'ailleurs, ajoutait-il, si ce projet n'est pas une chimère, il
deviendra l'opération principale; toutes les autres devront ou cesser
ou, plutôt, céder au mouvement qu'elle leur imprimera et concourir à
son succès. Dès lors, comment la céler aux agents de Paris?»
On doit supposer qu'à ces graves objections Bésignan ne trouva rien à
répondre ou répondit imparfaitement, puisqu'au bas du rapport dicté à
un secrétaire, d'où sont tirés ces détails, d'Avaray consigne de sa
main l'opinion qu'il a conçue de ce projet extravagant et indique la
seule solution qu'il lui semble possible d'y donner.
«Bésignan est un fol qui compromettrait le Père éternel. Il est venu
dans l'espoir de rentrer en grâce en donnant un grand témoignage de
zèle. Toute cette affaire est un roman dont les personnages seuls
existent. Bésignan espère qu'on lui remettra des pouvoirs. Il m'a déjà
parlé d'un projet de contre-révolution au cas inattendu où l'affaire
ne réussirait pas.» Conclusion: il fallait le congédier avec beaucoup
de politesse, le renvoyer au prince de Condé avec une lettre du roi
indiquant que Sa Majesté allait prendre les moyens nécessaires pour
s'éclairer sur la vérité des faits. Bésignan, après avoir remis cette
lettre au prince de Condé, retournerait auprès de son Polonais afin de
lui demander les passeports qu'il avait annoncés et de les mettre à la
disposition du roi. En même temps, on instruirait les agents de Paris
de cette affaire; on ne leur enverrait un pouvoir que s'il y avait
lieu. Quant à Bésignan, sans oublier qu'un sot peut ouvrir parfois un
avis important, on le tiendrait autant que possible en dehors de la
négociation.
C'est en ces termes et avec ces conclusions que le lendemain, 13
janvier, l'affaire fut soumise au conseil du roi. Le duc de La
Vauguyon combattit l'opinion de d'Avaray. Il était rare qu'ils ne
fussent pas en désaccord. Il pensait que le secret devait être gardé
même vis-à-vis des agents de Paris et le roi se mettre en relations
directes avec le Polonais par l'intermédiaire d'un homme de confiance.
Il proposa même l'abbé de Chaffoy comme le plus capable de remplir
cette mission. Ce jeune prêtre, qui fut plus tard évêque de Nîmes,
était alors attaché à l'agence de Souabe; il opérait en Franche-Comté,
et le président de Vezet, qui l'avait maintes fois employé, vantait
sans cesse ses mérites, son courage, son habileté. Mais, d'Avaray
ayant objecté que ce vaillant royaliste était trop nécessaire à son
poste pour qu'il fût sage de le lui faire quitter, la proposition de
La Vauguyon fut abandonnée, et la sienne prévalut.
Bésignan partit aussitôt pour aller chercher à Lausanne les passeports
promis par le comte de Grabianka. L'abbé de La Marre, qui devait
bientôt retourner en France, fut chargé d'avertir les agents de Paris
de ce qui s'était passé et de se concerter avec eux quant aux moyens à
prendre pour tirer parti des prétendues bonnes dispositions du
Directoire. Sur sa demande et sur l'observation qu'il avait faite que
les membres du gouvernement ne persévéreraient dans les intentions
qu'à tort ou à raison on leur attribuait que s'ils étaient assurés du
pardon du roi, celui-ci rédigea l'acte suivant qui révèle l'état de
son âme par rapport aux régicides. La pensée qui a inspiré cette
déclaration se retrouvera dans toutes celles qu'il sera par la suite
amené à faire en ce qui touche les personnages auxquels il impute les
crimes de la Révolution:
«Je suis instruit que plusieurs de ceux que ma déclaration du mois de
juillet 1795[8] exclut formellement des avantages qu'elle assure à
tous les autres Français, désireraient remettre entre mes mains les
rênes du gouvernement, mais que, si je ne consens à les assurer qu'ils
n'auront rien à craindre de moi, ils ne voient d'autre ressource pour
eux que de rétablir en France ce régime de sang et de terreur, appelé
gouvernement révolutionnaire. L'horreur que m'inspire la seule idée de
voir de nouveau mon peuple en proie à ce fléau me ferme les yeux sur
toute autre considération, et je donne ma parole royale que ceux dont
les noms seront portés sur la liste qui me sera donnée par la personne
à qui ils ont fait connaître leur voeu et qui auront, pour le
rétablissement de la monarchie, employé les moyens que mon agent
auprès de cette même personne lui fera connaître, pourront, sans rien
craindre de ma part, sortir de mon royaume et emporter leur fortune.
Je promets de plus que je ne les poursuivrai ni directement ni
indirectement dans les asiles qu'ils auront choisis hors de mon
royaume.»
[Note 8: Le manifeste qu'il publia en prenant la couronne, et
où il menaçait des plus rigoureux châtiments les assassins de
son frère.]
Cette déclaration ne laisse pas d'être surprenante sous la plume du
prince qui, jusqu'à ce jour, avait paru animé de sentiments de
vengeance. Elle laisse percer en lui le souverain qui, en 1814, se
souviendra de la parole de son aïeul Henri IV: «Paris vaut bien une
messe,» et se prêtera à tous les accommodements propres à faciliter sa
restauration. Mais sa conversion n'est pas encore complète. S'il cède
sur un point capital, c'est avec des réticences, des arrière-pensées
de proscription, qui affaiblissent singulièrement les effets de sa
clémence. Il est vrai que lui-même est proscrit, qu'il est hanté par
des souvenirs poignants et irritants; il peut croire que les mânes des
victimes de la Terreur ne sont pas apaisées. Lui en demander plus, ce
serait lui demander trop, et assurément la déclaration qu'on vient de
lire a dû lui coûter. Il l'a faite contraint et forcé, et, jaloux de
se justifier par avance, redoutant déjà qu'on ne l'accuse un jour
d'avoir cédé, en sa la laissant arracher, à des motifs uniquement
tirés de son intérêt personnel et de ses ambitions, il expose dans
une note explicative, toute vibrante de l'émotion qui la lui inspire,
ceux auxquels il a obéi. Cette note résume les arguments que devront
employer ses défenseurs, s'il est accusé par la postérité d'avoir
oublié son devoir, en consentant à traiter avec les assassins de son
frère; elle plaidera pour lui.
«J'ai quarante et un ans passés; j'en ai vécu trente-trois assez près
de la couronne pour juger de son poids sans me laisser éblouir par son
éclat, et assez loin pour goûter les charmes de la vie privée. Rien ne
me rendra ce temps où, sous l'empire du meilleur des rois, entouré,
chéri d'une famille nombreuse et tendrement aimée, j'étais libre du
poids des affaires, mais à portée de dire mon avis, lorsque la
nécessité m'y engageait. Une vaine grandeur ne me le ferait pas
oublier. Quels attraits peut avoir à mes yeux un trône teint du sang
de ce que j'avais de plus cher au monde? Quel supplice d'habiter ces
lieux jadis si beaux pour moi, mais auxquels je redemanderais en vain
ce roi si bon, ce frère tant aimé, cette reine si méconnue, cette
soeur, ange céleste, dont Dieu n'a sans doute permis la mort que parce
qu'elle était mûre pour le ciel! Malheur à qui la couronne, à ce prix,
serait autre chose qu'un fardeau! Mais la Providence l'ordonne, je la
porterai. Ce ne peut donc pas être pour en devenir possesseur que
j'accorde sûreté à ceux que j'avais formellement exceptés dans ma
déclaration du mois de juillet 1795; mais je vois l'affreux terrorisme
prêt à renaître; je vois le sang des Français prêt à couler de nouveau
sous la hache aiguisée par Robespierre; j'entends le dernier voeu de
mon malheureux frère. C'est à ce voeu, c'est à son amour, c'est au
mien pour les Français que j'immole, non seulement le plus juste des
ressentiments, mais aussi le premier devoir des rois: la justice. Mais
en faisant ce grand sacrifice, je veux que mon peuple en recueille les
fruits; je veux être certain qu'un parti différent de celui qui
m'offre en ce moment de me remettre les rênes du gouvernement ne
rétablira pas ce régime exécrable, dont l'effroi l'emporte en moi sur
toute autre considération. C'est pour cela que je veux que ce grand
changement s'exécute par les moyens que j'indique et qui seuls
m'offrent une réussite assez certaine pour me déterminer à ce que je
fais.
«C'est en vain que ceux à qui j'accorde ce qu'ils n'espèrent
peut-être pas eux-mêmes, prétendraient qu'ils me donnent plus qu'ils
ne reçoivent de moi. Je me plais à croire qu'ils ont horreur des
moyens auxquels ils déclarent qu'ils seraient forcés de recourir si je
rejetais leurs offres. Mais ces moyens, ils en sentent eux-mêmes la
faiblesse. Ils savent qu'ils exerceraient peut-être pendant quelque
temps un empire absolu, mais qu'ils seraient toujours tourmentés,
toujours effrayés par les remords de leur conscience et par l'exemple
de Robespierre, et qu'après avoir traîné une vie plus cruelle encore
pour eux que pour ceux qu'ils sacrifieraient à leurs soupçons, ils
périraient d'une mort affreuse. Ce motif ne leur permet pas de
balancer à me satisfaire, et, s'ils osaient douter de la foi de mes
promesses, je leur en donne un garant plus certain que tous les
serments: la victime même qu'ils ont immolée.»
La déclaration accompagnée de ce commentaire fut expédiée au président
de Vezet; elle devait rester dans ses mains jusqu'au jour où les
négociations qu'elle visait exigeraient qu'elle fût produite. Ce
jour-là, mais ce jour-là seulement, il devait, sur la demande du
négociateur, la lui faire parvenir.
IV
LE PLAN DES AGENTS DE PARIS
Avant le départ du marquis de Bésignan et en attendant les passeports
dont il avait annoncé l'envoi, le roi, d'Avaray et l'abbé de La Marre
reprirent les entretiens que son séjour à Blanckenberg avait
interrompus. Le roi souhaitait que l'abbé rentrât en France et y
travaillât activement «à soutenir le système» que, sur ses conseils,
il avait adopté. «Arrêter tous les mouvements partiels, ramener
l'ordre par de grandes mesures sagement combinées et dirigées avec
prudence, régler l'opinion, la pousser vers le retour de l'ordre,
connaître et rallier tous les amis d'un bon gouvernement, les faire
nommer aux fonctions publiques, les engager à les accepter, enfin
détourner l'orage révolutionnaire qui a ravagé une partie de l'Europe
et qui menace le reste,» telle était la mission que le roi voulait
confier à l'abbé de La Marre et en vue de laquelle il s'occupait, de
concert avec lui et d'Avaray, à réunir les moyens de la rendre
efficace.
L'essentiel était de la faire se concilier avec les mesures déjà
préparées par les agents de Paris, résumées dans un mémoire qu'un
émissaire envoyé par eux, M. de La Barberie, «homme âgé, prudent,
sage,» avait apportées de leur part à Blanckenberg à la mi-novembre.
Ce mémoire, en date du 5 de ce mois, énumère les projets formés à
cette époque par l'agence royaliste. Elle se vantait d'avoir
commencé l'organisation d'une société de propagande: l'Institut
philanthropique, laquelle étendait ses ramifications dans tous les
départements et dont le but était de favoriser l'élection des
royalistes et «de les porter aux places».
Les agents exposaient aussi qu'ils avaient formé à Paris deux
compagnies qui, pour agir, n'attendaient que leurs ordres. «Le motif
de cette institution, c'est la politique ambiguë de la cour de Madrid,
la crainte qu'elle ne favorise le parti d'Orléans, la nécessité où ils
peuvent se trouver de détruire les chefs de ce parti tels que Tallien,
Sieyès, etc. etc.» Grâce à leurs intelligences dans le gouvernement,
ils se disaient en droit d'affirmer que des cinq membres du
Directoire, deux, Carnot et Barras, étaient jacobins, «les trois
autres républicains ou retenus par la peur. Le ministre de la guerre
est dévoué au roi, à qui on espère ramener celui de la police.»
En s'en tenant aux moyens que poursuivaient les agents, on pourrait
exercer sur les électeurs une heureuse influence, réussir avec le
temps et sans secousse à rétablir la monarchie. Mais le but poursuivi
serait bien long à atteindre; peut-être le roi se verrait-il contraint
d'accepter des conditions contraires à ses vues et aux intérêts de la
France. Mieux valait hâter la restauration par un coup de force et de
surprise, qui le rétablirait promptement dans la plénitude de son
autorité et le rendrait maître de choisir entre les amendements qui
seraient proposés à la constitution, d'accepter les uns, de repousser
les autres.
L'action des agents ne s'en était pas tenue là. Sur leur invitation,
un chef chouan, le comte de Rochecot, avait entrepris de tirer
avantage du mécontentement qui régnait dans l'armée républicaine de
l'Ouest, commandée encore par Hoche. Il avait gagné la confiance du
commandant en second de cette armée, le général Beauregard. «Ce
général offre de faire déclarer quinze mille hommes de troupes, dont
il est sûr: ce sont des prisonniers de guerre, renvoyés sous la
condition qu'ils ne serviraient pas contre les puissances alliées. Il
s'engage à faire reconnaître par ces troupes M. de Rochecot ou tout
autre chef royaliste désigné par Sa Majesté, à l'exception toutefois
du comte de Puisaye qui, depuis Quiberon, a perdu toute autorité en
Bretagne et ne possède plus la confiance de personne.»
Beauregard se disait sûr d'exécuter son plan, dès qu'il aurait reçu
les ordres du roi «et l'argent nécessaire pour la première solde». Il
mandait que Hoche serait prochainement destitué et que lui-même le
remplacerait, «ce qui lui donnera beaucoup plus de moyens.» En
prévision de cette conjuration militaire, les agents avaient invité
Rochecot à prendre le commandement provisoire de l'armée transfuge dès
qu'elle se serait prononcée, et même à s'assurer de la personne du
comte de Puisaye, le chef malheureux de l'expédition de Quiberon, si
ce chef, revenu en Bretagne, se fondant sur ses pouvoirs et son grade,
revendiquait ce commandement pour lui-même.
Pour prévenir la mesure qu'ils ordonnaient contre Puisaye, il n'était,
d'après eux, qu'un moyen. Il consistait à envoyer un prince en France,
le duc de Bourbon, par exemple, qui se trouvait à Londres, et, à
défaut d'un prince, un officier général connu et distingué, qui se
tiendrait caché jusqu'au moment d'agir et dont ils garantissaient
d'ailleurs la sûreté. En terminant ce rapport, ils insistaient pour
obtenir que le duc de Bourbon ou le comte d'Autichamp vînt se mettre à
la tête des royalistes. «M. Duverne de Praile offre d'être le guide de
l'un ou de l'autre. Mais, comme l'on peut rencontrer des obstacles de
la part du gouvernement anglais, il pense qu'il serait à propos que Sa
Majesté chargeât ses agents à Londres de faire des démarches à ce
sujet auprès des ministres.»
En parlant des obstacles toujours à craindre de la part du cabinet
britannique, l'auteur du rapport ne voulait pas dire qu'il y eût lieu
de les appréhender sous la forme d'une opposition positive au départ
des personnes qu'il désignait. Elles n'étaient pas prisonnières des
Anglais; les portes de la Grande-Bretagne leur restaient toujours
ouvertes, sinon pour entrer, du moins pour sortir. Ses craintes se
fondaient sur l'hypothèse d'une désapprobation du plan qu'il venait
d'exposer et d'un refus des fonds nécessaires pour en assurer
l'exécution. La démarche à faire à Londres, dont il suggérait l'idée
au roi, consistait donc principalement à arracher à l'Angleterre de
nouveaux moyens financiers, spécialement destinés au mouvement en vue
duquel les agents de Paris déclaraient avoir pris toutes leurs
dispositions. Du reste, sans attendre la réponse du roi qu'on ne
pouvait recevoir qu'au bout de plusieurs semaines, vu surtout les
difficultés de la navigation en cette saison d'hiver, l'un des agents,
Duverne de Praile, venait de partir pour Londres. Ses collègues
l'avaient désigné d'un commun accord pour aller, de l'autre côté du
détroit, exposer leur plan, en montrer les avantages, solliciter les
moyens de le faire aboutir.
En résumé, La Barberie était chargé d'insister pour obtenir l'envoi en
France d'un membre de la famille royale, la nomination comme maréchal
de camp de l'agent Despomelles, afin de lui donner autorité sur les
chefs des agences départementales, et enfin la révocation de Puisaye,
que la faiblesse du comte d'Artois laissait en Bretagne à la tête d'un
corps de chouans, bien qu'il n'inspirât plus confiance à personne.
La Barberie avait en outre mission de rapporter au roi sous le sceau
du secret que les agents étaient entrés en rapport avec le colonel
Malo, colonel du 21e dragons, caserné à l'École militaire et préposé
au commandement de la place de Paris. Cet officier, ayant sous ses
ordres directs, outre son régiment, les grenadiers du Corps
législatif, jouissait de la confiance du Directoire, de celle du
ministre Cochon, et avait seul la garde de la capitale. «_Il
disposera_ des cinq directeurs et de soixante-quinze députés; il
forcera les autres à se retirer dans leur famille; il exécutera son
plan en une seule nuit et par ses seuls moyens. Les agents, à leur
tour, sont sûrs du commandant de l'artillerie et du commandant de La
Fère. Ainsi, ils contiendront Paris. Les commandants dans les
provinces de leur agence ont assez de force pour les contenir aussi,
et, par leur secours, les agents approvisionneront la capitale.»
Entre les divers objets dont La Barberie était chargé d'entretenir le
roi, ce qui fixa surtout l'attention de celui-ci, ce fut la
proposition relative à l'envoi d'un prince en France, dont la présence
à la tête d'un mouvement royaliste en assurerait le succès et, du même
coup, celui des opérations électorales qui devaient avoir lieu au mois
de mai. Il avait trop regretté que son frère eût renoncé à se jeter en
Bretagne; il regrettait trop de ne pouvoir lui-même aller se mettre à
la tête des partisans qu'il comptait en France pour ne pas souscrire
avec enthousiasme au projet qu'on lui soumettait maintenant et qui
réaliserait dans une certaine mesure le désir si cher à son coeur, de
voir un Bourbon conduire à la conquête du royaume les Français
fidèles.
Toutefois, éclairé par les fautes du passé, lesquelles avaient fait
échouer des plans qui semblaient devoir réussir, il ne voulait rien
décider ni donner son approbation définitive avant qu'une personne de
confiance,--c'est l'abbé de La Marre qu'il désignait ainsi,--eût été
mise à même de regarder de près aux moyens dont prétendait disposer
l'agence de Paris et se fût convaincu, après une enquête scrupuleuse,
que les agents ne s'illusionnaient pas lorsqu'ils se disaient certains
d'une victoire prochaine. Ce qu'ils racontaient des dispositions du
colonel Malo, commandant la place de Paris, de celles du général
Beauregard, commandant en second l'armée de l'Ouest, promettait cette
victoire. Mais c'était, à première vue, bien romanesque. «C'est une
raison de plus, écrivait le comte d'Avaray, dans une note destinée à
son maître, pour s'assurer si la facilité de se livrer aux apparences
n'a pas séduit les agents de Sa Majesté dans toutes les espérances
qu'ils ont conçues.»
Quant au prince qui serait désigné pour aller en France, les agents,
on l'a vu, pensaient unanimement que ce devait être le duc de Bourbon
qui résidait à Londres et qu'avec plus d'assurance que d'exactitude,
ils prétendaient ardemment désireux d'être remis en activité. Sur ce
point encore, le roi ne dit pas non. Mais il confia à d'Avaray, que,
s'il était contraint de dire oui, ce serait à regret. Les trois Condé,
le grand-père, le père et le fils, avaient été jusque-là les seuls
combattants de la famille royale que les événements eussent mis en
évidence, en tant que soldats. Le plus vieux et le plus jeune surtout
venaient de déployer, dans l'armée autrichienne, de brillantes
qualités militaires. Il en était résulté pour leur maison un regain de
popularité, d'autant plus vif que la conduite du comte d'Artois avait
paru moins héroïque. À cette popularité, le roi pensait qu'il ne
fallait rien ajouter. Il souhaitait en faire rejaillir une toute
pareille sur un prince plus rapproché du trône. Il feignit, avec La
Barberie, d'être disposé à désigner le duc de Bourbon. Mais, déjà, il
était résolu à désigner le duc de Berry, le plus jeune des fils de son
frère, qui faisait en ce moment ses premières armes à l'armée de
Condé. Son choix ne se porta pas sur l'aîné, le duc d'Angoulême,
héritier présomptif de la couronne, parce que celui-ci venait d'être
fiancé à Madame Royale, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette. On
ne pouvait s'exposer, en l'envoyant en France, à faire avorter un
mariage considéré, dès ce moment, comme devant produire, au point de
vue politique, les plus heureux effets.
Le duc de Berry avait alors dix-neuf ans. Aimable et séduisant quand
il voulait se donner la peine de l'être, mais trop souvent violent et
emporté; doué d'une grande droiture de coeur, relevée encore par un
rare courage, mais aimant trop le plaisir et dépourvu de culture
intellectuelle, ce qui était la conséquence de la vie aventureuse
qu'il menait depuis qu'en 1789 il avait émigré avec ses parents, on
peut dire de lui que ses qualités égalaient ses défauts, très
différent en cela de son frère, nature plus souple, plus docile, plus
facile à diriger. Ce qu'ils avaient en commun, c'était la vaillance de
leur race, la probité, la noblesse des sentiments, et malheureusement
beaucoup d'ignorance, une notion plus haute des droits qu'ils tenaient
de leur naissance que des devoirs qu'elle leur imposait. Plus tard, le
duc d'Angoulême, sous l'influence de sa noble compagne, se corrigera.
On le verra se livrer à l'étude, acquérir l'instruction qui lui
manque, se pénétrer de ses devoirs, s'efforcer de les remplir. Mais
il n'en sera pas de même du duc de Berry; sa transformation sera
lente. Jusqu'à son mariage, l'amour du plaisir le dominera; il le
subira au point de lui sacrifier inconsciemment des dispositions
naturelles qui permettaient de mieux augurer de lui et qui ne
prendront tout leur essor qu'après son mariage, si peu de temps avant
l'heure où le poignard de Louvet le couchera dans la tombe.
On ne saurait d'ailleurs méconnaître qu'à l'époque où nous le
rencontrons sur notre chemin, sa jeunesse constituait une excuse à ses
défauts que, du reste, sa mobilité naturelle et la bonté de son coeur
contribuaient souvent à faire oublier. Ce qu'en ces temps lointains on
est le plus en droit de lui reprocher, c'est, avec une prétention
présomptueuse à imposer ses jugements sur les hommes et les choses,
une intransigeance en politique qui, laissant bien loin derrière elle
celle du comte d'Artois lui-même, n'est égalée que par celle du prince
de Condé et qui contraste avec la modération des opinions de son
frère, lequel incline de plus en plus aux accommodements. Aux yeux du
duc de Berry, ceux qui croient que la restauration ne se peut faire
qu'au prix de concessions, de modifications dans les lois
constitutionnelles de l'ancien régime, qu'en reconnaissant les droits
des acheteurs de biens nationaux quitte à indemniser les anciens
propriétaires que la Révolution a dépouillés, tous ceux-là sont des
révoltés contre l'autorité royale. Il le dit en toute occasion et
quelquefois avec une véhémence offensante pour ses auditeurs.