Une curieuse figure que celle de ce prêtre de Savoie, dans la force

de l'âge, actif, entreprenant, toujours disposé à courir les

aventures, à braver les pires dangers, assez habile pour y échapper,

assez fin pour découvrir sous les fausses apparences les zèles

intéressés et simulés, assez courageux pour les démasquer, trop

prévoyant pour ne pas comprendre l'inefficacité des complots et des

soulèvements partiels, et pour ne pas leur préférer les procédés de

propagande et de persuasion. «Trouver le moyen, écrira-t-il en 1800,

de concilier le pouvoir qu'on doit accorder au roi après tant de

révolutions avec la portion de liberté dont la nation doit jouir et

avec les intérêts de tous, voilà le problème.» Et il ajoute que le

meilleur moyen de faire au royalisme des prosélytes, «c'est de ne

décourager personne,» entendant par là qu'il faut convertir plutôt

que frapper. L'homme qui raisonne ainsi, alors que tant d'autres,

malgré les leçons antérieures, persistent à conseiller au roi les

moyens révolutionnaires, les châtiments, les vengeances, n'est pas

le premier venu.

De même que nous manquons de renseignements sur les origines de l'abbé

André dit de La Marre, de même nous ignorons par suite de quelles

circonstances, il avait été conduit à proposer ses services à Louis

XVIII, ou celui-ci à les lui demander. Ce qui est certain, c'est que,

dès les derniers mois de 1796, il était l'agent de confiance du roi,

le négociateur préféré, l'homme des missions difficiles. Justement, il

venait d'arriver à Blanckenberg après un séjour à Paris et à Londres,

durant lequel, mêlé aux royalistes et aux émigrés, il avait beaucoup

vu, beaucoup entendu, beaucoup observé; il croyait remplir un devoir

en apportant à son souverain prescrit le résultat de ses observations.

En ce moment, à ne regarder qu'aux apparences, le parti des Bourbons

dans l'intérieur était entièrement disloqué. La journée de Vendémiaire

avait détruit dans Paris les espérances qui s'y étaient réveillées le

neuf thermidor. Depuis le désastre de Quiberon, un profond

découragement régnait en Bretagne et en Vendée. Aux grandes guerres

auxquelles avait pris part tout un peuple, succédaient peu à peu des

insurrections isolées dont les victimes périssaient en pure perte,

sans profit pour la cause royale. Les tentatives du Directoire à

l'effet de pacifier ces pays paraissaient devoir aboutir; déjà des

chefs chouans faisaient leur soumission. Les complots ourdis dans

l'Est par l'agence de Souabe, et qui devaient, à en croire

Imbert-Colomès, faire surgir du sol, entre Besançon et Lyon, quarante

mille royalistes, le fusil à la main, aussitôt que l'armée de Condé

soutenue par les Autrichiens aurait franchi la frontière, avaient

échoué. Le général Pichegru n'avait tenu aucune des promesses

présentées par des agents menteurs et infidèles comme formulées par

lui; il avait quitté le commandement de l'armée de Rhin et Moselle

pour se faire élire par ses concitoyens du Jura député au conseil des

Cinq-Cents, qu'il présidait maintenant sans laisser deviner, bien que

notoirement hostile au Directoire, ses intentions pour l'avenir. Enfin

les insurrections du Midi, mal conçues, mal préparées, mal conduites,

avaient subi le même sort que les complots de l'Est, sans rien

produire de ce qu'on en attendait. De tant de résultats douloureux, on

devait donc conclure que la cause royale était irréparablement

compromise.

Il n'en était rien cependant. Du sombre tableau que nous venons de

décrire ne résultait pas la preuve que les moyens de la défendre et de

lui assurer le succès étaient épuisés, mais cette autre preuve plus

rassurante qu'il fallait renoncer à ceux dont on s'était servi

jusque-là, ou tout au moins qu'on ne devait y recourir de nouveau

qu'après avoir essayé d'en employer d'autres, c'est-à-dire ces

procédés de propagande et de persuasion dont de La Marre se déclarait

un partisan résolu.

Le roi n'avait pas attendu de l'entendre exprimer cette opinion pour

être disposé à l'accueillir et à la partager. Avant même que cet agent

sagace et fidèle parût à Blanckenberg, Louis XVIII était préparé à se

rallier à ses vues par les rapports de ses agents de Paris. Depuis que

la Convention s'était séparée pour faire place au Directoire et aux

conseils des Anciens et des Cinq-Cents, ces agents, prenant texte des

votes des électeurs, favorables à la politique modérée précédemment

proscrite par les Jacobins, parlaient sans cesse de la possibilité de

former dans les deux assemblées un parti royaliste. On n'y réussirait

peut-être pas du premier coup, la Convention dissoute comptant encore

trop de membres aux Anciens et aux Cinq-Cents. Mais, le Corps

législatif étant tous les ans renouvelable par tiers, on pouvait

espérer qu'il s'améliorerait d'année en année et que le parti du roi y

deviendrait promptement majorité. C'est à ce résultat qu'il fallait

travailler, soit en agissant directement sur les élus, soit en se

livrant parmi les électeurs à une active propagande en faveur de la

monarchie. Les agents de Paris se flattaient de trouver pour les

seconder des auxiliaires précieux parmi les membres même des conseils

qu'ils disaient désireux de mettra fin au régime révolutionnaire en

hâtant la restauration du souverain légitime.

«Il n'est pas impossible d'avoir Boissy d'Anglas, est-il dit dans un

rapport présenté au roi par l'abbé de La Marre. Il a un grand parti,

quatre enfants, peu de fortune et une femme folle en aristocratie. Il

disait naguère:

«--Croyez-vous qu'on me recevrait de l'autre côté?»

«On ne risque rien à le tenter[7].»

[Note 7: À propos de Boissy d'Anglas, le roi rédige la

curieuse note que voici: «Ses liaisons avec La Harpe sont une

chose excellente, et celui-ci pourra aider puissamment à sa

conversion. Il faut d'ailleurs lui dire que sa conduite, en

qualité de président de la Convention, le jour de

l'assassinat de Féraud, lui a conquis plus que mon estime,

mais de plus que je ne puis oublier: 1º le langage qu'il me

tint le 15 juillet 1789 au moment où le roi mon frère sortait

de l'Assemblée, et, depuis ce temps-là, regrettant de le voir

entraîné, je l'ai toujours regardé comme royaliste dans le

coeur; 2º que le 22 février 1791, ce fut lui qui me donna le

premier avis de l'insulte que les jacobins me firent faire ce

même jour, à l'occasion du départ de mes tantes. Il ne doit

pas avoir oublié ces deux faits. En tous cas, j'ai un

véritable plaisir à les lui rappeler, et ils doivent lui

être garants de l'accueil qu'il doit attendre de moi.»]

Boissy d'Anglas n'était pas le seul qu'on pût espérer rallier à la

cause royale. Pastoret, Dubois, Tronchet, Tronson du Coudray, Dumas,

Henri Larivière, Barbé-Marbois, Vaublanc, Siméon, Portalis et combien

d'autres étaient considérés, sinon comme tous convertis au royalisme,

mais comme disposés à s'y convertir. «On peut compter aussi sur l'abbé

de Damas et, par lui, on aura l'abbé de Montesquiou, qui a eu le tort

de ne pas encore écrire au roi, mais qui réparera ce tort.» Le même

rapport ajoute: «On peut attendre beaucoup des généraux Pichegru,

Willot et Dumouriez. Les armées ne sont point aussi favorables au

gouvernement qu'on pourrait le croire. Le moment où les partis sentent

leur faiblesse est celui où le parti du roi acquiert le plus de

force.» On voit poindre là l'illusion commune à beaucoup de royalistes

et qu'avait encouragée chez le roi et dans son entourage ce qui se

racontait, sur la foi des dires de Fauche-Borel, des dispositions de

Pichegru.

C'est la même illusion qui dictera, quelques mois plus tard, à un

correspondant inconnu cette remarque qui ne repose que sur des

commérages: «Un voyageur venu de Milan dit que l'armée de Bonaparte

n'est plus reconnaissable, qu'elle est purgée de tous les Jacobins,

que Bonaparte lui-même est devenu bon.» Si Bonaparte est devenu bon,

il n'est pas téméraire de supposer que les membres du Directoire, et

notamment Barras et Carnot, le deviendront aussi et que, si dans les

Conseils annuellement renouvelables par tiers, se forme un parti

favorable au roi, ils se laisseront glisser eux aussi sur la même

pente, d'autant qu'ils se rendent bien compte de la fragilité de leur

pouvoir, résultant de leur passé révolutionnaire. Ce passé, ils auront

à coeur de le réparer. Dans ce but, peut-être voudront-ils prendre la

tête du mouvement au lieu de se laisser entraîner par lui.

Voilà quelles espérances avait apportées à Blanckenberg l'abbé de La

Marre, tout en étant d'avis qu'il ne fallait ni s'y livrer trop vite

ni mettre trop de prudence dans ce qu'on entreprendrait afin de les

réaliser. Il considérait en effet comme essentiel de ne pas heurter

l'opinion publique en se donnant l'air de vouloir la violenter:

«Elle n'est vraiment prononcée que sur un seul point: le rapport des

lois révolutionnaires. Quelques fous voudront aller au delà. C'est

alors qu'ils rencontreront une résistance qu'ils ne calculent pas. Le

gouvernement se renforcera de toutes les craintes, de toutes les

passions, de toutes les espérances.»

Les conseils que dictent à de La Marre les informations qu'il rapporte

d'Angleterre et de France ne sont pas pour déplaire à Louis XVIII. Il

y trouve la confirmation de ceux que lui a déjà fait parvenir le baron

d'André.

«La nation est dans une telle apathie, a écrit cet agent royaliste,

qu'on ne peut se promettre un mouvement général; il n'y a rien à faire

en ce moment (août 1796); c'est des autorités qui seront établies par

les nouvelles élections qu'il faut tout attendre... Il serait à

désirer que le roi se prononçât de manière à faire connaître qu'il est

disposé à ne poursuivre personne, à accueillir ceux qui se

rapprocheront de lui et qu'il ne tient pas à l'ancien régime dans

toute son étendue.»

Quelques jours plus tard, nouveaux avis conçus dans le même sens:

«L'opinion est bonne en général; mais chacun songe à soi; point

d'énergie ni d'ensemble, ni de désir de sortir de l'état où l'on est

par des mouvements violents. Il n'y a donc rien à attendre que du

temps. Puisque l'opinion fait tout, il faut chercher à la former. On

peut se flatter de diriger les prochaines élections de manière à avoir

une grande majorité dans le Corps législatif et les principales

autorités constituées... Un comité dans l'Assemblée s'occupe à

préparer les voix à de bonnes élections. Il faut l'y aider, et

l'essentiel est que la nation en masse se rende aux assemblées

primaires. Les moyens à employer sont: 1º de bons écrits, 2º des

voyageurs courageux et instruits, 3º et surtout des prêtres.»

Un tel langage, celui de l'abbé de La Marre ont suffi à éclairer le

roi sur l'inefficacité comme sur le prix des mouvements

insurrectionnels, quand ils se produisent isolément. L'expérience

douloureuse qu'on en a faite depuis le commencement de la Révolution

est décisive. Ils ne pourront réussir qu'à la condition d'éclater

partout à la fois et d'éclater à l'heure même où les armées étrangères

entreraient en France; et encore faudrait-il qu'à l'avant-garde de la

coalition marchât un prince de la maison de Bourbon, dont la présence

rassurerait les Français sur les suites de l'invasion, ou que, tout au

moins, on eût à l'avance facilité son entrée dans le royaume, en le

mettant à même de prendre le commandement des royalistes armés.

La conviction de Louis XVIII sur ce point date des premiers jours de

son émigration. Elle a inspiré sa conduite depuis cinq ans, ses

incessantes demandes aux puissances, ses multiples efforts pour

rejoindre ses sujets fidèles, les protestations qu'il n'a cessé de

faire entendre toutes les fois que le mauvais vouloir de l'Autriche,

de l'Angleterre et de la Prusse a mis obstacle à l'exécution de ses

projets. Cet impérieux désir de se montrer aux Français les armes à la

main, il n'a laissé perdre aucune occasion, soit comme régent, soit

comme roi, de le formuler avec énergie. Lors de la campagne de 1792,

quand ensuite Lyon et Toulon se sont insurgés; puis à l'heure où

l'expédition de Quiberon se préparait, et enfin lorsque, expulsé de

Vérone, il s'est porté à l'armée de Condé, il a toujours affirmé son

droit de ne pas laisser à son frère seul, à ses neveux, aux trois

Condé, l'honneur de combattre; il a proclamé qu'il voulait aller

chercher dans le royaume son trône ou son tombeau.

Paralysé par les vues intéressées des puissances, il les a dénoncées;

il a réclamé, il a protesté; il s'est plaint de son inaction forcée.

Lorsque au commencement de 1797, l'abbé de La Marre vient lui apporter

à Blanckenberg des conseils qui excluent toute idée de soulèvements

isolés et lui apprend que l'Angleterre n'a pas renoncé à l'espoir de

soulever à nouveau les Vendéens, il dicte lui-même la réponse qu'il

conviendra de faire à ce gouvernement égoïste et intéressé: «Nous

sommes las de combattre pour un être invisible et peut-être indigne du

sang qui l'a fait naître, devra-t-on dire aux Anglais. Que Louis XVIII

vienne se mettre au milieu de nous, nous prouver qu'il est vraiment le

petit-fils d'Henri IV. Alors, s'il le faut, nous mourrons tous pour

lui. Nous combattrons pour vous qui nous sollicitez de reprendre les

armes en sa faveur. Mais, s'il reste dans une inaction à laquelle vous

le réduisez sans doute, nous ne voyons plus de roi, nous ne sommes

plus que Français et nous irons défendre la patrie contre de perfides

étrangers qui ne veulent que nous asservir et la ruiner.»

En tenant ce langage, Louis XVIII n'espère pas qu'il sera entendu.

L'expérience ne lui laisse plus d'illusions sur l'égoïsme des

puissances et leurs vues ambitieuses. La Prusse et l'Espagne ont

conclu la paix avec la France; l'Angleterre négocie dans le même but;

la Russie, quoique favorable aux Bourbons, ne s'est pas décidée à

prendre les armes. Si l'Autriche ne les a pas encore déposées, ce

n'est pas qu'elle veuille concourir au rétablissement de la monarchie

française, c'est qu'elle ne renonce pas au projet de démembrer la

France. Le roi ne peut donc compter pour conquérir son trône que sur

le dévouement de ses sujets et sa propre habileté. Aussi

accueille-t-il avec faveur les avis de l'abbé de La Marre et

entreprennent-ils ensemble, de concert avec le comte d'Avaray, l'étude

des moyens qui peuvent être utilement employés pour tirer parti des

dispositions qu'on affirme être celles de certains membres du

Directoire et des conseils des Anciens et des Cinq-Cents.

Il ne faudrait pas croire, cependant, qu'en ce qui touche ceux de ces

personnages qui ont participé, comme Barras et Carnot par exemple, aux

pires excès de la Terreur et prononcé notamment la condamnation à mort

de Louis XVI, le roi entreprend cette étude avec confiance et sans

répugnance. Une note de d'Avaray, écrite au cours de ces tentatives de

négociation, trahit clairement l'état d'âme de ce serviteur passionné

de la monarchie, dont l'influence sur Louis XVIII s'exerce trop

puissamment pour qu'on puisse mettre en doute que sa pensée sera tôt

ou tard, si elle ne l'est déjà, celle du prince qu'il sert avec un

inlassable dévouement.

«J'ai toujours eu, écrit-il, la plus grande horreur à voir le roi

entrer en négociation même indirecte avec le Directoire ou

quelques-uns de ses membres. Traiter avec des assassins de Louis XVI

est avilissant; traiter avec des hommes odieux à la France est

dangereux. La sincérité de ces hommes est nulle hors du crime, et je

nie leurs moyens pour servir une cause contraire à celle qu'ils ont

embrassée. La prudence exige cependant qu'on écoute, même sans y

croire, les propositions qui seraient faites par un intermédiaire, et,

puisque tous les avis sans distinction poussent le roi vers ces tyrans

ensanglantés, je ne dois pas m'exposer, par une raideur inutile à la

gloire de mon maître, à faire dire que, pour avoir refusé d'écouter

des propositions qui ne pouvaient rien compromettre, le roi a repoussé

loin de sa tête la couronne de ses pères.»

Voilà qui est clair. Le roi négociera si l'occasion s'en présente,

mais sans illusion, sans enthousiasme. Si la négociation n'aboutit

pas, en même temps qu'il n'aura rien à se reprocher, il ne sera pas

déçu.

L'abbé de La Marre se trouvait à Blanckenberg depuis quelques semaines

lorsque, au commencement de janvier, s'y présenta à l'improviste un

gentilhomme français précédemment employé par le prince de Condé dans

ses rapports avec les royalistes de France et dont la conduite, bien

que souvent imprudente, n'était pas parvenue à rendre suspect son

dévouement. C'était le marquis de Bésignan, dont le nom a été prononcé

plus haut. Son château, depuis longtemps possédé par sa famille, était

situé aux environs de Nyons dans la Drôme. Avant la Révolution, il

avait eu de fréquentes querelles avec ses vassaux. Ils lui

reprochaient d'abuser de ses droits de seigneur. Au lendemain de la

prise de la Bastille, poursuivi de leurs vengeances, il avait

transformé sa demeure en forteresse, armé ses domestiques et proclamé

sans ménagement ni prudence ses opinions royalistes, en ajoutant que,

s'il était attaqué, il résisterait jusqu'à la mort.

Pour qui connaissait son caractère fougueux et l'exaltation de son

royalisme, que partageait sa femme, le langage qu'il tenait n'était

point une vaine bravade. Ce qu'il promettait de faire, personne, parmi

ses voisins, ne doutait qu'il ne le fît s'il y était contraint. De la

crainte qu'il inspirait non moins que des ressentiments qu'il avait

encourus, naquit l'exaspération qui s'empara de ses anciens vassaux.

Après avoir inutilement tenté d'envahir son château, s'étant vus

repoussés à coups de fusils, ils portèrent plainte au Directoire

départemental. Leur démarche eut pour conséquence de décider le

général d'Albignac, commandant en chef de l'armée de réserve du Midi,

à envoyer un corps de troupes, appuyé de cinq pièces d'artillerie,

pour avoir raison de ce citoyen rebelle. Durant trente-six heures,

Bésignan et ses huit domestiques ou métayers tinrent tête à la

fusillade et à la mitraille. Ce ne fut que lorsque les boulets eurent

ouvert une brèche dans le mur et allumé un incendie, qu'il se décida a

céder aux puissantes exhortations du général d'Albignac, qui l'avait

fait secrètement avertir qu'il lui accordait trois heures pour

disparaître. Ceci se passait le 28 août 1792. À la fin du même jour,

le marquis de Bésignan avait disparu.

Il est singulièrement difficile de le suivre après ce désastre, dans

les innombrables péripéties de sa vie errante. Pendant les années qui

suivent, on le voit tour à tour à l'armée de Condé, où il ne fait que

passer, «sans faire ni bien ni mal,» mais où il parvient à inspirer

confiance au vieux prince, qui se défendra plus tard, bien à tort

d'ailleurs, d'avoir encouragé ses imprudents projets; à Rome, où il

est allé supplier le pape Pie VI de lever des troupes et de s'unir à

la coalition, «comme intéressé à rentrer dans la propriété du comtat

Venaissin;» à Lyon, où il devient un des agents les plus actifs et les

plus violents de la réaction thermidorienne; dans les montagnes du

Velay et du Forez, où, à la tête de soixante ou quatre-vingts

vagabonds, il se livre à tous les actes de la plus basse chouannerie.

C'est à cette époque qu'Imbert-Colomès, de Lausanne où il est réfugié,

et supposant que Bésignan est en France, écrit au prince de Condé: «Si

le Directoire exécutif avait été jaloux de le faire arrêter, ç'aurait

été chose facile, ce qui ferait présumer Bésignan capable de trahison

puisqu'il est encore libre.»

La mémoire de notre aventureux personnage mérite très probablement

d'être lavée du soupçon qu'exprimait Imbert-Colomès, car le fait

inspirateur de ce soupçon se peut expliquer par l'imprudence non moins

que par la trahison. D'ailleurs, Bésignan avait trop de comptes à

rendre aux tribunaux de la République pour que, à moins d'être devenu

fou, il pût se flatter de se faire pardonner ses méfaits et de sauver

sa tête au prix même d'une délation. Les dires d'Imbert-Colomès

avaient cependant une apparence de vérité. Ce qu'il reprochait à

Bésignan, c'était d'avoir surpris dans les milieux royalistes, durant

son séjour en Suisse, le projet d'un soulèvement des contrées de

l'Est, longuement préparé par l'agence de Souabe, avec le concours de

Wickham, de s'en être approprié les plans comme son oeuvre et d'avoir

ensuite laissé saisir à la frontière franc-comtoise tous les papiers

relatifs à ce complot, ce qui avait eu pour conséquence l'arrestation

d'un grand nombre d'associés de l'intérieur.

Il y avait dans ces précédents plus de motifs qu'il n'en fallait pour

justifier les insinuations d'Imbert-Colomès et pour attirer sur

Bésignan la disgrâce du prince de Condé, et par contre-coup, celle du

roi. Mais, en un temps où quiconque se consacrait au service de la

cause royale devait faire par avance le sacrifice de sa vie, on

n'avait pas le droit d'être difficile dans le choix des hommes bons à

employer. Il suffisait que par leur conduite, leur constance et leur

courage, ils eussent donné des preuves éclatantes de dévouement, pour

qu'on ne leur tînt pas longtemps rigueur de leurs étourderies, de

leurs imprudences ni même des défaillances de leur zèle, lorsque

surtout, par quelque nouveau trait d'initiative, ils s'efforçaient de

les racheter. Sans doute, on se défiait d'eux; mais on se résignait

encore à les employer faute de mieux.

On ne saurait expliquer autrement les circonstances qui amenaient, au

début de cette année 1797, le marquis de Bésignan à Blanckenberg.

Avant d'y venir, il s'était rendu auprès du prince de Condé; il lui

avait exposé le but de son voyage; c'est après l'avoir entendu que

Condé le renvoyait au roi. Le roi seul, en effet, pouvait prononcer

sur la proposition qu'apportait Bésignan et décider de la suite qu'il

convenait d'y donner. Pour la reconstituer, nous avons sous les yeux

le compte rendu qu'à la date du 12 janvier, après un long entretien

avec Bésignan, rédigea d'Avaray en vue du conseil royal qui devait se

réunir le lendemain.

Le marquis de Bésignan, à l'en croire, était intimement lié avec le

comte de Grabianka, noble Polonais établi depuis quatorze ans à

Avignon, le premier partage de la Pologne l'ayant déterminé à quitter

sa patrie. Depuis le commencement de la Révolution, Grabianka avait

rendu d'éminents services aux royalistes, au prix même de sa fortune

dont une partie s'était perdue au service de leur cause. Pour les

mieux servir, il avait entretenu et entretenait toujours des relations

avec certains chefs du parti révolutionnaire: Carnot, La Révellière,

Letourneur de la Manche, Isnard, Rovère, d'autres encore. Mais, loin

de les flatter, il leur avait toujours dit qu'ils se perdraient

eux-mêmes après avoir perdu la France, et que leur dernière ressource

serait de se jeter dans les bras de l'autorité légitime qui les

repousserait hors de France ou plutôt fermerait les yeux sur leur

retraite dès qu'ils auraient rendu les services qu'on pouvait attendre

d'eux. Les principaux membres du Directoire, et plus particulièrement

Barras et Carnot, paraissaient enfin vouloir prendre ce parti. Mais,

retenus par une fausse honte ou par un faux orgueil, ils se refusaient

à faire directement des offres au roi. Leur défiance envers les agents

royalistes de Paris était telle, qu'ils ne voulaient s'adresser à eux

ni traiter avec eux. Le seigneur polonais était le seul intermédiaire

qui pût leur être agréable, le seul qui pût conduire à bien une

négociation entre le roi et le Directoire.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 2 / 41 段