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HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION
PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
TOME II
DU DIX-HUIT FRUCTIDOR AU DIX-HUIT BRUMAIRE
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79,
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1905
Droits de reproduction et de traduction réservés.
OUVRAGES DE M. ERNEST DAUDET
PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
=Histoire de la Restauration.= Un volume in-16. (_Épuisé._)
=Histoire des conspirations royalistes dans le Midi.=
Un volume in-16, broché. 3 50
=Le Roman d'un Conventionnel.= HÉRAULT DE SÉCHELLES
ET LES DAMES DE BELLEGARDE. Un volume in-16, broché. 3 50
OUVRAGES POUR LA JEUNESSE
=Robert Darnétal.= Un volume in-8{o}, illustré, broché. 4 "
=Nini-la-Fauvette.= Un volume grand in-8{o}, illustré, broché. 7 "
HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION
PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
LIVRE SEPTIÈME
LES ÉMIGRÉS ET LE XVIII FRUCTIDOR
I
REGARD EN ARRIÈRE[1]
[Note 1: Depuis l'époque où a paru le premier volume de cet
ouvrage et tandis que l'auteur préparait celui-ci, il a reçu
communication de documents précieux, relatifs à l'émigration:
les papiers de Louis XVIII de 1796 à 1814, ses manuscrits
autographes, les registres de ses correspondances, les
lettres des souverains, celles de sa famille, de ses agents.
En examinant ces richesses documentaires qui, pour la
plupart, n'étaient jamais sorties, depuis plus d'un siècle,
du dépôt où elles sont conservées, il a eu la satisfaction de
constater la rigoureuse exactitude de ses récits antérieurs.
Mais elles lui ont imposé la nécessité de revenir,
incidemment, pour les compléter, sur des épisodes qu'il a
déjà racontés et sur des personnages à la physionomie
desquels il y avait lieu d'ajouter quelques traits nouveaux.]
L'année 1797, qui vit le Directoire exécuter contre la majorité du
conseil des Anciens et du conseil des Cinq-Cents le coup de force que
rappelle la date du dix-huit fructidor, est celle de toute la période
révolutionnaire qui s'annonça comme la plus favorable aux entreprises
royalistes et au rétablissement de la monarchie. La réaction
formidable et trop souvent tragique qui avait suivi la chute de
Robespierre s'accusait et se développait. En dépit de ses efforts pour
renaître, le terrorisme semblait vaincu; ses principaux chefs avaient
péri, et quoique, avant de se séparer, la Convention, dans la cynique
pensée de se survivre, eût osé décréter que les deux tiers de ses
membres figureraient de droit dans l'assemblée nouvelle, qu'en vertu
de la Constitution le pays allait être appelé à élire, les électeurs,
qu'indignait, pour la plupart, cette décision arbitraire, avaient
choisi, pour former le nouveau tiers, des hommes notoirement connus
par leur hostilité au régime de sang qui venait de finir.
Tous ces élus n'étaient pas royalistes. Beaucoup d'entre eux avaient
même pactisé avec la Révolution à ses débuts. Mais, éclairés par ses
excès ou ressaisis par d'anciennes convictions, tous étaient affamés
de tranquillité et susceptibles de favoriser, sans trop regarder à la
forme et à l'étiquette, la formation d'un gouvernement qui, jaloux de
ne retomber ni dans les abus de l'ancien régime ni dans les forfaits
de la Terreur, assurerait à la France le repos et la prospérité dont
elle était depuis si longtemps sevrée.
Ils ne constituaient pas encore une majorité dans le conseil des
Cinq-Cents. Mais, leur rôle tendant de plus en plus à devenir
prépondérant, ils étaient autorisés à penser que les élections qui
devaient avoir lieu en cette même année 1797, pour le renouvellement
d'un tiers de l'assemblée, leur donneraient la supériorité du nombre
et les rendraient assez puissants pour secouer le joug du Directoire,
lui dicter à leur tour des lois et en chasser l'élément
révolutionnaire qui s'y était introduit dès le premier jour.
Peut-être alors et si le prétendant entrait dans leurs vues,
verrait-on se coaliser pour créer un gouvernement représentatif, comme
en Angleterre, les constitutionnels, les républicains désabusés, voire
les orléanistes, qui ne pouvaient plus compter sur les princes
d'Orléans passés en Amérique. Que les royalistes purs leur
apportassent un concours actif, désintéressé, et la restauration de la
monarchie résulterait sûrement de cet accord. Afin de le préparer,
d'en discuter les conditions et d'en établir les bases, le parti dont
nous parlons n'attendait qu'un appel du roi pour lui envoyer un
émissaire chargé de lui exposer ses désirs.
Tandis que les royalistes du dedans se livraient à ces espérances sans
parvenir toujours à se mettre d'accord sur les moyens de les réaliser,
ceux du dehors, c'est-à-dire les émigrés, plus divisés encore, s'y
associaient avec ardeur et s'efforçaient de s'emparer de la direction
des mouvements de l'intérieur ou d'en provoquer de nouveaux pour les
faire tourner les uns et les autres au profit de la royauté légitime.
En Angleterre, en Suisse, en Allemagne, en Russie, en Suède, partout
où l'on tolérait encore leur présence, ils intriguaient, entretenant
secrètement des relations avec leur pays, y envoyant leurs agents,
s'efforçant de ranimer le zèle expirant de la Vendée qu'avait frappée
au coeur le désastre de Quiberon; fomentant des insurrections à Lyon,
dans le Midi, dans l'Est; tentant de rallier à leur cause les généraux
les plus fameux de la République, voire les membres du Directoire; ne
se lassant jamais dans cette tâche en dépit des échecs successifs de
leurs tentatives et ne désespérant pas de voir se reformer la
coalition des grandes puissances, bien que la Prusse et l'Espagne s'en
fussent détachées pour conclure la paix avec la République et que
l'Autriche, épuisée par ses luttes sur le Rhin et en Italie, parût
disposée à les imiter.
Le prince de Condé, avec sa petite armée, campait dans le pays de
Bade, parmi les Autrichiens qui d'ailleurs le tenaient en défiance,
affectaient de ne pas l'employer et manifestaient si visiblement
l'intention de ne pas garder ses troupes à leur solde, s'ils étaient
contraints de faire la paix avec la France, qu'il se décidait à
négocier avec l'empereur de Russie Paul Ier, afin d'obtenir qu'il les
prît à son service;--négociation qui allait, en aboutissant, faire
passer en Wolhynie dans la Pologne russe, revêtus de l'uniforme
moscovite, quelques milliers de Français émigrés et, avec eux, le
prince de Condé, son petit-fils le duc d'Enghien et les deux fils du
comte d'Artois, le duc d'Angoulême et le duc de Berry.
Le comte d'Artois, à ce moment, résidait en Angleterre ou plutôt en
Écosse, dans le château d'Holy Rood, aux portes d'Édimbourg. Le
gouverneur britannique l'avait en quelque sorte interné là à son
retour de l'île d'Yeu en 1795, alors qu'il venait de manquer maintes
occasions de passer en Bretagne et de tenir ainsi la parole donnée par
lui à Charette. Le ministre anglais jugeait sa présence impossible à
Londres, où il eût été d'ailleurs difficile de le soustraire aux
poursuites de ses créanciers. C'est d'Édimbourg qu'il s'efforçait
encore, mais en vain, d'exercer son influence sur les affaires de
l'émigration.
Plus libre et plus heureux que lui, le duc de Bourbon, fils unique de
Condé et père du duc d'Enghien, avait pu se fixer dans la capitale de
l'Angleterre. On le disait disposé à faire ce que n'avait pas fait le
comte d'Artois, à se jeter en France pour y prendre le commandement de
quelque mouvement insurrectionnel; il n'attendait, prétendait-on, que
les ordres du roi. Mais ces ordres n'arrivaient pas, soit que le roi
considérât que l'heure n'était pas revenue où la présence d'un prince
en France apporterait une force à son parti; soit, ce qui apparaît
plus visiblement encore dans sa correspondance, qu'il craignît que la
maison de Condé n'acquît trop de popularité en se mettant toujours en
avant et qu'il préférât être représenté dans son royaume, au moment
opportun, par un prince plus rapproché du trône, tel que le duc de
Berry, le plus jeune et le plus entreprenant des fils de son frère.
Le comte d'Artois à Édimbourg et le duc de Bourbon à Londres se
jalousaient et se dénigraient. Dans l'entourage du second, on
reprochait au premier de n'avoir pas osé passer en Bretagne, malgré
les appels réitérés des chefs vendéens; dans l'entourage du premier,
on accusait le second de ne rester à Londres que pour ne pas
s'éloigner de la comtesse de Vaudreuil, jeune femme d'un vieux mari, à
laquelle il était passionnément dévoué.
Le roi était à Blanckenberg, dans le duché de Brunswick en Allemagne.
Il avait auprès de lui, en qualité de premier et unique ministre, le
duc de La Vauguyon et le comte d'Avaray, auquel l'attachait une
reconnaissante amitié dont, un peu plus loin, nous expliquerons les
causes. Le duc de la Vauguyon, pair de France et jadis représentant du
roi très chrétien en Hollande, était ambassadeur en Espagne quand la
Révolution avait éclaté. Elle ne le maintint pas longtemps à son
poste, qu'il dut abandonner en 1791. Mais il ne s'éloigna pas de
Madrid, ou plutôt il y revint après en être parti, s'efforçant d'y
rendre à son souverain captif et aux princes émigrés les services d'un
serviteur fidèle.
Au mois de juin 1795, après la mort de Louis XVII, Monsieur comte de
Provence, qui résidait alors à Vérone, s'étant déclaré roi sous le nom
de Louis XVIII, avait résolu de se donner deux conseillers en titre,
au lieu et place du maréchal de Castries, qui, depuis la mort de son
frère, dirigeait sa diplomatie. Ce n'est pas qu'il eût cessé
d'apprécier à sa vraie valeur le dévouement de ce vieux et loyal
soldat. Mais il s'était un peu lassé de sa dure franchise, de sa
disposition à tout critiquer. Sans vouloir renoncer à ses services, il
préférait les utiliser de loin que de près. Le désir du maréchal était
conforme au sien. Après s'être appliqué à remplir sa fonction, éloigné
des princes, il n'était venu à Vérone qu'à son corps défendant.
Froissé par le spectacle des petites rivalités de l'entourage, il
souhaitait d'en partir, afin d'aller s'établir à Wolfenbuttel en
Allemagne, d'où il continuerait à s'occuper des affaires du roi.
Le choix de celui-ci pour le remplacer s'était déjà porté sur le comte
de Saint-Priest, qui avait été ministre de son frère, et sur le duc de
La Vauguyon, qui possédait à ses yeux le triple mérite d'être le fils
de son ancien gouverneur, de s'être consacré au salut de la monarchie
durant les heures périlleuses et de jouir, comme diplomate, d'une
réputation universelle. Il les avait mandés auprès de lui.
Saint-Priest, que des missions à Saint-Pétersbourg et à Vienne
retenaient loin de Vérone, devait rester deux ans encore sans pouvoir
se rendre à cet appel. Mais La Vauguyon s'y était rendu au
commencement de 1796. En attendant l'arrivée de son collègue, dont il
était alors impossible de préciser la date, il fut seul investi par le
roi des pouvoirs nécessaires pour diriger sous son autorité, tant dans
l'intérieur de la France qu'à l'extérieur, les affaires de la
monarchie.
La petite cour de Vérone, quand il y arriva, se composait du comte
d'Avaray, du duc de Villequier, du duc de Fleury, du marquis de
Jaucourt, du baron de Flaschlanden, du comte de Cossé et de quelques
autres gentilshommes, auxquels se joignirent successivement le duc de
Guiche et le duc de Grammont, revêtus comme eux des charges qu'à son
avènement le roi avait rétablies ainsi qu'il l'aurait fait s'il eût
été dans son royaume et en possession de sa couronne. Un chapelain,
l'abbé Fleuriel; un secrétaire, Courvoisier,--celui qui fut ministre
sous la Restauration;--deux ou trois employés de bureau, complétaient
la maison royale.
D'Avaray, à l'époque où des relations se créèrent entre le duc de La
Vauguyon et lui, ne siégeait pas dans le conseil du roi, formé alors
du maréchal de Castries, du marquis de Jaucourt et du baron de
Flaschlanden. Il avait toujours refusé d'y siéger, encore qu'il y fût
à tout instant invité par son maître. Il résistait, pour ne pas
discréditer ou dénaturer les délibérations, pour n'en pas altérer la
sincérité en y jetant une opinion à laquelle tout le monde, qu'elle
fût bonne ou mauvaise, aurait dû souscrire d'avance, parce qu'on
savait qu'il eût suffi qu'elle fût émise par lui pour que le roi s'y
ralliât. Sa résistance fait honneur à sa délicatesse. Mais on est
tenté de la considérer comme une comédie un peu puérile, quand on
constate que le roi ne prenait aucune décision sans le consulter. En
réalité, il y avait à Vérone, et il y eut à Blanckenberg, quand le roi
vint s'y établir, une véritable Éminence grise dont l'influence depuis
longtemps établie battait en brèche, sans se montrer, les opinions qui
lui déplaisaient.
À peine en possession de son poste, quand il eut vu de quoi il
retournait, La Vauguyon s'efforça de la paralyser, sinon de la
détruire. Pour se délivrer d'une opposition qui agissait en se
dissimulant et pour la contraindre à s'exercer ouvertement, il imagina
de pousser d'Avaray à satisfaire au désir du roi de le voir prendre
part aux délibérations du conseil. D'Avaray se fit encore prier; puis
il céda. La Vauguyon entreprit alors d'annihiler son influence en
feignant de ne vouloir rien décider que d'accord avec lui. Il lui
proposa dans ce but une sorte d'alliance; il espérait ainsi faire
prévaloir son opinion, quitte à persuader au roi et à d'Avaray, ce
qu'il supposait facile, qu'il s'inspirait de la leur pour déterminer
la sienne. Ce fut cette finasserie par trop diplomatique, qui ouvrit
les yeux à d'Avaray; rapidement, elle le mit en défiance contre le
nouveau venu, en créant entre eux une rivalité dont les suites
funestes ne révélèrent que trop les divisions qui régnaient dans
l'entourage du roi.
Il était aisé de prévoir, dès ce moment, qu'en ces luttes intimes la
victoire resterait à d'Avaray. C'était la conséquence des sentiments
que le roi avait conçus pour lui. Aussi convient-il, avant d'aller
plus loin, de dessiner le portrait de ce fidèle partisan de sa cause,
celui des courtisans de son exil qui lui a prodigué le plus de zèle
désintéressé, celui aussi qu'il a jusqu'au bout préféré à tous les
autres, aimant à être guidé, conseillé, approuvé par lui, ne lui
marchandant ni sa confiance ni son affection.
Depuis qu'ensemble ils s'étaient enfuis de Paris dans la nuit du 20 au
21 juin 1791[2], ils ne s'étaient jamais séparés. À toutes les étapes
de l'exil, l'inlassable dévouement de ce rare serviteur avait revêtu
un caractère héroïque. Le considérant comme un autre lui-même, ne lui
cachant ni ses craintes ni ses espérances, ni ses regrets ni ses
ambitions, ayant pris l'habitude de ne rien faire sans le consulter,
Monsieur s'était promis, si jamais il devenait roi, non seulement de
lui maintenir toute sa confiance, mais encore de la rendre éclatante
en honorant d'Avaray de fonctions qui la légitimeraient.
[Note 2: Ils ont raconté l'un et l'autre les péripéties de
leur fuite. La relation du roi a été imprimée et figure dans
les _Mémoires de l'Émigration_ (Paris, Firmin Didot). Celle
de d'Avaray n'a jamais été publiée. Elle n'est guère
d'ailleurs que la répétition de la précédente. J'y reviendrai
en publiant ultérieurement les écrits de Louis XVIII.]
Ainsi, allait se développer et devenir toute-puissante sur les
affaires de l'émigration l'influence de ce gentilhomme originaire du
Béarn, fils d'un maréchal de camp que la noblesse de l'Orléanais avait
envoyé aux États généraux et à qui, aux beaux jours de Versailles, le
comte de Provence avait accordé son amitié. Cette influence, on la
verra, pendant quinze ans, s'exercer sans relâche en toutes les
occasions importantes. Jusqu'au jour de sa mort, survenue à Madère en
1811, d'Avaray sera, on peut le dire, l'âme même de son prince, et,
pas plus que lui, il ne désespérera jamais de la restauration, malgré
les catastrophes et les revers.
Au conseil, c'est toujours son opinion qui finit par l'emporter, parce
que c'est toujours à elle que se rallie le roi. Chaque matin, quand
il n'est pas retenu au loin par quelque mission de confiance, c'est
lui qui ouvre toutes les lettres. Après les avoir lues, il envoie au
roi, dans la cassette qui les contient, le projet résumé des réponses
qu'elles nécessitent ainsi que des annotations jetées en hâte sur des
bouts de papier où il appelle son prince «mon cher maître», et sur
lesquels celui-ci réplique par des observations ou des réflexions
familières que lui ont suggérées les dires de «son ami». Chaque soir,
avant de se mettre au lit, le roi va passer une heure chez d'Avaray.
Ils causent ensemble des événements de la journée, des résolutions à
prendre pour le lendemain, des moyens d'y rallier les conseillers qui
seront, dans leur réunion quotidienne, sous la présidence du roi,
appelés à les discuter.
Ceux-ci jalousent et redoutent d'Avaray. Mais tous rendent hommage à
son dévouement; ils sont sensibles aux formes déférentes et courtoises
dont il enveloppe ses idées. Ils le savent homme d'honneur et de
loyauté, ennemi de l'intrigue, incapable d'une bassesse. Ils savent de
même qu'on ne saurait longtemps lui résister sans encourir la disgrâce
du maître. Comment douteraient-ils de la puissance du favori quand ils
sont les témoins journaliers des traits de la confiance que le roi lui
accorde, des services par lesquels d'Avaray se l'assure ou la
justifie, comme, par exemple, lorsqu'il lui sauve l'honneur en le
séparant de l'artificieuse comtesse de Balbi[3]? Ne savent-ils pas que
le jour, 21 juin 1795, où le comte de Provence,--monseigneur le
Régent, comme l'appelaient alors les émigrés,--a appris, par une
communication du prince de Condé, la mort de Louis XVII, cette mort
qui lui a valu la couronne, c'est à d'Avaray qu'il est allé d'abord en
apporter la nouvelle?
[Note 3: La disgrâce de Mme de Balbi est un épisode d'ordre
intime, qui forme, comme quelques autres, une sorte de
hors-d'oeuvre dans l'histoire de l'Émigration. Il figurera à
ce titre dans une publication spéciale.]
«Le Régent descend chez moi précédé du comte de Cossé, écrit
d'Avaray, dans ses notes quotidiennes[4]; leur visage m'effraye; je
cherchais des forces contre quelque nouveau malheur que je ne pouvais
prévoir, lorsque le Régent me dit après un moment de silence:
[Note 4: Pour se conformer aux désirs du roi, le comte
d'Avaray, qui vivait auprès de lui, rédigeait fréquemment et
lui remettait des rapports très circonstanciés sur les
événements qui se déroulaient sous leurs yeux et qui les
intéressaient, voire sur ceux auxquels ils avaient été mêlés
ensemble autrefois. Ces rapports confidentiels, destinés à
n'être lus que par le roi, et conservés parmi ses papiers,
constituent une source abondante de renseignements pour
l'histoire de l'Émigration. On verra que j'y ai largement
puisé.]
«--Le roi est mort.»
«Je reste sans parole, sans mouvement; puis, tout à coup, je me
précipite sur sa main. Le comte de Cossé en fait autant. Mon maître
nous serre dans ses bras. Je lui prédis alors sans hésiter que les
malheurs et les crimes s'arrêteront à lui et qu'il sera le
restaurateur de la France.»
Il est donc certain que la faveur de d'Avaray est bâtie à chaux et à
sable; qu'à essayer de l'ébranler, on se briserait. Les courtisans du
roi dans son exil en sont convaincus; ils se soumettent. Seul d'entre
eux, La Vauguyon, pour avoir voulu y résister, sera chassé.
Il n'est pas sûr que d'Avaray possède toutes les qualités nécessaires
au grand rôle que Louis XVIII lui destine. Dans un corps chétif,
frêle, affaibli par la maladie de poitrine qui le ronge sans altérer
son énergie morale, il porte une âme impressionnable, capable
d'inspirations fortes, mais hors d'état de les réaliser jusqu'au bout.
Il est prompt à prendre feu, enclin à la défiance, facilement
soupçonneux, quoique extraordinairement crédule. Dans une situation où
d'autres pensent qu'il faut regarder plus encore aux résultats qu'aux
instruments et moyens à employer pour les atteindre, il répugne trop
souvent à se servir des agents étourdis, légers ou sans scrupules,
prêts à tout, bons à tout, que les hasards de l'existence misérable
des émigrés ont fait surgir de toutes parts et mis au service de la
cause royale.
Homme d'ancien régime, il est intransigeant sur les principes; il
n'accepte aucun changement dans les institutions de la monarchie; il
ne rêve que châtiments inexorables contre ceux qui les ont détruites.
Lorsque Louis XVIII, en succédant à son neveu, prépare pour «son
peuple» un manifeste, c'est d'Avaray qui inspirera le langage de son
maître et lui donnera une physionomie menaçante et vengeresse. Dans
le conseil tenu à Vérone, le 30 juin 1795, afin de discuter le projet
de déclaration qu'a rédigé le secrétaire Courvoisier, c'est encore lui
d'Avaray, qui, faisant litière des raisons politiques invoquées par le
comte de Las Casas, ambassadeur d'Espagne, par d'Antraigues et par les
personnages qu'a réunis le roi en vue de cette délibération
solennelle, s'écriera avec véhémence:
--La première parole du roi ne peut être que pour appeler le glaive de
la justice sur la tête des assassins de son frère.
Et aussitôt son opinion, bien que ses contradicteurs en démontrent les
dangers et insistent sur la nécessité de paroles moins provocatrices,
deviendra celle du roi, qui l'exprimera à son tour.
--Mon frère, mon neveu, ma famille, mes sujets demandent vengeance. Ne
voyez-vous pas, messieurs, la calomnie qui me poursuit! Si je me
montrais indulgent, on ne manquerait pas de dire: Lisez, voyez la joie
qui perce et l'ambition qui jouit.
Ce qu'est d'Avaray ce jour-là, il le sera toujours. Cette soif de
vengeance qu'il vient de trahir, c'est si bien lui qui en entretient
les ardeurs dans l'esprit de son maître que celui-ci, malgré sa
sagesse relative, n'y renoncera complètement qu'en 1811, lorsque la
mort l'aura délivré du joug d'une amitié aussi nuisible à sa politique
qu'elle fut précieuse et bienfaisante à son coeur.
Voilà, certes, des violences d'opinion singulièrement dangereuses dans
un homme dont le roi a fait son principal et toujours écouté
conseiller. Mais d'Avaray en atténue les effets par sa droiture, par
de fréquents retours de prévoyance, par ce dévouement sans bornes qui
permet de saluer en lui un admirable chien de garde, incessamment
attentif à la sûreté du maître, la sentinelle vigilante de l'honneur
de la couronne et du monarque que malheureusement, par sa manière
d'être, il ne parvient pas toujours à faire aimer de ceux auprès de
qui il le défend.
C'est le jugement qu'en 1811, tandis que d'Avaray agonise à Madère,
Joseph de Maistre, qui l'a beaucoup connu, beaucoup pratiqué, portera
sur lui. «Je regrette bien, mande-t-il le 3 juillet au comte de
Blacas, que l'air de Madère n'ait point encore pu rétablir le digne
comte d'Avaray. Vous m'accusez de ne point lui rendre justice.
N'est-ce point vous, au contraire, mon cher Comte, qui ne me la rendez
pas? Quel homme dans le monde entier estime plus votre ami comme
particulier, comme Français et comme sujet? Qui peut rendre plus de
justice que moi à son attachement sans réserve, à son dévouement
héroïque, à son inébranlable fidélité? Mais si vous le considérez
comme un instrument politique, c'est une autre chose. Je vous dis que
celui qui n'a pu dans aucun pays aborder aucun homme public sans
l'aliéner n'est pas fait pour les affaires. Ce génie est un génie à
part, comme celui de la poésie et des mathématiques. On l'a ou on ne
l'a pas. _Il était nécessaire ici_, me dites-vous. Oui, sans doute,
_ici_, dans la chambre, ou tout au plus dans la maison où j'écris;
mais hors de là, je crois que c'est tout le contraire. Feuilletez
d'ailleurs l'histoire universelle, et dites-moi le nom d'un _favori_
proprement dit qui ait réussi dans la guerre ou dans la politique[5].»
[Note 5: Correspondance inédite de Joseph de Maistre avec le
comte de Blacas.]
Cette démonstration ne convaincra pas Blacas. Destiné à remplacer
d'Avaray dans ses fonctions auprès du roi, il le défend contre Joseph
de Maistre: «Je suis persuadé, mon cher Comte, que vous regrettez mon
malheureux ami, qui a trouvé la mort où il allait chercher la santé.
Je crois qu'une femme à grand nez vous a donné sur lui, sur sa volonté
d'être, tant de fausses préventions. Je sais que l'on en dit autant de
moi, quoique l'on ne m'honore pas encore d'un titre (celui de favori)
que j'espère ne jamais mériter, parce que je le regarde comme
humiliant pour celui qui le porte et insultant pour celui qui le fait
porter. Croyez, mon cher Comte, que s'il n'a pu, comme vous le dites,
dans aucun pays aborder aucun homme public sans l'aliéner, ce n'est
pas qu'il ne fût fait pour les affaires. Mais en voici la raison;
c'est de vous-même que je l'emprunte. Tout souverain malheureux est
repoussé par les autres, et, dès que les souverains ont méconnu leur
maître légitime, leur intérêt est de l'écraser absolument et de le
faire disparaître parce que son existence seule les accuse et les
offense. C'est ce désir, c'est cette volonté, qu'il a trouvée partout
et que partout il a voulu combattre, qui lui avait attiré la haine
honorable dont vous me parlez.»
Qu'en cette circonstance Blacas ait vu plus juste que de Maistre, ou
que ce soit au contraire celui-ci qui ait eu raison, il n'en est pas
moins certain que d'Avaray n'a pas toujours été habile à créer des
partisans au prince et à la cause qu'il chérissait, et pour lesquels
il eût volontiers fait le sacrifice de sa vie.
II
LE PARTI ROYALISTE EN 1796-1797
Quoique, depuis six ans, toutes les tentatives faites en vue de
renverser le gouvernement révolutionnaire et de restaurer la monarchie
eussent successivement avorté, le roi s'employait, avec la même ardeur
qu'au premier jour, à mettre en oeuvre les moyens à l'aide desquels il
comptait faire triompher sa cause.
Ces moyens, dans sa pensée, étaient encore multiples. Louis XVIII
croyait à la possibilité de replacer la Prusse et l'Espagne sous les
armes, d'empêcher l'Autriche de conclure la paix avec la République,
d'amener l'Angleterre à reformer la coalition et d'obtenir de la
Russie qu'elle y prît une part prépondérante. Il avait peu de
confiance dans le cabinet de Vienne, qu'il soupçonnait non sans raison
de vouloir démembrer son royaume. Mais il était convaincu que si
l'empereur Paul Ier, successeur de la grande Catherine, entrait dans
la coalition, il y exercerait promptement assez d'autorité pour
contenir les ambitions de ses alliés.
Le roi proscrit connaissait le désintéressement du tsar. Ce souverain,
le seul qui eût consenti à le reconnaître en qualité de roi,
souhaitait sincèrement le rétablissement des Bourbons sur leur trône.
S'il se décidait à la guerre, ce serait uniquement dans ce but. Louis
XVIII ne désespérait pas d'obtenir de lui ce que les autres
puissances lui avaient toujours refusé ainsi qu'à son frère: le droit
de marcher avec les Français que commandait le prince de Condé, à la
tête des armées étrangères, lorsqu'elles entreraient en France. Il
comptait sur Paul Ier pour arriver à se montrer à ses sujets les armes
à la main, pour prouver à ceux de ses partisans qui lui reprochaient
son inaction qu'il ne méritait pas leurs reproches, et que, s'il était
resté si longtemps inactif, c'est que, ne pouvant rien sans le secours
des puissances étrangères, il avait été la victime de leur
indifférence pour les Bourbons comme de leurs vues de conquêtes sur la
France.
Du gouvernement britannique, et à supposer même que la coalition ne se
renouât pas, il attendait plus encore. Il ne désespérait pas d'obtenir
que ce gouvernement favorisât un nouveau coup de main contre la
République, soit sur les côtes de l'Océan, dont il croyait les
populations toujours animées du désir de combattre pour Dieu et pour
le roi; soit sur la frontière suisse, où la haine soulevée contre le
gouvernement français parmi les habitants de l'Helvétie, ces antiques
alliés des Bourbons, ferait, à l'approche d'un corps expéditionnaire,
surgir du sol de vaillants soldats qui viendraient le grossir. Ce
projet flattait tout spécialement ses ambitions parce qu'il y voyait
une place pour lui, une occasion de se rouvrir les portes de son
royaume, ou, comme il le disait «d'y trouver son tombeau.» Mais, pour
l'exécuter, l'or anglais était indispensable; ses efforts, du côté de
l'Angleterre, avaient surtout pour but de se faire allouer de nouveaux
subsides, qu'elle persistait à ne pas donner aussi importants qu'il
aurait voulu, en alléguant l'énormité des sacrifices déjà consentis
par elle et bien en pure perte, puisqu'après tout, la République
n'avait pas été détruite.
Cependant, cette fois, à l'appui de ses sollicitations succédant à
tant d'autres qu'on n'avait jamais exaucées qu'incomplètement, ce dont
il ne cessait de se plaindre, il pouvait invoquer pour les justifier
des arguments propres à frapper le cabinet anglais. Ces arguments, il
les tirait des informations qui lui venaient de France. Elles lui
montraient ses partisans plus actifs que jamais et plus résolus, leur
nombre s'augmentant incessamment, grâce à la propagande inlassable à
laquelle se livraient les émigrés rentrés depuis le neuf thermidor.
Longtemps opprimées et décimées par le terrorisme triomphant, les
populations, de toutes parts, demandaient justice et vengeance. En
beaucoup d'endroits, à Lyon, dans le Languedoc, en Provence, dans les
Cévennes, elles n'avaient pas attendu que des lois nouvelles leur
donnassent satisfaction; elles se faisaient justice elles-mêmes et
frappaient çà et là les hommes qui naguère étaient pour elles des
oppresseurs et des bourreaux. Des bandes s'étaient formées sous les
ordres de chefs énergiques et impitoyables, parcouraient les
campagnes, agitaient les villes et, sous des noms divers,--chauffeurs,
barbets, compagnons de Jésus,--exerçaient de terribles représailles
contre les anciens terroristes, les acheteurs de biens nationaux, les
prêtres assermentés.
Dans le Midi surtout et notamment à Marseille, à Nîmes, à Aix, à
Toulouse, au Puy, à Tarascon, ces représailles, dès le lendemain de la
chute de Robespierre, avaient donné lieu à d'effroyables massacres.
Elles avaient dégénéré depuis en scènes de brigandages, dont les
acteurs, affamés de vengeances et pervertis par l'excès de leurs
souffrances, tuaient, volaient, attaquaient même des citoyens
inoffensifs ou arrêtaient les diligences pour dépouiller les voyageurs
et s'approprier les fonds du trésor public dont elles opéraient le
transport.
Dans les massifs montagneux de la Haute-Loire et du Vivarais, il y
avait pour commander ces mouvements insurrectionnels des chefs
intrépides[6], mais non moins violents qu'imprudents et téméraires: le
marquis de Bésignan, véritable énergumène, bavard, agité, qui avait
entrepris de soulever Lyon et de former une ligue qui s'étendrait de
la Franche-Comté à la vallée du Rhône, pour faciliter l'invasion des
Autrichiens par les frontières de l'Est; le baron de Saint-Christol,
gentilhomme du Comtat, qui rêvait de s'emparer des grandes villes du
Midi; le chevalier de Lamothe, ancien officier, qui attendait, en se
livrant à une guerre d'escarmouches, une prise d'armes générale; le
chevalier Durrieu, surnommé le chevalier de la Lune; Pellamourgue,
comte de Cassaniouze, qui voulait rentrer dans ses propriétés
confisquées comme biens d'émigrés; le marquis de Surville, ancien
officier au régiment de Picardie, poète à ses heures, nature
chevaleresque, moralement supérieur à tout ce qui l'entourait;
Dominique Allier, frère de l'ancien prieur de Chambonas, fusillé avec
Charrier à la suite des premières insurrections cévenoles; d'autres
encore, plus humbles, moins raffinés dans leurs goûts comme dans la
manière d'affirmer leurs opinions.
[Note 6: Je dois passer ici sur l'état des provinces
méridionales et sur leurs rapports avec les émigrés. On en
trouvera un tableau plus complet dans mon livre: _La
Conjuration de Pichegru._--Paris, Plon, Nourrit et Cie.]
Ces hommes, royalistes dans l'âme mais rebelles à toute discipline,
mêlés aux révoltes antérieures du Midi, imbus de tous les préjugés de
l'émigration, communiquaient avec les émigrés. Ils sollicitaient des
ordres, et, quoique peu disposés à y obéir, ils allaient les chercher
tour à tour en Angleterre auprès du comte d'Artois, en Suisse auprès
du prince de Condé, à Vérone d'abord et à Blanckenberg, ensuite auprès
du roi lui-même. Ils recevaient des fonds de Wickham, agent de
l'Angleterre installé à Lausanne, d'où il communiquait avec le général
de Précy, l'organisateur de l'insurrection des Lyonnais en 1795; avec
le comte de Vezet, jadis président du Parlement de Besançon; avec
Imbert-Colomès, ancien maire de Lyon, élu depuis député aux
Cinq-Cents, et en un mot avec les innombrables agents à qui le roi
confiait l'exécution des plans qu'il avait approuvés entre tous ceux
qui lui étaient quotidiennement soumis.
D'autre part, la foi religieuse sur toute l'étendue du territoire
renaissait avec d'autant plus de violence qu'elle avait été plus
durement contenue. Le peuple réclamait le rétablissement de son culte,
le relèvement de ses autels, le retour des prêtres qui, pour avoir
refusé de prêter le serment constitutionnel, avaient dû se cacher ou
s'enfuir. Telles étaient ses exigences, que la Convention avant de se
séparer, et le conseil des Cinq-Cents dès les débuts de sa réunion,
avaient dû abroger en partie les lois de proscription décrétées
naguère contre le clergé, autoriser la réouverture des temples,
renoncer à sévir lorsque les fidèles, pressés de s'y prosterner comme
autrefois, trouvant qu'on mettait trop de lenteur à les leur rendre,
en forçaient les portes et faisaient retentir de leurs prières et de
leurs chants les vieilles voûtes si longtemps silencieuses. Ainsi,
avec un irrésistible élan, s'affirmait de toutes parts la volonté de
la France de faire succéder, aux saturnales sanglantes qu'avaient
expiées et expiaient encore les terroristes, une ère nouvelle qui
verrait s'opérer la pacification du pays sous l'égide d'un
gouvernement réparateur.
Ce gouvernement, Louis XVIII prétendait être le seul qui pût le donner
à la France. Bien que l'unanimité des Français n'en fût pas convaincue
au même degré que lui, il n'en était pas moins autorisé à croire que
si le Directoire, où l'élément révolutionnaire représenté par les
thermidoriens demeurait encore tout-puissant, était épuré, et que si
les armées étrangères rouvraient aux Bourbons le royaume en des
conditions qui feraient éclater leur désintéressement, c'est-à-dire
leur renoncement à toute idée de conquête, une foule immense de ses
sujets se lèverait pour l'acclamer, se rallier à son drapeau, se
soumettre à ses lois.
Il pouvait fournir maintes preuves à l'appui de sa conviction: les
informations que lui envoyaient les membres de l'agence qu'il
entretenait à Paris; les protestations de fidélité qui lui arrivaient
de toutes parts; les dispositions de la Vendée qui, malgré les
défaites récentes et les tentatives de pacification commencées par le
Directoire, semblait prête à reprendre les armes; l'agitation continue
des provinces méridionales; la certitude où l'on était que les
élections prochaines donneraient la victoire au parti modéré, et
enfin, ce qu'on lui rapportait du désir secret de généraux populaires
dans l'armée, tels que Pichegru, Hoche, Moreau, Kellermann, Willot, de
se rallier à lui.
Sur ce dernier point, les renseignements qu'il recueillait, exagérés
ou faux pour la plupart, le faisaient se leurrer de beaucoup
d'illusions. Tout cependant n'était pas mensonge dans ces rapports, et
notamment en ce qui touchait Pichegru. Ce général, au mois de
septembre 1795, alors qu'il commandait l'armée de Rhin et Moselle,
était entré en relations avec le prince de Condé, qui campait non loin
de lui parmi les troupes autrichiennes, qui menaçaient l'Alsace. Un
aventurier politique, Roques de Montgaillard, dont le nom allait
obtenir bientôt un certain retentissement, était le metteur en oeuvre
de cette intrigue, à laquelle Condé s'était prêté avec une candeur et
une crédulité invraisemblables. Assisté d'un libraire de Neufchâtel,
nommé Fauche-Borel, illettré, panier percé, exalté, vénal, menteur et,
pour tout dire, véritable acteur de comédie, Montgaillard, par
l'intermédiaire de ce personnage, avait fait offrir à Pichegru des
avantages mirifiques s'il voulait faire arborer le drapeau blanc par
son armée, la réunir à celle de Condé pour marcher ensemble sur Paris
et livrer à ce prince Strasbourg et Huningue. À l'en croire, les
Autrichiens favoriseraient ce mouvement, dont le succès n'était pas
douteux et ouvrirait à Louis XVIII son royaume.
Pichegru avait eu le tort, non seulement de ne pas faire arrêter le
porteur de ces propositions criminelles, mais encore de le charger de
dire au prince de Condé que, bien que ces plans fussent inacceptables,
d'abord parce qu'il n'était pas assez sûr de son armée et ensuite
parce qu'ils ne pouvaient s'exécuter qu'au moyen d'une grossière
violation de ses devoirs militaires, il ne se refusait pas à servir la
cause du roi quand l'occasion s'en présenterait, par des moyens qu'il
ferait connaître ultérieurement.
Cette réponse était digne d'un politicien qui s'efforce de ne rien
compromettre et de ménager tout le monde, mais indigne d'un soldat
commandant une armée en présence de l'ennemi. Tout au moins ne
constituait-elle pas une promesse. C'est cependant comme un engagement
formel d'abandonner la République et de passer à la monarchie que
Montgaillard l'avait présentée au prince de Condé, demandant en
échange des fonds destinés à Pichegru pour faciliter sa trahison.
Ces fonds, fournis par l'agent anglais Wickham, n'étaient pas plus
arrivés au général que ceux qui, par la suite, furent demandés en son
nom. Montgaillard, Fauche-Borel et la nuée de complices dont ils
s'étaient entourés se les appropriaient au fur et à mesure qu'ils les
recevaient. Condé ne s'en doutait pas. Il acceptait comme parole
d'Évangile les propos qu'on lui apportait de Pichegru; dans ses
lettres, il en entretenait le roi, dont la confiance en ce général
devint alors et demeura entière, même lorsque, ultérieurement, la
conduite suspecte du comte d'Antraigues, son agent à Venise, eut livré
à Bonaparte, qui commandait alors en Italie, le secret de ces
négociations manifestement dénaturées par Montgaillard et par
Fauche-Borel pour tromper le prince de Condé et lui extorquer des
fonds.
En dépit du dénouement de cette escroquerie et bien qu'avant qu'elle
ne se dénouât, Pichegru se fût démis de son commandement et fût allé
se fixer à Arbois, sa ville natale, dans le Jura, le roi resta
persuadé que ce général lui était acquis et saisirait, comme il
l'avait promis, toutes les occasions propices pour rendre effectif son
dévouement. Aussi lorsque, aux élections pour les Cinq-Cents, Pichegru
fut choisi par ses compatriotes pour les représenter; lorsque
l'Assemblée l'eut appelé à l'honneur de la présider, et enfin lorsque
ses propos et sa conduite eurent démontré qu'il était hostile au
Directoire, le roi se fortifia dans la conviction qu'il pouvait
compter désormais l'illustre soldat parmi ses partisans.
C'est de l'ensemble des faits que nous résumons qu'il s'inspirait plus
spécialement depuis son arrivée à Blanckenberg pour multiplier ses
démarches auprès des cours, pour généraliser les mouvements
insurrectionnels de l'intérieur, pour prendre, avec le concours de ses
partisans restés en France ou qui y étaient rentrés depuis deux ans,
des mesures décisives à l'effet de porter à la République un coup tel
qu'il espérait qu'elle ne s'en relèverait pas.
Pour assurer l'exécution de ses ordres et indépendamment des
représentants secrètement accrédités par lui auprès de la plupart des
cours, Louis XVIII, depuis son avènement platonique à un trône
ensanglanté, que ses efforts tendaient à reconquérir, avait institué
deux agences: l'une en Suisse, qui devait bientôt se transporter en
Souabe; l'autre à Paris.
La première, dite agence de Souabe, se composait de trois hommes d'un
dévouement éprouvé: M. de Vezet, ancien président du Parlement de
Besançon; le général de Précy, le défenseur de Lyon, et
Imbert-Colomès, jadis maire de cette ville, qu'il représentait
maintenant au conseil des Cinq-Cents. Vivant des fonds anglais que lui
versaient Wickham et Crawford, commissaires du cabinet britannique
installés en Suisse, et placée sous les ordres du prince de Condé
campé encore sur les bords du Rhin avec les armées autrichiennes,
l'agence de Souabe avait reçu pour mission de provoquer et de
seconder les mouvements royalistes de l'Est et du Midi. Elle exerçait
plus spécialement son action en Alsace, en Franche-Comté, dans le
Lyonnais, le Velay, le Languedoc et la Provence.
L'agence de Paris opérait dans le reste de la France et surtout dans
l'Ouest. Instituée en 1794, sur le conseil du comte d'Antraigues, pour
être en France l'organe des princes émigrés et pour assurer
l'exécution de leurs ordres, elle se composait, au lendemain de sa
création, de quatre personnes: les abbés Le Maître et Brottier, le
chevalier Despomelles, colonel démissionnaire, et Duverne de Praile,
ancien capitaine de frégate.
À ses débuts, elle s'inspirait des opinions de ce qu'on appelait la
faction espagnole, dont d'Antraigues était le représentant.
Notoirement hostile à l'Angleterre, la faction ne comptait pour le
rétablissement de la monarchie que sur le concours de l'Espagne. Il en
résultait que maintes fois l'agence s'était trouvée en contradiction
avec les vues et les projets des princes, voire du comte de Provence,
bien qu'il se fût proclamé régent du royaume après la mort de son
frère, et qu'à ce titre, le jeune roi étant captif au Temple, il fût
le véritable souverain. Sous divers prétextes, elle avait alors
affecté de se montrer indépendante de lui, de lui taire ses plans, de
ne pas tenir compte de ses ordres qu'elle déclarait inexécutables.
Mais, lorsque la couronne était échue à ce prince et surtout après la
journée de Vendémiaire, où deux des membres de l'agence avaient été
compromis et l'un d'eux, Le Maître, condamné à mort et exécuté, ce
malheureux ayant été remplacé par un ancien magistrat, M. de La
Villeheurnoy, elle avait cessé de marchander sa soumission au roi. La
conclusion de la paix entre la République et l'Espagne l'avait rejetée
du côté de l'Angleterre, où, plus volontiers qu'autrefois, elle allait
chercher maintenant ses inspirations et soumettre ses plans quand leur
exécution nécessitait des fonds que le gouvernement britannique seul
était en état de lui fournir. Elle entretenait des relations suivies à
Londres avec les ministres anglais par l'intermédiaire de Dutheil,
trésorier des princes, et en Suisse avec Wickham.
Dans les circonstances graves, elle appelait à ses délibérations
l'ancien constituant baron d'André et l'ancien maire de Lyon
Imbert-Colomès, élus l'un et l'autre au conseil des Cinq-Cents et bien
placés, par conséquent, pour faire parmi les députés, leurs collègues,
une active propagande en faveur du royalisme. En tout ce qui
concernait les affaires du roi, celles du moins qu'on ne leur
dissimulait pas, leur opinion exerçait sur les délibérations des
agents une influence décisive.
Indépendamment des correspondants que l'agence comptait dans les
provinces, il y avait autour d'elle plusieurs personnages qui allaient
et venaient entre Paris et les divers points d'où s'exerçait peu ou
prou l'action royaliste: Londres, source principale des subsides; la
Suisse, où résidait Wickham; Blanckenberg, où le roi s'était établi;
la Normandie et la Bretagne, où les insurrections ne désarmaient pas
ou semblaient toujours prêtes à renaître quand elles avaient désarmé.
Parmi ceux de ces personnages qu'à raison de leur nom, de leur
activité, de leurs services, on considérait comme les plus importants,
il faut citer le prince Louis de la Trémoïlle, le comte de Rochecot,
le comte de Bourmont, que les guerres des chouans avaient mis tous les
trois en lumière; le prince de Carency, fils aîné du duc de La
Vauguyon, à qui les fonctions de confiance que remplissait son père
auprès du roi donnaient un crédit et une autorité dont les désordres
de sa vie privée et ses vices trop cyniquement étalés auraient dû le
faire déclarer indigne; le comte Louis de Frotté, l'héroïque
instigateur des insurrections normandes; Sourdat, émigré rentré,
ancien lieutenant de police à Troyes, devenu publiciste et que
quelques écrits avaient désigné au roi comme un partisan dévoué, bon à
employer dans des missions délicates; un jeune homme du nom de Bayard,
que le général de Précy avait présenté à Wickham pour servir
d'intermédiaire entre ce dernier et l'agence de Paris et à qui l'on
reprochait d'être devenu beaucoup plus l'homme des Anglais que l'homme
du roi; un sieur Bénard, employé dans les bureaux du Directoire, qui
s'était offert pour conquérir le directeur Barras à la cause royale;
Fauche-Borel, le fameux libraire neufchâtelois, singulier mélange de
sottise et de vénalité, tout gonflé de son importance depuis qu'il
avait été chargé par Montgaillard de négocier avec Pichegru, et qui
rêvait peut-être déjà de greffer sur les démarches de Bénard ses
propres démarches pour convertir Barras et se donner le mérite et les
profits de cette prétendue conversion, et enfin l'abbé André, dit de
La Marre, dont nous parlons plus bas. Seul peut-être, parmi ce
personnel de conspirateurs, il pouvait se flatter d'être dans
l'entière possession de la confiance du roi et de d'Avaray.
La puissance d'action de ces agents ne saurait être jugée d'après leur
nombre. À l'exception de très peu d'entre eux, ils étaient hors d'état
de rendre d'importants services. On ne pouvait, en fait de services,
attendre de leur part que ceux qu'il est donné à d'obscurs agitateurs,
de rendre accidentellement. Se sachant surveillés, exposés à toutes
les indiscrétions comme à toutes les curiosités, n'osant combattre
ouvertement, condamnés à comploter avec et par de petits moyens,
toujours à la poursuite de fonds, soit pour la cause, soit pour leurs
besoins personnels, dupes de l'Angleterre, victimes de sa versatilité,
ils passaient leur temps à élaborer des plans que toujours quelque
incident inattendu venait détruire au moment où ils se croyaient en
état de les exécuter.
Par surcroît d'infortune, il existait entre eux une cause irréparable
de faiblesse: leurs divisions. Ils se défiaient les uns des autres, se
jalousaient, se suspectaient, s'accusaient réciproquement d'imprudents
bavardages, d'ambitions cachées, de défaut de zèle, de basses
convoitises, de désobéissance aux ordres du roi et même de trahison.
Tel était l'état des choses à l'aube de cette année 1797, dont nous
racontons les incidents. Ces divisions des agents de Paris, plus ou
moins dissimulées, plus ou moins contenues, tendaient à s'envenimer,
se préparaient à éclater dans des circonstances quasi tragiques, alors
que l'intérêt bien entendu de la cause royale eût exigé entre ceux qui
aspiraient à l'honneur de la servir une union étroite et durable.
III
L'ABBÉ DE LA MARRE ET LE MARQUIS DE BÉSIGNAN
Entre ces divers acteurs du drame de l'Émigration, il y a lieu de
distinguer ceux dont le langage et la conduite ont révélé une haute
raison et un dévouement aussi désintéressé que sincère: tel par
exemple l'abbé André, que, sous le nom de de La Marre et à partir de
1796, on voit, pendant six années, remplir les missions les plus
difficiles, sans cesse sur les chemins pour porter à Paris et à
Londres les ordres du roi, en surveiller l'exécution, et qui, pour
dissimuler sa personnalité, pour se dérober aux recherches de la
police consulaire, se fait appeler tour à tour Falike, l'abbé de
Bellecombe ou David Pachoud, négociant à Lausanne.