Cette démonstration ne convaincra pas Blacas. Destiné à remp

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HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION

PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

TOME II

DU DIX-HUIT FRUCTIDOR AU DIX-HUIT BRUMAIRE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie 79,

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1905

Droits de reproduction et de traduction réservés.

OUVRAGES DE M. ERNEST DAUDET

PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

=Histoire de la Restauration.= Un volume in-16. (_Épuisé._)

=Histoire des conspirations royalistes dans le Midi.=

Un volume in-16, broché. 3 50

=Le Roman d'un Conventionnel.= HÉRAULT DE SÉCHELLES

ET LES DAMES DE BELLEGARDE. Un volume in-16, broché. 3 50

OUVRAGES POUR LA JEUNESSE

=Robert Darnétal.= Un volume in-8{o}, illustré, broché. 4 "

=Nini-la-Fauvette.= Un volume grand in-8{o}, illustré, broché. 7 "

HISTOIRE DE L'ÉMIGRATION

PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

LIVRE SEPTIÈME

LES ÉMIGRÉS ET LE XVIII FRUCTIDOR

I

REGARD EN ARRIÈRE[1]

[Note 1: Depuis l'époque où a paru le premier volume de cet

ouvrage et tandis que l'auteur préparait celui-ci, il a reçu

communication de documents précieux, relatifs à l'émigration:

les papiers de Louis XVIII de 1796 à 1814, ses manuscrits

autographes, les registres de ses correspondances, les

lettres des souverains, celles de sa famille, de ses agents.

En examinant ces richesses documentaires qui, pour la

plupart, n'étaient jamais sorties, depuis plus d'un siècle,

du dépôt où elles sont conservées, il a eu la satisfaction de

constater la rigoureuse exactitude de ses récits antérieurs.

Mais elles lui ont imposé la nécessité de revenir,

incidemment, pour les compléter, sur des épisodes qu'il a

déjà racontés et sur des personnages à la physionomie

desquels il y avait lieu d'ajouter quelques traits nouveaux.]

L'année 1797, qui vit le Directoire exécuter contre la majorité du

conseil des Anciens et du conseil des Cinq-Cents le coup de force que

rappelle la date du dix-huit fructidor, est celle de toute la période

révolutionnaire qui s'annonça comme la plus favorable aux entreprises

royalistes et au rétablissement de la monarchie. La réaction

formidable et trop souvent tragique qui avait suivi la chute de

Robespierre s'accusait et se développait. En dépit de ses efforts pour

renaître, le terrorisme semblait vaincu; ses principaux chefs avaient

péri, et quoique, avant de se séparer, la Convention, dans la cynique

pensée de se survivre, eût osé décréter que les deux tiers de ses

membres figureraient de droit dans l'assemblée nouvelle, qu'en vertu

de la Constitution le pays allait être appelé à élire, les électeurs,

qu'indignait, pour la plupart, cette décision arbitraire, avaient

choisi, pour former le nouveau tiers, des hommes notoirement connus

par leur hostilité au régime de sang qui venait de finir.

Tous ces élus n'étaient pas royalistes. Beaucoup d'entre eux avaient

même pactisé avec la Révolution à ses débuts. Mais, éclairés par ses

excès ou ressaisis par d'anciennes convictions, tous étaient affamés

de tranquillité et susceptibles de favoriser, sans trop regarder à la

forme et à l'étiquette, la formation d'un gouvernement qui, jaloux de

ne retomber ni dans les abus de l'ancien régime ni dans les forfaits

de la Terreur, assurerait à la France le repos et la prospérité dont

elle était depuis si longtemps sevrée.

Ils ne constituaient pas encore une majorité dans le conseil des

Cinq-Cents. Mais, leur rôle tendant de plus en plus à devenir

prépondérant, ils étaient autorisés à penser que les élections qui

devaient avoir lieu en cette même année 1797, pour le renouvellement

d'un tiers de l'assemblée, leur donneraient la supériorité du nombre

et les rendraient assez puissants pour secouer le joug du Directoire,

lui dicter à leur tour des lois et en chasser l'élément

révolutionnaire qui s'y était introduit dès le premier jour.

Peut-être alors et si le prétendant entrait dans leurs vues,

verrait-on se coaliser pour créer un gouvernement représentatif, comme

en Angleterre, les constitutionnels, les républicains désabusés, voire

les orléanistes, qui ne pouvaient plus compter sur les princes

d'Orléans passés en Amérique. Que les royalistes purs leur

apportassent un concours actif, désintéressé, et la restauration de la

monarchie résulterait sûrement de cet accord. Afin de le préparer,

d'en discuter les conditions et d'en établir les bases, le parti dont

nous parlons n'attendait qu'un appel du roi pour lui envoyer un

émissaire chargé de lui exposer ses désirs.

Tandis que les royalistes du dedans se livraient à ces espérances sans

parvenir toujours à se mettre d'accord sur les moyens de les réaliser,

ceux du dehors, c'est-à-dire les émigrés, plus divisés encore, s'y

associaient avec ardeur et s'efforçaient de s'emparer de la direction

des mouvements de l'intérieur ou d'en provoquer de nouveaux pour les

faire tourner les uns et les autres au profit de la royauté légitime.

En Angleterre, en Suisse, en Allemagne, en Russie, en Suède, partout

où l'on tolérait encore leur présence, ils intriguaient, entretenant

secrètement des relations avec leur pays, y envoyant leurs agents,

s'efforçant de ranimer le zèle expirant de la Vendée qu'avait frappée

au coeur le désastre de Quiberon; fomentant des insurrections à Lyon,

dans le Midi, dans l'Est; tentant de rallier à leur cause les généraux

les plus fameux de la République, voire les membres du Directoire; ne

se lassant jamais dans cette tâche en dépit des échecs successifs de

leurs tentatives et ne désespérant pas de voir se reformer la

coalition des grandes puissances, bien que la Prusse et l'Espagne s'en

fussent détachées pour conclure la paix avec la République et que

l'Autriche, épuisée par ses luttes sur le Rhin et en Italie, parût

disposée à les imiter.

Le prince de Condé, avec sa petite armée, campait dans le pays de

Bade, parmi les Autrichiens qui d'ailleurs le tenaient en défiance,

affectaient de ne pas l'employer et manifestaient si visiblement

l'intention de ne pas garder ses troupes à leur solde, s'ils étaient

contraints de faire la paix avec la France, qu'il se décidait à

négocier avec l'empereur de Russie Paul Ier, afin d'obtenir qu'il les

prît à son service;--négociation qui allait, en aboutissant, faire

passer en Wolhynie dans la Pologne russe, revêtus de l'uniforme

moscovite, quelques milliers de Français émigrés et, avec eux, le

prince de Condé, son petit-fils le duc d'Enghien et les deux fils du

comte d'Artois, le duc d'Angoulême et le duc de Berry.

Le comte d'Artois, à ce moment, résidait en Angleterre ou plutôt en

Écosse, dans le château d'Holy Rood, aux portes d'Édimbourg. Le

gouverneur britannique l'avait en quelque sorte interné là à son

retour de l'île d'Yeu en 1795, alors qu'il venait de manquer maintes

occasions de passer en Bretagne et de tenir ainsi la parole donnée par

lui à Charette. Le ministre anglais jugeait sa présence impossible à

Londres, où il eût été d'ailleurs difficile de le soustraire aux

poursuites de ses créanciers. C'est d'Édimbourg qu'il s'efforçait

encore, mais en vain, d'exercer son influence sur les affaires de

l'émigration.

Plus libre et plus heureux que lui, le duc de Bourbon, fils unique de

Condé et père du duc d'Enghien, avait pu se fixer dans la capitale de

l'Angleterre. On le disait disposé à faire ce que n'avait pas fait le

comte d'Artois, à se jeter en France pour y prendre le commandement de

quelque mouvement insurrectionnel; il n'attendait, prétendait-on, que

les ordres du roi. Mais ces ordres n'arrivaient pas, soit que le roi

considérât que l'heure n'était pas revenue où la présence d'un prince

en France apporterait une force à son parti; soit, ce qui apparaît

plus visiblement encore dans sa correspondance, qu'il craignît que la

maison de Condé n'acquît trop de popularité en se mettant toujours en

avant et qu'il préférât être représenté dans son royaume, au moment

opportun, par un prince plus rapproché du trône, tel que le duc de

Berry, le plus jeune et le plus entreprenant des fils de son frère.

Le comte d'Artois à Édimbourg et le duc de Bourbon à Londres se

jalousaient et se dénigraient. Dans l'entourage du second, on

reprochait au premier de n'avoir pas osé passer en Bretagne, malgré

les appels réitérés des chefs vendéens; dans l'entourage du premier,

on accusait le second de ne rester à Londres que pour ne pas

s'éloigner de la comtesse de Vaudreuil, jeune femme d'un vieux mari, à

laquelle il était passionnément dévoué.

Le roi était à Blanckenberg, dans le duché de Brunswick en Allemagne.

Il avait auprès de lui, en qualité de premier et unique ministre, le

duc de La Vauguyon et le comte d'Avaray, auquel l'attachait une

reconnaissante amitié dont, un peu plus loin, nous expliquerons les

causes. Le duc de la Vauguyon, pair de France et jadis représentant du

roi très chrétien en Hollande, était ambassadeur en Espagne quand la

Révolution avait éclaté. Elle ne le maintint pas longtemps à son

poste, qu'il dut abandonner en 1791. Mais il ne s'éloigna pas de

Madrid, ou plutôt il y revint après en être parti, s'efforçant d'y

rendre à son souverain captif et aux princes émigrés les services d'un

serviteur fidèle.

Au mois de juin 1795, après la mort de Louis XVII, Monsieur comte de

Provence, qui résidait alors à Vérone, s'étant déclaré roi sous le nom

de Louis XVIII, avait résolu de se donner deux conseillers en titre,

au lieu et place du maréchal de Castries, qui, depuis la mort de son

frère, dirigeait sa diplomatie. Ce n'est pas qu'il eût cessé

d'apprécier à sa vraie valeur le dévouement de ce vieux et loyal

soldat. Mais il s'était un peu lassé de sa dure franchise, de sa

disposition à tout critiquer. Sans vouloir renoncer à ses services, il

préférait les utiliser de loin que de près. Le désir du maréchal était

conforme au sien. Après s'être appliqué à remplir sa fonction, éloigné

des princes, il n'était venu à Vérone qu'à son corps défendant.

Froissé par le spectacle des petites rivalités de l'entourage, il

souhaitait d'en partir, afin d'aller s'établir à Wolfenbuttel en

Allemagne, d'où il continuerait à s'occuper des affaires du roi.

Le choix de celui-ci pour le remplacer s'était déjà porté sur le comte

de Saint-Priest, qui avait été ministre de son frère, et sur le duc de

La Vauguyon, qui possédait à ses yeux le triple mérite d'être le fils

de son ancien gouverneur, de s'être consacré au salut de la monarchie

durant les heures périlleuses et de jouir, comme diplomate, d'une

réputation universelle. Il les avait mandés auprès de lui.

Saint-Priest, que des missions à Saint-Pétersbourg et à Vienne

retenaient loin de Vérone, devait rester deux ans encore sans pouvoir

se rendre à cet appel. Mais La Vauguyon s'y était rendu au

commencement de 1796. En attendant l'arrivée de son collègue, dont il

était alors impossible de préciser la date, il fut seul investi par le

roi des pouvoirs nécessaires pour diriger sous son autorité, tant dans

l'intérieur de la France qu'à l'extérieur, les affaires de la

monarchie.

La petite cour de Vérone, quand il y arriva, se composait du comte

d'Avaray, du duc de Villequier, du duc de Fleury, du marquis de

Jaucourt, du baron de Flaschlanden, du comte de Cossé et de quelques

autres gentilshommes, auxquels se joignirent successivement le duc de

Guiche et le duc de Grammont, revêtus comme eux des charges qu'à son

avènement le roi avait rétablies ainsi qu'il l'aurait fait s'il eût

été dans son royaume et en possession de sa couronne. Un chapelain,

l'abbé Fleuriel; un secrétaire, Courvoisier,--celui qui fut ministre

sous la Restauration;--deux ou trois employés de bureau, complétaient

la maison royale.

D'Avaray, à l'époque où des relations se créèrent entre le duc de La

Vauguyon et lui, ne siégeait pas dans le conseil du roi, formé alors

du maréchal de Castries, du marquis de Jaucourt et du baron de

Flaschlanden. Il avait toujours refusé d'y siéger, encore qu'il y fût

à tout instant invité par son maître. Il résistait, pour ne pas

discréditer ou dénaturer les délibérations, pour n'en pas altérer la

sincérité en y jetant une opinion à laquelle tout le monde, qu'elle

fût bonne ou mauvaise, aurait dû souscrire d'avance, parce qu'on

savait qu'il eût suffi qu'elle fût émise par lui pour que le roi s'y

ralliât. Sa résistance fait honneur à sa délicatesse. Mais on est

tenté de la considérer comme une comédie un peu puérile, quand on

constate que le roi ne prenait aucune décision sans le consulter. En

réalité, il y avait à Vérone, et il y eut à Blanckenberg, quand le roi

vint s'y établir, une véritable Éminence grise dont l'influence depuis

longtemps établie battait en brèche, sans se montrer, les opinions qui

lui déplaisaient.

À peine en possession de son poste, quand il eut vu de quoi il

retournait, La Vauguyon s'efforça de la paralyser, sinon de la

détruire. Pour se délivrer d'une opposition qui agissait en se

dissimulant et pour la contraindre à s'exercer ouvertement, il imagina

de pousser d'Avaray à satisfaire au désir du roi de le voir prendre

part aux délibérations du conseil. D'Avaray se fit encore prier; puis

il céda. La Vauguyon entreprit alors d'annihiler son influence en

feignant de ne vouloir rien décider que d'accord avec lui. Il lui

proposa dans ce but une sorte d'alliance; il espérait ainsi faire

prévaloir son opinion, quitte à persuader au roi et à d'Avaray, ce

qu'il supposait facile, qu'il s'inspirait de la leur pour déterminer

la sienne. Ce fut cette finasserie par trop diplomatique, qui ouvrit

les yeux à d'Avaray; rapidement, elle le mit en défiance contre le

nouveau venu, en créant entre eux une rivalité dont les suites

funestes ne révélèrent que trop les divisions qui régnaient dans

l'entourage du roi.

Il était aisé de prévoir, dès ce moment, qu'en ces luttes intimes la

victoire resterait à d'Avaray. C'était la conséquence des sentiments

que le roi avait conçus pour lui. Aussi convient-il, avant d'aller

plus loin, de dessiner le portrait de ce fidèle partisan de sa cause,

celui des courtisans de son exil qui lui a prodigué le plus de zèle

désintéressé, celui aussi qu'il a jusqu'au bout préféré à tous les

autres, aimant à être guidé, conseillé, approuvé par lui, ne lui

marchandant ni sa confiance ni son affection.

Depuis qu'ensemble ils s'étaient enfuis de Paris dans la nuit du 20 au

21 juin 1791[2], ils ne s'étaient jamais séparés. À toutes les étapes

de l'exil, l'inlassable dévouement de ce rare serviteur avait revêtu

un caractère héroïque. Le considérant comme un autre lui-même, ne lui

cachant ni ses craintes ni ses espérances, ni ses regrets ni ses

ambitions, ayant pris l'habitude de ne rien faire sans le consulter,

Monsieur s'était promis, si jamais il devenait roi, non seulement de

lui maintenir toute sa confiance, mais encore de la rendre éclatante

en honorant d'Avaray de fonctions qui la légitimeraient.

[Note 2: Ils ont raconté l'un et l'autre les péripéties de

leur fuite. La relation du roi a été imprimée et figure dans

les _Mémoires de l'Émigration_ (Paris, Firmin Didot). Celle

de d'Avaray n'a jamais été publiée. Elle n'est guère

d'ailleurs que la répétition de la précédente. J'y reviendrai

en publiant ultérieurement les écrits de Louis XVIII.]

Ainsi, allait se développer et devenir toute-puissante sur les

affaires de l'émigration l'influence de ce gentilhomme originaire du

Béarn, fils d'un maréchal de camp que la noblesse de l'Orléanais avait

envoyé aux États généraux et à qui, aux beaux jours de Versailles, le

comte de Provence avait accordé son amitié. Cette influence, on la

verra, pendant quinze ans, s'exercer sans relâche en toutes les

occasions importantes. Jusqu'au jour de sa mort, survenue à Madère en

1811, d'Avaray sera, on peut le dire, l'âme même de son prince, et,

pas plus que lui, il ne désespérera jamais de la restauration, malgré

les catastrophes et les revers.

Au conseil, c'est toujours son opinion qui finit par l'emporter, parce

que c'est toujours à elle que se rallie le roi. Chaque matin, quand

il n'est pas retenu au loin par quelque mission de confiance, c'est

lui qui ouvre toutes les lettres. Après les avoir lues, il envoie au

roi, dans la cassette qui les contient, le projet résumé des réponses

qu'elles nécessitent ainsi que des annotations jetées en hâte sur des

bouts de papier où il appelle son prince «mon cher maître», et sur

lesquels celui-ci réplique par des observations ou des réflexions

familières que lui ont suggérées les dires de «son ami». Chaque soir,

avant de se mettre au lit, le roi va passer une heure chez d'Avaray.

Ils causent ensemble des événements de la journée, des résolutions à

prendre pour le lendemain, des moyens d'y rallier les conseillers qui

seront, dans leur réunion quotidienne, sous la présidence du roi,

appelés à les discuter.

Ceux-ci jalousent et redoutent d'Avaray. Mais tous rendent hommage à

son dévouement; ils sont sensibles aux formes déférentes et courtoises

dont il enveloppe ses idées. Ils le savent homme d'honneur et de

loyauté, ennemi de l'intrigue, incapable d'une bassesse. Ils savent de

même qu'on ne saurait longtemps lui résister sans encourir la disgrâce

du maître. Comment douteraient-ils de la puissance du favori quand ils

sont les témoins journaliers des traits de la confiance que le roi lui

accorde, des services par lesquels d'Avaray se l'assure ou la

justifie, comme, par exemple, lorsqu'il lui sauve l'honneur en le

séparant de l'artificieuse comtesse de Balbi[3]? Ne savent-ils pas que

le jour, 21 juin 1795, où le comte de Provence,--monseigneur le

Régent, comme l'appelaient alors les émigrés,--a appris, par une

communication du prince de Condé, la mort de Louis XVII, cette mort

qui lui a valu la couronne, c'est à d'Avaray qu'il est allé d'abord en

apporter la nouvelle?

[Note 3: La disgrâce de Mme de Balbi est un épisode d'ordre

intime, qui forme, comme quelques autres, une sorte de

hors-d'oeuvre dans l'histoire de l'Émigration. Il figurera à

ce titre dans une publication spéciale.]

«Le Régent descend chez moi précédé du comte de Cossé, écrit

d'Avaray, dans ses notes quotidiennes[4]; leur visage m'effraye; je

cherchais des forces contre quelque nouveau malheur que je ne pouvais

prévoir, lorsque le Régent me dit après un moment de silence:

[Note 4: Pour se conformer aux désirs du roi, le comte

d'Avaray, qui vivait auprès de lui, rédigeait fréquemment et

lui remettait des rapports très circonstanciés sur les

événements qui se déroulaient sous leurs yeux et qui les

intéressaient, voire sur ceux auxquels ils avaient été mêlés

ensemble autrefois. Ces rapports confidentiels, destinés à

n'être lus que par le roi, et conservés parmi ses papiers,

constituent une source abondante de renseignements pour

l'histoire de l'Émigration. On verra que j'y ai largement

puisé.]

«--Le roi est mort.»

«Je reste sans parole, sans mouvement; puis, tout à coup, je me

précipite sur sa main. Le comte de Cossé en fait autant. Mon maître

nous serre dans ses bras. Je lui prédis alors sans hésiter que les

malheurs et les crimes s'arrêteront à lui et qu'il sera le

restaurateur de la France.»

Il est donc certain que la faveur de d'Avaray est bâtie à chaux et à

sable; qu'à essayer de l'ébranler, on se briserait. Les courtisans du

roi dans son exil en sont convaincus; ils se soumettent. Seul d'entre

eux, La Vauguyon, pour avoir voulu y résister, sera chassé.

Il n'est pas sûr que d'Avaray possède toutes les qualités nécessaires

au grand rôle que Louis XVIII lui destine. Dans un corps chétif,

frêle, affaibli par la maladie de poitrine qui le ronge sans altérer

son énergie morale, il porte une âme impressionnable, capable

d'inspirations fortes, mais hors d'état de les réaliser jusqu'au bout.

Il est prompt à prendre feu, enclin à la défiance, facilement

soupçonneux, quoique extraordinairement crédule. Dans une situation où

d'autres pensent qu'il faut regarder plus encore aux résultats qu'aux

instruments et moyens à employer pour les atteindre, il répugne trop

souvent à se servir des agents étourdis, légers ou sans scrupules,

prêts à tout, bons à tout, que les hasards de l'existence misérable

des émigrés ont fait surgir de toutes parts et mis au service de la

cause royale.

Homme d'ancien régime, il est intransigeant sur les principes; il

n'accepte aucun changement dans les institutions de la monarchie; il

ne rêve que châtiments inexorables contre ceux qui les ont détruites.

Lorsque Louis XVIII, en succédant à son neveu, prépare pour «son

peuple» un manifeste, c'est d'Avaray qui inspirera le langage de son

maître et lui donnera une physionomie menaçante et vengeresse. Dans

le conseil tenu à Vérone, le 30 juin 1795, afin de discuter le projet

de déclaration qu'a rédigé le secrétaire Courvoisier, c'est encore lui

d'Avaray, qui, faisant litière des raisons politiques invoquées par le

comte de Las Casas, ambassadeur d'Espagne, par d'Antraigues et par les

personnages qu'a réunis le roi en vue de cette délibération

solennelle, s'écriera avec véhémence:

--La première parole du roi ne peut être que pour appeler le glaive de

la justice sur la tête des assassins de son frère.

Et aussitôt son opinion, bien que ses contradicteurs en démontrent les

dangers et insistent sur la nécessité de paroles moins provocatrices,

deviendra celle du roi, qui l'exprimera à son tour.

--Mon frère, mon neveu, ma famille, mes sujets demandent vengeance. Ne

voyez-vous pas, messieurs, la calomnie qui me poursuit! Si je me

montrais indulgent, on ne manquerait pas de dire: Lisez, voyez la joie

qui perce et l'ambition qui jouit.

Ce qu'est d'Avaray ce jour-là, il le sera toujours. Cette soif de

vengeance qu'il vient de trahir, c'est si bien lui qui en entretient

les ardeurs dans l'esprit de son maître que celui-ci, malgré sa

sagesse relative, n'y renoncera complètement qu'en 1811, lorsque la

mort l'aura délivré du joug d'une amitié aussi nuisible à sa politique

qu'elle fut précieuse et bienfaisante à son coeur.

Voilà, certes, des violences d'opinion singulièrement dangereuses dans

un homme dont le roi a fait son principal et toujours écouté

conseiller. Mais d'Avaray en atténue les effets par sa droiture, par

de fréquents retours de prévoyance, par ce dévouement sans bornes qui

permet de saluer en lui un admirable chien de garde, incessamment

attentif à la sûreté du maître, la sentinelle vigilante de l'honneur

de la couronne et du monarque que malheureusement, par sa manière

d'être, il ne parvient pas toujours à faire aimer de ceux auprès de

qui il le défend.

C'est le jugement qu'en 1811, tandis que d'Avaray agonise à Madère,

Joseph de Maistre, qui l'a beaucoup connu, beaucoup pratiqué, portera

sur lui. «Je regrette bien, mande-t-il le 3 juillet au comte de

Blacas, que l'air de Madère n'ait point encore pu rétablir le digne

comte d'Avaray. Vous m'accusez de ne point lui rendre justice.

N'est-ce point vous, au contraire, mon cher Comte, qui ne me la rendez

pas? Quel homme dans le monde entier estime plus votre ami comme

particulier, comme Français et comme sujet? Qui peut rendre plus de

justice que moi à son attachement sans réserve, à son dévouement

héroïque, à son inébranlable fidélité? Mais si vous le considérez

comme un instrument politique, c'est une autre chose. Je vous dis que

celui qui n'a pu dans aucun pays aborder aucun homme public sans

l'aliéner n'est pas fait pour les affaires. Ce génie est un génie à

part, comme celui de la poésie et des mathématiques. On l'a ou on ne

l'a pas. _Il était nécessaire ici_, me dites-vous. Oui, sans doute,

_ici_, dans la chambre, ou tout au plus dans la maison où j'écris;

mais hors de là, je crois que c'est tout le contraire. Feuilletez

d'ailleurs l'histoire universelle, et dites-moi le nom d'un _favori_

proprement dit qui ait réussi dans la guerre ou dans la politique[5].»

[Note 5: Correspondance inédite de Joseph de Maistre avec le

comte de Blacas.]

Cette démonstration ne convaincra pas Blacas. Destiné à remplacer

d'Avaray dans ses fonctions auprès du roi, il le défend contre Joseph

de Maistre: «Je suis persuadé, mon cher Comte, que vous regrettez mon

malheureux ami, qui a trouvé la mort où il allait chercher la santé.

Je crois qu'une femme à grand nez vous a donné sur lui, sur sa volonté

d'être, tant de fausses préventions. Je sais que l'on en dit autant de

moi, quoique l'on ne m'honore pas encore d'un titre (celui de favori)

que j'espère ne jamais mériter, parce que je le regarde comme

humiliant pour celui qui le porte et insultant pour celui qui le fait

porter. Croyez, mon cher Comte, que s'il n'a pu, comme vous le dites,

dans aucun pays aborder aucun homme public sans l'aliéner, ce n'est

pas qu'il ne fût fait pour les affaires. Mais en voici la raison;

c'est de vous-même que je l'emprunte. Tout souverain malheureux est

repoussé par les autres, et, dès que les souverains ont méconnu leur

maître légitime, leur intérêt est de l'écraser absolument et de le

faire disparaître parce que son existence seule les accuse et les

offense. C'est ce désir, c'est cette volonté, qu'il a trouvée partout

et que partout il a voulu combattre, qui lui avait attiré la haine

honorable dont vous me parlez.»

Qu'en cette circonstance Blacas ait vu plus juste que de Maistre, ou

que ce soit au contraire celui-ci qui ait eu raison, il n'en est pas

moins certain que d'Avaray n'a pas toujours été habile à créer des

partisans au prince et à la cause qu'il chérissait, et pour lesquels

il eût volontiers fait le sacrifice de sa vie.

II

LE PARTI ROYALISTE EN 1796-1797

Quoique, depuis six ans, toutes les tentatives faites en vue de

renverser le gouvernement révolutionnaire et de restaurer la monarchie

eussent successivement avorté, le roi s'employait, avec la même ardeur

qu'au premier jour, à mettre en oeuvre les moyens à l'aide desquels il

comptait faire triompher sa cause.

Ces moyens, dans sa pensée, étaient encore multiples. Louis XVIII

croyait à la possibilité de replacer la Prusse et l'Espagne sous les

armes, d'empêcher l'Autriche de conclure la paix avec la République,

d'amener l'Angleterre à reformer la coalition et d'obtenir de la

Russie qu'elle y prît une part prépondérante. Il avait peu de

confiance dans le cabinet de Vienne, qu'il soupçonnait non sans raison

de vouloir démembrer son royaume. Mais il était convaincu que si

l'empereur Paul Ier, successeur de la grande Catherine, entrait dans

la coalition, il y exercerait promptement assez d'autorité pour

contenir les ambitions de ses alliés.

Le roi proscrit connaissait le désintéressement du tsar. Ce souverain,

le seul qui eût consenti à le reconnaître en qualité de roi,

souhaitait sincèrement le rétablissement des Bourbons sur leur trône.

S'il se décidait à la guerre, ce serait uniquement dans ce but. Louis

XVIII ne désespérait pas d'obtenir de lui ce que les autres

puissances lui avaient toujours refusé ainsi qu'à son frère: le droit

de marcher avec les Français que commandait le prince de Condé, à la

tête des armées étrangères, lorsqu'elles entreraient en France. Il

comptait sur Paul Ier pour arriver à se montrer à ses sujets les armes

à la main, pour prouver à ceux de ses partisans qui lui reprochaient

son inaction qu'il ne méritait pas leurs reproches, et que, s'il était

resté si longtemps inactif, c'est que, ne pouvant rien sans le secours

des puissances étrangères, il avait été la victime de leur

indifférence pour les Bourbons comme de leurs vues de conquêtes sur la

France.

Du gouvernement britannique, et à supposer même que la coalition ne se

renouât pas, il attendait plus encore. Il ne désespérait pas d'obtenir

que ce gouvernement favorisât un nouveau coup de main contre la

République, soit sur les côtes de l'Océan, dont il croyait les

populations toujours animées du désir de combattre pour Dieu et pour

le roi; soit sur la frontière suisse, où la haine soulevée contre le

gouvernement français parmi les habitants de l'Helvétie, ces antiques

alliés des Bourbons, ferait, à l'approche d'un corps expéditionnaire,

surgir du sol de vaillants soldats qui viendraient le grossir. Ce

projet flattait tout spécialement ses ambitions parce qu'il y voyait

une place pour lui, une occasion de se rouvrir les portes de son

royaume, ou, comme il le disait «d'y trouver son tombeau.» Mais, pour

l'exécuter, l'or anglais était indispensable; ses efforts, du côté de

l'Angleterre, avaient surtout pour but de se faire allouer de nouveaux

subsides, qu'elle persistait à ne pas donner aussi importants qu'il

aurait voulu, en alléguant l'énormité des sacrifices déjà consentis

par elle et bien en pure perte, puisqu'après tout, la République

n'avait pas été détruite.

Cependant, cette fois, à l'appui de ses sollicitations succédant à

tant d'autres qu'on n'avait jamais exaucées qu'incomplètement, ce dont

il ne cessait de se plaindre, il pouvait invoquer pour les justifier

des arguments propres à frapper le cabinet anglais. Ces arguments, il

les tirait des informations qui lui venaient de France. Elles lui

montraient ses partisans plus actifs que jamais et plus résolus, leur

nombre s'augmentant incessamment, grâce à la propagande inlassable à

laquelle se livraient les émigrés rentrés depuis le neuf thermidor.

Longtemps opprimées et décimées par le terrorisme triomphant, les

populations, de toutes parts, demandaient justice et vengeance. En

beaucoup d'endroits, à Lyon, dans le Languedoc, en Provence, dans les

Cévennes, elles n'avaient pas attendu que des lois nouvelles leur

donnassent satisfaction; elles se faisaient justice elles-mêmes et

frappaient çà et là les hommes qui naguère étaient pour elles des

oppresseurs et des bourreaux. Des bandes s'étaient formées sous les

ordres de chefs énergiques et impitoyables, parcouraient les

campagnes, agitaient les villes et, sous des noms divers,--chauffeurs,

barbets, compagnons de Jésus,--exerçaient de terribles représailles

contre les anciens terroristes, les acheteurs de biens nationaux, les

prêtres assermentés.

Dans le Midi surtout et notamment à Marseille, à Nîmes, à Aix, à

Toulouse, au Puy, à Tarascon, ces représailles, dès le lendemain de la

chute de Robespierre, avaient donné lieu à d'effroyables massacres.

Elles avaient dégénéré depuis en scènes de brigandages, dont les

acteurs, affamés de vengeances et pervertis par l'excès de leurs

souffrances, tuaient, volaient, attaquaient même des citoyens

inoffensifs ou arrêtaient les diligences pour dépouiller les voyageurs

et s'approprier les fonds du trésor public dont elles opéraient le

transport.

Dans les massifs montagneux de la Haute-Loire et du Vivarais, il y

avait pour commander ces mouvements insurrectionnels des chefs

intrépides[6], mais non moins violents qu'imprudents et téméraires: le

marquis de Bésignan, véritable énergumène, bavard, agité, qui avait

entrepris de soulever Lyon et de former une ligue qui s'étendrait de

la Franche-Comté à la vallée du Rhône, pour faciliter l'invasion des

Autrichiens par les frontières de l'Est; le baron de Saint-Christol,

gentilhomme du Comtat, qui rêvait de s'emparer des grandes villes du

Midi; le chevalier de Lamothe, ancien officier, qui attendait, en se

livrant à une guerre d'escarmouches, une prise d'armes générale; le

chevalier Durrieu, surnommé le chevalier de la Lune; Pellamourgue,

comte de Cassaniouze, qui voulait rentrer dans ses propriétés

confisquées comme biens d'émigrés; le marquis de Surville, ancien

officier au régiment de Picardie, poète à ses heures, nature

chevaleresque, moralement supérieur à tout ce qui l'entourait;

Dominique Allier, frère de l'ancien prieur de Chambonas, fusillé avec

Charrier à la suite des premières insurrections cévenoles; d'autres

encore, plus humbles, moins raffinés dans leurs goûts comme dans la

manière d'affirmer leurs opinions.

[Note 6: Je dois passer ici sur l'état des provinces

méridionales et sur leurs rapports avec les émigrés. On en

trouvera un tableau plus complet dans mon livre: _La

Conjuration de Pichegru._--Paris, Plon, Nourrit et Cie.]

Ces hommes, royalistes dans l'âme mais rebelles à toute discipline,

mêlés aux révoltes antérieures du Midi, imbus de tous les préjugés de

l'émigration, communiquaient avec les émigrés. Ils sollicitaient des

ordres, et, quoique peu disposés à y obéir, ils allaient les chercher

tour à tour en Angleterre auprès du comte d'Artois, en Suisse auprès

du prince de Condé, à Vérone d'abord et à Blanckenberg, ensuite auprès

du roi lui-même. Ils recevaient des fonds de Wickham, agent de

l'Angleterre installé à Lausanne, d'où il communiquait avec le général

de Précy, l'organisateur de l'insurrection des Lyonnais en 1795; avec

le comte de Vezet, jadis président du Parlement de Besançon; avec

Imbert-Colomès, ancien maire de Lyon, élu depuis député aux

Cinq-Cents, et en un mot avec les innombrables agents à qui le roi

confiait l'exécution des plans qu'il avait approuvés entre tous ceux

qui lui étaient quotidiennement soumis.

D'autre part, la foi religieuse sur toute l'étendue du territoire

renaissait avec d'autant plus de violence qu'elle avait été plus

durement contenue. Le peuple réclamait le rétablissement de son culte,

le relèvement de ses autels, le retour des prêtres qui, pour avoir

refusé de prêter le serment constitutionnel, avaient dû se cacher ou

s'enfuir. Telles étaient ses exigences, que la Convention avant de se

séparer, et le conseil des Cinq-Cents dès les débuts de sa réunion,

avaient dû abroger en partie les lois de proscription décrétées

naguère contre le clergé, autoriser la réouverture des temples,

renoncer à sévir lorsque les fidèles, pressés de s'y prosterner comme

autrefois, trouvant qu'on mettait trop de lenteur à les leur rendre,

en forçaient les portes et faisaient retentir de leurs prières et de

leurs chants les vieilles voûtes si longtemps silencieuses. Ainsi,

avec un irrésistible élan, s'affirmait de toutes parts la volonté de

la France de faire succéder, aux saturnales sanglantes qu'avaient

expiées et expiaient encore les terroristes, une ère nouvelle qui

verrait s'opérer la pacification du pays sous l'égide d'un

gouvernement réparateur.

Ce gouvernement, Louis XVIII prétendait être le seul qui pût le donner

à la France. Bien que l'unanimité des Français n'en fût pas convaincue

au même degré que lui, il n'en était pas moins autorisé à croire que

si le Directoire, où l'élément révolutionnaire représenté par les

thermidoriens demeurait encore tout-puissant, était épuré, et que si

les armées étrangères rouvraient aux Bourbons le royaume en des

conditions qui feraient éclater leur désintéressement, c'est-à-dire

leur renoncement à toute idée de conquête, une foule immense de ses

sujets se lèverait pour l'acclamer, se rallier à son drapeau, se

soumettre à ses lois.

Il pouvait fournir maintes preuves à l'appui de sa conviction: les

informations que lui envoyaient les membres de l'agence qu'il

entretenait à Paris; les protestations de fidélité qui lui arrivaient

de toutes parts; les dispositions de la Vendée qui, malgré les

défaites récentes et les tentatives de pacification commencées par le

Directoire, semblait prête à reprendre les armes; l'agitation continue

des provinces méridionales; la certitude où l'on était que les

élections prochaines donneraient la victoire au parti modéré, et

enfin, ce qu'on lui rapportait du désir secret de généraux populaires

dans l'armée, tels que Pichegru, Hoche, Moreau, Kellermann, Willot, de

se rallier à lui.

Sur ce dernier point, les renseignements qu'il recueillait, exagérés

ou faux pour la plupart, le faisaient se leurrer de beaucoup

d'illusions. Tout cependant n'était pas mensonge dans ces rapports, et

notamment en ce qui touchait Pichegru. Ce général, au mois de

septembre 1795, alors qu'il commandait l'armée de Rhin et Moselle,

était entré en relations avec le prince de Condé, qui campait non loin

de lui parmi les troupes autrichiennes, qui menaçaient l'Alsace. Un

aventurier politique, Roques de Montgaillard, dont le nom allait

obtenir bientôt un certain retentissement, était le metteur en oeuvre

de cette intrigue, à laquelle Condé s'était prêté avec une candeur et

une crédulité invraisemblables. Assisté d'un libraire de Neufchâtel,

nommé Fauche-Borel, illettré, panier percé, exalté, vénal, menteur et,

pour tout dire, véritable acteur de comédie, Montgaillard, par

l'intermédiaire de ce personnage, avait fait offrir à Pichegru des

avantages mirifiques s'il voulait faire arborer le drapeau blanc par

son armée, la réunir à celle de Condé pour marcher ensemble sur Paris

et livrer à ce prince Strasbourg et Huningue. À l'en croire, les

Autrichiens favoriseraient ce mouvement, dont le succès n'était pas

douteux et ouvrirait à Louis XVIII son royaume.

Pichegru avait eu le tort, non seulement de ne pas faire arrêter le

porteur de ces propositions criminelles, mais encore de le charger de

dire au prince de Condé que, bien que ces plans fussent inacceptables,

d'abord parce qu'il n'était pas assez sûr de son armée et ensuite

parce qu'ils ne pouvaient s'exécuter qu'au moyen d'une grossière

violation de ses devoirs militaires, il ne se refusait pas à servir la

cause du roi quand l'occasion s'en présenterait, par des moyens qu'il

ferait connaître ultérieurement.

Cette réponse était digne d'un politicien qui s'efforce de ne rien

compromettre et de ménager tout le monde, mais indigne d'un soldat

commandant une armée en présence de l'ennemi. Tout au moins ne

constituait-elle pas une promesse. C'est cependant comme un engagement

formel d'abandonner la République et de passer à la monarchie que

Montgaillard l'avait présentée au prince de Condé, demandant en

échange des fonds destinés à Pichegru pour faciliter sa trahison.

Ces fonds, fournis par l'agent anglais Wickham, n'étaient pas plus

arrivés au général que ceux qui, par la suite, furent demandés en son

nom. Montgaillard, Fauche-Borel et la nuée de complices dont ils

s'étaient entourés se les appropriaient au fur et à mesure qu'ils les

recevaient. Condé ne s'en doutait pas. Il acceptait comme parole

d'Évangile les propos qu'on lui apportait de Pichegru; dans ses

lettres, il en entretenait le roi, dont la confiance en ce général

devint alors et demeura entière, même lorsque, ultérieurement, la

conduite suspecte du comte d'Antraigues, son agent à Venise, eut livré

à Bonaparte, qui commandait alors en Italie, le secret de ces

négociations manifestement dénaturées par Montgaillard et par

Fauche-Borel pour tromper le prince de Condé et lui extorquer des

fonds.

En dépit du dénouement de cette escroquerie et bien qu'avant qu'elle

ne se dénouât, Pichegru se fût démis de son commandement et fût allé

se fixer à Arbois, sa ville natale, dans le Jura, le roi resta

persuadé que ce général lui était acquis et saisirait, comme il

l'avait promis, toutes les occasions propices pour rendre effectif son

dévouement. Aussi lorsque, aux élections pour les Cinq-Cents, Pichegru

fut choisi par ses compatriotes pour les représenter; lorsque

l'Assemblée l'eut appelé à l'honneur de la présider, et enfin lorsque

ses propos et sa conduite eurent démontré qu'il était hostile au

Directoire, le roi se fortifia dans la conviction qu'il pouvait

compter désormais l'illustre soldat parmi ses partisans.

C'est de l'ensemble des faits que nous résumons qu'il s'inspirait plus

spécialement depuis son arrivée à Blanckenberg pour multiplier ses

démarches auprès des cours, pour généraliser les mouvements

insurrectionnels de l'intérieur, pour prendre, avec le concours de ses

partisans restés en France ou qui y étaient rentrés depuis deux ans,

des mesures décisives à l'effet de porter à la République un coup tel

qu'il espérait qu'elle ne s'en relèverait pas.

Pour assurer l'exécution de ses ordres et indépendamment des

représentants secrètement accrédités par lui auprès de la plupart des

cours, Louis XVIII, depuis son avènement platonique à un trône

ensanglanté, que ses efforts tendaient à reconquérir, avait institué

deux agences: l'une en Suisse, qui devait bientôt se transporter en

Souabe; l'autre à Paris.

La première, dite agence de Souabe, se composait de trois hommes d'un

dévouement éprouvé: M. de Vezet, ancien président du Parlement de

Besançon; le général de Précy, le défenseur de Lyon, et

Imbert-Colomès, jadis maire de cette ville, qu'il représentait

maintenant au conseil des Cinq-Cents. Vivant des fonds anglais que lui

versaient Wickham et Crawford, commissaires du cabinet britannique

installés en Suisse, et placée sous les ordres du prince de Condé

campé encore sur les bords du Rhin avec les armées autrichiennes,

l'agence de Souabe avait reçu pour mission de provoquer et de

seconder les mouvements royalistes de l'Est et du Midi. Elle exerçait

plus spécialement son action en Alsace, en Franche-Comté, dans le

Lyonnais, le Velay, le Languedoc et la Provence.

L'agence de Paris opérait dans le reste de la France et surtout dans

l'Ouest. Instituée en 1794, sur le conseil du comte d'Antraigues, pour

être en France l'organe des princes émigrés et pour assurer

l'exécution de leurs ordres, elle se composait, au lendemain de sa

création, de quatre personnes: les abbés Le Maître et Brottier, le

chevalier Despomelles, colonel démissionnaire, et Duverne de Praile,

ancien capitaine de frégate.

À ses débuts, elle s'inspirait des opinions de ce qu'on appelait la

faction espagnole, dont d'Antraigues était le représentant.

Notoirement hostile à l'Angleterre, la faction ne comptait pour le

rétablissement de la monarchie que sur le concours de l'Espagne. Il en

résultait que maintes fois l'agence s'était trouvée en contradiction

avec les vues et les projets des princes, voire du comte de Provence,

bien qu'il se fût proclamé régent du royaume après la mort de son

frère, et qu'à ce titre, le jeune roi étant captif au Temple, il fût

le véritable souverain. Sous divers prétextes, elle avait alors

affecté de se montrer indépendante de lui, de lui taire ses plans, de

ne pas tenir compte de ses ordres qu'elle déclarait inexécutables.

Mais, lorsque la couronne était échue à ce prince et surtout après la

journée de Vendémiaire, où deux des membres de l'agence avaient été

compromis et l'un d'eux, Le Maître, condamné à mort et exécuté, ce

malheureux ayant été remplacé par un ancien magistrat, M. de La

Villeheurnoy, elle avait cessé de marchander sa soumission au roi. La

conclusion de la paix entre la République et l'Espagne l'avait rejetée

du côté de l'Angleterre, où, plus volontiers qu'autrefois, elle allait

chercher maintenant ses inspirations et soumettre ses plans quand leur

exécution nécessitait des fonds que le gouvernement britannique seul

était en état de lui fournir. Elle entretenait des relations suivies à

Londres avec les ministres anglais par l'intermédiaire de Dutheil,

trésorier des princes, et en Suisse avec Wickham.

Dans les circonstances graves, elle appelait à ses délibérations

l'ancien constituant baron d'André et l'ancien maire de Lyon

Imbert-Colomès, élus l'un et l'autre au conseil des Cinq-Cents et bien

placés, par conséquent, pour faire parmi les députés, leurs collègues,

une active propagande en faveur du royalisme. En tout ce qui

concernait les affaires du roi, celles du moins qu'on ne leur

dissimulait pas, leur opinion exerçait sur les délibérations des

agents une influence décisive.

Indépendamment des correspondants que l'agence comptait dans les

provinces, il y avait autour d'elle plusieurs personnages qui allaient

et venaient entre Paris et les divers points d'où s'exerçait peu ou

prou l'action royaliste: Londres, source principale des subsides; la

Suisse, où résidait Wickham; Blanckenberg, où le roi s'était établi;

la Normandie et la Bretagne, où les insurrections ne désarmaient pas

ou semblaient toujours prêtes à renaître quand elles avaient désarmé.

Parmi ceux de ces personnages qu'à raison de leur nom, de leur

activité, de leurs services, on considérait comme les plus importants,

il faut citer le prince Louis de la Trémoïlle, le comte de Rochecot,

le comte de Bourmont, que les guerres des chouans avaient mis tous les

trois en lumière; le prince de Carency, fils aîné du duc de La

Vauguyon, à qui les fonctions de confiance que remplissait son père

auprès du roi donnaient un crédit et une autorité dont les désordres

de sa vie privée et ses vices trop cyniquement étalés auraient dû le

faire déclarer indigne; le comte Louis de Frotté, l'héroïque

instigateur des insurrections normandes; Sourdat, émigré rentré,

ancien lieutenant de police à Troyes, devenu publiciste et que

quelques écrits avaient désigné au roi comme un partisan dévoué, bon à

employer dans des missions délicates; un jeune homme du nom de Bayard,

que le général de Précy avait présenté à Wickham pour servir

d'intermédiaire entre ce dernier et l'agence de Paris et à qui l'on

reprochait d'être devenu beaucoup plus l'homme des Anglais que l'homme

du roi; un sieur Bénard, employé dans les bureaux du Directoire, qui

s'était offert pour conquérir le directeur Barras à la cause royale;

Fauche-Borel, le fameux libraire neufchâtelois, singulier mélange de

sottise et de vénalité, tout gonflé de son importance depuis qu'il

avait été chargé par Montgaillard de négocier avec Pichegru, et qui

rêvait peut-être déjà de greffer sur les démarches de Bénard ses

propres démarches pour convertir Barras et se donner le mérite et les

profits de cette prétendue conversion, et enfin l'abbé André, dit de

La Marre, dont nous parlons plus bas. Seul peut-être, parmi ce

personnel de conspirateurs, il pouvait se flatter d'être dans

l'entière possession de la confiance du roi et de d'Avaray.

La puissance d'action de ces agents ne saurait être jugée d'après leur

nombre. À l'exception de très peu d'entre eux, ils étaient hors d'état

de rendre d'importants services. On ne pouvait, en fait de services,

attendre de leur part que ceux qu'il est donné à d'obscurs agitateurs,

de rendre accidentellement. Se sachant surveillés, exposés à toutes

les indiscrétions comme à toutes les curiosités, n'osant combattre

ouvertement, condamnés à comploter avec et par de petits moyens,

toujours à la poursuite de fonds, soit pour la cause, soit pour leurs

besoins personnels, dupes de l'Angleterre, victimes de sa versatilité,

ils passaient leur temps à élaborer des plans que toujours quelque

incident inattendu venait détruire au moment où ils se croyaient en

état de les exécuter.

Par surcroît d'infortune, il existait entre eux une cause irréparable

de faiblesse: leurs divisions. Ils se défiaient les uns des autres, se

jalousaient, se suspectaient, s'accusaient réciproquement d'imprudents

bavardages, d'ambitions cachées, de défaut de zèle, de basses

convoitises, de désobéissance aux ordres du roi et même de trahison.

Tel était l'état des choses à l'aube de cette année 1797, dont nous

racontons les incidents. Ces divisions des agents de Paris, plus ou

moins dissimulées, plus ou moins contenues, tendaient à s'envenimer,

se préparaient à éclater dans des circonstances quasi tragiques, alors

que l'intérêt bien entendu de la cause royale eût exigé entre ceux qui

aspiraient à l'honneur de la servir une union étroite et durable.

III

L'ABBÉ DE LA MARRE ET LE MARQUIS DE BÉSIGNAN

Entre ces divers acteurs du drame de l'Émigration, il y a lieu de

distinguer ceux dont le langage et la conduite ont révélé une haute

raison et un dévouement aussi désintéressé que sincère: tel par

exemple l'abbé André, que, sous le nom de de La Marre et à partir de

1796, on voit, pendant six années, remplir les missions les plus

difficiles, sans cesse sur les chemins pour porter à Paris et à

Londres les ordres du roi, en surveiller l'exécution, et qui, pour

dissimuler sa personnalité, pour se dérober aux recherches de la

police consulaire, se fait appeler tour à tour Falike, l'abbé de

Bellecombe ou David Pachoud, négociant à Lausanne.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 2 Du 18 fructidor au 18 brumaire · 第 1 / 41 段