FILM

Un matin...

Je mens. Ce n’était pas un matin. Mais laissez-moi essayer à vide

toutes ces phrases qui soudain, au cinématographe, apparaissent sur

l’écran, d’or en Europe, d’argent en Amérique, pour vous annoncer ce

que l’on redoutait le plus, ou aussi, c’est si bien la vie, ce qu’on

n’osait plus espérer. Laissez-moi contrôler mon cœur, s’il répond,

s’il est un cœur naïf... Un matin... Toi qui es près de moi, pose ta

main sur ma poitrine, et prononce ce mot sans m’avertir, et je vais

penser à la nuit pour que le coup soit plus sensible... Que tu parles

brusquement, amie, quelle secousse! quel mauvais boy d’ascenseur tu

ferais!

Une nuit...

Seul être qu’on approche en le fuyant, qu’on voit en fermant les

yeux! Nuit de New-Jersey où les feuilles des palmiers claquent de

chaque dent sous la fraîcheur, où l’étang est de plomb, et sur lui les

cygnes glissent tout hors de l’eau, on voit leurs pattes; où le mari

rentré du club avant la fin de l’opéra, contemplant la photo de sa

femme Ivy, découvre sur les lèvres la trace de deux lèvres et ne sait

ce qu’il doit souhaiter, savoir son meilleur ami amoureux d’elle ou

apprendre que c’est elle-même, égoïste, qui s’embrasse. Nuit d’été, que

l’opérateur poursuit en plein midi et avec une plaque bleue, de sorte

qu’on voit animé tout ce qui dort à pareille heure, les canards d’Inde

sur les bassins, la tête d’un facteur, et des petites filles en pyjama

qu’un bandit vole de leur berceau à minuit juste et qui clignent des

yeux à cause du soleil.

Soudain...

Mot qu’ils emploient toujours à contre-sens, pour dire "alors"!

Soudain, lentement, la femme imprudente vient, honnête, chez

l’Oriental; il la marque au fer rouge de la première lettre du mot

Japon (moi je peux l’épouser, j’ai la même initiale...) Soudain, peu

à peu, le professeur français de troisième classique, égaré dans la

ville des cow-boys, raconte les aventures qui lui arrivèrent en Europe:

ce brigand qui l’avait étendu sur un lit, qui coupait les pieds de

ses victimes quand ils dépassaient à travers les barreaux de cuivre,

quand les jambes étaient trop courtes qui les allongeait par des

supplices--lui avait eu juste la taille;--ce cheval indomptable qu’il

changea en agneau, qui avait peur de son ombre, qu’il monta simplement

un jour de pluie, les autres jockeys étaient pâles de fureur,

inondés... Soudain, à pas de loup, doucement, l’enfant qui a trouvé une

boîte de tisons veut allumer des taches de soleil sur la vérandah et

met le feu à la maison.

Un soir...

Mais cela c’est mon histoire.

Ecoutez...

* * * * *

Un soir, rentrant de l’exercice, j’appris par le portier du

Harvard-Club que Clyton m’avait demandé quatre fois et qu’il attendait

dans ma chambre. Mais c’était mercredi, le jour où venait le courrier

de France, et je ne me hâtai point. J’avais depuis trois mois

l’habitude d’ouvrir aussitôt mes lettres et de les lire debout, appuyé

au bureau du caissier. Je l’aurais désobligé en les emportant intactes.

Il me souriait en silence, et derrière le pupitre d’en face la

téléphoniste évitait de parler haut, comme pour me laisser téléphoner

dans un pays lointain. La dernière lettre lue, il demandait si tout

allait bien en France. Tout allait bien. Les mercredis sans courrier,

il me consolait et me donnait les nouvelles de Niagara Falls, sa

patrie, où tout est à peu près parfait.

Aujourd’hui je mentais. Tout n’allait pas très bien. Jacques s’était

tué en avion. Les messages de morts qu’on reçoit en France à chaque

heure m’arrivaient tous ensemble dans cette seule journée. Amis

chargés pour moi, quelques instants à peine après leur mort, dans le

transatlantique, mais qui n’étaient plus que des ombres, après un si

long voyage, en débarquant. Malgré ma pitié, ma peine, je ne parvenais

pas à veiller un cadavre étendu; un mois, tout un mois maintenant

qu’ils étaient morts; ils me touchaient, mais déjà impalpables; leurs

yeux à nouveau étaient ouverts, leurs bouches souriaient. Spectres

venus pour moi seul dans ce continent nouveau, je les sentais souffrir

de ce bruit, de cette électricité, pénibles déjà à des émigrés vivants,

d’entendre la téléphoniste appeler en chuchotant Boskiewitch, être

débordant de santé, de la part de J. K. Smith, qui certes un jour

mourra, mais qui n’est point mort. Je montais chez moi; les lettres

ouvertes ne tenaient plus dans ma grande enveloppe, je déchirais le

haut des enveloppes, je jetais les morceaux déchirés, je les regardais

sur le plancher; je pensais à la terre qui reste d’une tombe fermée,

je les ramassais... Huit jours, j’avais huit jours jusqu’au prochain

passage. Huit jours pour rayer une adresse, dans mon carnet, de la

liste justement qui servira à établir mes lettres de faire-part; huit

jours pour imaginer qu’une veuve n’était plus folle; que les enfants

avaient remplacé la phrase pour un père vivant, dans la prière du

soir, par la phrase pour un père mort; qu’une mère recommençait à

manger un peu, à boire un peu de lait, à ne plus résister à ceux qui

parlaient de phoscao, de biscottes...

Aujourd’hui Jacques était mort. Avec Gonzalve, qui ne le quittait pas

et que nous commencions, lui aussi, à aimer. L’avion qu’il conduisait

s’était abattu près de Meaux, et ainsi mon ami si cher avait tué

avec lui le seul moyen de le retrouver un peu, un ami à peine moins

cher, son seul reflet. Il était mort aussitôt. Gonzalve avait vécu

huit heures. Les amis de Jacques étaient arrivés en foule de Paris,

de Dammartin, de Melun. Gonzalve put les recevoir, leur parler, leur

dire que Jacques n’avait pas commis de faute: L’avion s’était abattu

de lui-même, et comme pour certains la vie se brise sans qu’ils aient

eu un premier léger tort envers elle, une première maladresse, fait un

petit mensonge, conçu une petite haine. Toute sa famille était trop

loin, à Pau, à Nice, quelqu’un à Venise; il écrivit à sa mère, à son

père, signa avec son sang,--fit recharger son stylo,--à une amie, mais

il ne vit que les amis de Jacques, leur transmit les derniers mots de

Jacques, qui furent ainsi, à huit heures d’intervalle ses derniers

mots. Il était calme, calme. On se consolait presque de donner cette

parcelle sereine à l’éternité. Mais on pensa tout à coup, un inconnu

qui se trouvait là pensa à lui dire qu’il mourait pour la France. Il se

mit alors à pleurer. Il ne chercha plus d’excuse à sa chute. L’idée de

cet honneur en lui détruisit soudain toute volonté, toute énergie, et

ce qui apaisait les autres mourants n’en fit plus qu’un enfant ébloui,

que des sanglots secouaient, meurtrissant sa dernière heure même. Il

se cachait le visage de ses mains, il appelait désespérément la seule

présence qui, désormais, ne lui était plus refusée: Jacques! Jacques!

Puis un général arriva. Il l’entendit d’avance saluer le corps du mort

qu’on avait étendu dans la première chambre pour que le blessé fût plus

tranquille. Il se souleva pour le recevoir. C’était un vieux général

d’aviation, habitué à ces visites, muet, qui n’avait pas vu sa jambe

coupée, qui lui promit que dans quinze jours il serait remis; qui enfin

ému, se pencha sur lui, affectueux, regarda longuement ce qu’un vieux

général comprend mal, des yeux débordants de larmes, une bouche qui

riait, un masque pur et lisse tenu au visage par d’effroyables rides.

Alors Gonzalve mourut, et le général se retournait atterré, appelant

un prêtre, ne sachant à qui passer cette âme demeurée dans ses mains

malhabiles...

Mais pourquoi ce début à une histoire de petite fille?

* * * * *

Clyton était étendu sur mon lit, endormi. Il avait les cheveux blonds

de Jacques, sa taille. Pendant un mois je rencontrai ainsi, mais de

moins en moins ressemblantes, les images encore libres de mon ami,

puis, un jour, une image à peine reconnaissable, sur un enfant, et

ce fut tout. Je secouai Clyton pour chasser de lui cette ombre. Il

ne bougea pas, saisit ma main au vol, en regarda distraitement les

lignes, et soudain effaré, respectueux et bégayant comme s’il venait de

voir en une seconde toute ma vie, et quelle vie, il se dressa.

--Ecoutez-moi!

Souvent, sorti en civil, j’avais surpris Clyton, en civil aussi, qui

me suivait de loin. Souvent j’avais reçu des lettres sans signature,

écrites par une femme, et me priant de passer à midi dans un rond-point

sans arbres, inondé de soleil. Je sus que Clyton les mettait à la

poste. On m’apprit aussi qu’il parlait de moi à tout propos, prétendant

que j’avais la grâce, que j’étais devin, et que sur dix paroles que je

lançais au hasard, cinq atteignaient leur objet, blessaient la matière

même du monde. Un jour, dans son auto, j’avais prononcé par hasard et

brutalement le mot pinson. Au premier arrêt, nous trouvions un pinson

mort sur le capot. Le lendemain matin, pour me moquer de lui, loin de

la mer, j’avais prononcé, mais avec des précautions, le mot mouette.

Au déjeuner, dans la cour de l’hôtellerie, une mouette apprivoisée se

promenait, mais avec une aile tordue.

[Illustration]

--Ma sœur Mae veut vous voir, lieutenant. Il s’agit peut-être de sa

vie. Vous me suivez?

--Votre cousine Barbara?

--Ma sœur Mae!

J’eusse certes préféré Barbara que j’avais connue la semaine passée

chez les Thackeray, dans les jardins florentins ornés d’autels chinois

qui descendent au Charles River, et où des moutons paissent, protégés

contre les grosses mouches par des chiens loups. Le soir tombait. Les

deux petits frères Thackeray, dont Teddy a les yeux bleus, Bill les

yeux noirs, jouaient avec leur fox vairon qu’ils se sont partagés en

longueur selon la couleur de leurs yeux et dont ils tiraient la queue

indivise. Dans sa minuscule et ronde culotte de cheval, Perscilla, leur

cadette, qu’on avait pour la première fois de sa vie photographiée

officiellement le matin, se sentait quelque chose en moins, quelque

chose en plus, et n’était point sûre que l’on ne souffrît pas un peu

jusqu’au moment où le cliché enfin est révélé. Nous étions assis sur

la terrasse fermée par de hauts fusains où l’on découpe des fenêtres

diverses avec des cadres en bois d’or pour voir la plaine, et nous

regardions le soleil tout rond par la fenêtre ovale; au milieu des

lilas, des lilas blancs qui sont à Teddy, des violets qui sont à

Billy; au-dessous d’ormes centenaires qui n’avaient pas ombragé de

Français depuis Chateaubriand, et oubliant qu’alors ils étaient jeunes

trouvaient ce nouvel hôte bien petit, bien facile à couvrir. Par la

fenêtre en forme de cœur un rayon éclairait Barbara d’une lumière de

même forme, mais qui semblait émaner d’elle seule. Ses paupières, son

cœur, battaient à intervalles longs mais réguliers. On m’avait prévenu

qu’elle inspire, plus violemment et plus subtilement que jamais femme

inspira l’amour, le désir,--mais exigeant, insoutenable, immédiat--du

mariage. Chacune de ses trois sœurs s’est mariée en un jour avec un

jeune homme la veille inconnu. On éprouve près d’elle je ne sais quel

tourment et quelle sécurité, comme si l’on avait à son côté une femme

créée de la veille; on touche cette main neuve, on délie ces cheveux

épais et on les livre, pour la première fois, à la brise; on caresse

et fend du doigt ces lèvres qui jamais encore ne se sont ouvertes; on

veut partir sans passé dans un avenir neuf; on se voit, avec Barbara,

sous tous les espaces clos, dans la salle à manger avec les cristaux,

dans la chambre avec un rayon, dans l’auto par la tempête, sous la

tente, où, pour ne pas la réveiller, au lieu d’embrasser son visage,

on cherche sa main à la lampe électrique. On traverse des marais en

la portant dans ses bras. Derrière elle, on la pousse--elle rit,

se raidissant--jusqu’au haut des arènes; elle détourne son ombrelle

vers les gradins de sorte qu’on embrasse un visage étincelant de

soleil. On entend le pasteur, le jour du mariage,--demain,--vous

dire:--Réfléchissez, imprudent jeune homme, vous avez encore une

seconde; pensez aux autres femmes, aux brunes, à leur fidélité, et à

leur délire; à leurs yeux dans les théâtres, à leurs belles joues qu’on

appelle sanglantes... On répond:--Je veux Barbara! je veux Barbara!...

[Illustration]

Mais les enfants autour de nous devenaient insupportables. Perscilla

courait vers la maison, en rapportait des mots italiens tout neufs,

courait encore, revenant avec des mots français--et l’on devinait

qu’elle avait parlé à sa bonne italienne, à l’institutrice française.

Puis l’ombre tomba, et Teddy vint s’asseoir entre nous, nous séparant,

tout triste, car, sans qu’il le sache encore, il l’apprendra toujours

assez tôt, ce n’est pas le jour, malgré ses yeux bleus, c’est la nuit

qui lui appartient.

Mae Clyton était plus belle même, disait-on, que Barbara.

* * * * *

Mae avait seize ans. Depuis son enfance, elle vivait chez elle sans

jamais être sortie, et souvent désirait mourir. On n’avait trouvé

à ce mal qu’un remède: l’amitié. Mais, inconstante, elle détestait

soudain, au bout de cinq ou six semaines, l’ami qu’elle avait adoré

et appelait la mort par son nom. Avant donc que le mois commençât,

Clyton lui amenait un homme, une femme nouvelle, qu’il lui avait

appris, pendant l’amitié et le mois précédent, à désirer. Toute

l’Amérique se prêtait à ce jeu, car la beauté de Mae devenait célèbre,

on l’appelait Scheherazade, et l’on s’ingéniait à la conserver à la

vie par un conte qui ne s’achevât point. Clyton recevait par paquets

les lettres d’inconnus ou de gens illustres qui se proposaient

eux-mêmes, offraient ou des amis parfaits, ou (pour varier) des amis

bizarres, ou tout ce qui était la renommée d’une famille, d’une ville:

la fille du ministre des finances guatémalien dont on voyait les trois

corps astraux à la lueur des cocuyos, le champion du monde au tennis.

Clyton avait d’abord choisi tous ceux qu’un sacrifice à l’amitié avait

rendu célèbres, Marjorie Dupont, qui sauva de la mer à dix ans Muriel

Aspinwall, qui vivait depuis avec elle, qui l’abandonna (tout un mois

de juillet, le mois qu’elles passaient à se baigner dans leur plage)

pour Mae: Edith Bronte, dont on avait ravi au berceau la sœur jumelle,

qui depuis la cherchait sans cesse, frissonnante devant chaque miroir

inattendu. Puis étaient venues à la villa les gloires de la mode,

auxquels Mae ne voulut jamais parler de leur talent: Edvina qui ne put

chanter pendant le mois le plus long et le plus sonore d’Amérique;

Sargent auquel Mae refusait de poser dans son sommeil même, se tournant

sans cesse; on devait mettre le lit au milieu de la chambre et Sargent

peignait en en faisant le tour. De temps en temps Clyton choisissait au

hasard dans les lettres, et aujourd’hui il en gardait deux:

[Illustration]

--Mon nom est Adélaïde de los Montes. Votre sœur veut-elle voir

quelqu’un qui n’a jamais rien vu? Je ne suis point sortie non plus de

ma maison et je viendrai, si Mae le veut, dans un train spécial et

fermé! Ci-joint mes cheveux blonds. La tête de l’oiseau qui n’a pas

volé est moins douce, me disent les poètes d’ici, à la main.

Poètes de Californie, consciencieux, qui passent leur temps à caresser

les têtes d’oiseaux qui n’ont pas volé!...

--Mon nom est Jeanne Blanchard. Vous m’appellerez, Mae, quand vous

saurez comment j’imagine la vie. Je l’imagine comme un bonheur sans

bornes, comme une fulguration, comme un cœur sans limites. Chaque

matin, au réveil, je me précipite à la fenêtre; je vois la mer infinie,

le ciel qui tout embrasse; je me dis que ce sont des nains à côté de

mon bonheur. De joie, je sanglote. Quel doit être le vôtre, qui êtes

belle, riche, qui n’êtes pas seule en ce monde!

Vous devinez pourquoi Clyton m’enlevait.

Cette nuit, l’ami du mois allait partir, Lee, le poète,--il était

devenu amoureux, Mae déjà le détestait,--et Clyton avait reçu, à midi

seulement, un message de celle qui devait être l’amie du nouveau mois;

elle retardait son voyage. C’était Mary Miles Minter, l’enfant qu’on

voit dans les cinémas au premier acte toujours pauvre, au dernier acte

toujours riche (ne pas s’aviser de tourner le film à rebours), sauvée

de la rue par un lord, du music-hall par un milliardaire déguisé en

barman, qui apprivoise les mégères dont la bru empoisonna le fils, les

brigands auxquels une fille a truqué le télégramme annonçant la mort

de leur mère; et qu’on voit à la fin du film s’étendre dans sa propre

image agrandie, comme l’enfance dans la jeunesse. Mae ne supporterait

point de ne pas trouver au réveil son amitié nouvelle; un gouffre

pareil s’était produit voilà six mois; haineuse, silencieuse, elle

refusait de manger, de boire. Les animaux précieux que Clyton avait

couru acheter à New-York, le renard bleu apprivoisé, l’ocelot, elle

semblait ne pas les voir, elle marchait sur eux sans pitié; l’ocelot,

qui ne connaissait pas auparavant les humains, s’indignait, cassait

tout, devint enragé. A cette époque, d’ailleurs, Mae ne savait pas que

l’on se tue, mais depuis, je vous dirai peut-être comment, elle l’avait

appris, et tout était à craindre si je ne venais pas.

[Illustration]

Nous arrivions. L’auto gravissait maintenant les allées en lacet d’un

jardin. En bas, la mer, et sur le rivage les statues tranquilles des

Muses, couvertes de longs voiles; à mi-côte sur la terrasse, une

piscine de marbre, bordée de torses antiques, agités, à demi vêtus;

on devinait dans la maison, au-dessus d’une baignoire taillée dans

une opale, un vrai cœur vivant, tout nu. Au fond d’un labyrinthe de

buis, perdue, une fillette appelait, sans voir la chouette au-dessus

d’elle qui dessinait le bon chemin. Les héliotropes se relevaient peu

à peu pour n’avoir pas à tourner de tout un arc dans la seconde où le

soleil reparaîtrait. Les jeunes fleurs de rosiers, écloses voilà une

heure, satisfaites d’avoir vécu une heure, roses ignorantes, croyaient

se fermer pour toujours. Poussés par la brise marine, à peine salés,

les parfums du même jasmin nous inondaient dans chaque allée à la même

hauteur. C’était la nuit. Un cargo de plomb dormait sur l’océan léger;

de lourds mélèzes sur la clarté; le ciel tout sombre sur un nuage

blanc; et l’on eût retourné le monde qu’il en eût été plus solide.

C’était la nuit. Des mouettes volaient en ligne, formant un nom

qu’on ne pouvait comprendre, car il était composé de lettres toutes

semblables, argentées du côté du couchant,--puis elles se dispersèrent,

une seule resta et l’on comprit. On comprit le mot Solitude, le mot

Espace, la phrase: "agité par les vents". La lune apparaissait entière,

c’était le soir où aucun astre ne se glisse entre elle et moi. C’était

la nuit, et, un long moment, entêté comme un roulier qui ne veut

pas allumer sa lanterne, je m’enfonçai dans cette nuit sans appeler

la pensée et ce nom qui éclairent pour moi toute ombre. Mais je me

heurtais durement à chaque obstacle, au cri lointain de la fillette,

aux maisons endormies, à chaque étoile. Ils me meurtrissaient, ils

m’atteignaient en plein visage... Alors je pensai à toi, rêve, et ils

s’écartèrent...

--C’est la nuit, dis-je.

Clyton frissonna, me regarda de biais, comme si nous allions la trouver

à l’arrêt, nuit expirante, clouée sur notre capot.

* * * * *

Lee était dans le salon où me laissa Clyton. J’avais vu des portraits

de lui, je le reconnus, mais il n’avait plus ses yeux provocants,

son front qui étincelle. Toutes ces qualités contraires qu’il aimait

cultiver en lui séparées, l’arrogance et l’humilité, l’énergie et

l’indolence, la générosité et l’envie, maintenant se mélangeaient et

il ne se trouvait plus qu’une âme médiocre et confuse. Il ne l’avouait

pas, la guerre en était cause.

--La guerre gâtera le métier des cowboys, avait-il déclaré d’abord.

--Que les femmes prennent garde, avait-il dit ensuite. La guerre est

leur mort!

Or les cowboys gardaient leur prestige, les femmes continuaient, en

masse, à vivre. C’est son métier à lui, son métier de poète, qui était

gâté. Il se tenait, au début de la guerre, à la limite du génie. Je

venais de lire ses œuvres: il atteignait le sublime, non encore par la

pensée, mais par les transparences de son style, par un mot placé de

telle sorte dans presque chaque vers qu’il en jaillissait je ne sais

quelle lueur, quel éclatement, qui d’ailleurs mourait aussitôt. Il

s’était rendu compte de ce talent à piquer l’âme de brûlures. Tous ses

derniers poèmes, comme pour provoquer enfin l’embrasement, avaient pour

sujet la flamme, l’étincelle, les yeux, Suzaia et ses oiseaux brûlants.

Un jour tout flamberait... Mais la guerre était venue.

Tout ce qu’il avait entassé chez lui comme une panoplie, le droit

de souffrir, de faire souffrir, de tuer, de se tuer, tout ce qu’il

considérait à juste titre comme ses biens propres et ses armes dans

toute l’Amérique, fut distribué par elle au moindre soldat d’Europe.

Les permissionnaires français dans les rues de New-York portaient sur

eux mille marques, qu’il avait cru réservées à lui seul, le regardaient

du regard qu’il savait trouver devant un miroir mais qui lui échappait

encore devant un homme autre que lui. Il les suivait toute une journée,

il essayait de reprendre à la dérobée sur eux un de ses propres

sentiments, ils les emmenait boire, et de même qu’il s’enivrait pour

se venger de lui-même, il les enivrait. Chaque victoire, française, ou

serbe, ou allemande, l’exaspérait; il ne pouvait supporter cette gloire

sans cesse en remous, ni surtout cette vie exaspérée que prenaient

maintenant les noms propres; ces noms de chefs inconnus soudain

illustres, ces noms médiocres de l’Ourcq, de Verdun s’élargissant sans

fin, ces noms sur lesquels toute une semaine, Cambrai, Sédul-Bahr, se

posait l’aurore même... pour s’évanouir; et ces déblaiements du moindre

village qui rendaient plus en gloire que toute une nécropole antique.

Son plus grand orgueil avait été de créer une fois un nom propre:

"Pan Bix", le héros de tous ses livres, un Esprit, frère d’Ariel.

Enfantinement, il se surprenait à opposer ce nom à tous ceux que créait

sa rivale, Pan Bix la Marne, Pan Bix Guynemer. Mais Pan Bix, qui tenait

encore sa petite place, sémillant, près de Desdémone, près de Fantasio,

devenait dans ce nouveau domaine, et près d’Hindenburg aussi, un pitre

ridicule.

Donc, près du foyer, il était là, avec sa main droite inutile qu’il

brûla le soir de ce jour où il frappa son meilleur ami. Tout en lui

d’ailleurs semblait avoir commis un sacrilège et l’avoir expié par le

plus beau sacrifice. Son regard si vif avait un halo terne; avait-il

vu son amie le jour où son amie mentait? sa parole n’employait que des

mots bégayants; avait-il dit du mal de sa mère? et sa pensée, partie

toujours d’un côté délaissé de l’âme, surprenait comme la balle d’un

joueur de tennis gaucher... Il répondit à peine à mon salut. Il regarda

mon uniforme, demanda si le revolver était chargé,--je l’ignorais; me

questionna sur ma vie à Boston, sur mon sabre, et je répondis encore

de façon évasive, et je veillai à ce qu’il ne sût point si j’étais ou

non dangereux. Puis, m’abandonnant, il se promena dans la salle. Malgré

ma défiance je l’admirais. On le sentait lire par profession dans

chaque lumière, dans chaque ombre comme un devin lit dans la main. On

le sentait frappé par les moindres signes de ce rébus distribué pour

les poètes sur les objets qui semblent les plus familiers. Il posa son

index tendu sur une statuette couchée, il l’y maintint tant que je ne

sais quel nœud ne fût pas fait et refait autour d’elle. Il ouvrit un

livre de Longfellow, au hasard, mais ce fut à la page où Longfellow

avait écrit de sa main, en long de la marge, un distique qui donnait un

nouveau sens au poème; il souriait, il inclinait la tête, il pensait

à un archet étendu près de son violon. Il ne me savait pas poète; il

agissait sans discrétion, se croyant seul avec elle, avec la Poésie. Il

s’arrêtait brusquement, rayonnait, écoutant en lui,--n’entendant rien,

furieux. Il aiguisait sans pudeur ses sens, son odorat, en plongeant la

tête sans mesure, avec les oreilles qui n’avaient rien à y faire, dans

une touffe de seringat, sa vue en promenant des regards sur deux boules

de cristal placées sur une table, et soudain il regarda mes yeux. Il ne

les quitta plus. Il s’assit en face de moi...

Le feu flamba soudain, feu d’été traître, qui fit un signal à l’hiver.

Au loin les tramways glissaient, les verges éclatant en globes de feu

aux aiguillages des trolleys, cerveau des tramways, donnant tout ce

que donne un tramway de pensée, une étincelle. Le vieux monsieur de la

villa voisine rentrait de sa promenade et tapait, comme chaque soir,

pour la vider, sa pipe contre la plaque en marbre du petit obélisque

de Washington. Lee semblait m’avoir choisi pour victime, et c’est de

cette nuit, en effet, qu’il a daté son poème sur moi. Je le sentais

supprimer de mon visage ce qui le gênait, mes cheveux qu’il a décrits

bruns; m’ajouter une moustache; me donner deux béquilles, jeter autour

de moi cet échafaudage qu’on construit autour d’une tour, chez nous,

avant de la réparer. Parfois il se frottait les mains, il ricanait; il

me prenait je ne sais quel esprit, quelle forme et j’eus l’impression

quand il disparût, qu’un maillot, une ombre de soie, entre mes

vêtements et mon corps, avait été dérobée. Parfois, il tirait un carnet

de sa poche, lisait, me contemplait et coupait à ma taille la métaphore

qu’un enfant, un oiseau, lui avait inspirée le matin; et, tout d’un

coup, la raison de son poème découverte, il me combla de prévenances;

il me présenta une cigarette de sa main valide; il prodigua son côté

gauche, son côté intact, m’offrit des mots, des regards qui n’avaient

jamais outragé personne: le mot "cher officier", le mot "cher

Français". Je prenais la cigarette de ma main droite, car mon bras

gauche est blessé; je répondais à ses regards de mon œil droit, car

mon œil gauche est myope; je jouais à mon insu, mais avec perfection,

le rôle de l’Innocence qu’il m’a donné dans ses vers; et comme je me

levai, il se leva et il me suivit à la fenêtre, et il me dit le nom

anglais des fleurs; et il insistait poliment sur la prononciation; et

il me traitait tout à fait comme Elle.

* * * * *

--Mon lieutenant, dit Clyton. Venez!

C’était l’heure où la lune aspire ceux qu’elle aime à la hauteur des

toits, où les somnambules, effleurées par la brise, avancent pas à pas

sur les fils de fer tendus pour elles, par leurs parents, entre le

château et l’annexe. Un oiseau de nuit et un oiseau de jour, égarés,

voletaient dans la même chambre: fallait-il éteindre, fallait-il

illuminer pour que chacun d’eux pût partir? C’était l’heure où Mae,

dans son premier sommeil, subitement attristée, se lamentait. Des

larmes coulèrent de ses paupières closes. Tous les soirs, à la même

heure, ainsi que jaillit, bue aussitôt, une source d’eau pure au fond

de l’Océan, naissait ce petit désespoir, larmes sans amertume, au

milieu de la Nuit. J’étais penché un peu à l’écart, et mon ombre ne la

couvrait pas, courbée sur le lit devant elle. C’était l’heure où sans

conscience, elle s’attachait tendrement, et l’on sentait qu’en rêve

elle aimait embrasser un visage. Rêve léger, mais plus lourd pour elle

que sa vie, et, croyant se pincer pour être sûre de ne pas dormir,

elle pinçait sans force ma main. Puis, toujours rêvant, comme une

déesse enfant le ferait de sa main coupée, elle appuya ma main sur sa

joue fraîche, elle la cacha dans ses cheveux blonds innombrables, elle

l’embrassa. Puis, ouvrant sans chagrin ses yeux humides, elle choisit

deux petits regards clairs qui se promenaient dans mes regards plus

larges comme les rayons de deux visages jeunes dans le faisceau noir

d’un film et,--j’aurais tout donné pour qu’elle me sourît,--fronçant de

colère ses sourcils noirs, durcissant de rage ses yeux bleus, tendant

son front irrité, Mae pour la première fois me sourit.

--C’est vous, me dit-elle, où est Lee?

Elle parla plusieurs fois de Lee ce premier soir, à chacun de mes

gestes comparant, rattachant les gestes de Lee; sans doute pour qu’il

n’y eût pas d’intervalle dans sa ronde d’amis, rattachant nos pensées

et se trompant parfois, comme un mauvais télégraphiste dans ses fils

rattache la peine au plaisir, la confiance au désespoir. Ainsi, le

dernier jour, elle dirait à Mary Miles, si Mary riait que j’étais

triste, si Mary était triste que j’étais tendre...

--Lee est parti, dit Clyton.

Or Mae si sévère et timide au début de chaque amitié, qui ne recevait

ses amis hommes qu’habillée et coiffée, me tendit ses bras nus, m’assit

près d’elle, et, ne retrouvant plus dans sa chevelure cette main coupée

qu’elle y avait cachée tout à l’heure, caressa tendrement ma main,

s’étonnant qu’elle eût même chaleur, même forme que l’autre.

--Posez votre manteau, dit Clyton.

Je jetai mon manteau. C’était le premier poète en uniforme qu’elle

voyait, en uniforme bleu clair, avec des boutons de bois peints en bleu

clair, poète invisible sur les champs de bataille. Elle me regardait,

fière d’elle, comme si elle arrivait à voir un être invisible. Elle

écoutait mon français, non sans orgueil, comme si elle, Mae, pouvait

entendre un être muet.

--Un ami, dit-elle, enfin!

Derrière la porte, Lee s’agitait, toussait. Jamais remords ou regret

dans un cœur ne fit plus de bruit que Lee dans ce salon. Il exagérait.

Nous n’étions pas les deux premiers poètes qui se soient jeté, d’un

monde à l’autre, une jeune fille nue dans son voile.

--J’ai rêvé, dit Mae, que j’avais trois corps égaux, et chacun, le

matin, partait de son côté. Deux sont perdus.

[Illustration]

Des bouleaux flambaient dans la cheminée, j’en voyais les lueurs dans

ses yeux, et, allumés à l’âtre même, au vrai feu, déjà y brûlaient ces

feux de l’amitié, qui pour les simples humains s’allument une fois,

deux fois au cours de toute leur vie, une fois chaque lune dans le cœur

de Mae.

--La chambre de Mary Miles est prête, dit-elle. Vous y coucherez. Mais

parlez-moi. Clyton dit que vos mots tuent les êtres; prononcez mon nom;

prononcez-le encore. Quelle voix profonde est la vôtre! Voilà morts mes

deux corps errants! Tout ce qui existe, tout ce qui palpite et respire

de Mae est devant vous. Oh! que m’arrive-t-il? Avez-vous donc pensé mon

nom?

Je voulus parler de Mary Miles; mourir par elle, lui donner la main

dans cette ronde autour de Mae m’était doux. Mais Clyton disposait

sur la table des portraits. C’était des photographies de moi, que je

ne connaissais point, prises par lui à mon insu et sur toutes j’étais

solitaire. Seul au milieu des rues toujours encombrées, seul au fond

d’une auto qui roulait sans chauffeur, et Mae égoïste, pouvait sans

peine imaginer que le monde est un grand monde vide et qu’elle seule

a des amis. Mon sourire cependant annonçait parfois qu’il y avait un

être vivant dans mon voisinage, pas un être semblable à nous sans

doute, car j’avais les yeux levés, mais un chat, un écureuil, un titan.

D’ailleurs, d’instinct, elle préféra le seul portrait que Clyton

n’eût pas truqué, celui où j’étais vraiment seul, assis sur le perron

du Polo-Club, un ours empaillé à ma droite avec des drapeaux dans

son collier, où le vent soufflait, où les cèdres du bosquet étaient

durement battus par les arbres encore sans feuillage, où, la petite

girouette du Club l’indiquait, j’étais tourné vers mon pays, vers mon

enfance; où je souffrais enfin d’être arrivé à l’âge où l’on n’est plus

que soi, rien que soi...

Or, décidé à ne pas me prêter au jeu puéril de Clyton, à guérir Mae, je

résolus de lui apprendre ce qu’est la vie.

Ce soir-là, je lui parlai d’abord des villes. De Pau, qui fait le tour

des Pyrénées avec ses petits tramways rouges qui stoppent d’eux-mêmes

à chaque marque et chaque femme rouge, où les médecins promènent sans

cesse de longs cortèges de bœufs au joug, pour imposer à la cité le

seul rythme sensé, où chaque bébé dans le parc Beaumont a droit à un

paon qui le suit, au ciel toujours bleu duquel, chaque semaine, un

enfant de vingt ans, avec des grands cheveux peignés à l’argentine,

tombe mort. De Coulonge-sur-l’Autize, où les employés de la poste,

en France, ont l’ordre d’envoyer les poèmes égarés ou anonymes. De

Montargis où la belle Simone, suivie de sa nourrice, au bord de

ruisseaux écumants et que l’ombre des peupliers zèbre, pour arrêter son

âge soudain s’arrête, et la nourrice, sa distance un moment perdue,

part affolée à reculons. De Buzançais où chaque soir, entre quatre et

cinq, l’écluse bruissant, un enfant songeur refuse de répondre, de

jouer, de faire collation; son père le bat, le jette dehors et parfois

il tombe au soleil. De la France en un mot, où les êtres ne sont pas

des apparences qui surgissent selon vos besoins, mais où chacun, pris

au hasard, a son histoire, sa vie durable--et parfois, pour en être

sûr, je suis resté près du même des années entières sans qu’un seul de

ses gestes ait trahi qu’il n’existait pas.

--Je rêve, disait Mae...

Liée à un petit corps timide et immobile, elle agitait ses bras,

secouait sa tête, je caressais une sirène-enfant. Curieuse, elle

avançait sur le rivage même de la vie où je l’attirais non sans ruse.

D’abord je lui contai le plus beau rêve qu’un homme ait jamais fait.

Puis je lui dis la plus belle histoire véritable. Au loin la mer

étincelait, mais couverte de rayons cassés et morts, et je ne sais quel

poète hypocrite y avait pêché à la grenade. Parfois j’avais à prononcer

un mot étrange et dangereux, le mot "Oubli", le mot "Joie", le mot

"Haine" et alors j’entendais Lee aux écoutes s’agiter, s’inquiéter de

me voir manier de telles armes comme un soldat quand le civil prétend

dévisser un obus. Parfois des oiseaux, effarés de tant de clartés,

voletaient autour des fenêtres, puis se réfugiaient à tire-d’ailes

vers le cœur de l’ombre, dans le cyprès du centre de la pelouse, s’y

retrouvaient tous et trouvaient ce soir-là la nuit bien étroite.

Alors, écoutant ce bruit des ailes, bienheureux, nous nous souriions,

nous pensions à ce qu’il y a de plus petit et de plus frissonnant,

au cœur des oiseaux endormis. Puis, tristes, nous pensions à nos

propres cœurs, si proches, nous pensions à leur taille, à leur poids,

à leur douce forme, à la fossette qu’y cause la flèche en s’enfonçant.

Elle s’étonnait de n’avoir pas à revenir, avec ce nouvel ami, au

point d’où elle partait chaque mois; elle en éprouvait un espoir

infini; quelle vie divine, si désormais, chaque amitié, au lieu de la

détruire, s’amoncelait sur l’amitié! Nos deux visages étaient à la même

hauteur, aucun de nous maître de l’autre, elle m’attira vers elle,

posa ses lèvres sur mes lèvres, et soudain son corps entier s’agita,

s’évanouit: l’idée d’un ami unique en Mae venait de naître, bue par un

grand sommeil.

* * * * *

Le jour va se lever. Ma voiture revient à toute vitesse entre la

mer violette et les loteries, les montagnes russes, les panoramas

des interminables plages, tout blanc et or, avec des glaces où mon

chauffeur se regarde chaque fois. Une bise aigre souffle; de gros

rayons maladroits nous frappent, durs comme des palettes. Mary Miles

a pu venir, malgré son télégramme, et j’ai dû quitter Mae endormie.

Clyton ne lui parlera jamais de moi; mes photographies sont en

morceaux, on lui dira qu’elle a rêvé... La mer, comme une ville,

rejette à nos pieds tout ce que le jour d’hier a sali en elle, les

algues touchées par quelque plongeur, les méduses mortes, et tous ces

objets acceptés dans son sein avec dignité dont elle met un jour à

comprendre la dérision, de vieux chapeaux, de vieilles chaises. Tout

le long du rivage, les becs électriques brûlent encore, mais sans

reflet dans l’eau laiteuse. Heure sinistre! Heure où sur mon pays, dans

la tranchée, la sentinelle se réveille, se promène avec ses lourds

souliers, et l’on entend à nouveau le bruit de l’homme contre sa

planète sèche.

Je songe à Mae. Je songe à son réveil, dans quelques heures; à son

silence devant Mary Miles, car elle n’osera jamais interroger son

frère; à ce petit aiguillon dans son cœur; à ce baiser qu’elle ne

croit pas avoir donné, à cette main perdue qu’elle cherchera tout le

jour dans ses cheveux; à ce qu’elle pense un rêve; à ce jeune homme un

peu triste, avec ses yeux, un peu bavard, avec ses villes, mais qui

lui tendit les bras dans un costume invisible, qui la pressa--car sa

mémoire chaque jour enrichira son rêve--sur son cœur enflammé, dont on

voyait vraiment les flammes; qui la porta à travers une forêt semée

de marécages dont on voyait vraiment les vipères et dragons; qui lui

promit de vivre toute la vie près d’elle, de mourir près d’elle, qui

avait tué cent Allemands, qui avait pris Constantinople, qui nulle part

n’existe et ne soupire, nulle part, hélas!--qui est moi...

[Vignette]

[Illustration]

Amica America · 第 11 / 12 题