Lettre à Gladys,
_de Lawrence M. Scott, frère jumeau de Leslie M. Scott,
premier régulier américain tué en France_.
Comme jamais je ne me suis expliqué, Gladys, pourquoi vous m’aviez
préféré à Leslie, je ne m’étonne pas,--depuis cette mort qui fait de
lui pour toujours mon cadet fragile, mon aîné de mille ans,--de vous
voir désirer avec passion le connaître, c’est-à-dire le reconnaître de
moi-même; me délaisser... Vous désirez savoir lequel est lui, lequel
est moi sur les photographies de notre enfance: c’est lui qui a les
régates rayées, et moi les régates unies. Nos parents distinguaient
leurs fils à cela, et, rassurés, alors qu’à notre sortie du collège
nous commencions à n’avoir plus exactement les mêmes visages, et que
changeaient en nous ces traits seuls d’ailleurs qui passent pour
immuables, la couleur des yeux, la forme des dents, ils avaient fini
par ne plus voir entre nous de différences. De sorte que pour mes
parents seuls je suis le portrait de Leslie. Pour tous les autres, il
est disparu, et pour vous surtout, qui le trouviez ardent, jaloux,
autant que j’étais résigné et paisible. Mais je contiens toute sa vie.
Je suis né une minute avant lui, et chacun de mes jours nouveaux croît
en cercle autour de sa tombe. Pas une de ses pensées qu’il ne m’ait
dites par des phrases, pas un animal qu’il ait caressé et dont j’ignore
le nom propre. Le jour seulement de son départ pour la France je
l’avais quitté; je viens de refaire son voyage jusqu’aux Vosges; hier,
j’ai vu la tranchée où il est mort et j’ai rejoint, depuis deux mois
couchée, cette ombre que je me plaisais du moins à imaginer fugitive.
Depuis hier ma vie est à moi et je n’ai hérité, dans ce deuil, que de
moi-même. Depuis hier, je vis séparé de lui, et de moi aussi séparé,
car je perds mon enfance, ma jeunesse avec la sienne. Il se cramponne à
son jumeau comme un noyé. Je relâche dans le néant, les reprendrai-je
jamais? tous mes souvenirs, qui étaient les siens. Je vous vois déliée
de je ne sais quels anneaux, Gladys, vous qu’encadraient toujours nos
corps et nos pensées; pour la première fois, vous m’apparaissez seule,
libre, vos cheveux sont flottants, votre tunique s’ouvre; c’est en face
de vous que je songe à me mettre et non plus à votre côté droit, le
gauche occupé par Leslie. Vous voilà à la poupe, me voilà à l’avant de
notre canot à trois places, vous gouvernez, je pagaye, une mort unique
le prive de tous ses passagers... Vous rappelez-vous ce jour sur le
Charles River, où il vous reprochait de parler du printemps avec les
mots qui servent pour le soleil? Devant moi aujourd’hui le printemps
se lève, Gladys. Je vous écris de la cantine de Cusset, au bord d’un
ruisseau, dans ce qui était un parc, et l’on a cloué une planchette,
pour en faire une table, sur le tronc de chaque arbre coupé. A droite,
une Américaine donne à ceux qui veulent manger; à gauche, une Française
à ceux qui veulent boire. Des soldats s’installent au centre: c’est,
bienheureux, qu’ils ont à la fois faim et soif. Je n’ai que faim. De
loin je vois, me souriant sans m’approcher, la fille du pays dont je
foule présentement le sol, que je viens défendre, et de près,--si je
veux je la toucherai,--la fille de ma patrie lointaine. Alors je pense
à vous, minuscule, sur une petite Amérique, je vous souris, j’allume
votre pipe, j’attends, comme un enfant, que le printemps se couche.
Vous êtes froissée, Gladys, d’entendre parler du printemps dans la
première lettre que je vous écris de la guerre. Mais à mes pieds,
découpée par un rayon, je vois soudain noircir la première ombre des
feuilles nées ce matin; au flanc des collines, je vois des poiriers,
des pêchers généreux contenir la sève des feuilles pour livrer plus
tôt toutes leurs fleurs, c’est la guerre, sur des squelettes encore
desséchés, et, dans le vallon, de hauts pruniers tout blancs, drus
comme des choux-fleurs. Ici le printemps dure, Gladys, il n’est
pas d’un jour ou deux comme chez nous, et j’ai trouvé enfin le
contrepoids à notre automne. Tous les mots que vous usiez, d’une usure
imperceptible,--mille fois vous les diriez sans qu’ils se percent ou
se boursouflent--pour parler de la lumière, du couchant, de mon jeune
paon, ou de vous-même, vous pourriez à juste titre les donner à ce
printemps français. Dans un guéret fumant, le semeur, seul homme de
France qui ait le blé à discrétion, le prodigue d’un geste économe et
précis. Sur chaque cep, le vigneron se courbe comme sur son baril,
quand il tire le vin. Un canard, que sur la rive droite effarouchent
des soldats américains, sur la gauche des zouaves, nage au milieu
exact du torrent, rampant sans modifier son axe sur les rocs qui
affleurent, au lieu de les contourner, et son sillage atteint toujours
les deux bords à la même seconde. Le train glisse sur le fond de
l’horizon au moment où une nuée s’écarte du soleil, et c’est le bruit
d’un grand store qu’on tire. Leslie était né pour le printemps. Tous
ces mouvements qui l’agitaient et nous semblaient inutiles, lorsqu’en
plein été s’écartant de la mer il remontait en maillot un ruisseau,
lorsque dans l’automne résonnant comme une cathédrale il chantait des
two-steps, quand sous la neige il peignait au ripolin vert notre
palmier de ciment et de tôle, c’était les gestes qu’il ne pouvait
réunir par cette saison qu’il n’aura jamais connue. Saison qui rend
compatissant, inoffensif, et chacun croit à l’innocence. Autour du
tronc d’arbre voisin, quatre soldats français qui repartent pour le
front boivent dans des verres qu’orne de lauriers minces, quand ils
les reposent, l’ombre d’un buisson, et je les écoute qui parlent sans
haine. Le premier raconte que les serpents les plus dangereux, les
serpents corail ou coraux, il a oublié le pluriel, ont la bouche trop
petite pour mordre; le second que le requin n’attaque jamais l’homme,
qu’il suit les navires à cause des épluchures, et que s’il a mordu un
cuisinier tombé, il se sauve en voyant le sang; le troisième assure
qu’il suffit de frapper dans l’eau avec les mains pour traverser le
Niger sans crainte des mille crocodiles et il nageait même avec sa
femme arabe sur le dos; et le quatrième parle de deux Saxons qui lui
donnèrent de l’eau un jour qu’il fut blessé... Rassurés, dans un monde
enfin libéré d’hommes et d’animaux méchants, ils laissent leurs bras,
leurs jambes s’écarter d’eux sans péril. Le ciel est maintenant tout
bleu, avec un de ces gros nuages d’explosion qu’on voit depuis la
guerre, blancs et gonflés, et près d’exploser à leur tour. La rivière
Allier roule des eaux filtrées vers la rivière Loire. A travers cet
air, cette saison inconnue, Gladys, je vous vois, votre corps et votre
âme, comme sous des rayons violets qui m’en dévoilent soudain les
formes et les métaux; votre obstination, tendue de biais dans votre
cerveau comme un os d’ivoire; votre éternel contentement qui ressemble
tant à un vrai cœur, et qui dispense une rosée superbe; la glande de
vos larmes, sans rides... Il n’y a, au fond, que Dieu d’impitoyable,
Dieu seulement que rien ne pacifie ou n’émeuve, ni quand on bat un
fleuve de ses bras, son esclave nue sur le dos, ni quand on est blessé
et qu’on a soif en sa présence, car aujourd’hui Debussy est mort. Les
Allemands ont heurté de leur pioche pour la troisième fois, dans les
tranchées, je ne sais quelle racine de la France. Vous vous rappelez le
Message de notre Université, où nous déclarions nous battre pour Rodin,
pour Degas, pour Debussy... Il est trop tard. Tous trois sont tués...
[Illustration]
Je suis venu de New-York sur le même bateau que Leslie. Le capitaine
m’a pris pour lui et vingt fois m’a demandé par quelle ligne j’étais
revenu. Pas d’attaques, pas de torpilles. La seule alerte fut un homme
à la mer, qui sans se débattre, sans plonger, mourut noyé aussitôt
comme si l’eau dans ces parages était seulement empoisonnée; je le
voyais flotter sur le dos, autour de lui la lumière de la lune
apaisait les flots comme l’huile autour d’un navire en péril, et de son
corps nous pouvions à loisir sauver mille pensées, les transborder sans
même les mouiller jusqu’à nous. Toutes les fois qu’un peu de mort, un
peu de sang ouvre la terre, il en sort à la fois toutes les pensées que
j’aie eues, une à peu près par an, depuis que je vous connais, et ce
noyé m’ouvrait l’océan, jumeau de quel cœur. Il flottait, et la bouée
que j’avais lancée auprès de lui paraissait de plomb. On le repêcha,
rien ne put le ranimer, on dut le rejeter le soir, mais cette fois avec
un poids de fonte... Ce fut tout, la traversée ne fut plus que banale;
c’est-à-dire que le soir venait, et que le soleil, un de nos regards
pris entre chacun de ses rayons, tournait vers l’Amérique en nous
tirant les yeux; que la nuit venait, chaque fois troublée par la folle
qui s’évadait nue de sa cabine pour attaquer celle du célèbre juriste
qu’elle prétendait cacher un chat-tigre sous son lit, et le matin me
réveillaient les engagés arméniens qui partaient délivrer l’Arménie
par Jérusalem, Damas et Diarbekir et qui chantaient la _Marseillaise_
en leur langage. Du pont supérieur, nous les voyions jouer à leur
jeu national, qui est saute-mouton, celui qui était courbé gardait
parfois à la main sa cigarette allumée, se refusait à la poser malgré
les rumeurs, et cela rendait le jeu, s’il est possible, plus homicide
encore. Ils étaient équipés à neuf pour tout ce qui coûte moins cher
aux Etats-Unis, chaussures, ceintures, cols, mais de haillons pour
tout ce qu’ils savaient trouver à meilleur compte en Europe, les
chaussettes, les chapeaux, les chemises; et, la nuit, ils parvenaient
à graver sur le bastingage, les patrouilles jamais n’en purent saisir
un seul, des dessins de cornues, de tubes contournés et renversés,
qui étaient leurs noms debout, à part l’inscription sur la cabine du
capitaine, qui était la légende d’Adam... Puis, de ma chaise, je voyais
des vagues doucement se déplier, une jaune et rouge, une verte et
jaune, et me rendre le secret donné à l’aller par le bateau espagnol,
le bateau brésilien. Le commissaire du bord me terminait l’histoire
qu’il avait commencée à Leslie, et toutes choses, et le lever du soleil
lui-même, et le phare de Royan, et Bordeaux avec ses flèches, et depuis
tous les petits bourgs de France me disent la fin ou la morale de je ne
sais quel mystère dont j’ignorerai toujours le début.
Puis j’ai traversé la Guyenne, l’Angoumois. De Bordeaux à Paris on
aperçoit tous les vingt miles, découpée sur l’horizon, ou décalquée,
quand il pleut, aux endroits les plus solitaires, une image américaine;
inactifs comme les marins sur un radeau, des forestiers glabres, assis
sur une clairière; des nègres usant les uniformes de la Sécession et
construisant les hangars avec mille précautions car ils ne sont pas
encore assurés sur la vie. Je connus Montrichard, dans la Touraine,
patrie des cuisiniers, et, venus en permission saluer mon aubergiste
il y en avait trois, celui du tsar, celui de l’empereur de Siam, et
le chef de l’Hôtel des Voyageurs à Auxerre, que tous respectaient. Je
connus cette ville, garde-meubles aussi d’églises et de châteaux, où
attendent leur ordre de transport tous les Américains qu’on renvoie en
Amérique, parce qu’ils sont malades, ou en disgrâce, ou en surnombre
dans leur grade, et Français, Françaises sont vraiment hospitaliers,
car ils les soignent comme on le fait ailleurs des Américains qui
arrivent. M’écartant parfois de la grande ligne, j’arrivai par
embranchement dans ces villages encore solitaires où notre intendance,
comme un insecte pour ses futures larves, est allée déposer du
maïs, des balles de coton, des farines d’avoine là où naîtront des
régiments, des compagnies américaines, et je levais la tête des gamins
qui déjà balbutiaient l’anglais. Parfois il y avait le feu, tous s’y
précipitaient, les soldats combattaient l’incendie avec leurs mains,
avec leurs haches, entourés des épouses, des enfants, des blessés, qui
tous les encourageaient sans pitié pour les belles flammes, comme si
c’était la guerre qui sortait là soudain et qu’il fallait étouffer.
[Illustration]
Je ne vous dirai pas ce qu’est Paris. On a couvert avec des sacs
de sable tout ce qui vaut, m’a-t-on dit, d’être admiré, et j’ai
rencontré Mason, le professeur d’art à Albany, qui essayait de voir
par les interstices. Privé de toutes ses beautés, Paris est la plus
belle ville du monde; je passe près de chaque amas de sacs intimidé,
comme en lisant le Chaucer où mon oncle puritain avait barré d’encre
indélébile toutes les métaphores; je passe près de la Danse, près de la
Marseillaise voilées en détournant la tête, mais le cœur vers elles,
comme près d’un charme, d’un attribut secret de Paris. Dans la rue des
passants portent une poussière blanche sur les épaules, c’est qu’ils
ont été dans la cave à cause des gothas, et le Sacré-Cœur tout entier
en sort chaque matin, aveuglant. Chacun surveille sans haine la lune et
ce trou d’argent qui chaque soir s’agrandit, comme si la plus grande
torpille allait passer par la pleine lune et l’on évite de se mettre en
dessous. Je vis un avion s’abattre un jour d’alerte sur la place de la
Concorde, l’aviateur en sortir, marcher trois grands pas, un petit, et
mourir en fantassin au centre exact de sa ville, du devoir. Le canon
tonne: suivant les trottoirs nord-est à cause de la pièce géante, les
rues sud à cause des courants d’air, avec des écarts sud-ouest-nord-sud
pour éviter les pensionnats de garçon, des files de fillettes en
capuchons gagnent les catacombes. C’est alors que je vais voir Hélène
Grandin.
Car, je vous en dois l’aveu, Leslie s’est fiancé à son passage dans
Paris. Lui qui recula toute sa vie devant le mariage dans le pays où
l’on s’engage en un jour, en France où tout est convention et attente
en un jour il a trouvé sa femme. Hélène habite deux chambres d’où l’on
aperçoit à peine la rue, mais, du débarras, en posant un tabouret
sur une chaise et la chaise sur le fauteuil, par une lucarne on voit
tout Paris. Elle me reçoit sans chagrin, sans prévenance. Rien en moi
qui l’émeuve, qui l’attire. O légère Gladys, ô indécise et qui nous
avez cru semblables, elle ne remarque pas que nous étions jumeaux,
elle n’a vu dans Leslie que ce centième de corps, ce centième d’âme
par quoi il différait de moi, elle ne l’a aimé que par ce qui toujours
vous sera inconnu; et j’ai enfin le sentiment, non pas qu’une part de
mon être, mais un être entier avec Leslie est mort. Je lui prends la
main, ma main tremble. J’éprouve toujours l’angoisse, près d’une femme
d’un autre pays que le mien, de voir une femme d’un autre siècle.
Je ne peux découvrir ce qu’il y a du présent dans Hélène, elle est
du siècle passé, du siècle prochain. Je regarde ses yeux, mes yeux
me piquent. Tout ce qui est sans couleur et terne dans la chambre
devient étincelant dans ses prunelles, les rideaux sombres, les meubles
sombres, et tout ce qui est éclatant y devient terne et voilé, des
couverts d’argent, le soleil. Entre le soleil tout noir et un chapeau
de deuil qui étincelle, je vois le visage de Leslie flotter, sourire.
Je dis à Hélène que je suis fiancé, que vous vous appelez Gladys,
que ma famille est la sienne, et Gladys égoïste sa sœur généreuse.
J’engage pour cette orpheline nos biens et l’Amérique entière, et même
ce qui nous appartient à peine, car je lui décris le Grand Cañon,
les Buildings, le parc de Yellowstone comme si je les lui offrais.
J’insiste.
--Oui, répond-elle...
[Illustration]
Que veut dire oui en français? Oui veut-il dire que le Grand Cañon
est trop désert, qu’il faut le combler d’éléphants, de lions; que
les Buildings sont trop blancs, qu’il faut les peindre en rouge, en
argent?... Oui veut-il dire que l’on voit Gladys telle qu’elle est ce
matin d’avril, agitée sur notre côte Pacifique, commandant ses amies
à cheval sur les chevaux de bois flottants et dirigeant la houle? Oui
veut-il dire que la vague arrive, que Gladys tend les épaules, ferme de
la main sa bouche riante, car l’idée ne lui vient pas de ne pas rire?
Oui veut-il dire que l’on accepte tout cela, que l’on refuse? J’ai
honte soudain des pays heureux. Je parle à Hélène de la gloire, de la
beauté qu’il y a à mourir pour son pays, pour une femme, et, c’était
le cas de mon frère, pour deux femmes, pour deux pays. Elle secoue
lentement la tête, de gauche à droite:
--Oui,... fait-elle.
* * * * *
Adieu, Gladys. J’ai rejoint la brigade de Leslie et tout un jour je
suis resté au poste de son général. C’était un carrefour, sur lequel
des camions, des compagnies fatiguées s’arrêtaient d’elles-mêmes comme
des locomotives sur une plaque, et soufflaient, attendant qu’elle
tournât. J’attendais Farnsworth, celui que vous appelez Lunettes à
cause de ses énormes prunelles, qui semble un Cyclope étonnant, un
Cyclope à deux yeux, et qui a vu de ces immenses cercles mourir Leslie.
J’attendais avec le chien du major qu’on ne laissait point ce jour-là
faire la chasse aux obus, car on craignait des obus asphyxiants, et
le major seul courait pour arriver premier aux blessés. Je vis passer
l’avion de notre ami Thaw qui tous les jours va planer une minute à
trois mille cent deux mètres au-dessus d’un village ennemi, point
exact, hauteur exacte où pour la dernière fois fut aperçu son ami
Morton, disparu, et comme si c’était là-haut à un mètre près qu’on dût
le retrouver. On apportait des morts tués par les gaz. Des soldats avec
crainte délaçaient le masque, par crainte de trouver un ami,--plus
triste encore de découvrir un visage pour tous méconnaissable. J’aidais
à les porter ensuite à l’ombre, à l’écart, près de ces renflements
ou de ces creux de la terre qui semblent faits, par leur forme, pour
tenir un corps étendu, et dites à l’Amérique que tous les tués de la
septième brigade ont été ce jour-là enterrés dans le bon sens. Parfois
le vent nous jetait au visage, comme une mitrailleuse, des gouttes
dures de pluie; nous frissonnions, découverts par une fausse mort. Des
Français passaient le visage nu, à côté de nos artilleurs masqués, et
nous comprenions qu’ils étaient dans leur air, que nous nous battions
près d’eux comme des scaphandriers près des génies des eaux et ce soir
encore, dans ce petit parc, près de ce petit clocher, je me sens un
masque, et je prends, pour l’arracher, mon visage dans mes deux mains.
O Gladys, vous rappelez-vous cette gouvernante qui nous obligeait à
la fin de chaque lettre, en post-scriptum, de définir un des mots
qui honorent les hommes, le mot loyauté, le mot éternité, et je fus
privé de dessert une semaine pour avoir décrit, dans la lettre à notre
évêque, le mot Gladys. Voulez-vous aujourd’hui le mot Nostalgie, le
mot Tristesse, sont-ils de ceux qui vous honorent? J’ai vu Farnsworth.
Leslie, toujours ennemi de l’emphase, a trouvé un prétexte à mourir
pour la France. Il était venu aux tranchées les poches pleines
d’oranges, car Farnsworth les aimait; son ami était devant les lignes
en patrouille, cerné, il le rejoignit en rampant, le sauva de trois
Allemands, mourut pour la plus belle cause, mais à propos d’un ami, et
il eut même le temps de lui donner une dernière orange, car il avait
lancé les autres ses grenades épuisées. O Gladys cruelle et rose,
pourquoi faut-il que le mot Bonheur soit le seul, aujourd’hui que j’aie
envie de vous décrire? Le Bonheur Gladys, est l’accord entre tous les
hommes, chacun, le nègre aussi, comprenant les plus grands; le bonheur
est de sentir son âme immense et au centre son corps minuscule comme un
noyau; de voir recommencer, mais cette fois comme s’ils étaient faits
pour vous seul, à votre seule intention, tous les gestes qu’on a vus
sans les comprendre un quart d’heure plus tôt, quatre soldats amis des
requins, des Saxons, lever leurs verres entourés d’ombres de lauriers,
s’asseoir autour d’un tronc d’arbre coupé en étendant les mains vers
lui comme les fakirs autour d’une graine qui va devenir tout à l’heure
palmier; de voir, sans que rien en ce monde puisse l’expliquer,
l’Américaine soudain donner à boire, la Française, à manger, deux
grands pays changer leur but et leur fonction par simple bienveillance,
et, suprême bonheur, de voir un canard, ses ailes ouvertes, plus lent
que le courant lui-même, balayer, pour en enlever la poussière, le
ruisseau étincelant.
[Vignette]
LA PREMIÈRE ÉDITION DE CET OUVRAGE,
DONT IL FUT TIRÉ 30 EXEMPLAIRES
(A-AE) SUR PAPIER A LA FORME DU
JAPON & 500 (I-D) SUR PAPIER DE
MONDEURE, FUT ACHEVÉE SOUS LES
PRESSES DE LA MAISON FRAZIER-SOYE,
A PARIS, LE 29 SEPTEMBRE 1918.
* * * * *
Corrections.
Table des chapitres: «Massachusets» remplacé par «Massachusetts»;
«Middlessex» remplacé par «Middlesex».
Page 17: «Oklohama» remplacé par «Oklahoma» (Voilà ce vétéran
de l’Oklahoma qui s’est rendu à pied).
Page 19: «tout» remplacé par «toute» (ils sauront enfin à toute
heure).
Page 20: «logaient» remplacé par «logeaient» (De petites
étoiles se logeaient dans les plus grosses).
Page 30: «manquait» remplacé par «manquaient» (où manquaient
d’ailleurs deux de nos camarades).
Page 31: «choissise» remplacé par «choisisse» (Qu’il choisisse
parmi nous).
Page 69: «MIDDLESSEX» remplacé par «MIDDLESEX» (POUR GROTON ET
MIDDLESEX).
Page 73: «Oklohama» remplacé par «Oklahoma» (les banquiers de
l’Ohio, de l’Oklahoma).
Page 79: «passés» remplacé par «passé» (ses goûts ont peut-être
passé depuis).
Page 87: «ausitôt» remplacé par «aussitôt» (Il était mort
aussitôt).
Page 102: «Innoncence» remplacé par «Innocence» (le rôle de
l’Innocence qu’il m’a donné).
Page 118: «debouts» remplacé par «debout» (leurs noms debout, à
part l’inscription); «qu’ils» remplacé par «qu’il»
(l’histoire qu’il avait commencée à Leslie).
Page 119: «sac» remplacé par «sacs» (chaque amas de sacs
intimidé).