Von Bloom était redevenu riche. La fortune qu'il avait réalisée en

espèces sonnantes lui permit de racheter son ancien domaine, et d'y

mettre les meilleures races de chevaux, de boeufs et de moutons. Ses

affaires prospérèrent; il obtint la confiance du gouvernement, qui,

après l'avoir réintégré d'abord dans ses fonctions de porte-drapeau, le

promut à la dignité de landdrost ou magistrat en chef du district.

Hans poursuivit au collège du Cap le cours de ses études. L'impétueux

Hendrik embrassa la profession qui lui convenait le mieux et obtint une

lieutenance dans les carabiniers à cheval de la colonie.

Le petit Jean fut mis à l'école, et la belle Gertrude, en attendant

qu'elle fût en âge de s'établir, fit avec grâce les honneurs de la

maison paternelle.

Comme par le passé, Totty gouverna la cuisine; Swartboy, devenu un homme

important, fit claquer son fouet plus que jamais et soumit à son jambok

les boeufs à longues cornes du riche landdrost.

Plus tard, mes chers lecteurs, si nous faisons une nouvelle tournée dans

le pays des boors, nous y retrouverons encore le digne Von Bloom, le

Bosjesman et les enfants des bois.

FIN DES ENFANTS DES BOIS.

* * * * *

NOTICE

SUR

LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE

PAR LE TRADUCTEUR

I

PRÉAMBULE

_Les Enfants des bois_ se rattachent à la série d'ouvrages dont le

_Robinson suisse_ est le type, et qui ont pour but d'encadrer dans un

récit romanesque des notions de géographie et d'histoire naturelle. Il

est bon de faire remarquer toutefois en quoi le capitaine Mayne Reid a

une supériorité incontestable sur ses devanciers. Ceux-ci empruntent

leurs matériaux à des livrets de zoologie, de botanique ou de

cosmographie: c'est Buffon, c'est Daubenton, Cuvier, Lacépède, Jussieu

ou Malte-Brun qu'ils accommodent à leur guise. Leur travail se réduit à

combiner ingénieusement des observations antérieures, auxquelles ils

donnent une forme nouvelle sans y rien ajouter. Le capitaine Mayne Reid,

au contraire, peint d'après nature; il décrit ce qu'il a vu. Quand il

met en action des animaux, c'est qu'il les a étudiés, non pas dans les

livres ou dans les collections zoologiques, mais au milieu de vastes

forêts, dans les solitudes dont ils ont encore la possession presque

exclusive. Notre auteur, loin de copier les écrivains antérieurs,

rectifie leurs inexactitudes, et révèle des particularités assez

curieuses pour pouvoir être consulté avec avantagé, même par les

savants.

Il serait donc superflu de parler après le capitaine Mayne Reid des

productions du règne animal et du règne végétal dans l'Afrique du Sud;

mais il nous a semblé qu'il n'était pas sans intérêt de compléter sa

narration par quelques détails sur le théâtre de la scène et sur

l'histoire des pays où vivent ses héros.

II

Limites de la colonie du Cap.--A-t-elle été connue des

anciens?--Expédition de Barthélémy Diaz.--Voyage de Vasco de Gama.--Joâo

de Infante.--Les Hottentots.--Les Portugais renoncent à coloniser le

Cap.

La colonie du cap de Bonne-Espérance, située à la pointe méridionale de

l'Afrique, s'étend entre les 29° 50" et 35° de latitude nord, et les 15°

et 26° de latitude est. Elle est bordée au nord par la Hottentotie

indépendante, au sud par l'océan méridionale, à l'est par la Cafreria, à

l'ouest par l'océan Atlantique.

Cette contrée, à laquelle le développement du commerce a donné tant

d'importance depuis le seizième siècle, était-elle connue des anciens?

Il résulterait de quelques fragments de Possidonius et de Cornelius

Nepos que la circumnavigation de l'Afrique avait été accomplie par les

Tyriens, par le Carthaginois Hannon et par Eudoxe de Cyzique; toutefois

leurs expéditions, si elles réussirent, ne furent pas accomplies dans

des conditions assez favorables pour qu'ils trouvassent des imitateurs.

Quelques érudits surent peut-être qu'il était possible de doubler la

pointe de l'Afrique australe; mais le succès d'une pareille entreprise

était purement accidentel. Une découverte n'est réelle que lorsqu'elle

accroît efficacement le domaine et la puissance de l'homme. Des

Asiatiques, voguant au hasard ou poussés par les vents, ont pu traverser

la mer Pacifique et venir peupler quelques parties du continent

américain; mais ils n'avaient aucun moyen de regagner leur patrie, et si

quelques-uns parvinrent à en retrouver la route, ils perdirent celle des

régions inconnues dont le hasard leur avait révélé l'existence. C'est

donc à tort qu'on dispute à Cristophe-Colomb le mérite et l'honneur

d'avoir frayé le chemin du nouveau monde.

C'est à tort aussi qu'on dispute aux navigateurs portugais du quinzième

siècle le mérite et l'honneur d'avoir doublé les premiers la pointe

méridionale de l'Afrique. En admettant avec quelques auteurs que, sous

le règne du Pharaon Nekoh, les Phéniciens aient fait le tour de

l'Afrique, il est certain qu'ils ne le recommencèrent pas. Le Perse

Sataspes, criminel auquel Xerxès avait accordé la vie, à la condition

qu'il renouvellerait cet exploit, recula devant les obstacles, et,

plutôt que de les affronter, revint avec résignation subir le supplice

du pal. Il n'y a point de découverte tant que le pays nouveau n'est pas

mis en communication régulière avec le pays ancien.

Le grand cap africain ne fut reconnu d'une manière utile et pratique

qu'en 1486. Au mois d'août de cette année, Jean II, roi de Portugal, fit

fréter deux navires de cinquante tonneaux chacun et un aviso, pour

explorer la côte d'Afrique. Le commandement de l'expédition fut confié

à Barthélémy Diaz, qui, battu par des vents furieux, doubla le Cap sans

s'en douter et poursuivit sa route jusqu'aux îles de la Croix, situées

dans la baie de Lagoa. A son retour, au milieu d'une effroyable tempête,

il détermina la position de la baie et des montagnes du Cap. Il avait

été tellement frappé des dangers qui l'avaient accablé à la hauteur de

l'extrémité sud de l'Afrique, qu'il proposa de la nommer cap des

Tempêtes, _cabo Tormentoso_ ou _cabo de Todos Tormentos_; mais, persuadé

qu'en la doublant on avait fait un pas décisif sur le chemin des Indes,

on voulut la désigner sous le nom de cap de Bonne-Espérance, _cabo de

Bouna-Esperanza_.

Emmanuel, successeur de Jean II, mit trois vaisseaux et cent soixante

hommes d'équipage à la disposition de Vasco de Gama, qui, en 1497,

doubla le Cap pour se rendre aux Indes; mais ni lui ni Diaz ne

descendirent sur le sol africain. Ce fut un autre navigateur portugais

qui aborda le premier au Cap, en 1498. Il s'appelait Joâo de Infante, et

nous ne savons pourquoi d'anciennes relations lui ont donné le nom de

rio del Elephanter, qui est celui d'une rivière. D'après les

renseignements qu'il recueillit, l'occupation de la côte africaine fut

décidée à Lisbonne, mais elle ne se réalisa pas. Les hommes chargés de

fonder l'établissement furent effrayés de l'aspect farouche et des

moeurs barbares des aborigènes. C'étaient les Gaiquas, que les

Hollandais nommèrent plus tard Hottentots, en les entendant chanter une

chanson dont le refrain était _Hottentottum brokana_. Ils se divisaient

en tribus, dont les principales, suivant les vieilles cartes, étaient

les Garinhaiquas, les Sussaquas, les Nessaquas, les Obiquas, les

Sonquas, les Khirigriquas, les Houteniquas, les Attaquas, etc.

Ces sauvages avaient le teint basané, les pommettes saillantes, le nez

fortement épaté, les narines d'une largeur énorme, la chevelure

laineuse. Ils ne savaient point cultiver la terre, mais ils élevaient

des troupeaux et chassaient les animaux, qu'ils tuaient avec des

flèches empoisonnées, et dont ils enlevaient la partie blessée avant de

les manger. Leurs huttes, de forme ovale, étaient faites avec des pieux

recourbés qu'ils couvraient de nattes ou de peaux. Il leur était

impossible de s'y tenir debout, et ils y vivaient accroupis ou couchés.

Ils reconnaissaient un être suprême, qu'ils appelaient Gounga Tekquoa

(le dieu de tous les dieux), et auquel ils offraient des bestiaux en

sacrifice. Ils regardaient la lune comme un Gounga inférieur et

admettaient une divinité malfaisante, Kham-ouna, le génie du mal. Ils

croyaient que les premiers parents, ayant offensé le grand Dieu, étaient

punis dans leur postérité. Ils croyaient aussi, selon Kolben, que ces

premiers parents s'appelaient Noh et Hingnoh; qu'ils étaient rentrés en

Afrique par une petite lucarne, et avaient enseigné à leurs enfants

l'art d'élever les bestiaux: traditions qui ont une vague mais frappante

concordance avec celles de la Bible.

Chaque tribu se subdivisait en kraals, en villages, dont les principaux

fonctionnaires étaient le konquer ou chef militaire, le juge, le médecin

ou sorcier et le prêtre.

La saleté des Hottentots, leur langage rauque et inarticulé, leurs

physionomies stupides, leurs longues zagaies, les firent prendre par les

Portugais pour des anthropophages. Après avoir abattu sur le continent

quelques pièces de gibier, les colons envoyés par le roi Emmanuel se

retirèrent dans une île de la baie, et se rembarquèrent dès que le temps

fut favorable.

Une douloureuse catastrophe acheva de faire abandonner au Portugal ses

projets de colonisation. François d'Almeyda, vice-roi des Indes, relâcha

au Cap en 1509; des matelots qu'il envoya à terre pour se procurer des

vivres au moyen d'échanges furent repoussés; il voulut les venger et fut

tué avec soixante-quinze des siens. Deux ans plus tard, un détachement

portugais descendit sur la même plage avec une pièce de canon chargée à

mitraille, et décima les indigènes qui étaient accourus en foule à la

rencontre des étrangers.

III

Voyage des Anglais et des Hollandais au Cap de

Bonne-Espérance.--Fondation de la colonie.--Hostilités avec les

Indigènes.

A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, les

Anglais et les Hollandais commencèrent à faire escale au cap de

Bonne-Espérance. Le capitaine Raymond y relâcha en 1591; le chevalier de

Lancastre en 1601; Henri Middleton en 1604 et 1610; Davis et Michelburn

en 1605. Les auteurs anglais assurent même que deux officiers de leur

nation, Humphrey Fitz-Hubert et Andrew Schillinge, prirent possession de

la contrée, le 3 juillet 1620, au nom du roi Jacques 1e.

Les bâtiments de la compagnie hollandaise des Indes orientales,

constituée vers l'an 1600, explorèrent le Cap à plusieurs reprises.

L'amiral Georges Spielberg, parti de Veer en Zélande avec trois

vaisseaux, le 5 mai 1601, mouilla, au mois d'octobre de la même année,

dans la baie du Cap, et la nomma baie de la Table, à cause de la haute

montagne qui la domine, et dont le sommet est un vaste plateau

horizontal. Un autre voyage fut entrepris en 1604; on essaya de lier des

relations avec les Hottentots mais ils inspirèrent aux Hollandais comme

aux Portugais une insurmontable répugnance. Comment s'entendre avec des

êtres qui, suivant la relation qui nous a été laissée de ce voyage,

«gloussaient comme des coqs d'Inde?» Les habitants du Cap, dit Van

Rechteren, qui les visita en 1629, mènent une vie si déréglée qu'elle

approche de celle des bêtes. Tout ce qu'ils mangent est cru: chair,

poisson, entrailles, peaux, ils dévorent tout dès que les bêtes sont

mortes. Ils vont nus, hommes et femmes n'ayant qu'un petit morceau de

peau, pas plus large que la main, pour se couvrir. Il ne paraît pas

qu'il y ait parmi eux aucune loi, ni police, ni religion.»

Ce ne fut qu'en 1648 que Jean-Antoine Van Riebeck, chirurgien d'une

flotille hollandaise, conçut l'idée de fonder au Cap une colonie. Il

avait remarqué que les indigènes, malgré leur physionomie hideuse et

leur civilisation rudimentaire, avaient des moeurs beaucoup plus

douces qu'on ne le supposait. Il présenta une requête à la compagnie

hollandaise des Indes, qui mit à sa disposition trois navires, tandis

que les Etats généraux lui conférèrent le titre de gouverneur général.

En arrivant au Cap, Van Riebeck s'aboucha avec les sauvages qu'on

réputait si terribles, leur distribua des marchandises dont la valeur

totale s'élevait à quinze mille florins, et en obtint la concession du

territoire compris entre la baie de Saldanna et la baie de Nissel, avec

la facilité de s'étendre fort avant dans l'intérieur du pays.

Van Riebeck n'occupa d'abord que les environs de la baie de la Table, au

fond de laquelle fut assise la ville nouvelle, avec un fort pentagonal

pour la protéger. Quoique les colons fussent encore en petit nombre, il

créa une administration complète, composée d'un grand conseil, d'un

collége de justice, d'un tribunal secondaire, d'une cour des mariages,

d'une chambre des orphelins et d'un conseil ecclésiastique.

Une concession de soixante acres de terre fut offerte à quiconque

voudrait s'établir dans la colonie, avec droit de propriété et de

succession, à la condition que, dans l'espace de trois ans, il se

mettrait en état non-seulement de subsister sans secours, mais encore de

contribuer à l'entretien de la garnison. La compagnie n'exigea d'abord

des cultivateurs aucune redevance; elle leur fournit même à crédit des

bestiaux, des semences, des instruments aratoires. Elle leur donna des

femmes qui furent recrutées dans les communautés d'orphelines et autres

maisons de charité. Enfin, on accorda aux nouveaux habitants la liberté

de disposer de leurs terres au bout de trois ans, s'ils étaient tentés

de revenir en Europe.

Ces avantages séduisirent un grand nombre d'aventuriers, auxquels il ne

fut pas, toutefois, permis d'en jouir en paix. Les indigènes

s'inquiétèrent de l'invasion des Européens, et commencèrent à la

combattre. Les Hottentots, que les Hollandais appelaient _Kaapmans_

(hommes du Cap), vivaient en bonne intelligence avec les colons, mais

les Bosjesmans (hommes des bois ou des taillis), repoussant toute

alliance avec l'étranger, rôdaient sur les frontières, surprenaient les

habitations et y portaient le meurtre et l'incendie. Ils avaient soin de

choisir pour leurs expéditions les temps de pluie et de brouillard, tant

parce qu'ils dissimulaient mieux leur marche, que parce qu'ils avaient

remarqué que les armes à feu étaient moins redoutables. Leurs

déprédations redoublèrent en 1659, sous la direction de deux chefs,

Garahinga et Homoa. Ce dernier, que les Hollandais nommaient Doman,

avait passé cinq ou six ans à Batavia, et depuis son retour au Cap avait

longtemps vécu dans la ville, mais il avait disparu tout à coup, et on

le revit à la tête d'une bande nombreuse de ses compatriotes, auxquels

il enseigna le maniement des armes à feu.

La guerre avait éclaté au commencement de mai. Dans le courant d'août,

une chaude escarmouche s'engagea entre des cavaliers hollandais et des

Hottentots, dont l'un, nommé Epkamma, eut la jambe fracassée et la gorge

percée d'une balle. On le transporta mourant au fort, et on lui demanda

quels motifs avait sa nation pour attaquer les Hollandais.

--Pourquoi, répondit-il, avez-vous semé et planté nos terres? Pourquoi

les employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nous ôtez-vous ainsi

notre propre nourriture? Si nos tribus vous font la guerre, c'est pour

tirer vengeance des injures qu'elles ont reçues. Pouvons-nous souffrir

qu'il nous soit interdit d'approcher des pâturages que nous avons si

longtemps possédés? Pouvons-nous souffrir que, sans se croire obligés à

la moindre reconnaissance envers nous, des usurpateurs se partagent nos

domaines? Si vous aviez été traités de la sorte, que feriez-vous?

Epkamma ne succomba qu'au bout de six jours à ses blessures. Voyant les

Hollandais animés de dispositions pacifiques, il leur conseilla de

s'adresser à Gogasoa, konquer auquel obéissaient les Garinhaiquas.

L'avis parut bon à suivre; mais une première démarche fut inutile, et

jusqu'à la fin de l'année les habitations furent saccagées, les fermiers

massacrés, les bestiaux enlevés presque à la vue du fort.

Cependant un revirement subit s'opéra dans les dispositions des

Hottentots. Au mois de février 1660, un chef de kraal, nommé Khery,

accompagné de Kamsemoga, qui avait vécu quelque temps parmi les

Européens, vint au Cap avec une suite nombreuse. Il demanda que les

relations fussent rétablies entre les tribus et les colons, et pria le

gouverneur d'accepter treize boeufs et vaches comme gage d'amitié. Il

fut convenu que les Hollandais restreindraient leurs défrichements au

terrain que l'on pouvait parcourir en trois heures à partir du fort. Peu

de jours après, Gogasoa, konquer des Garinhaiquas, fut amené par Khery,

et confirma le traité, qui fut fidèlement observé pendant plusieurs

années.

IV

Fondation des districts de Stellenboschen et Drakenstein.--Protestants

français établis au Cap.--District de Waweren.--Opinion de Georges Anson

sur la colonie.

En 1679, Simon Van der Stell, dixième successeur de Van Riebeck, sans

chercher à empiéter sur le territoire des Hottentots, entreprit le

défrichement d'une contrée boisée, qui forma le district de

Stellenboschen. Van der Stell entretint de bonnes relations avec les

indigènes; mais il essaya vainement de faire pénétrer chez eux les

lumières de la civilisation occidentale. Il avait recueilli un jeune

Hottentot, qu'il fit élever dans la religion chrétienne, et auquel il

donna des maîtres de toute espèce. L'enfant apprit plusieurs langues, et

dès son adolescence, il put être utilement employé par un agent de la

Compagnie dans un des comptoirs de l'Inde. Cet agent étant mort, le

jeune commis revint au Cap, et aussitôt après son arrivée reprit le

chemin du kraal de ses pères. Dès qu'il y fut, ses instincts se

réveillèrent; il jeta son costume d'emprunt pour endosser le kaross de

peau de mouton. Il retourna au fort, et remettant ses anciens habits à

Van der Stell:--Monsieur, lui dit-il, je renonce pour toujours au genre

de vie que vous m'aviez fait embrasser; ma résolution est de suivre

jusqu'à la mort la religion et les usages de mes ancêtres; je garderai

en mémoire de vous le collier et l'épée que vous m'avez donnés: mais

trouvez bon que j'abandonne tout le reste.

Sans attendre la réponse du gouverneur, il s'enfuit, et on ne le revit

plus.

Simon Van der Stell avait été desservi auprès de la Compagnie

hollandaise des Indes et des Etats généraux de Hollande. Il fut maintenu

dans son poste, grâce aux démarches du baron Van Rheeden, seigneur de

Drakenstein, dans la Gueldre. En reconnaissance, Van der Stell donna le

nom de Drakenstein à un nouveau district qui fut peuplé par des

ouvriers, la plupart allemands, au service de la Compagnie. Des terres y

furent distribuées, en 1675, à des protestants français réfugiés, qui y

introduisirent avec succès la culture de la vigne.

D'après la relation du capitaine anglais Cowley, qui relâcha au Cap en

juin 1686, la ville du Cap (Kaapstad) n'avait qu'une centaine de

maisons, auxquelles on avait donné peu d'élévation, afin de les

soustraire à la fureur des ouragans.

François Leguat, protestant, chassé de France par la révocation de

l'édit de Nantes, visita le Cap en 1691. La capitale de la colonie était

alors un bourg d'environ trois cents maisons, bâties en pierres et

tenues avec une propreté hollandaise. Les rues étaient tirées au

cordeau. Le gouverneur logeait, avec cinq cents hommes de garnison, dans

un fort pentagonal construit à droite de la baie. Le jardin de la

Compagnie, entretenu avec soin, avait des allées d'orangers et de

citronniers. On y avait acclimaté différentes espèces d'arbres fruitiers

d'Europe, tels que les poiriers, les pommiers, la vigne, le coignassier,

le pêcher, l'abricotier.

François Leguat ne négligea pas de rendre visite à ses coreligionnaires

expatriés. «A dix lieues du Cap, dans les terres, il y a, dit-il, une

colonie qu'on appelle Draguestein. Elle est d'environ trois mille

personnes, tant Hollandais que Français, protestants réfugiés. Lorsque

nos pauvres frères du Cap eurent formé le dessein de s'aller établir

dans ce pays, on les gratifia en Hollande d'une somme considérable, pour

les mettre en état de faire le voyage; on les transporta sans qu'il leur

en coûtât rien; et quand ils furent arrivés, on leur donna autant de

terre qu'ils en voulaient. On leur fournit aussi des instruments

d'agriculture, des vivres et des étoffes; tout cela sans tribut annuel

et sans intérêts: mais à condition de rembourser quand ils en auraient

acquis les moyens. On fit aussi une collecte considérable pour eux à

Batavia, et cette somme leur a été distribuée à proportion de leurs

nécessités.

»Nos réfugiés font travailler les Hottentots à la moisson, à la vendange

et à tout ce qu'ils veulent, pour un peu de tabac et du pain. Comme ils

ont permission de chasser, la nourriture ne leur coûte presque rien. Il

n'y a que le bois qui est un peu rare, mais cela ne tire pas à grande

conséquence, parce que le climat étant chaud, il ne faut du feu que pour

la cuisine. Chacun peut bien penser que n'y ayant point de commencements

sans quelques difficultés, ces bonnes gens ont eu de la peine d'abord;

mais ils ont été très-charitablement secourus; et enfin Dieu a si bien

béni leur labeur, qu'ils sont généralement tous à leur aise. Il y en a

même qui sont devenus riches.

»Un de ces réfugiés, nommé Taillefer, né à Château-Thierry, fort honnête

homme et homme d'esprit, a un jardin qui peut assurément passer pour

beau. Rien n'y manque, et tout est d'un ordre, d'une symétrie et d'une

propreté charmante. Il a aussi une basse-cour bien remplie, et une

grande quantité de boeufs, de moutons et de chevaux, qui, à la manière

du pays, paissent toute l'année dehors, et y trouvent abondamment leur

nourriture, sans qu'il faille faire provision de foin, ce qui est

extrêmement commode. Ce galant homme reçoit parfaitement bien ceux qui

vont le voir, et il les régale à merveille. Son vin est le meilleur du

pays, et approche de nos petits vins de Champagne.

»A mettre tout ensemble, il est certain que le Cap est un charmant

refuge pour les pauvres protestants français. Ils y goûtent paisiblement

leur bonheur, et vivent dans une heureuse société avec les Hollandais,

qui sont, comme on sait, d'un humeur franche et bienveillante.»

En 1701, sous l'administration de Guillaume Van der Stell, fut créé un

quatrième district, qui prit le nom de la famille Waweren, d'Amsterdam,

à laquelle le gouverneur était allié. Ces districts, isolés d'abord par

la difficulté des communications, se rapprochèrent par degrés les uns

des autres. Les cultures s'étendirent; les grands établissements ruraux

se multiplièrent; le commerce se développa. La colonie jouissait d'une

grande prospérité lorsque l'amiral anglais Georges Anson, pendant son

voyage autour du monde, mouilla dans la baie de la Table, le 11 mars

1744. «Les Hollandais, dit-il, n'ont pas dégénéré de l'industrie

naturelle à leur nation, et ils ont rempli le pays qu'ils ont défriché

de productions de plusieurs espèces, qui y réussissent pour la plupart

mieux qu'en aucun lieu du monde, soit pour la bonté du terrain, soit à

cause de l'égalité des saisons. Les vivres excellents qu'on y trouve et

les eaux admirables, rendent cet endroit le meilleur lieu de relâche qui

soit connu pour les équipages fatigués par des voyages de longs cours.

Le chef d'escadre y resta jusqu'au commencement d'avril, et fut charmé

des agréments et des avantages de ce pays, de la pureté de l'air et de

la beauté du paysage; tout cela animé, pour ainsi dire, par une colonie

nombreuse et policée.»

Chaque district était administré par un landdrost (intendant de la

terre), avec l'assistance de hemraaden ou conseillers. Chaque canton

avait pour chef un _veld-cornet_, titre que nous avons traduit par

porte-drapeau, faute de meilleur équivalent. Ce magistrat civil et

militaire remplissait des fonctions municipales, et commandait la milice

bourgeoise quand elle était appelée à marcher contre les Bosjesmans.

Le district de Zwellendam fut établi en 1770; et celui de Graaf-Reinet

formé en 1786, par le gouverneur de Van der Graaf.

V

Colonie du Cap depuis 1789.--Occupation du Cap par les Anglais.--Etat

actuel.--Villes principales.--Détails topographiques.

Les enfants des bois · 第 16 / 17 段