espèces sonnantes lui permit de racheter son ancien domaine, et d'y
mettre les meilleures races de chevaux, de boeufs et de moutons. Ses
affaires prospérèrent; il obtint la confiance du gouvernement, qui,
après l'avoir réintégré d'abord dans ses fonctions de porte-drapeau, le
promut à la dignité de landdrost ou magistrat en chef du district.
Hans poursuivit au collège du Cap le cours de ses études. L'impétueux
Hendrik embrassa la profession qui lui convenait le mieux et obtint une
lieutenance dans les carabiniers à cheval de la colonie.
Le petit Jean fut mis à l'école, et la belle Gertrude, en attendant
qu'elle fût en âge de s'établir, fit avec grâce les honneurs de la
maison paternelle.
Comme par le passé, Totty gouverna la cuisine; Swartboy, devenu un homme
important, fit claquer son fouet plus que jamais et soumit à son jambok
les boeufs à longues cornes du riche landdrost.
Plus tard, mes chers lecteurs, si nous faisons une nouvelle tournée dans
le pays des boors, nous y retrouverons encore le digne Von Bloom, le
Bosjesman et les enfants des bois.
FIN DES ENFANTS DES BOIS.
* * * * *
NOTICE
SUR
LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE
PAR LE TRADUCTEUR
I
PRÉAMBULE
_Les Enfants des bois_ se rattachent à la série d'ouvrages dont le
_Robinson suisse_ est le type, et qui ont pour but d'encadrer dans un
récit romanesque des notions de géographie et d'histoire naturelle. Il
est bon de faire remarquer toutefois en quoi le capitaine Mayne Reid a
une supériorité incontestable sur ses devanciers. Ceux-ci empruntent
leurs matériaux à des livrets de zoologie, de botanique ou de
cosmographie: c'est Buffon, c'est Daubenton, Cuvier, Lacépède, Jussieu
ou Malte-Brun qu'ils accommodent à leur guise. Leur travail se réduit à
combiner ingénieusement des observations antérieures, auxquelles ils
donnent une forme nouvelle sans y rien ajouter. Le capitaine Mayne Reid,
au contraire, peint d'après nature; il décrit ce qu'il a vu. Quand il
met en action des animaux, c'est qu'il les a étudiés, non pas dans les
livres ou dans les collections zoologiques, mais au milieu de vastes
forêts, dans les solitudes dont ils ont encore la possession presque
exclusive. Notre auteur, loin de copier les écrivains antérieurs,
rectifie leurs inexactitudes, et révèle des particularités assez
curieuses pour pouvoir être consulté avec avantagé, même par les
savants.
Il serait donc superflu de parler après le capitaine Mayne Reid des
productions du règne animal et du règne végétal dans l'Afrique du Sud;
mais il nous a semblé qu'il n'était pas sans intérêt de compléter sa
narration par quelques détails sur le théâtre de la scène et sur
l'histoire des pays où vivent ses héros.
II
Limites de la colonie du Cap.--A-t-elle été connue des
anciens?--Expédition de Barthélémy Diaz.--Voyage de Vasco de Gama.--Joâo
de Infante.--Les Hottentots.--Les Portugais renoncent à coloniser le
Cap.
La colonie du cap de Bonne-Espérance, située à la pointe méridionale de
l'Afrique, s'étend entre les 29° 50" et 35° de latitude nord, et les 15°
et 26° de latitude est. Elle est bordée au nord par la Hottentotie
indépendante, au sud par l'océan méridionale, à l'est par la Cafreria, à
l'ouest par l'océan Atlantique.
Cette contrée, à laquelle le développement du commerce a donné tant
d'importance depuis le seizième siècle, était-elle connue des anciens?
Il résulterait de quelques fragments de Possidonius et de Cornelius
Nepos que la circumnavigation de l'Afrique avait été accomplie par les
Tyriens, par le Carthaginois Hannon et par Eudoxe de Cyzique; toutefois
leurs expéditions, si elles réussirent, ne furent pas accomplies dans
des conditions assez favorables pour qu'ils trouvassent des imitateurs.
Quelques érudits surent peut-être qu'il était possible de doubler la
pointe de l'Afrique australe; mais le succès d'une pareille entreprise
était purement accidentel. Une découverte n'est réelle que lorsqu'elle
accroît efficacement le domaine et la puissance de l'homme. Des
Asiatiques, voguant au hasard ou poussés par les vents, ont pu traverser
la mer Pacifique et venir peupler quelques parties du continent
américain; mais ils n'avaient aucun moyen de regagner leur patrie, et si
quelques-uns parvinrent à en retrouver la route, ils perdirent celle des
régions inconnues dont le hasard leur avait révélé l'existence. C'est
donc à tort qu'on dispute à Cristophe-Colomb le mérite et l'honneur
d'avoir frayé le chemin du nouveau monde.
C'est à tort aussi qu'on dispute aux navigateurs portugais du quinzième
siècle le mérite et l'honneur d'avoir doublé les premiers la pointe
méridionale de l'Afrique. En admettant avec quelques auteurs que, sous
le règne du Pharaon Nekoh, les Phéniciens aient fait le tour de
l'Afrique, il est certain qu'ils ne le recommencèrent pas. Le Perse
Sataspes, criminel auquel Xerxès avait accordé la vie, à la condition
qu'il renouvellerait cet exploit, recula devant les obstacles, et,
plutôt que de les affronter, revint avec résignation subir le supplice
du pal. Il n'y a point de découverte tant que le pays nouveau n'est pas
mis en communication régulière avec le pays ancien.
Le grand cap africain ne fut reconnu d'une manière utile et pratique
qu'en 1486. Au mois d'août de cette année, Jean II, roi de Portugal, fit
fréter deux navires de cinquante tonneaux chacun et un aviso, pour
explorer la côte d'Afrique. Le commandement de l'expédition fut confié
à Barthélémy Diaz, qui, battu par des vents furieux, doubla le Cap sans
s'en douter et poursuivit sa route jusqu'aux îles de la Croix, situées
dans la baie de Lagoa. A son retour, au milieu d'une effroyable tempête,
il détermina la position de la baie et des montagnes du Cap. Il avait
été tellement frappé des dangers qui l'avaient accablé à la hauteur de
l'extrémité sud de l'Afrique, qu'il proposa de la nommer cap des
Tempêtes, _cabo Tormentoso_ ou _cabo de Todos Tormentos_; mais, persuadé
qu'en la doublant on avait fait un pas décisif sur le chemin des Indes,
on voulut la désigner sous le nom de cap de Bonne-Espérance, _cabo de
Bouna-Esperanza_.
Emmanuel, successeur de Jean II, mit trois vaisseaux et cent soixante
hommes d'équipage à la disposition de Vasco de Gama, qui, en 1497,
doubla le Cap pour se rendre aux Indes; mais ni lui ni Diaz ne
descendirent sur le sol africain. Ce fut un autre navigateur portugais
qui aborda le premier au Cap, en 1498. Il s'appelait Joâo de Infante, et
nous ne savons pourquoi d'anciennes relations lui ont donné le nom de
rio del Elephanter, qui est celui d'une rivière. D'après les
renseignements qu'il recueillit, l'occupation de la côte africaine fut
décidée à Lisbonne, mais elle ne se réalisa pas. Les hommes chargés de
fonder l'établissement furent effrayés de l'aspect farouche et des
moeurs barbares des aborigènes. C'étaient les Gaiquas, que les
Hollandais nommèrent plus tard Hottentots, en les entendant chanter une
chanson dont le refrain était _Hottentottum brokana_. Ils se divisaient
en tribus, dont les principales, suivant les vieilles cartes, étaient
les Garinhaiquas, les Sussaquas, les Nessaquas, les Obiquas, les
Sonquas, les Khirigriquas, les Houteniquas, les Attaquas, etc.
Ces sauvages avaient le teint basané, les pommettes saillantes, le nez
fortement épaté, les narines d'une largeur énorme, la chevelure
laineuse. Ils ne savaient point cultiver la terre, mais ils élevaient
des troupeaux et chassaient les animaux, qu'ils tuaient avec des
flèches empoisonnées, et dont ils enlevaient la partie blessée avant de
les manger. Leurs huttes, de forme ovale, étaient faites avec des pieux
recourbés qu'ils couvraient de nattes ou de peaux. Il leur était
impossible de s'y tenir debout, et ils y vivaient accroupis ou couchés.
Ils reconnaissaient un être suprême, qu'ils appelaient Gounga Tekquoa
(le dieu de tous les dieux), et auquel ils offraient des bestiaux en
sacrifice. Ils regardaient la lune comme un Gounga inférieur et
admettaient une divinité malfaisante, Kham-ouna, le génie du mal. Ils
croyaient que les premiers parents, ayant offensé le grand Dieu, étaient
punis dans leur postérité. Ils croyaient aussi, selon Kolben, que ces
premiers parents s'appelaient Noh et Hingnoh; qu'ils étaient rentrés en
Afrique par une petite lucarne, et avaient enseigné à leurs enfants
l'art d'élever les bestiaux: traditions qui ont une vague mais frappante
concordance avec celles de la Bible.
Chaque tribu se subdivisait en kraals, en villages, dont les principaux
fonctionnaires étaient le konquer ou chef militaire, le juge, le médecin
ou sorcier et le prêtre.
La saleté des Hottentots, leur langage rauque et inarticulé, leurs
physionomies stupides, leurs longues zagaies, les firent prendre par les
Portugais pour des anthropophages. Après avoir abattu sur le continent
quelques pièces de gibier, les colons envoyés par le roi Emmanuel se
retirèrent dans une île de la baie, et se rembarquèrent dès que le temps
fut favorable.
Une douloureuse catastrophe acheva de faire abandonner au Portugal ses
projets de colonisation. François d'Almeyda, vice-roi des Indes, relâcha
au Cap en 1509; des matelots qu'il envoya à terre pour se procurer des
vivres au moyen d'échanges furent repoussés; il voulut les venger et fut
tué avec soixante-quinze des siens. Deux ans plus tard, un détachement
portugais descendit sur la même plage avec une pièce de canon chargée à
mitraille, et décima les indigènes qui étaient accourus en foule à la
rencontre des étrangers.
III
Voyage des Anglais et des Hollandais au Cap de
Bonne-Espérance.--Fondation de la colonie.--Hostilités avec les
Indigènes.
A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième, les
Anglais et les Hollandais commencèrent à faire escale au cap de
Bonne-Espérance. Le capitaine Raymond y relâcha en 1591; le chevalier de
Lancastre en 1601; Henri Middleton en 1604 et 1610; Davis et Michelburn
en 1605. Les auteurs anglais assurent même que deux officiers de leur
nation, Humphrey Fitz-Hubert et Andrew Schillinge, prirent possession de
la contrée, le 3 juillet 1620, au nom du roi Jacques 1e.
Les bâtiments de la compagnie hollandaise des Indes orientales,
constituée vers l'an 1600, explorèrent le Cap à plusieurs reprises.
L'amiral Georges Spielberg, parti de Veer en Zélande avec trois
vaisseaux, le 5 mai 1601, mouilla, au mois d'octobre de la même année,
dans la baie du Cap, et la nomma baie de la Table, à cause de la haute
montagne qui la domine, et dont le sommet est un vaste plateau
horizontal. Un autre voyage fut entrepris en 1604; on essaya de lier des
relations avec les Hottentots mais ils inspirèrent aux Hollandais comme
aux Portugais une insurmontable répugnance. Comment s'entendre avec des
êtres qui, suivant la relation qui nous a été laissée de ce voyage,
«gloussaient comme des coqs d'Inde?» Les habitants du Cap, dit Van
Rechteren, qui les visita en 1629, mènent une vie si déréglée qu'elle
approche de celle des bêtes. Tout ce qu'ils mangent est cru: chair,
poisson, entrailles, peaux, ils dévorent tout dès que les bêtes sont
mortes. Ils vont nus, hommes et femmes n'ayant qu'un petit morceau de
peau, pas plus large que la main, pour se couvrir. Il ne paraît pas
qu'il y ait parmi eux aucune loi, ni police, ni religion.»
Ce ne fut qu'en 1648 que Jean-Antoine Van Riebeck, chirurgien d'une
flotille hollandaise, conçut l'idée de fonder au Cap une colonie. Il
avait remarqué que les indigènes, malgré leur physionomie hideuse et
leur civilisation rudimentaire, avaient des moeurs beaucoup plus
douces qu'on ne le supposait. Il présenta une requête à la compagnie
hollandaise des Indes, qui mit à sa disposition trois navires, tandis
que les Etats généraux lui conférèrent le titre de gouverneur général.
En arrivant au Cap, Van Riebeck s'aboucha avec les sauvages qu'on
réputait si terribles, leur distribua des marchandises dont la valeur
totale s'élevait à quinze mille florins, et en obtint la concession du
territoire compris entre la baie de Saldanna et la baie de Nissel, avec
la facilité de s'étendre fort avant dans l'intérieur du pays.
Van Riebeck n'occupa d'abord que les environs de la baie de la Table, au
fond de laquelle fut assise la ville nouvelle, avec un fort pentagonal
pour la protéger. Quoique les colons fussent encore en petit nombre, il
créa une administration complète, composée d'un grand conseil, d'un
collége de justice, d'un tribunal secondaire, d'une cour des mariages,
d'une chambre des orphelins et d'un conseil ecclésiastique.
Une concession de soixante acres de terre fut offerte à quiconque
voudrait s'établir dans la colonie, avec droit de propriété et de
succession, à la condition que, dans l'espace de trois ans, il se
mettrait en état non-seulement de subsister sans secours, mais encore de
contribuer à l'entretien de la garnison. La compagnie n'exigea d'abord
des cultivateurs aucune redevance; elle leur fournit même à crédit des
bestiaux, des semences, des instruments aratoires. Elle leur donna des
femmes qui furent recrutées dans les communautés d'orphelines et autres
maisons de charité. Enfin, on accorda aux nouveaux habitants la liberté
de disposer de leurs terres au bout de trois ans, s'ils étaient tentés
de revenir en Europe.
Ces avantages séduisirent un grand nombre d'aventuriers, auxquels il ne
fut pas, toutefois, permis d'en jouir en paix. Les indigènes
s'inquiétèrent de l'invasion des Européens, et commencèrent à la
combattre. Les Hottentots, que les Hollandais appelaient _Kaapmans_
(hommes du Cap), vivaient en bonne intelligence avec les colons, mais
les Bosjesmans (hommes des bois ou des taillis), repoussant toute
alliance avec l'étranger, rôdaient sur les frontières, surprenaient les
habitations et y portaient le meurtre et l'incendie. Ils avaient soin de
choisir pour leurs expéditions les temps de pluie et de brouillard, tant
parce qu'ils dissimulaient mieux leur marche, que parce qu'ils avaient
remarqué que les armes à feu étaient moins redoutables. Leurs
déprédations redoublèrent en 1659, sous la direction de deux chefs,
Garahinga et Homoa. Ce dernier, que les Hollandais nommaient Doman,
avait passé cinq ou six ans à Batavia, et depuis son retour au Cap avait
longtemps vécu dans la ville, mais il avait disparu tout à coup, et on
le revit à la tête d'une bande nombreuse de ses compatriotes, auxquels
il enseigna le maniement des armes à feu.
La guerre avait éclaté au commencement de mai. Dans le courant d'août,
une chaude escarmouche s'engagea entre des cavaliers hollandais et des
Hottentots, dont l'un, nommé Epkamma, eut la jambe fracassée et la gorge
percée d'une balle. On le transporta mourant au fort, et on lui demanda
quels motifs avait sa nation pour attaquer les Hollandais.
--Pourquoi, répondit-il, avez-vous semé et planté nos terres? Pourquoi
les employez-vous à nourrir vos troupeaux, et nous ôtez-vous ainsi
notre propre nourriture? Si nos tribus vous font la guerre, c'est pour
tirer vengeance des injures qu'elles ont reçues. Pouvons-nous souffrir
qu'il nous soit interdit d'approcher des pâturages que nous avons si
longtemps possédés? Pouvons-nous souffrir que, sans se croire obligés à
la moindre reconnaissance envers nous, des usurpateurs se partagent nos
domaines? Si vous aviez été traités de la sorte, que feriez-vous?
Epkamma ne succomba qu'au bout de six jours à ses blessures. Voyant les
Hollandais animés de dispositions pacifiques, il leur conseilla de
s'adresser à Gogasoa, konquer auquel obéissaient les Garinhaiquas.
L'avis parut bon à suivre; mais une première démarche fut inutile, et
jusqu'à la fin de l'année les habitations furent saccagées, les fermiers
massacrés, les bestiaux enlevés presque à la vue du fort.
Cependant un revirement subit s'opéra dans les dispositions des
Hottentots. Au mois de février 1660, un chef de kraal, nommé Khery,
accompagné de Kamsemoga, qui avait vécu quelque temps parmi les
Européens, vint au Cap avec une suite nombreuse. Il demanda que les
relations fussent rétablies entre les tribus et les colons, et pria le
gouverneur d'accepter treize boeufs et vaches comme gage d'amitié. Il
fut convenu que les Hollandais restreindraient leurs défrichements au
terrain que l'on pouvait parcourir en trois heures à partir du fort. Peu
de jours après, Gogasoa, konquer des Garinhaiquas, fut amené par Khery,
et confirma le traité, qui fut fidèlement observé pendant plusieurs
années.
IV
Fondation des districts de Stellenboschen et Drakenstein.--Protestants
français établis au Cap.--District de Waweren.--Opinion de Georges Anson
sur la colonie.
En 1679, Simon Van der Stell, dixième successeur de Van Riebeck, sans
chercher à empiéter sur le territoire des Hottentots, entreprit le
défrichement d'une contrée boisée, qui forma le district de
Stellenboschen. Van der Stell entretint de bonnes relations avec les
indigènes; mais il essaya vainement de faire pénétrer chez eux les
lumières de la civilisation occidentale. Il avait recueilli un jeune
Hottentot, qu'il fit élever dans la religion chrétienne, et auquel il
donna des maîtres de toute espèce. L'enfant apprit plusieurs langues, et
dès son adolescence, il put être utilement employé par un agent de la
Compagnie dans un des comptoirs de l'Inde. Cet agent étant mort, le
jeune commis revint au Cap, et aussitôt après son arrivée reprit le
chemin du kraal de ses pères. Dès qu'il y fut, ses instincts se
réveillèrent; il jeta son costume d'emprunt pour endosser le kaross de
peau de mouton. Il retourna au fort, et remettant ses anciens habits à
Van der Stell:--Monsieur, lui dit-il, je renonce pour toujours au genre
de vie que vous m'aviez fait embrasser; ma résolution est de suivre
jusqu'à la mort la religion et les usages de mes ancêtres; je garderai
en mémoire de vous le collier et l'épée que vous m'avez donnés: mais
trouvez bon que j'abandonne tout le reste.
Sans attendre la réponse du gouverneur, il s'enfuit, et on ne le revit
plus.
Simon Van der Stell avait été desservi auprès de la Compagnie
hollandaise des Indes et des Etats généraux de Hollande. Il fut maintenu
dans son poste, grâce aux démarches du baron Van Rheeden, seigneur de
Drakenstein, dans la Gueldre. En reconnaissance, Van der Stell donna le
nom de Drakenstein à un nouveau district qui fut peuplé par des
ouvriers, la plupart allemands, au service de la Compagnie. Des terres y
furent distribuées, en 1675, à des protestants français réfugiés, qui y
introduisirent avec succès la culture de la vigne.
D'après la relation du capitaine anglais Cowley, qui relâcha au Cap en
juin 1686, la ville du Cap (Kaapstad) n'avait qu'une centaine de
maisons, auxquelles on avait donné peu d'élévation, afin de les
soustraire à la fureur des ouragans.
François Leguat, protestant, chassé de France par la révocation de
l'édit de Nantes, visita le Cap en 1691. La capitale de la colonie était
alors un bourg d'environ trois cents maisons, bâties en pierres et
tenues avec une propreté hollandaise. Les rues étaient tirées au
cordeau. Le gouverneur logeait, avec cinq cents hommes de garnison, dans
un fort pentagonal construit à droite de la baie. Le jardin de la
Compagnie, entretenu avec soin, avait des allées d'orangers et de
citronniers. On y avait acclimaté différentes espèces d'arbres fruitiers
d'Europe, tels que les poiriers, les pommiers, la vigne, le coignassier,
le pêcher, l'abricotier.
François Leguat ne négligea pas de rendre visite à ses coreligionnaires
expatriés. «A dix lieues du Cap, dans les terres, il y a, dit-il, une
colonie qu'on appelle Draguestein. Elle est d'environ trois mille
personnes, tant Hollandais que Français, protestants réfugiés. Lorsque
nos pauvres frères du Cap eurent formé le dessein de s'aller établir
dans ce pays, on les gratifia en Hollande d'une somme considérable, pour
les mettre en état de faire le voyage; on les transporta sans qu'il leur
en coûtât rien; et quand ils furent arrivés, on leur donna autant de
terre qu'ils en voulaient. On leur fournit aussi des instruments
d'agriculture, des vivres et des étoffes; tout cela sans tribut annuel
et sans intérêts: mais à condition de rembourser quand ils en auraient
acquis les moyens. On fit aussi une collecte considérable pour eux à
Batavia, et cette somme leur a été distribuée à proportion de leurs
nécessités.
»Nos réfugiés font travailler les Hottentots à la moisson, à la vendange
et à tout ce qu'ils veulent, pour un peu de tabac et du pain. Comme ils
ont permission de chasser, la nourriture ne leur coûte presque rien. Il
n'y a que le bois qui est un peu rare, mais cela ne tire pas à grande
conséquence, parce que le climat étant chaud, il ne faut du feu que pour
la cuisine. Chacun peut bien penser que n'y ayant point de commencements
sans quelques difficultés, ces bonnes gens ont eu de la peine d'abord;
mais ils ont été très-charitablement secourus; et enfin Dieu a si bien
béni leur labeur, qu'ils sont généralement tous à leur aise. Il y en a
même qui sont devenus riches.
»Un de ces réfugiés, nommé Taillefer, né à Château-Thierry, fort honnête
homme et homme d'esprit, a un jardin qui peut assurément passer pour
beau. Rien n'y manque, et tout est d'un ordre, d'une symétrie et d'une
propreté charmante. Il a aussi une basse-cour bien remplie, et une
grande quantité de boeufs, de moutons et de chevaux, qui, à la manière
du pays, paissent toute l'année dehors, et y trouvent abondamment leur
nourriture, sans qu'il faille faire provision de foin, ce qui est
extrêmement commode. Ce galant homme reçoit parfaitement bien ceux qui
vont le voir, et il les régale à merveille. Son vin est le meilleur du
pays, et approche de nos petits vins de Champagne.
»A mettre tout ensemble, il est certain que le Cap est un charmant
refuge pour les pauvres protestants français. Ils y goûtent paisiblement
leur bonheur, et vivent dans une heureuse société avec les Hollandais,
qui sont, comme on sait, d'un humeur franche et bienveillante.»
En 1701, sous l'administration de Guillaume Van der Stell, fut créé un
quatrième district, qui prit le nom de la famille Waweren, d'Amsterdam,
à laquelle le gouverneur était allié. Ces districts, isolés d'abord par
la difficulté des communications, se rapprochèrent par degrés les uns
des autres. Les cultures s'étendirent; les grands établissements ruraux
se multiplièrent; le commerce se développa. La colonie jouissait d'une
grande prospérité lorsque l'amiral anglais Georges Anson, pendant son
voyage autour du monde, mouilla dans la baie de la Table, le 11 mars
1744. «Les Hollandais, dit-il, n'ont pas dégénéré de l'industrie
naturelle à leur nation, et ils ont rempli le pays qu'ils ont défriché
de productions de plusieurs espèces, qui y réussissent pour la plupart
mieux qu'en aucun lieu du monde, soit pour la bonté du terrain, soit à
cause de l'égalité des saisons. Les vivres excellents qu'on y trouve et
les eaux admirables, rendent cet endroit le meilleur lieu de relâche qui
soit connu pour les équipages fatigués par des voyages de longs cours.
Le chef d'escadre y resta jusqu'au commencement d'avril, et fut charmé
des agréments et des avantages de ce pays, de la pureté de l'air et de
la beauté du paysage; tout cela animé, pour ainsi dire, par une colonie
nombreuse et policée.»
Chaque district était administré par un landdrost (intendant de la
terre), avec l'assistance de hemraaden ou conseillers. Chaque canton
avait pour chef un _veld-cornet_, titre que nous avons traduit par
porte-drapeau, faute de meilleur équivalent. Ce magistrat civil et
militaire remplissait des fonctions municipales, et commandait la milice
bourgeoise quand elle était appelée à marcher contre les Bosjesmans.
Le district de Zwellendam fut établi en 1770; et celui de Graaf-Reinet
formé en 1786, par le gouverneur de Van der Graaf.
V
Colonie du Cap depuis 1789.--Occupation du Cap par les Anglais.--Etat
actuel.--Villes principales.--Détails topographiques.