avait été élevé autour de chaque plante pour en nourrir les racines et
les protéger contre l'ardeur du soleil. On arrosait même de temps en
temps la plantation.
Ces attentions, développant la richesse d'un sol vierge, avaient produit
de magnifiques résultats. Les tiges n'avaient pas moins de douze pieds
de haut, et les épis un pied de long. Ils étaient presque mûrs, et le
porte-drapeau comptait commencer la moisson dans huit ou dix jours.
Toute la famille se promettait de se régaler de pain de maïs, de
bouillie de maïs au lait, et de divers autres mêts que préparerait
Totty.
Un incident imprévu faillit les priver non-seulement de leur récolte,
mais encore de leur estimable ménagère.
Totty était sur la plate-forme, dans le grand nwana, et s'occupait de
soins domestiques, lorsque son attention fut attirée par des bruits
singuliers, qui partaient d'en bas. Elle écarta les branches et eut
devant les yeux un étrange spectacle. Une bande de deux cents animaux
descendait des hauteurs. Ils avaient la taille et l'extérieur de grands
chiens mal conformés; leur corps était couvert de poils d'un brun
verdâtre; ils avaient la face et les oreilles noires et nues. Ils
redressaient leurs longues queues, ou les agitaient en sens divers, de
la façon la plus bizarre.
Totty ne fut nullement alarmée, car elle reconnut des babouins. Ils
appartenaient à l'espèce du babouin à tête de porc ou chacma
(_cynocephalus porcarius_), qu'on trouve dans presque toute l'Afrique
méridionale, où il habite les cavernes et les crevasses des montagnes.
De toute la tribu des singes babouins, les cynocéphales sont les plus
repoussants; on éprouve un dégoût involontaire à l'aspect du hideux
mandrille, de l'hamadryas, ou même du chacma.
Les babouins sont particuliers à l'Afrique et se divisent en six espèces
bien distinctes; le babouin commun de l'Afrique septentrionale, le
papion des côtes du sud et de l'ouest; l'hamadryas ou tartarin
d'Abyssinie; le mandrille et le drille de Guinée; enfin le chacma du cap
de Bonne-Espérance.
Les habitudes de ces animaux sont aussi répugnantes que leurs moeurs.
Ils sont toutefois susceptibles d'éducation, mais ce sont de dangereux
animaux domestiques, qui, à la moindre provocation, mordent la main qui
les nourrit. Ils sont disposés à faire usage de leurs longues dents
canines, de leurs robustes mâchoires et de leurs muscles puissants. Ils
ne redoutent aucun chien et luttent même avec avantage contre l'hyène et
le léopard. Cependant, n'étant point carnivores, ils mettent leur ennemi
en pièces sans le manger. Ils se nourrissent de fruit, et de racines
bulbeuses, qu'ils savent déterrer avec leurs ongles aigus. Quoiqu'ils
n'attaquent point l'homme, ce sont de redoutables adversaires lorsqu'ils
sont chassés et réduits aux abois.
Les colons de l'Afrique australe racontent maintes histoires curieuses
sur les chacmas. On prétend qu'ils dévalisent parfois le voyageur, lui
enlèvent ses provisions, et les dévorent en se moquant de lui. On dit
encore qu'ils portent quelquefois un bâton pour se soutenir dans leur
marche, se défendre ou creuser la terre. Quand un jeune chacma est
parvenu à trouver une racine succulente, elle lui est souvent ravie par
un autre plus vieux et plus fort; mais si le jeune chacma l'a déjà
avalée, son aîné lui met la tête en bas et le force à rendre gorge. Ces
récits, qui circulent dans le pays des boors, ne sont pas tous dénués de
fondements, car il est certain que les babouins ont une rare sagacité.
Du haut de son observatoire, Totty aurait pu s'en convaincre, si elle
avait été disposée à faire des réflexions philosophiques sur l'instinct
plus ou moins développé des bêtes. Mais ce n'était pas dans son
caractère. Elle trouvait seulement plaisir à considérer les manoeuvres
des babouins, et elle appela Jan et Gertrude pour leur faire partager
son divertissement.
Le reste de la famille était à la chasse.
Jan et Gertrude s'empressèrent de monter à l'échelle, et tous les trois
suivirent avec curiosité les mouvements des singuliers quadrumanes.
La troupe marchait en bon ordre et d'après un plan qui semblait avoir
été préalablement ordonné. Sur les ailes couraient des éclaireurs; à la
tête de la colonne s'avançaient gravement des chefs respectables par
leur âge, et d'une taille plus élevée que celle de leurs compagnons. Il
y avait des appels et des signaux convenus, prononcés avec des
modifications de ton et d'accent qui auraient pu faire croire à une
conversation régulière. Les femelles et les plus jeunes occupaient le
centre pour être mieux à l'abri du danger. Les mères portaient leurs
enfants sur le dos ou sur les épaules. Par intervalles, une d'elles
s'arrêtait pour allaiter son nourrisson, pour lui lisser en même temps
les poils; puis elle galopait afin de rejoindre ses compagnes. On voyait
des mères battre leurs petits indociles. Quelquefois deux jeunes
femelles se querellaient par jalousie ou par d'autres motifs, et leurs
discussions amenaient de terribles criailleries, jusqu'à ce que la voix
menaçante d'un des chefs leur imposât silence.
Les babouins traversèrent la plaine en criant, en jappant et en aboyant,
comme des singes seuls peuvent le faire.
Où allaient-ils? on le sut bientôt. Jan, Gertrude et Totty les virent
avec douleur prendre la route du champ de maïs.
Au bout de quelques minutes, le gros de la troupe était caché entre les
grandes tiges des plantes, qu'ils dépouillaient de leurs grains
précieux. Au dehors, des sentinelles échangeaient sans cesse des signaux
avec les maraudeurs. Depuis le champ jusqu'aux collines étaient
échelonnés des babouins, placés à égale distance les uns des autres. La
troupe, en traversant la plaine, les avait laissés en arrière avec
intention.
En effet, lorsque le principal corps d'armée eut disparu dans le champ,
les longs épis enveloppés de leurs cosses, commencèrent à pleuvoir du
côté de cette ligne, comme s'ils eussent été lancés par des mains
humaines.
Le babouin le plus rapproché du champ ramassait les épis, les passait à
son voisin, qui les transmettait au troisième, et ainsi de suite. Grâce
à l'organisation de cette chaîne, chaque tête de maïs, peu de temps
après avoir été enlevée à sa tige, était déposée dans la caverne qui
servait de magasin général aux babouins.
Si l'opération avait continué, Von Bloom n'aurait eu qu'une triste
récolte. Les babouins jugeaient que le blé était suffisamment mûr, et
ils n'auraient pas tardé à engranger tous les épis.
Totty comprit l'étendue de la perte à laquelle son maître était exposé,
et sans calculer le danger, elle descendit à la hâte, n'ayant pour arme
qu'un manche à balai.
Quand elle arriva au champ de maïs, les sentinelles grimacèrent,
jappèrent, et montrèrent leurs longues dents canines; mais, pour prix de
leur vigilance, ils ne reçurent que des coups vigoureusement appliqués.
Leurs cris plaintifs attirèrent leurs camarades; et en quelques
instants, la pauvre Hottentote se trouva au milieu d'un cercle de
chacmas irrités. Pour les empêcher de sauter sur elle, il lui fallait
faire un moulinet continuel avec son balai. Cependant, cette arme
légère, quoique maniée habilement, n'aurait pas longtemps protégé
l'héroïne, qui eût été mise en pièces, sans le retour subit des
chasseurs. Ils accoururent au galop, et une volée de mousqueterie
dispersa les hideux chacmas, qui regagnèrent en hurlant leur caverne.
Après cette aventure, le porte-drapeau veilla sur son maïs jusqu'à la
moisson. Elle se fit une semaine plus tard, et fut déposée en lieu de
sûreté, hors de la portée des oiseaux, des reptiles, des quadrupèdes et
des quadrumanes.
CHAPITRE XLVII.
LES CHIENS
Depuis qu'on avait dompté les couaggas, la chasse se continuait avec
succès. Chaque semaine on ajoutait une paire de défenses, quelquefois
même deux ou trois paires à la collection, qui formait au pied du nwana,
une petite pyramide d'ivoire.
Néanmoins, Von Bloom n'était pas encore satisfait; il pensait qu'il
aurait obtenu des résultats plus décisifs s'il avait eu des chiens. Les
couaggas lui permettaient souvent d'atteindre l'éléphant, mais souvent
aussi, ils le laissaient échapper. Ce malheur n'est pas à craindre avec
les chiens. A la vérité, ces animaux ne peuvent triompher de l'énorme
quadrupède, ils ne sont pas même en état de le blesser; mais ils le
suivent partout et le contraignent à s'arrêter par leurs aboiements.
Un autre service que rendent les chiens, c'est de détourner l'attention
de l'éléphant, qui, comme nous l'avons fait remarquer, est formidable
quand il entre en fureur. Importuné par les mouvements brusques et les
vociférations des limiers, il les prend pour des agresseurs sérieux, et
fond sur eux avec rage. Le chasseur n'a donc pas à affronter une
rencontre mortelle, et trouve l'occasion de lâcher un coup de fusil.
Pendant les dernières chasses, nos amis avaient couru les plus grands
dangers. Leurs couaggas n'avaient ni la vivacité d'allure, ni la
docilité des chevaux. D'un moment à l'autre, un écart de ces montures
pouvait causer un malheur. C'était ce qu'appréhendait Von Bloom, et il
aurait volontiers acheté des chiens à raison d'une défense par tête,
eussent-ils été les plus misérables roquets. La qualité est de peu
d'importance en ce cas: il suffit que l'animal puisse suivre la piste de
l'éléphant et le harceler de ses aboiements.
Von Bloom songea à dresser des hyènes à la chasse, et cette idée
n'avait rien de fantasque. L'hyène est souvent domptée dans ce but, et
s'acquitte de sa tâche mieux que beaucoup d'espèces de chiens.
Un jour Von Bloom réfléchissait sur ce sujet. Il était assis sur une
petite plate-forme qu'il avait fait construire à l'extrême cime du
nwana, et d'où la vue s'étendait sur toute la campagne. C'était le lieu
de prédilection, la tabagie du porte-drapeau; c'était là qu'il venait
tous les soirs fumer tranquillement sa grande pipe d'écume de mer.
Pendant qu'il s'abandonnait à sa distraction favorite, il aperçût dans
la plaine des antilopes d'une espèce particulière. Elles avaient le dos
et les flancs de couleur de terre de Sienne; le ventre blanc; une
bordure noire à la partie extérieure des jambes, et sur la face des
raies noires aussi régulièrement tracées que par le pinceau d'un
artiste. Leurs têtes, longues et roides, étaient surmontées de cornes
noueuses recourbées en forme de faucilles.
Ces animaux étaient loin d'être gracieux. Leur train de derrière
s'abaissait comme celui de la girafe, mais à un moindre degré; leurs
épaules avaient une élévation démesurée; leurs membres étaient osseux et
anguleux; chacun d'eux avaient environ neuf pieds de long et cinq pieds
de haut depuis les pieds de devant jusqu'à l'épaule. Ils appartenaient à
l'espèce de l'antilope caama (_acronotus caama_), connue par les colons
hollendais du Cap sous le nom de hartebeest.
Lorsque Von Bloom les remarqua, les caamas broutaient paisiblement; mais
quelques minutes après elles se mirent à courir en désordre à travers la
prairie. Elles avaient été surprisées par une meute de chiens.
Von Bloom vit en effet à leur poursuite quelques-uns de ces animaux, que
les colons du Cap appellent chiens sauvages (_wildehonden_), et que les
naturalistes désignent improprement sous la qualification de chiens
chasseurs ou d'hyènes chasseresses (_hyena venatica_).
Ces deux noms sont également absurdes; car l'animal dont il s'agit n'a
aucune analogie avec l'hyène, et le titre de chien chasseur peut être
mérité indistinctement par tous les animaux de la race canine. Je
propose donc d'adopter le nom de chien sauvage, adopté par les boors.
C'est calomnier le chien sauvage que de le comparer à l'hyène, dont il
n'a ni le poil rude, ni les formes disgracieuses, ni les habitudes
repoussantes. Il ressemble plutôt au braque ou au chien courant
ordinaire. Sa robe est couleur de tan, diaprée de large taches de noir
et de gris. Il a, comme le braque, de longues oreilles; mais elles sont
droites au lieu d'être pendantes, ainsi qu'on le remarque dans toutes
les espèces sauvages du genre _canis_.
Ses habitudes complètent la ressemblance. Le chien sauvage, pour
chercher le gibier, s'organise en meutes nombreuses et il montre autant
d'adresse et de sagacité que s'il était guidé par des piqueurs armés de
fouet et le cor en bandoulière.
Von Bloom eut la bonne fortune d'être témoin d'une chasse à courre des
plus remarquables. Les chiens sauvages étaient tombés à l'improviste sur
le troupeau de caamas, et leur premier élan en avait isolé une. C'était
ce qu'ils désiraient, et toute la meute se mit à ses trousses au lieu de
suivre le troupeau.
La caama, malgré sa structure étrange, est une des antilopes les plus
agiles, et ne se laisse prendre qu'après une longue chasse.
Elle échapperait même au danger, s'il lui suffisait de lutter de vitesse
avec les chiens; mais ceux-ci possèdent des qualités qui lui manquent et
qui leur assurent l'avantage. L'antilope caama ne court pas toujours en
ligne droite; elle s'écarte d'un côté ou de l'autre, suivant la
conformation du terrain. Les chiens sauvages profitent de cette marche
irrégulière, et ont recours à une manoeuvre qui indique certainement
de la réflection.
Von Bloom en eut la preuve. Sa position élevée le mettait à même
d'embrasser tout le terrain et de suivre les mouvements des deux partis.
En partant, le caama courait en droite ligne et les chiens marchaient
sur ses traces. Au bout de quelques instants, toutefois, un d'eux
devança ses compagnons. Avait-il de meilleures jambes? non; mais tandis
que les autres se ménageaient, il était chargé de presser l'antilope.
L'ayant atteinte par un effort désespéré, il la fit légèrement dévier de
sa course primitive.
En observant ce changement de direction, la meute prit la diagonale, et
elle évita ainsi le détour qu'avaient fait le caama et son adversaire.
Celui-ci, dès que l'antilope se fut détournée, rentra dans les rangs et
fut relégué à l'arrière-garde. Sa tache était accomplie. Un autre lui
succéda, avec la mission de continuer ce qu'il avait si bien commencé.
L'antilope dévia de nouveau, et de nouveau la meute courut obliquement
pour la couper.
Quand le second chien fut fatigué, un troisième lui succéda. La même
manoeuvre fut réitérée à plusieurs reprises, jusqu'à ce que l'antilope
fut réduite aux abois. Alors, comme s'ils eussent compris qu'elle était
en leur pouvoir, les chiens renoncèrent à leur stratégies pour se
précipiter simultanément sur ses traces.
L'antilope caama fit un dernier effort pour s'enfuir; mais, voyant que
l'agilité lui était inutile, elle se retourna brusquement et se mit sur
la défensive. L'écume découlait de ses lèvres, et ses yeux rouges
étincelaient comme des charbons ardents.
Une seconde après les chiens étaient autour d'elle.--Quelle magnifique
meute! s'écria Von Bloom. Oh! si j'en avais une semblable! Mais pourquoi
n'en aurais-je pas? Ces braques sauvages sont susceptibles d'être
apprivoisés, exercés à la chasse, surtout à celle de l'éléphant. J'en ai
eu de nombreux exemples; seulement il faut que les chiens soient pris
jeunes, et comment s'en procurer? Tant qu'il ne sont pas en état de bien
courir, leurs mères les retiennent dans leurs tanières au milieu de
rochers inaccessibles. Par quel moyen les atteindre?
Les réflections de Von Bloom furent interrompues par l'étonnement que
lui causa la singulière conduite des chiens sauvages. Il avait supposé
naturellement qu'ils se jetteraient sur la bête aux abois, et la
dépèceraient en un clin d'oeil; et pourtant la meute s'était arrêtée,
comme pour laisser à l'antilope le temps de reprendre des forces;
quelques chiens même étaient couchés; les autres avaient la gueule
ouverte et la langue pendante; mais ils ne paraissaient avoir nulle
envie d'achever leur victime.
Le porte-drapeau était à même de bien observer la situation. L'antilope
était rapprochée de lui et environnée des chiens. Non-seulement ils la
laissèrent tranquille, mais, après avoir fait quelques bonds autour
d'elle, ils abandonnèrent la position. Avaient-ils peur de ses vilaines
cornes? voulaient-ils se reposer avant la curée? Le chasseur, que leur
attitude surprenait, et qui ne savait à quoi s'en tenir, fixa sur eux
des regards avides.
Au bout de quelque temps l'antilope eut repris haleine, et, profitant de
l'éloignement de la meute, elle se dirigea vers une éminence dont le
versant était une position favorable pour se défendre. Aussitôt qu'elle
fut lancée, les chiens la poursuivirent, et au bout de cinq cents pas
ils l'avaient derechef réduite aux abois. Ils la laissèrent seule, et
elle essaya encore de fuir. Les chiens se remirent à sa poursuite, mais
en la poussant dans une direction nouvelle, du côté des rochers qui
formaient la lisière du désert.
La chasse passa près du figuier-sycomore, et toute la famille put jouir
à l'aise du spectacle. L'antilope courait plus vite que jamais, et les
chiens ne semblaient pas gagner de terrain sur elle. Il était permis de
présumer qu'elle finirait par se soustraire à ses infatigables
persécuteurs.
Les yeux de Von Bloom et de ses enfants suivirent la chasse jusqu'à ce
que les chiens eussent disparu. Le corps luisant de l'antilope se
détachait alors comme une tache jaune sur le front brun des rochers;
mais tout-à-coup la tache jaune disparut aussi: point de doute,
l'antilope était abattue.
Un étrange soupçon passa dans l'esprit de Von Bloom; il ordonna de
seller les couaggas, et s'achemina avec Hans et Hendrik, vers la place
où la caama avait été aperçue pour la dernière fois.
Ils s'approchèrent avec circonspection, et, cachés derrière un massif
d'arbustes, ils purent observer ce qui se passait.
L'antilope-caama, étendue à douze yards du pied des hauteurs, était déjà
à moitié dévorée, non par les chiens qui l'avaient chassée, mais par
leurs petits de différents âges. Ces derniers entouraient le cadavre et
s'en disputaient en grognant les lambeaux. Quelques-uns des chiens qui
avaient pris part à la poursuite pantelaient allongés sur le sol; mais
la plupart avaient disparu, sans doute dans les grottes nombreuses qui
s'ouvraient le long des rochers.
Il était donc positif que les chiens sauvages avaient conduit l'antilope
jusqu'à l'endroit où elle devait servir de nourriture à leurs petits, et
qu'ils s'étaient abstenus de la tuer pour s'épargner la peine de la
traîner. Ces animaux ne possèdent pas, comme ceux de l'espèce féline, la
faculté de transporter une lourde masse à une distance un peu
considérable. Leur prodigieux instinct leur avait suggéré l'idée de
mener leur proie à la place même où sa chair devait être consommée.
C'était une pratique à laquelle ils avaient l'habitude de recourir,
comme l'attestaient les os et les cornes de plusieurs antilopes
amoncelés dans ce charnier.
Les trois chasseurs s'élancèrent sur les petits; mais leur tentative
échoua. Ces jeunes chiens, aussi rusés que leurs parents, abandonnèrent
leur repas à l'aspect des étrangers, et s'enfoncèrent dans leurs
cavernes.
Toutefois ils n'eurent pas assez d'intelligence pour échapper aux pièges
qu'on leur tendit chaque jour pendant la semaine suivante. Au bout de ce
temps, on en avait pris plus d'une douzaine, qu'on installa dans une
niche construite exprès pour eux à l'ombre du nwana.
En moins de six mois, plusieurs de ces jeunes élèves avaient été dressés
à la chasse de l'éléphant, et ils s'acquittaient de leur tâche avec le
courage et l'habileté qu'on aurait pu attendre de chiens de la race la
plus pure.
CHAPITRE XLVIII.
CONCLUSION
Pendant plusieurs années Von Bloom mena la vie de chasseur d'éléphants.
Pendant plusieurs années il logea dans le grand nwana, et n'eut pour
société que ses enfants et ses domestiques. Ce ne fut peut-être pas le
temps le moins heureux de leur existence, car ils jouirent du plus
précieux des biens terrestres, la santé.
Il n'avait pas laissé ses enfants grandir sans instruction, en
véritables enfants des bois. Il leur avait fait étudier dans le livre de
la nature bien des choses qu'ils n'auraient pas apprises au collège. Il
leur avait, en outre, inculqué des principes d'honneur et de moralité
sans lesquels la meilleure éducation est incomplète. Ils étaient élevés
à aimer Dieu et à s'aimer les uns les autres; ils avaient des habitudes
de travail, savaient se suffire à eux-mêmes, et possédaient assez de
connaissances pour accomplir, en rentrant dans la vie civilisée, tous
les devoirs qu'elle imposait. En somme, ces années d'exil passées dans
le désert n'avaient pas été perdues et devaient laisser de doux
souvenirs.
Toutefois l'homme est né pour la société, et le coeur humain, quand il
n'est pas vicieux, aspire à communiquer avec le coeur humain.
L'intelligence surtout, si elle est développée par l'éducation, se
complaît dans les relations sociales et souffre d'en être privée.
Aussi le porte-drapeau désirait-il revoir le pittoresque district de
Graaf-Reinet, et s'établir de nouveau au milieu des amis de ses jeunes
années. Son existence de chasseur avait fini par avoir pour lui une
sorte d'attrait; mais il était désormais inutile qu'il la prolongeât.
Les éléphants avaient complètement abandonné les environs du camp à
vingt milles à la ronde. Ils savaient combien le roer était redoutable;
ils avaient appris à craindre l'homme, et les chasseurs passaient
souvent des semaines entières sans rencontrer un seul éléphant. Cette
disposition ne préoccupait point Von Bloom, dont les idées avaient pris
un autre cours. Son unique désir était de retourner à Graaf-Reinet, et
rien ne l'empêchait de le réaliser. La proscription qui l'avait frappé
était levée depuis longtemps par l'amnistie générale que le gouvernement
britannique avait accordée. Ses biens ne lui avaient pas été rendus,
mais la perte qui lui était sensible quelques années auparavant lui
était devenue indifférente. Il s'était créé une propriété nouvelle,
représentée par la pyramide d'ivoire qui s'élevait à l'ombre du grand
nwana. Il suffisait de la transporter au marché pour s'assurer une
magnifique fortune.
Von Bloom trouva moyen d'effectuer le transport. On creusa près de la
passe des hauteurs une vaste fosse où tombèrent plusieurs couaggas. Ces
animaux sauvages furent dressés, non sans peine, à souffrir le harnais
et à traîner une voiture. Les roues, qui étaient heureusement intactes,
tenaient lieu de break. La caisse de la charrette fut ensuite descendue,
et renouvela connaissance avec les roues, ses anciennes compagnes; la
couverture de toile étendit sur le tout son ombre protectrice. On empila
dans l'intérieur les croissants blancs et jaunes. Les couaggas furent
attelés; Swartboy remonta sur le siège, fit claquer son fouet, et les
roues, ointes avec de la graisse d'éléphant, tournèrent rapidement.
Quelle fut la surprise des bonnes gens de Graaf-Reinet quand un beau
matin ils virent arriver sur la grande place une charrette traînée par
douze couaggas, et suivie de quatre cavaliers montés sur des animaux de
même espèce! Quel fut leur étonnement quand ils remarquèrent que le
véhicule était rempli de défenses d'éléphant, sauf un coin, occupé par
une jolie fille aux joues roses, aux cheveux blonds! Quelle fut leur
joie en apprenant que le père de la jolie fille, le propriétaire de
l'ivoire, n'était autre que leur ancien ami, leur respectable
compatriote, le porte-drapeau Von Bloom!
Le chasseur d'éléphants trouva sur la grande place de Graaf-Reinet un
accueil cordial, et, ce qui avait son importance, des débouchés
immédiats.
Par un heureux hasard, l'ivoire était en hausse en ce moment. Il entrait
dans la composition de certains bijoux dont j'ai oublié le nom, et qui
étaient à la mode en Europe. Von Bloom trouva donc à échanger sa
provision contre de l'argent comptant, à un prix presque double de celui
qu'il s'attendait à recevoir.
Il avait recueilli une quantité d'ivoire trop considérable pour la
transporter en un seul voyage. Il retourna au nwana, près duquel il
avait caché le reste des défenses, et les ramena à Graaf-Reinet, où
elles étaient vendues d'avance.