Les quatre chasseurs allumèrent une torche et coururent à l'entrée du

kraal, où ils trouvèrent le cadavre d'une énorme hyène tachetée. Elle

n'avait pas fait un pas après avoir reçu le coup fatal; son agonie

n'avait pas même été accompagnée de mouvements convulsifs, tant la mort

avait été instantanée; en appuyant sa poitrine contre la corde, l'animal

avait fait partir la détente, la balle avait pénétré dans ses flancs, et

lui avait traversé le coeur.

Après avoir rechargé le roer, les chasseurs remontèrent dans leur

chambre à coucher. On serait tenté de croire qu'ils enlevèrent l'hyène,

dont le suicide pouvait être un avertissement pour ses camarades; mais

Swartboy se contenta de l'introduire dans le kraal pour la joindre aux

autres appâts. Eclairé sur le caractère des hyènes, il savait que loin

d'être épouvantées par le cadavre d'un être de leur espèce, elles le

dévorent aussi avidement que les restes d'une antilope.

Avant le jour, le grand fusil réveilla de nouveau les chasseurs. Cette

fois ils ne daignèrent pas se déranger; mais, dès que le soleil se leva,

ils visitèrent le piège, et y trouvèrent une seconde hyène, dont la

poitrine avait imprudemment pressé la fatale corde.

Toutes les nuits, il continuèrent à faire la guerre aux hyènes,

transportant successivement leur kraal d'un lieu à un autre, et

plantant des piquets quand ils ne trouvaient pas d'arbres convenablement

disposés. Les bêtes féroces finirent par être exterminées, ou du moins

elles devinrent si rares et si craintives, que leur présence aux

environs du camp cessa d'être gênante.

Vers le même temps parurent d'autres visiteurs plus redoutables, et dont

il importait davantage de se débarrasser. C'était une famille de lions.

On avait déjà reconnu ses traces dans le voisinage; mais elle avait

longtemps hésité à s'approcher du camp. Au moment où l'on était délivré

des hyènes, les lions les remplaçaient, et ils faisaient chaque soir

retentir la plaine des plus terribles rugissements. Toutefois ils ne

répandaient pas autant d'épouvante qu'on aurait pu le supposer. Les

habitants du nwana savaient que, dans cet arbre, ils étaient à l'abri

des lions. S'ils avaient eu affaire à des léopards, qui sont des

grimpeurs de première force, ils auraient été moins rassurés; mais il

n'y avait pas de léopards dans le pays.

C'était, toutefois, très-désagréable de ne pouvoir descendre dans

l'arbre après la chute du jour, et d'être régulièrement bloqué depuis le

coucher du soleil jusqu'à son lever. En outre, les lions pouvaient

trouver moyen de pénétrer dans les kraals où étaient enfermés la vache

et les couaggas, dont la perte eût été une calamité. On tenait surtout à

conserver la vieille Graaf, précieuse amie, qu'il eût été impossible de

remplacer.

A ces causes, il fut résolu d'essayer contre les lions le genre de piège

qui avait si parfaitement réussi contre les hyènes.

Dans l'un ou dans l'autre cas, la construction fut identique; seulement

on plaça le fusil plus haut, afin de le mettre au niveau du coeur du

lion. L'appât, au lieu d'être une charogne, était une antilope

fraîchement tuée.

L'attente des chasseurs ne fut pas déçue. La première nuit, le vieux

lion pressa la corde fatale, et mordit la poussière. Le lendemain, la

lionne eût le même sort, et quelques jours après, un jeune mâle adulte

succomba. Il ne s'en présenta point d'autres à l'entrée du kraal; mais,

une semaine plus tard, Hendrik tua près du camp un lionceau qui était

sans doute le dernier de la famille, car on fut délivré des lions pour

longtemps.

CHAPITRE XLIII.

LES TISSERINS

Quand les bêtes féroces eurent été exterminées ou chassées du camp, il

fut permis aux enfants de se promener, sous la surveillance de Totty,

tandis que les quatre chasseurs allaient à la poursuite de l'éléphant.

Jan et Gertrude avaient pour instructions de ne point s'écarter du

nwana, et d'y monter dès qu'ils apercevraient un animal dangereux. Avant

la destruction des hyènes et des lions, ils avaient l'habitude de rester

perchés sur l'arbre pendant l'absence des chasseurs. C'était un pénible

emprisonnement; aussi leur joie fut grande lorsque, sans crainte de

danger, ils purent prendre leurs ébats dans la prairie et le long du

lac.

Un jour que les chasseurs étaient en campagne, Gertrude s'était

aventurée seule au bord de l'eau. Elle n'avait pour compagne que son

antilope springbok, qui la suivait partout dans ses excursions. Cette

jolie bête avait acquis de nouvelles grâces en se développant; ses

grands yeux ronds avaient une expression douce et tendre, qui rivalisait

avec celle des yeux de sa petite maîtresse.

Jan, assis au pied du nwana, s'occupait de mettre un barreau à une cage.

Totty faisait paître la vieille Graaf.

Après avoir fait boire sa gazelle favorite et cueilli un bouquet de lis

bleus, Gertrude poursuivit tranquillement sa promenade.

Dans la partie du rivage la plus éloignée du nwana se trouvait une

presqu'île en miniature, qu'on aurait pu d'un coup de bêche convertir en

îlot. Elle n'avait pas une perche carrée de superficie, et l'isthme qui

la réunissait à la terre n'avait pas trois pieds de large. Cette

presqu'île n'avait été d'abord qu'une grève; mais elle avait fini par se

couvrir de verdure, et sur sa pointe avait poussé un saule pleureur dont

les branches, garnies de longues feuilles argentées, touchaient à la

surface de l'eau. Cette espèce d'arbre s'appelle aussi saule de

Babylone, parce que c'était à ses rameaux que les Juifs en captivité

suspendaient leurs harpes. Il ombrage les rivières de l'Afrique australe

aussi bien que ceux de l'Assyrie. Souvent, au milieu de l'aride désert,

le voyageur altéré l'aperçoit au loin; il hâte le pas, sûr de trouver de

l'eau, et s'il est chrétien, il ne manque pas de se souvenir du poétique

passage de l'Ecriture où il est question du saule de Babylone.

Celui qui croissait au bout de la petite péninsule offrait une

particularité remarquable. A chaque branche pendaient des objets de la

forme la plus fantastique: à la partie supérieure ils s'arrondissaient

en boule, puis ils s'allongeaient en un cylindre de moindre diamètre, au

bas duquel était une ouverture. On aurait pu les comparer à ces matras

de verre qu'on trouve dans le laboratoire des chimistes.

Ces objets, dont chacun avait douze ou quinze pouces de long, étaient

d'une couleur verdâtre, qui rivalisait avec celle des feuilles du saule

pleureur.

En étaient-ce les fruits?

Non, le saule pleureur ne porte pas de fruits de cette taille.

C'étaient des nids d'oiseaux.

Oui, c'étaient les nids d'une colonie de passereaux du genre _ploceus_,

mieux connus sous la dénomination de tisserins.

Les tisserins doivent le nom qu'ils portent à l'art dont ils font preuve

dans la construction de leurs nids. Ils ne les bâtissent pas, mais ils

les tissent de la manière la plus ingénieuse avec des joncs, de la

paille, des feuilles, de la laine ou des brins d'herbe.

N'allez pas supposer qu'il n'y ait qu'une seule classe de tisserins. Il

en existe en Afrique un grand nombre d'espèces, dont il serait superflu

de vous donner la nomenclature. Chacune d'elles donne à son nid une

forme particulière, en employant des matériaux différents.

Quelques-unes, telles que le tisserin à tête de loriot (_ploceus

icterocephalus_), tressent des tiges de plantes herbacées, dont ils

laissent le gros bout en dehors, ce qui donne au nid l'aspect d'un

hérisson suspendu. Les oiseaux d'une autre espèce analogue bâtissent de

semblables demeures avec de minces baguettes. Le tisserin républicain

(_loxia socia_) se réunit en associations, qui construisent et habitent

en commun des nids à plusieurs compartiments. L'entrée de ces nids est

ménagée dans la surface inférieure. Placés à la cime d'un arbre, ils

ressemblent à une meule de foin ou à un faisceau de chaumes.

Les tisserins sont ordinairement granivores; mais quelques-uns sont

insectivores, et une espèce, le tisserin à bec rouge (_textor

erythrorhynchus_) est un parasite des bisons. C'est une erreur

d'admettre, sur la foi de certains ouvrages d'ornithologie, qu'ils

n'habitent que l'Afrique et l'ancien monde. Il y a en Amérique diverses

espèces de caciques et de loriots qui tissent des nids sur les arbres de

l'Orénoque ou des Amazones. Cependant le véritable type du genre

_ploceus_ est le tisserin d'Afrique, et c'était une variété de ce genre,

le tisserin suspendu (_ploceus pensilis_), dont les habitations se

balançaient aux branches du saule pleureur.

Il y avait en tout trente nids qui semblaient faire partie de l'arbre.

L'herbe au Bosjesman, avec laquelle ils étaient tissés, n'avait pas

encore perdu sa verdure, et on aurait pu les prendre pour de grands

fruits en forme de poires. De là vient sans doute que d'anciens

voyageurs ont prétendu que certains arbres d'Afrique portaient des

fruits qui renfermaient des oiseaux vivants ou leurs oeufs.

La vue des tisserins et de leurs nids n'était pas nouvelle pour

Gertrude. Elle avait lié connaissance avec la colonie emplumée qui

s'était établie depuis quelque temps sur le saule pleureur. Souvent elle

ramassait des graines pour les porter aux oiseaux, qui, devenus

familiers, se perchaient sur ses blanches épaules ou folâtraient dans

les boucles de sa blonde chevelure.

Elle s'amusait à écouter leur gazouillement, à suivre leurs amoureux

ébats sur les bords du lac, à les voir jouer entre les branches ou se

glisser dans les longs tunnels verticaux qui conduisaient à leurs nids.

En cheminant gaiement le long du lac, elle pensait à son antilope, aux

lis bleus, et ne s'occupait nullement des oiseaux, lorsqu'ils attirèrent

son attention par des mouvements inusités. Tout à coup, sans cause

apparente, ils se mirent à voltiger autour de l'arbre avec les symptômes

de la plus vive inquiétude.

CHAPITRE XLIV.

LE SERPENT CRACHEUR

--Qui peut troubler ainsi mes jolis oiseaux? se demanda Gertrude. Je

n'aperçois pas de faucon. Est-ce qu'ils se battent? Je me charge de

rétablir la paix.

Elle hâta le pas et s'avança sur la péninsule. Le saule pleureur était

le seul arbre qui ornât cette langue de terre. Gertrude s'en approcha,

et chercha dans les branches ce qui pouvait causer l'alarme des

tisserins. Dès qu'elle parut, plusieurs d'entre eux volèrent sur ses

bras et sur ses épaules, mais non comme ils avaient coutume de le faire

quand ils venaient lui demander à manger. Ils semblaient vouloir se

placer sous sa protection.

Ils devaient être effrayés par un ennemi; et pourtant il n'y avait aux

alentours aucun oiseau de proie. Pourquoi donc leur épouvante

semblait-elle augmenter à chaque instant?

Enfin Gertrude aperçut un énorme serpent qui entourait de ses replis une

branche horizontale, et dont les écailles étincelaient au soleil. Il

venait de visiter les nids, et, après avoir tourné en spirale autour de

la branche, il descendait la tête en bas le long du tronc de l'arbre.

Gertrude eut à peine le temps de se retirer avant que la tête et le cou

du reptile se trouvassent en face du lieu qu'elle quittait. Si elle y

était restée, elle eût été inévitablement mordue, car ce serpent ouvrit

ses mâchoires et darda sa langue fourchue avec un horrible sifflement.

Il était évidemment furieux, tant parce qu'il n'avait pu s'introduire

dans leurs nids parce qu'il avait été frappé à coups de bec par les

oiseaux. Il balançait la tête d'un air menaçant, et ses yeux lançaient

des éclairs.

Instinctivement Gertrude se plaça sur un des bords de la presqu'île,

aussi loin du reptile que l'eau pouvait le lui permettre. Elle supposa

qu'il prendrait la direction de l'isthme, et craignait de se trouver sur

son passage. Ce pouvait être un serpent inoffensif; néanmoins sa

longueur et ses allures n'avaient rien de rassurant. Gertrude ne pouvait

le contempler sans trembler de tous ses membres, et elle eût tremblé

bien davantage si elle l'avait mieux connu. C'était le naja noir ou

serpent cracheur, le cobra africain, plus dangereux que la couleuvre

capelle des Indes, parce qu'il a plus de vivacité dans ses mouvements.

Le serpent, malgré son irritation, ne se détourna point pour attaquer la

petite fille. Il descendit de l'arbre et s'avança rapidement vers

l'isthme, comme pour se retirer dans les buissons qui croissaient à

quelque distance sur le continent.

Gertrude commençait à se rassurer en voyant le naja s'allonger sur

l'herbe: mais soudain, arrivé à l'isthme, il s'arrêta et se roula comme

un cable. Au-dessus des replis de son corps se dressaient sa tête

hideuse et son cou, dont les écailles distendues avaient cette forme de

capuchon qui caractérise le cobra. Etonnée d'abord du changement de

tactique, Gertrude en découvrit bientôt la cause: c'était l'approche de

son antilope qui avait interrompu la retraite du serpent. Au premier cri

d'alarme que sa maîtresse avait poussé, la jolie bête avait quitté son

pâturage, et elle arrivait en bondissant. Sa queue blanche était droite,

et ses grands yeux bruns avaient une expression de curiosité.

Gertrude trembla pour sa favorite. Encore un bond, et ses pieds allaient

toucher le serpent; mais l'antilope l'avait aperçu; et par un élan

prodigieux elle avait sauté par-dessus.

Une fois échappée au danger, la bonne bête accourut vers sa maîtresse et

sembla l'interroger du regard.

Mais les cris de Gertrude avaient attiré un autre défenseur. Le petit

Jan descendait à pas précipités la pente qui menait au lac, et se

préparait à passer l'isthme, où le naja était roulé.

CHAPITRE XLV.

LE SECRÉTAIRE

Gertrude frémit d'effroi: le danger de son frère était imminent.

Ignorant ce qui se passait, il s'avançait en toute hâte et allait

s'aventurer dans l'étroit sentier que barrait le venimeux reptile. Il

lui était impossible de sauter de côté comme l'antilope, car Gertrude

avait remarqué que la tête du cobra s'était dressée à plusieurs pieds de

hauteur.

Jan était perdu, et sa soeur, à laquelle la terreur était la parole,

ne pouvait que pousser des sons inarticulés en agitant les bras avec

égarement.

Ses démonstrations, loin d'arrêter le petit Jan, lui inspiraient une

nouvelle ardeur. Il rattachait les cris de Gertrude à son premier cri

d'alarme, et en concluait que le danger n'avait pas cessé pour elle.

C'était sans doute, pensait-il, un serpent qui l'avait attaquée; mais

comme il ne pouvait la défendre de loin, il redoublait de vitesse. Il

fixait sur elle des yeux inquiets, de sorte qu'il n'avait aucune chance

de voir le serpent avant d'avoir marché dessus.

--Mon frère, mon frère, le serpent, le serpent! s'écria Gertrude avec

effort.

Jan ne comprit pas le sens de ces mots. Il avait prévu qu'un serpent

attaquait sa soeur; et quoiqu'il ne le vît pas, il supposait que le

reptile devait être près d'elle.

Il courut avec plus de vitesse que jamais. Encore quelques pas, et le

naja, qui allongeait le cou pour le recevoir, allait le percer de ses

crochets venimeux!

Gertrude s'avança avec un cri de désespoir. Elle s'exposait pour sauver

son frère; elle espérait attirer le cobra de son côté.

Jan et Gertrude étaient tous deux à la même distance du reptile: tous

deux peut-être auraient été ses victimes; mais leur sauveur était

proche. Une ombre épaisse passa devant leurs yeux; de larges ailes

battirent l'air autour d'eux, et un gros oiseau qui semblait vouloir

s'abattre sur l'isthme, se releva verticalement par un brusque effort.

Gertrude jeta les yeux sur le sol, et n'y voyant plus le naja, elle

sauta au cou de son frère en criant:--Nous sommes sauvés, nous sommes

sauvés!

Jan avait les idées un peu confuses. Il n'avait vu de serpent ni à terre

ni au bec de l'oiseau, qui l'avait adroitement saisi pour l'emporter.

--Comment, nous sommes sauvés? dit-il.

--Oui, nous n'avons plus rien à craindre.

--Mais le serpent, où est le serpent?

Et en adressant cette question, Jan examinait Gertrude de la tête aux

pieds, comme s'il se fût attendu à voir un reptile enlacé autour de

quelque partie de son corps.

--Le serpent! est-ce que vous ne l'avez pas vu? Il était ici à nos

pieds; mais, regardez, le voilà là-bas! le secrétaire est en train de

donné une leçon au coquin qui a voulu prendre mes jolis tisserins.

Courage, mon bon oiseau! bats-le bien.

--Je comprends, dit Jan, c'est mon secrétaire qui nous a sauvés.

Comptez-sur lui, Gertrude, il fera sentir ses griffes au cobra. Voyez

comme il le traite! Encore un coup comme celui-là, et il ne restera pas

beaucoup de vie au serpent.

En poussant de semblables exclamations, les deux enfants suivirent avec

intérêt la bataille du reptile et de l'oiseau.

Cet oiseau est unique dans son genre. Il ressembla à une grue, et comme

les échassiers, il est monté sur de longues jambes, mais qui sont

entièrement couvertes de plumes. Par la tête et le bec il se rapproche

de l'aigle ou du vautour. Ses ailes, d'une envergure considérable, sont

armées d'éperons: sa queue est d'une longueur démesurée, et les deux

pennes sont plus longues que les autres plumes. Il a le cou et tout le

manteau d'un gris bleuâtre, la gorge et la poitrine blanches, et des

teintes roussâtres sur les ailes. Il est surtout remarquable par sa

huppe, composée de plumes noires, qui se dressent sur son occiput et

descendent derrière de cou presque jusqu'aux épaules. Cet ornement

particulier a été comparé à la plume que les anciens bureaucrates

tenaient derrière l'oreille, avant l'invention des plumes d'acier.

C'est ce qui a fait donner à cet oiseau le nom de secrétaire. On

l'appelle aussi mangeur de serpent, _gypogéronas_ ou vautour-grue,

faucon-serpentaire (_falco serpentarius_), enfin messager, à cause de la

roideur solennelle avec laquelle il marche dans la plaine.

De toutes ces qualifications, celle de mangeur de serpents est la plus

convenable. A la vérité, le guago de l'Amérique du Sud et plusieurs

faucons et milans tuent et mangent des serpents; mais le secrétaire est

le seul qui leur fasse une guerre continuelle et s'en repaisse presque

exclusivement. Il se nourrit aussi de lézards, de tortues et même de

sauterelles; mais les serpents sont la base de son alimentation, et pour

s'en procurer, il risque sa vie dans plus d'une terrible rencontre.

On trouve le serpentaire dans le sud de l'Afrique, dans la Gambie et aux

îles Philippines. Celui qui habite cette dernière contrée semble

constituer une variété. Les plumes de sa huppe sont disposées autrement

que dans l'espèce africaine; les plus longues plumes de sa queue ne sont

pas celles du milieu, mais celles qui la bordent, ce qui lui donne

l'aspect d'une queue d'hirondelle. On remarque aussi quelque légère

différence entre le serpentaire de l'Afrique australe et celui de la

Gambie.

Quoiqu'il en soit, le serpentaire forme une tribu distincte. Les

naturalistes ont cherché à le classer parmi les faucons, les aigles, les

vautours, les gallinacés, ou les échassiers; mais n'y pouvant réussir,

ils en ont fait un genre à part.

Dans le sud de l'Afrique il hante les grandes plaines, les karoos

arides, qu'il parcourt pour chercher sa proie. Il vit solitaire ou par

couple et fait son nid dans les arbres épineux, ce qui en rend l'abord

difficile. Ce nid, qui a environ trois pieds de diamètre, est

ordinairement doublé de plumes et de duvet sur lesquels l'oiseau dépose

deux ou trois oeufs à chaque couvée.

Les serpentaires sont d'excellents coureurs et se servent plus

fréquemment de leurs pieds que de leurs ailes; ils sont défiants et

pleins de prudence; toutefois il n'est pas rare d'en voir dans les

fermes du Cap, où on les élève, parce qu'ils détruisent les serpents et

les lézards. On les a introduits et naturalisés dans les Antilles

françaises pour y faire la guerre au dangereux serpent jaune

(_trigonocephalus lanceolatus_), fléau des plantations de ces îles.

L'oiseau qui avait sauvé la vie de Jan et de Gertrude était un

serpentaire apprivoisé. Les chasseurs l'avaient trouvé blessé, peut-être

par un gros serpent, et l'avaient apporté comme un animal curieux. Il se

rétablit en peu de temps, mais il n'oublia pas les soins dont il avait

été l'objet. Après avoir recouvré l'usage de ses ailes, il ne songea pas

à quitter ses protecteurs, et quoiqu'il fît de fréquentes excursions

dans les plaines voisines, il revenait percher sur le grand nwana. Jan

l'avait pris en amitié et l'avait traité avec une bienveillance dont il

venait d'être récompensé.

L'oiseau avait pris le reptile par le cou, ce qu'il n'aurait pas fait

aussi facilement, si l'attention du naja n'avait été détournée par les

enfants. Après l'avoir saisi, il s'envola à une hauteur de plusieurs

yards, ouvrit la bec et laissa tomber le serpent pour l'étourdir. Afin

de rendre la chute plus dangereuse, il l'aurait volontiers enlevé plus

haut, mais le naja l'en empêcha en essayant de l'enlacer dans ses plis.

Au moment où le reptile touchait la terre, et avant qu'il eût eu le

temps de se mettre en garde, le serpentaire fondit sur lui et le frappa

près du coup avec la patte. Cependant le naja ne fut que légèrement

blessé, se roula et se tint sur la défensive. Ses yeux étincelaient de

rage; sa gueule s'était élargie et laissait voir ses terribles crochets.

C'était un adversaire formidable et dont il fallait s'approcher avec les

plus grandes précautions.

Le serpentaire hésita un moment; puis, se faisant un bouclier avec une

de ses ailes, il s'avança obliquement. Lorsqu'il fut assez près, il

tourna sur ses jambes comme sur un pivot, et donna un coup de son autre

aile sur la tête du cobra. Celui-ci cessa d'allonger le cou, et

profitant de son état de faiblesse, l'oiseau l'enleva une seconde fois.

Comme il n'avait plus à craindre d'être enlacé par son antagoniste, il

monta plus haut dans l'air et le laissa tomber de nouveau.

En arrivant à terre, le naja y resta étendu dans toute sa longueur.

Toutefois il n'était pas mort, et il se serait mis en cercle pour se

défendre, si le serpentaire ne l'avait frappé à plusieurs reprises avec

ses larges pieds cornés. Il saisit enfin le moment où la tête du reptile

posait à plat sur le sol, et lui donna un coup de bec si violent, que le

crâne se fendit en deux. C'en était fait du redoutable animal, dont le

corps inerte et mou resta étendu sur l'herbe.

Jan et Gertrude battirent des mains et poussèrent de bruyantes

exclamations de joie. Sans daigner y prendre garde, le triomphateur

s'approcha de l'ennemi qu'il avait tué, et se mit tranquillement à

dîner.

CHAPITRE XLVI.

TOTTY ET LES CHACMAS

Von Bloom et sa famille étaient depuis plusieurs mois sans pain, mais

divers fruits ou racines leur en tenaient lieu. Ils avaient d'abord les

amandes de l'arachide souterraine (_arachis hypogea_) qui croît dans

toute l'Afrique méridionale et constitue la base de la nourriture des

indigènes. Ils avaient aussi les bulbes de plusieurs espèces d'ixias et

de mysembryanthèmes, entre autres la figue hottentote (_mesembryanthemum

edule_); le pain de Cafre, moëlle d'une espèce de zamie; la châtaigne de

Cafre, fruit du _brabeium stellatum_; les énormes racines du pied

d'éléphant (_testudinaria elephantipes_); des oignons et de l'ail

sauvages, enfin l'_aponegeton distachys_, belle plante aquatique dont

les tiges peuvent se manger en guise d'asperges.

Ces substances végétales se trouvaient dans les environs. Swartboy qui,

dans ses premières années, avait souvent été forcé de vivre pendant des

mois entiers de racines, excellait à les découvrir et à les déterrer. La

famille Von Bloom n'en manquait jamais; mais elles ne remplaçaient pour

elle l'aliment qui passe principalement pour le soutien de la vie,

quoiqu'il n'ait guère de droits à cette qualification en Afrique, où

tant d'hommes se nourrissent exclusivement de la chair des animaux.

Heureusement les privations de nos aventuriers étaient sur le point de

cesser; ils allaient avoir du pain. En déménageant le vieux kraal, ils

en avaient emporté un sac de maïs, reste de la provision de l'année

précédente. Il ne contenait pas un boisseau de grain; mais c'était assez

pour ensemencer un champ qui pouvait produire plusieurs boisseaux s'il

était cultivé convenablement.

Peu de jours après l'installation de la famille dans le nwana, on avait

choisi, non loin de cet arbre, un terrain fertile, qu'on avait retourné

à la bêche, faute de charrue, et l'on avait piqué les grains en les

espaçant convenablement.

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