Hendrik était le meilleur chasseur de toute la famille. C'était lui qui

fournissait habituellement le garde-manger. Les jours où l'on ne

chassait pas l'éléphant, il s'en allait seul à la poursuite des

antilopes, dont la chair était la principale nourriture des habitants du

nwana. Grâce à son adresse, la table était toujours abondamment pourvue.

L'Afrique est la patrie des antilopes; on en compte, dans le monde

entier, pas moins de soixante-dix espèces différentes; plus de cinquante

sont africaines, et trente au moins appartiennent au sud de l'Afrique,

c'est-à-dire à cette partie du continent comprise entre le cap de

Bonne-Espérance et le tropique du Capricorne.

Il faudrait un volume pour faire une monographie des antilopes; aussi

dois-je me contenter de dire que la plupart se trouvent en Afrique;

qu'il en existe plusieurs espèces en Asie, et une seule en Amérique, le

prong-horn; en Europe il y en a deux, dont une, le chamois des Alpes,

pourrait être mise au rang des chèvres.

Je remarquerai en outre que les soixante-dix espèces d'animaux groupés

dans le genre antilope diffèrent considérablement les unes des autres

par la forme, la couleur, le pelage et les habitudes. Rien de plus

arbitraire que la classification qui les réunit. Les unes, comme le

chamois, se rapprochent des chèvres; d'autres ressemblent aux daims, aux

boeufs ou aux bisons; et quelques espèces possèdent tous les

caractères du mouton sauvage.

Toutefois, en général, les antilopes tiennent plutôt des daims que de

tous autres animaux, et plusieurs espèces sont vulgairement connues sous

la dénomination de daims. Il en est qui ont moins d'analogie avec leurs

congénères qu'avec certaines espèces de daims. Seulement ces derniers

ont des cornes osseuses qu'ils perdent annuellement, tandis que les

antilopes conservent les leurs, qui sont de corne véritable et

persistante.

Les antilopes ont des moeurs qui varient à l'infini, suivant les

espèces. Elles habitent tantôt les vastes plaines, tantôt les forêts

profondes. Elles errent tantôt sur le bord des rivières, tantôt sur les

rochers escarpés ou dans les ravins desséchés des montagnes. Les unes

brouttent l'herbe, les autres se nourrissent des feuilles et des pousses

tendres des arbres. En somme, les antilopes ont des prédilections si

diverses qu'on en trouve partout, quels que soient le climat, la

végétation, les sites du pays. Le désert même a ses antilopes, qui

préfèrent ses plaines arides aux vallées les plus verdoyantes et les

plus fertiles.

L'élan ou caana (_antilope oreas_) est le plus grand de ce genre,

puisque sa taille égale celle d'un fort cheval. Il est lourd et a le pas

médiocrement rapide; un chasseur monté l'atteint sans efforts. Les

proportions générales de l'élan ont quelque rapport avec celles du

boeuf, mais ses cornes sont droites; elles partent en ligne verticale

du sommet de la tête, et divergent légèrement l'une de l'autre; elles

ont deux pieds de longueur, et même plus chez les femelles, et sont

entourées d'un anneau qui monte en spirale jusqu'à la pointe.

Les yeux de l'élan caana, comme ceux de la plupart des antilopes, sont

grands, humides et doux. Malgré sa force et ses dimensions, il est du

naturel le plus inoffensif, et ne se résigne à combattre que lorsqu'on

l'y force absolument. Sa couleur est un brun-foncé teinté de roux, ou,

chez certains individus, un gris-cendré mélangé d'ocre-jaune.

L'élan est une des antilopes qui paraissent pouvoir se passer d'eau. On

le trouve dans les plaines désertes, loin de toute rivière et l'on

dirait même qu'il affectionne les solitudes desséchées, à cause de la

sécurité qu'il y trouve. Cependant il habite aussi les régions fertiles

et boisées; il vit en troupes nombreuses, mais les deux sexes paissent

séparément, par groupes de dix à cent individus.

La chair de l'élan est excessivement estimée; elle ne le cède en

délicatesse ni à celle de l'antilope, ni à celle des animaux de race

bovine; elle a le goût du boeuf tendre avec un arrière-goût de

venaison. On fait sécher les muscles des cuisses qui, préparés de la

sorte, prennent la qualification de langues de cuisse, et sont regardés

comme le morceau le plus savoureux.

Bien entendu que les chasseurs poursuivent l'élan avec activité. Comme

il est toujours très-gras et qu'il ne court pas vite, on arrive aisément

à le tuer, à l'écorcher et à le dépecer. C'est une chasse qui offre peu

d'attraits; seulement on ne trouve pas souvent l'occasion de la faire.

La facilité avec laquelle on prend ces antilopes si recherchées en a

diminué le nombre, et ce n'est que dans les districts éloignés qu'en en

rencontre encore des troupeaux.

Depuis l'arrivée de la famille Von Bloom au cap, on avait remarqué des

traces d'élans sans en voir un seul. Hendrik, pour plusieurs raisons,

désirait tuer un de ces animaux. La première, c'était qu'il n'en avait

jamais tiré; la seconde, qu'il appréciait les qualités de la viande qui

couvre en abondance les côtes du caana.

Ce fut donc avec une vive satisfaction qu'un matin Hendrik apprit qu'on

avait vu un troupeau d'élans sur le plateau que bordaient les rochers

voisins. Swartboy, qui avait fait une excursion sur les collines,

apporta au camp cette heureuse nouvelle. Sans perdre de temps le jeune

homme monta sur son couagga, et partit armé de sa bonne carabine.

A peu de distance du camp s'ouvrait dans les hauteurs un ravin qui

conduisait au plateau. C'était la route que prenaient les zèbres, les

couaggas, et autres habitants des plaines arides, quand ils descendaient

au lac.

Hendrik gravit l'escarpement, et, lorsqu'il parvint à la cime, il

aperçut immédiatement, à un mille de distance environ, un troupeau

composé de sept élans mâles.

La végétation du plateau n'aurait pu abriter même un renard; elle ne

consistait que dans quelques aloès épars, quelques euphorbes et quelques

touffes de gazon brûlées par le soleil.

Hendrik reconnut aussitôt qu'il lui était impossible de se rapprocher

assez des élans pour les tirer.

Quoique n'ayant jamais chassé cette espèce d'antilope, il en connaissait

les habitudes: il savait qu'elle courait mal, qu'un vieux cheval pouvait

la distancer, et qu'à plus forte raison elle serait vaincue par son

couagga, le plus agile des quatre qui avaient été domptés.

Il s'agissait, en conséquence, de lancer des élans dans de bonnes

conditions. Il fallait éviter de les alarmer de trop loin et de leur

laisser trop d'avance. En chasseur prudent, Hendrik fit un long détour

de manière à mettre le troupeau entre lui et les rochers. Pour n'être

pas aperçu, il eut soin de se courber sur sa selle, si bien que sa

poitrine touchait presque le garrot de sa monture. Il supposait, avec

quelque vraisemblance, que les élans ignorant à quelle espèce d'animal

ils avaient affaire, regarderaient longtemps le couagga monté avec plus

de curiosité que d'inquiétude.

Les élans se laissèrent approcher à la distance de cinq cents pas avant

de prendre leur lourd et indolent galop. Alors Hendrik se releva, donna

de l'éperon à son couagga et se mit à la poursuite du troupeau.

Comme il l'avait prévu, les élans s'enfuirent vers les rochers, non dans

la direction de la passe, mais du côté où les collines étaient à pic.

Parvenus au bord du précipice, ils furent forcés de retourner en

arrière, et suivirent une route qui traversait celle qu'ils avaient

prise d'abord. Cette marche donnait l'avantage à Hendrik, qui dirigea

diagonalement son couagga.

Il avait l'intention d'isoler un des élans et de laisser les autres

galopper tant qu'ils voudraient.

Il ne tarda pas à réaliser son projet. Le plus gros du troupeau s'écarta

de ses compagnons, comme s'il eût pensé qu'il avait plus de chance de

salut en les abandonnant; mais il avait compté sans Hendrik, qui fut une

seconde après à ses trousses.

Le chasseur et sa proie parcoururent rapidement un mille à travers la

plaine. Peu à peu la robe de l'élan passa du brun roux au bleu plombé;

la salive tomba de ses lèvres en abondance, l'écume inonda sa large

poitrine, et des larmes roulèrent dans ses yeux globuleux.

Il était aux abois.

Au bout de quelques minutes, le couagga avait rejoint l'énorme antilope,

qui, renonçant à courir, s'arrêtait dans son désespoir pour faire face à

l'ennemi.

Hendrik avait la main à sa carabine. Vous pensez sans doute qu'il

l'épaula, fit feu et abattit l'élan; vous vous trompez. Hendrik était un

vrai chasseur, économe de ses ressources. Il n'avait pas besoin de tuer

le caana sur place, il savait que sa proie était en son pouvoir, et

qu'il la chasserait devant lui comme un domestique. S'il avait pris le

parti d'envoyer une balle à l'élan, il aurait fallu chercher du renfort

au camp pour le dépecer et en emporter les morceaux, au risque de le

retrouver à moitié dévoré par les hyènes.

Au lieu de tirer, il força l'élan à se retourner, et le poussa devant

lui dans la direction de la passe.

CHAPITRE XLI.

LE COUAGGA EMPORTÉ

A bout de ses forces, l'animal était incapable de résistance. De temps

en temps il essayait de revenir sur ses pas; mais à l'aspect menaçant du

chasseur, il reprenait passivement la route du camp.

Hendrik s'applaudissait de son succès. Il jouissait d'avance de la

surprise qu'il allait causer en paraissant avec l'élan. Celui-ci était

déjà entré dans la gorge où Hendrik et son couagga se disposaient à le

suivre.

En ce moment un grand bruit de pas se fit entendre au pied des hauteurs.

Hendrik éperonna sa monture, afin d'atteindre le bord du précipice et de

regarder d'où venait ce bruit. Avant qu'il eût eu le temps d'arriver, il

vit avec étonnement l'élan regagner le plateau en galopant avec une

nouvelle ardeur; évidemment le fugitif avait été effrayé, et il aimait

mieux faire face à son ancien adversaire que d'en affronter un nouveau.

Hendrik ne fit pas grande attention à l'élan, qu'il pouvait toujours

forcer à loisir. Il tenait d'abord à savoir pourquoi l'antilope avait

rétrogradé: il hâta donc le pas sans hésitation.

Le piétinement des sabots qui retentissait dans la passe lui prouvait

qu'il n'avait affaire qu'à des ruminants, et qu'il n'était pas exposé à

rencontrer un lion.

Dès qu'il fut à l'entrée de la passe, il jeta les yeux au-dessous de

lui, et reconnut un troupeau de couaggas qui revenait de l'abreuvoir. Il

en fut contrarié, car ces animaux pouvaient le gêner dans la poursuite

de l'élan, et dans son premier accès de dépit, il fut tenté de faire feu

dessus; mais c'eût été gaspiller ses munitions en pure perte. Il préféra

se remettre à la poursuite de la bête qu'il avait forcé, et dont la peur

avait ranimé l'énergie.

Les couaggas sortirent un à un du défilé, au nombre d'environ cinquante.

A l'aspect du cavalier, chacun tressaillit d'effroi et fit un écart,

jusqu'à ce que le troupeau s'étendit en longue ligne sur le plateau; en

des circonstances ordinaires, Hendrik n'y aurait pas fait attention.

Maintes fois le couagga perçant de ces animaux avait retenti à ses

oreilles; mais il ne put s'empêcher de remarquer que quatre d'entre eux

avaient la queue coupée. Il reconnut ceux qui avaient été relâchés après

être tombés dans la fosse, et auxquels Swartboy, par des raisons

particulières, avait fait subir cette mutilation. C'était le troupeau

qui venait habituellement au lac, et qui n'avait pas reparu depuis le

jour où il avait été si mal accueilli.

On conçoit qu'Hendrik regardait les couaggas avec une certaine

curiosité. L'effroi qu'il leur inspirait, la tournure comique de ceux

qui avait la queue coupée, le disposèrent à l'hilarité, et il se mit à

rire en se mettant à la poursuite du caana.

Le couaggas prirent le même chemin.

--Je n'aurai jamais, se dit Hendrik, une meilleure occasion de décider

un point jusqu'à présent contesté: Un couagga monté peut-il rivaliser de

vitesse avec un couagga libre? voilà la question. Je suis curieux de

voir si le mien luttera sans désavantage contre ses anciens compagnons.

L'élan tenait la tête; les couaggas couraient après lui, et Hendrik

venait à l'arrière-garde. Il n'avait pas besoin de jouer de l'éperon;

son noble coursier semblait comprendre qu'il s'agissait de soutenir sa

réputation, et il gagnait du terrain à chaque instant.

Le pesant caana fut promptement dépassé. Il s'arrêta, mais les couaggas

continuèrent la course, suivis par celui de Hendrik. Au bout de cinq

minutes ils avaient laissé l'élan à un mille en arrière, et ils ne

s'arrêtaient pas.

Quelle était l'intention de Hendrik? Voulait-il renoncer à sa proie?

Etait-il jaloux de la supériorité de sa monture? Avait-il résolu qu'elle

remporterait le prix de cette course étrange? C'est ce qu'aurait pu

penser quiconque en eût été témoin; mais les apparences étaient

trompeuses, et la conduite du chasseur avait des motifs tout différents.

En voyant l'élan s'arrêter, il avait cherché à s'arrêter aussi, et

avait tiré fortement la bride; mais son couagga, au lieu d'obéir, avait

couché les oreilles et galopé avec une nouvelle ardeur.

Hendrik essaya de le détourner, et tira sur la rêne droite, mais avec

tant de force que l'anneau rouillé se brisa. Le mors glissa entre les

mâchoires de l'animal, la secousse fit tomber la têtière, et le couagga

se trouva complètement débridé! Il était libre d'aller où bon lui

semblerait, et naturellement il désirait aller rejoindre ses anciens

camarades, qu'il avait reconnus, comme l'attestaient ses hennissements.

D'abord Hendrik regarda la rupture de son mors comme un accident sans

importance; c'était un des meilleurs cavaliers du Cap, et il n'avait pas

besoin de bride pour conserver son assiette.

--Le couagga, pensa-t-il, ne tardera pas à s'arrêter; j'aurai le temps

de réparer le mors et de rajuster la bride. Cependant il commença à

s'inquiéter en voyant sa monture aller du même train et le troupeau

courir devant lui sans manifester la moindre intention de s'arrêter.

C'était la terreur qui poussait les couaggas en avant. Leur camarade les

avait reconnus, mais ils n'avaient pas reconnu leur camarade. Avec son

accroutrement bizarre et l'homme qu'il portait sur le dos, il leur

faisait l'effet d'un monstre terrible, altéré de sang et prêt à les

dévorer; aussi tous montraient-ils une agilité jusqu'alors sans exemple:

si bien que le couagga dompté, malgré son vif désir de s'en approcher et

de leur expliquer sa métamorphose, avait cessé de gagner du terrain. Il

redoublait pourtant d'efforts, car il était fatigué à l'excès de la

civilisation et de la chasse aux éléphants. Il aspirait sans doute à

reprendre la vie sauvage; il semblait penser qu'une fois qu'il se

trouverait au milieu des compagnons de sa jeunesse, ils se grouperaient

autour de lui et l'aideraient à se débarrasser de l'importun bipède qui

se cramponnait à son épine dorsale. Il était si près d'eux, que leurs

ruades lui envoyaient à la tête de la poussière et des cailloux; toutes

les fois qu'il pouvait prendre haleine, il faisait entendre son couagga

d'un ton suppliant, mais il n'était pas écouté.

Cependant que faisait Hendrik? Rien. Il ne pouvait arrêter l'essor

impétueux de son coursier, il ne pouvait essayer de mettre pied à terre

sans être lancé sur des rochers. Tout ce dont il était capable, c'était

de se tenir en selle.

Que pensait-il? D'abord il n'avait pas vu le danger. Quand il eut achevé

son troisième mille, il commença à s'alarmer sérieusement; et au bout du

cinquième, il fut convaincu qu'il était embarqué dans une périlleuse

aventure.

Les milles se succédèrent; et les couaggas galopaient toujours: le

troupeau était excité par la crainte de perdre sa liberté, et l'animal

dompté par le désir de reconquérir la sienne.

Hendrik était en proie à de véritables angoisses. Où allait-il être

entraîné? Peut-être au milieu du désert, où il périrait de faim et de

soif! Déjà il était loin de la lisière de rochers, et il lui était

impossible d'en déterminer la direction; en supposant qu'il vînt à

s'arrêter, était-il sûr de retrouver son chemin?

L'épouvante s'empara de lui.

Que devait-il faire? sauter à bas de son couagga, au risque de se rompre

le cou.

Dans tous les cas, il avait déjà perdu le caana; il avait la triste

certitude de perdre sa monture et sa selle. Quel sacrifice faisait-il en

les abandonnant? Sa vie était en danger, pour peu que sa situation se

prolongeât. Les couaggas pouvaient faire vingt milles, cinquante milles

sans s'arrêter; ils étaient infatigables; leur ardeur ne se ralentissait

point.

--Allons, se dit-il, sautons! tâchons seulement de choisir un bon

endroit, afin de me faire le moins de mal possible.

Tout à coup un moyen de salut s'offrit a lui; il se rappela qu'en

montant ce même couagga, il s'était servi avec avantage d'une

oeillère, c'est-à-dire d'un morceau de cuir attaché sur les yeux de la

bête. L'effet en avait été si complet, que de rétive qu'elle était, elle

était devenue docile instantanément.

Hendrik n'avait pas d'oeillère. Quel objet pouvait lui en tenir lieu?

Son mouchoir? Il n'était pas assez épais. Sa veste? Bon! voilà ce qu'il

lui fallait.

Sa carabine le gênait, il la laissa doucement tomber, en se promettant

de revenir la chercher.

En un clin d'oeil, Hendrik se dépouilla de sa veste; mais comment la

disposer pour aveugler le couagga? il craignait de la laisser tomber.

Prompt dans ses résolutions, l'adroit jeune homme passa une manche de

chaque côté de la gorge de sa monture et les noua toutes deux ensemble.

La veste reposait ainsi sur la crinière de l'animal. Le collet était

près du garrot, et les pans portaient sur la partie la plus étroite du

cou.

Hendrik se pencha en avant autant qu'il le put, et il étendit la veste

sur le cou du couagga. Lorsqu'il eut fait passer les pans par-dessus les

oreilles, il les laissa retomber sur les yeux.

Ce ne fut pas sans peine que le cavalier, courbé comme il l'était,

parvint à conserver son assiette; car, dès que le couagga eut les yeux

couverts du morceau de drap, il s'arrêta aussi brusquement que s'il eût

été mortellement blessé. Toutefois il ne tomba pas, mais il demeura

immobile, les membres frémissants de terreur. Il avait cessé de galoper.

Hendrik sauta à terre; il ne craignait plus que le couagga, aveuglé et

vaincu, fît la moindre tentative pour s'échapper. Au bout de quelques

minutes, il avait remplacé l'anneau rompu par une forte courroie, remis

le mors entre les dents de l'animal, bandé solidement la têtière, et il

remontait en selle, sa veste sur le dos.

Le couagga comprit que toute résistance était inutile. Ses anciens

compagnons avaient disparu à l'horizon, et avec eux s'en allaient ses

rêves de délivrance. Soumis désormais à son sort et stimulé par

l'éperon, il retourna tristement sur ses pas.

Hendrik ignorait la route qu'il lui fallait prendre. Il suivit d'abord

la trace des couaggas jusqu'à l'endroit où il avait laissé tomber sa

carabine. Le soleil était trop bas pour lui servir de guide, et aucun

des rares buissons du désert n'avait assez d'importance pour jalonner le

chemin. Le voyageur égaré fut obligé de continuer à se diriger d'après

les empreintes du troupeau; il ne retrouva plus son caana, mais il s'en

consola quand il se vit avant la nuit dans la passe qui menait à sa

demeure. Bientôt après il était assis sur la plate-forme du nwana et

régalait un auditoire attentif du récit de ses aventures.

CHAPITRE XLII.

LE PIÈGE A DÉTENTE

Quelques jours plus tard, Von Bloom eut à souffrir de l'importunité des

bêtes de proie, qu'attiraient les restes des antilopes et les parfums de

la cuisine. Les hyènes et les chacals rôdaient sans cesse aux environs,

et, rassemblés la nuit sous le grand arbre, ils faisaient entendre

pendant des heures entières leur horrible tintamarre. A la vérité,

personne ne les redoutait, puisqu'ils ne pouvaient atteindre les

enfants, paisiblement endormis dans leur domicile aérien; mais leur

présence n'en avait pas moins d'inconvénients. La viande, le cuir, les

lanières, qu'on avait le malheur de laisser en bas, étaient

infailliblement dévorés; des quartiers de venaison disparaissaient, et

la selle de Swartboy avait été mise hors de service. Enfin, les hyènes

étaient devenues un fléau si intolérable, qu'il était nécessaire de

trouver un moyen de les détruire.

Elles n'étaient pas faciles à tirer. Prudentes pendant le jour, elles se

cachaient dans les grottes du coteau ou dans les trous creusés par

l'oryctérope. La nuit, elles avaient l'audace de pénétrer jusqu'au

centre du camp, mais l'obscurité empêchait de les ajuster, et les

chasseurs, qui connaissaient le prix de la poudre et du plomb, ne

risquaient un coup de fusil que lorsque leur patience était à bout.

On essaya plusieurs genres de pièges, mais sans succès. Les hyènes qui

tombaient dans les fosses parvenaient à s'en échapper en sautant, et si

elles étaient prises dans des noeuds coulants, elles s'en délivraient

en coupant la corde avec leurs dents aiguës.

Enfin le porte-drapeau eut recours à un procédé très en usage parmi les

boors de l'Afrique australe: le piège à détente. Ce mécanisme consiste

invariablement dans un fusil dont la détente est mise en mouvement par

une corde; mais il y a différentes manières de l'établir. En général, on

attache l'appât à la corde: en voulant s'en emparer, l'animal tend

cette corde et fait partir le coup. Malheureusement il n'arrive pas

toujours qu'il soit placé en face du canon, et tantôt il n'est que

légèrement blessé, tantôt il n'est pas même atteint.

Le piège à détente adopté dans le sud de l'Afrique est mieux combiné, et

ses résultats sont plus certains. Il est rare que l'animal assez

imprudent pour tirer la détente ne soit pas tué sur place, ou tellement

maltraité qu'il va mourir à quelques pas plus loin.

Ce fut ce dernier mode que choisit Von Bloom.

Il avait remarqué près du camp trois jeunes arbres placés sur la même

ligne, à environ trois pieds de distance les uns des autres.

Ces trois jeunes arbres faisaient son affaire. S'il ne les eût pas

découverts, il aurait été obligé de planter solidement en terre trois

pieux qui auraient également bien rempli ses intentions.

On coupa ensuite des broussailles épineuses, et l'on en construisit un

kraal à la manière ordinaire, c'est-à-dire la cime des buissons tournée

en dehors. La grandeur de l'enceinte étant sans importance, on ne se

donna pas la peine d'y enfermer un vaste espace de terrain.

L'entrée fut placée entre deux des trois arbres, dont le troisième fut

laissé en dehors. Tout animal qui voulait pénétrer dans l'enclos devait

nécessairement prendre cette voie.

Il s'agissait de régler la position du fusil.

La crosse fut attachée solidement à l'arbre qu'on avait laissé en dehors

de l'enceinte, et le canon assujetti contre celui des deux autres arbres

qui en était le plus voisin.

Dans cette situation, la bouche du canon se trouvait vis-à-vis de

l'arbre qui se dressait du côté opposé comme l'autre jambage de la

porte.

L'appareil était à la hauteur voulue pour frapper au coeur l'hyène qui

se présenterait à l'ouverture.

Il restait à arranger la corde.

Un morceau de bois de plusieurs pouces de longueur fut fixé

transversalement dans la partie mince de la crosse, bien entendu

derrière la détente; on eut soin toutefois de lui laisser assez de jeu

pour qu'il pût servir de levier, comme on le désirait.

Une corde, nouée à l'une des extrémités de ce bâton, se reliait à la

détente.

De l'autre extrémité partait une seconde corde qui passait par les

capucines de la baguette, barrait l'entrée, et s'attachait à l'arbre

d'en face.

La corde suivait la direction horizontale du canon; elle était tendue

presque roide. Pour peu qu'on pressât dessus, elle devait agir sur le

levier, tirer ainsi la détente, et provoquer l'explosion.

On chargea le roer, on l'arma: puis l'on mit l'appât, ce qui n'était pas

difficile. Pour attirer les bêtes de proie, il suffisait de déposer dans

l'enclos une charogne ou un morceau de viande. Swartboy jeta dans le

kraal les entrailles d'une antilope fraîchement tuée, et toute la

famille alla tranquillement se coucher.

A peine avaient-ils fermé les yeux qu'ils entendirent la bruyante

détonation du roer, suivie d'un cri étouffé.

Le piège avait produit son effet.

Les enfants des bois · 第 13 / 17 段