fournissait habituellement le garde-manger. Les jours où l'on ne
chassait pas l'éléphant, il s'en allait seul à la poursuite des
antilopes, dont la chair était la principale nourriture des habitants du
nwana. Grâce à son adresse, la table était toujours abondamment pourvue.
L'Afrique est la patrie des antilopes; on en compte, dans le monde
entier, pas moins de soixante-dix espèces différentes; plus de cinquante
sont africaines, et trente au moins appartiennent au sud de l'Afrique,
c'est-à-dire à cette partie du continent comprise entre le cap de
Bonne-Espérance et le tropique du Capricorne.
Il faudrait un volume pour faire une monographie des antilopes; aussi
dois-je me contenter de dire que la plupart se trouvent en Afrique;
qu'il en existe plusieurs espèces en Asie, et une seule en Amérique, le
prong-horn; en Europe il y en a deux, dont une, le chamois des Alpes,
pourrait être mise au rang des chèvres.
Je remarquerai en outre que les soixante-dix espèces d'animaux groupés
dans le genre antilope diffèrent considérablement les unes des autres
par la forme, la couleur, le pelage et les habitudes. Rien de plus
arbitraire que la classification qui les réunit. Les unes, comme le
chamois, se rapprochent des chèvres; d'autres ressemblent aux daims, aux
boeufs ou aux bisons; et quelques espèces possèdent tous les
caractères du mouton sauvage.
Toutefois, en général, les antilopes tiennent plutôt des daims que de
tous autres animaux, et plusieurs espèces sont vulgairement connues sous
la dénomination de daims. Il en est qui ont moins d'analogie avec leurs
congénères qu'avec certaines espèces de daims. Seulement ces derniers
ont des cornes osseuses qu'ils perdent annuellement, tandis que les
antilopes conservent les leurs, qui sont de corne véritable et
persistante.
Les antilopes ont des moeurs qui varient à l'infini, suivant les
espèces. Elles habitent tantôt les vastes plaines, tantôt les forêts
profondes. Elles errent tantôt sur le bord des rivières, tantôt sur les
rochers escarpés ou dans les ravins desséchés des montagnes. Les unes
brouttent l'herbe, les autres se nourrissent des feuilles et des pousses
tendres des arbres. En somme, les antilopes ont des prédilections si
diverses qu'on en trouve partout, quels que soient le climat, la
végétation, les sites du pays. Le désert même a ses antilopes, qui
préfèrent ses plaines arides aux vallées les plus verdoyantes et les
plus fertiles.
L'élan ou caana (_antilope oreas_) est le plus grand de ce genre,
puisque sa taille égale celle d'un fort cheval. Il est lourd et a le pas
médiocrement rapide; un chasseur monté l'atteint sans efforts. Les
proportions générales de l'élan ont quelque rapport avec celles du
boeuf, mais ses cornes sont droites; elles partent en ligne verticale
du sommet de la tête, et divergent légèrement l'une de l'autre; elles
ont deux pieds de longueur, et même plus chez les femelles, et sont
entourées d'un anneau qui monte en spirale jusqu'à la pointe.
Les yeux de l'élan caana, comme ceux de la plupart des antilopes, sont
grands, humides et doux. Malgré sa force et ses dimensions, il est du
naturel le plus inoffensif, et ne se résigne à combattre que lorsqu'on
l'y force absolument. Sa couleur est un brun-foncé teinté de roux, ou,
chez certains individus, un gris-cendré mélangé d'ocre-jaune.
L'élan est une des antilopes qui paraissent pouvoir se passer d'eau. On
le trouve dans les plaines désertes, loin de toute rivière et l'on
dirait même qu'il affectionne les solitudes desséchées, à cause de la
sécurité qu'il y trouve. Cependant il habite aussi les régions fertiles
et boisées; il vit en troupes nombreuses, mais les deux sexes paissent
séparément, par groupes de dix à cent individus.
La chair de l'élan est excessivement estimée; elle ne le cède en
délicatesse ni à celle de l'antilope, ni à celle des animaux de race
bovine; elle a le goût du boeuf tendre avec un arrière-goût de
venaison. On fait sécher les muscles des cuisses qui, préparés de la
sorte, prennent la qualification de langues de cuisse, et sont regardés
comme le morceau le plus savoureux.
Bien entendu que les chasseurs poursuivent l'élan avec activité. Comme
il est toujours très-gras et qu'il ne court pas vite, on arrive aisément
à le tuer, à l'écorcher et à le dépecer. C'est une chasse qui offre peu
d'attraits; seulement on ne trouve pas souvent l'occasion de la faire.
La facilité avec laquelle on prend ces antilopes si recherchées en a
diminué le nombre, et ce n'est que dans les districts éloignés qu'en en
rencontre encore des troupeaux.
Depuis l'arrivée de la famille Von Bloom au cap, on avait remarqué des
traces d'élans sans en voir un seul. Hendrik, pour plusieurs raisons,
désirait tuer un de ces animaux. La première, c'était qu'il n'en avait
jamais tiré; la seconde, qu'il appréciait les qualités de la viande qui
couvre en abondance les côtes du caana.
Ce fut donc avec une vive satisfaction qu'un matin Hendrik apprit qu'on
avait vu un troupeau d'élans sur le plateau que bordaient les rochers
voisins. Swartboy, qui avait fait une excursion sur les collines,
apporta au camp cette heureuse nouvelle. Sans perdre de temps le jeune
homme monta sur son couagga, et partit armé de sa bonne carabine.
A peu de distance du camp s'ouvrait dans les hauteurs un ravin qui
conduisait au plateau. C'était la route que prenaient les zèbres, les
couaggas, et autres habitants des plaines arides, quand ils descendaient
au lac.
Hendrik gravit l'escarpement, et, lorsqu'il parvint à la cime, il
aperçut immédiatement, à un mille de distance environ, un troupeau
composé de sept élans mâles.
La végétation du plateau n'aurait pu abriter même un renard; elle ne
consistait que dans quelques aloès épars, quelques euphorbes et quelques
touffes de gazon brûlées par le soleil.
Hendrik reconnut aussitôt qu'il lui était impossible de se rapprocher
assez des élans pour les tirer.
Quoique n'ayant jamais chassé cette espèce d'antilope, il en connaissait
les habitudes: il savait qu'elle courait mal, qu'un vieux cheval pouvait
la distancer, et qu'à plus forte raison elle serait vaincue par son
couagga, le plus agile des quatre qui avaient été domptés.
Il s'agissait, en conséquence, de lancer des élans dans de bonnes
conditions. Il fallait éviter de les alarmer de trop loin et de leur
laisser trop d'avance. En chasseur prudent, Hendrik fit un long détour
de manière à mettre le troupeau entre lui et les rochers. Pour n'être
pas aperçu, il eut soin de se courber sur sa selle, si bien que sa
poitrine touchait presque le garrot de sa monture. Il supposait, avec
quelque vraisemblance, que les élans ignorant à quelle espèce d'animal
ils avaient affaire, regarderaient longtemps le couagga monté avec plus
de curiosité que d'inquiétude.
Les élans se laissèrent approcher à la distance de cinq cents pas avant
de prendre leur lourd et indolent galop. Alors Hendrik se releva, donna
de l'éperon à son couagga et se mit à la poursuite du troupeau.
Comme il l'avait prévu, les élans s'enfuirent vers les rochers, non dans
la direction de la passe, mais du côté où les collines étaient à pic.
Parvenus au bord du précipice, ils furent forcés de retourner en
arrière, et suivirent une route qui traversait celle qu'ils avaient
prise d'abord. Cette marche donnait l'avantage à Hendrik, qui dirigea
diagonalement son couagga.
Il avait l'intention d'isoler un des élans et de laisser les autres
galopper tant qu'ils voudraient.
Il ne tarda pas à réaliser son projet. Le plus gros du troupeau s'écarta
de ses compagnons, comme s'il eût pensé qu'il avait plus de chance de
salut en les abandonnant; mais il avait compté sans Hendrik, qui fut une
seconde après à ses trousses.
Le chasseur et sa proie parcoururent rapidement un mille à travers la
plaine. Peu à peu la robe de l'élan passa du brun roux au bleu plombé;
la salive tomba de ses lèvres en abondance, l'écume inonda sa large
poitrine, et des larmes roulèrent dans ses yeux globuleux.
Il était aux abois.
Au bout de quelques minutes, le couagga avait rejoint l'énorme antilope,
qui, renonçant à courir, s'arrêtait dans son désespoir pour faire face à
l'ennemi.
Hendrik avait la main à sa carabine. Vous pensez sans doute qu'il
l'épaula, fit feu et abattit l'élan; vous vous trompez. Hendrik était un
vrai chasseur, économe de ses ressources. Il n'avait pas besoin de tuer
le caana sur place, il savait que sa proie était en son pouvoir, et
qu'il la chasserait devant lui comme un domestique. S'il avait pris le
parti d'envoyer une balle à l'élan, il aurait fallu chercher du renfort
au camp pour le dépecer et en emporter les morceaux, au risque de le
retrouver à moitié dévoré par les hyènes.
Au lieu de tirer, il força l'élan à se retourner, et le poussa devant
lui dans la direction de la passe.
CHAPITRE XLI.
LE COUAGGA EMPORTÉ
A bout de ses forces, l'animal était incapable de résistance. De temps
en temps il essayait de revenir sur ses pas; mais à l'aspect menaçant du
chasseur, il reprenait passivement la route du camp.
Hendrik s'applaudissait de son succès. Il jouissait d'avance de la
surprise qu'il allait causer en paraissant avec l'élan. Celui-ci était
déjà entré dans la gorge où Hendrik et son couagga se disposaient à le
suivre.
En ce moment un grand bruit de pas se fit entendre au pied des hauteurs.
Hendrik éperonna sa monture, afin d'atteindre le bord du précipice et de
regarder d'où venait ce bruit. Avant qu'il eût eu le temps d'arriver, il
vit avec étonnement l'élan regagner le plateau en galopant avec une
nouvelle ardeur; évidemment le fugitif avait été effrayé, et il aimait
mieux faire face à son ancien adversaire que d'en affronter un nouveau.
Hendrik ne fit pas grande attention à l'élan, qu'il pouvait toujours
forcer à loisir. Il tenait d'abord à savoir pourquoi l'antilope avait
rétrogradé: il hâta donc le pas sans hésitation.
Le piétinement des sabots qui retentissait dans la passe lui prouvait
qu'il n'avait affaire qu'à des ruminants, et qu'il n'était pas exposé à
rencontrer un lion.
Dès qu'il fut à l'entrée de la passe, il jeta les yeux au-dessous de
lui, et reconnut un troupeau de couaggas qui revenait de l'abreuvoir. Il
en fut contrarié, car ces animaux pouvaient le gêner dans la poursuite
de l'élan, et dans son premier accès de dépit, il fut tenté de faire feu
dessus; mais c'eût été gaspiller ses munitions en pure perte. Il préféra
se remettre à la poursuite de la bête qu'il avait forcé, et dont la peur
avait ranimé l'énergie.
Les couaggas sortirent un à un du défilé, au nombre d'environ cinquante.
A l'aspect du cavalier, chacun tressaillit d'effroi et fit un écart,
jusqu'à ce que le troupeau s'étendit en longue ligne sur le plateau; en
des circonstances ordinaires, Hendrik n'y aurait pas fait attention.
Maintes fois le couagga perçant de ces animaux avait retenti à ses
oreilles; mais il ne put s'empêcher de remarquer que quatre d'entre eux
avaient la queue coupée. Il reconnut ceux qui avaient été relâchés après
être tombés dans la fosse, et auxquels Swartboy, par des raisons
particulières, avait fait subir cette mutilation. C'était le troupeau
qui venait habituellement au lac, et qui n'avait pas reparu depuis le
jour où il avait été si mal accueilli.
On conçoit qu'Hendrik regardait les couaggas avec une certaine
curiosité. L'effroi qu'il leur inspirait, la tournure comique de ceux
qui avait la queue coupée, le disposèrent à l'hilarité, et il se mit à
rire en se mettant à la poursuite du caana.
Le couaggas prirent le même chemin.
--Je n'aurai jamais, se dit Hendrik, une meilleure occasion de décider
un point jusqu'à présent contesté: Un couagga monté peut-il rivaliser de
vitesse avec un couagga libre? voilà la question. Je suis curieux de
voir si le mien luttera sans désavantage contre ses anciens compagnons.
L'élan tenait la tête; les couaggas couraient après lui, et Hendrik
venait à l'arrière-garde. Il n'avait pas besoin de jouer de l'éperon;
son noble coursier semblait comprendre qu'il s'agissait de soutenir sa
réputation, et il gagnait du terrain à chaque instant.
Le pesant caana fut promptement dépassé. Il s'arrêta, mais les couaggas
continuèrent la course, suivis par celui de Hendrik. Au bout de cinq
minutes ils avaient laissé l'élan à un mille en arrière, et ils ne
s'arrêtaient pas.
Quelle était l'intention de Hendrik? Voulait-il renoncer à sa proie?
Etait-il jaloux de la supériorité de sa monture? Avait-il résolu qu'elle
remporterait le prix de cette course étrange? C'est ce qu'aurait pu
penser quiconque en eût été témoin; mais les apparences étaient
trompeuses, et la conduite du chasseur avait des motifs tout différents.
En voyant l'élan s'arrêter, il avait cherché à s'arrêter aussi, et
avait tiré fortement la bride; mais son couagga, au lieu d'obéir, avait
couché les oreilles et galopé avec une nouvelle ardeur.
Hendrik essaya de le détourner, et tira sur la rêne droite, mais avec
tant de force que l'anneau rouillé se brisa. Le mors glissa entre les
mâchoires de l'animal, la secousse fit tomber la têtière, et le couagga
se trouva complètement débridé! Il était libre d'aller où bon lui
semblerait, et naturellement il désirait aller rejoindre ses anciens
camarades, qu'il avait reconnus, comme l'attestaient ses hennissements.
D'abord Hendrik regarda la rupture de son mors comme un accident sans
importance; c'était un des meilleurs cavaliers du Cap, et il n'avait pas
besoin de bride pour conserver son assiette.
--Le couagga, pensa-t-il, ne tardera pas à s'arrêter; j'aurai le temps
de réparer le mors et de rajuster la bride. Cependant il commença à
s'inquiéter en voyant sa monture aller du même train et le troupeau
courir devant lui sans manifester la moindre intention de s'arrêter.
C'était la terreur qui poussait les couaggas en avant. Leur camarade les
avait reconnus, mais ils n'avaient pas reconnu leur camarade. Avec son
accroutrement bizarre et l'homme qu'il portait sur le dos, il leur
faisait l'effet d'un monstre terrible, altéré de sang et prêt à les
dévorer; aussi tous montraient-ils une agilité jusqu'alors sans exemple:
si bien que le couagga dompté, malgré son vif désir de s'en approcher et
de leur expliquer sa métamorphose, avait cessé de gagner du terrain. Il
redoublait pourtant d'efforts, car il était fatigué à l'excès de la
civilisation et de la chasse aux éléphants. Il aspirait sans doute à
reprendre la vie sauvage; il semblait penser qu'une fois qu'il se
trouverait au milieu des compagnons de sa jeunesse, ils se grouperaient
autour de lui et l'aideraient à se débarrasser de l'importun bipède qui
se cramponnait à son épine dorsale. Il était si près d'eux, que leurs
ruades lui envoyaient à la tête de la poussière et des cailloux; toutes
les fois qu'il pouvait prendre haleine, il faisait entendre son couagga
d'un ton suppliant, mais il n'était pas écouté.
Cependant que faisait Hendrik? Rien. Il ne pouvait arrêter l'essor
impétueux de son coursier, il ne pouvait essayer de mettre pied à terre
sans être lancé sur des rochers. Tout ce dont il était capable, c'était
de se tenir en selle.
Que pensait-il? D'abord il n'avait pas vu le danger. Quand il eut achevé
son troisième mille, il commença à s'alarmer sérieusement; et au bout du
cinquième, il fut convaincu qu'il était embarqué dans une périlleuse
aventure.
Les milles se succédèrent; et les couaggas galopaient toujours: le
troupeau était excité par la crainte de perdre sa liberté, et l'animal
dompté par le désir de reconquérir la sienne.
Hendrik était en proie à de véritables angoisses. Où allait-il être
entraîné? Peut-être au milieu du désert, où il périrait de faim et de
soif! Déjà il était loin de la lisière de rochers, et il lui était
impossible d'en déterminer la direction; en supposant qu'il vînt à
s'arrêter, était-il sûr de retrouver son chemin?
L'épouvante s'empara de lui.
Que devait-il faire? sauter à bas de son couagga, au risque de se rompre
le cou.
Dans tous les cas, il avait déjà perdu le caana; il avait la triste
certitude de perdre sa monture et sa selle. Quel sacrifice faisait-il en
les abandonnant? Sa vie était en danger, pour peu que sa situation se
prolongeât. Les couaggas pouvaient faire vingt milles, cinquante milles
sans s'arrêter; ils étaient infatigables; leur ardeur ne se ralentissait
point.
--Allons, se dit-il, sautons! tâchons seulement de choisir un bon
endroit, afin de me faire le moins de mal possible.
Tout à coup un moyen de salut s'offrit a lui; il se rappela qu'en
montant ce même couagga, il s'était servi avec avantage d'une
oeillère, c'est-à-dire d'un morceau de cuir attaché sur les yeux de la
bête. L'effet en avait été si complet, que de rétive qu'elle était, elle
était devenue docile instantanément.
Hendrik n'avait pas d'oeillère. Quel objet pouvait lui en tenir lieu?
Son mouchoir? Il n'était pas assez épais. Sa veste? Bon! voilà ce qu'il
lui fallait.
Sa carabine le gênait, il la laissa doucement tomber, en se promettant
de revenir la chercher.
En un clin d'oeil, Hendrik se dépouilla de sa veste; mais comment la
disposer pour aveugler le couagga? il craignait de la laisser tomber.
Prompt dans ses résolutions, l'adroit jeune homme passa une manche de
chaque côté de la gorge de sa monture et les noua toutes deux ensemble.
La veste reposait ainsi sur la crinière de l'animal. Le collet était
près du garrot, et les pans portaient sur la partie la plus étroite du
cou.
Hendrik se pencha en avant autant qu'il le put, et il étendit la veste
sur le cou du couagga. Lorsqu'il eut fait passer les pans par-dessus les
oreilles, il les laissa retomber sur les yeux.
Ce ne fut pas sans peine que le cavalier, courbé comme il l'était,
parvint à conserver son assiette; car, dès que le couagga eut les yeux
couverts du morceau de drap, il s'arrêta aussi brusquement que s'il eût
été mortellement blessé. Toutefois il ne tomba pas, mais il demeura
immobile, les membres frémissants de terreur. Il avait cessé de galoper.
Hendrik sauta à terre; il ne craignait plus que le couagga, aveuglé et
vaincu, fît la moindre tentative pour s'échapper. Au bout de quelques
minutes, il avait remplacé l'anneau rompu par une forte courroie, remis
le mors entre les dents de l'animal, bandé solidement la têtière, et il
remontait en selle, sa veste sur le dos.
Le couagga comprit que toute résistance était inutile. Ses anciens
compagnons avaient disparu à l'horizon, et avec eux s'en allaient ses
rêves de délivrance. Soumis désormais à son sort et stimulé par
l'éperon, il retourna tristement sur ses pas.
Hendrik ignorait la route qu'il lui fallait prendre. Il suivit d'abord
la trace des couaggas jusqu'à l'endroit où il avait laissé tomber sa
carabine. Le soleil était trop bas pour lui servir de guide, et aucun
des rares buissons du désert n'avait assez d'importance pour jalonner le
chemin. Le voyageur égaré fut obligé de continuer à se diriger d'après
les empreintes du troupeau; il ne retrouva plus son caana, mais il s'en
consola quand il se vit avant la nuit dans la passe qui menait à sa
demeure. Bientôt après il était assis sur la plate-forme du nwana et
régalait un auditoire attentif du récit de ses aventures.
CHAPITRE XLII.
LE PIÈGE A DÉTENTE
Quelques jours plus tard, Von Bloom eut à souffrir de l'importunité des
bêtes de proie, qu'attiraient les restes des antilopes et les parfums de
la cuisine. Les hyènes et les chacals rôdaient sans cesse aux environs,
et, rassemblés la nuit sous le grand arbre, ils faisaient entendre
pendant des heures entières leur horrible tintamarre. A la vérité,
personne ne les redoutait, puisqu'ils ne pouvaient atteindre les
enfants, paisiblement endormis dans leur domicile aérien; mais leur
présence n'en avait pas moins d'inconvénients. La viande, le cuir, les
lanières, qu'on avait le malheur de laisser en bas, étaient
infailliblement dévorés; des quartiers de venaison disparaissaient, et
la selle de Swartboy avait été mise hors de service. Enfin, les hyènes
étaient devenues un fléau si intolérable, qu'il était nécessaire de
trouver un moyen de les détruire.
Elles n'étaient pas faciles à tirer. Prudentes pendant le jour, elles se
cachaient dans les grottes du coteau ou dans les trous creusés par
l'oryctérope. La nuit, elles avaient l'audace de pénétrer jusqu'au
centre du camp, mais l'obscurité empêchait de les ajuster, et les
chasseurs, qui connaissaient le prix de la poudre et du plomb, ne
risquaient un coup de fusil que lorsque leur patience était à bout.
On essaya plusieurs genres de pièges, mais sans succès. Les hyènes qui
tombaient dans les fosses parvenaient à s'en échapper en sautant, et si
elles étaient prises dans des noeuds coulants, elles s'en délivraient
en coupant la corde avec leurs dents aiguës.
Enfin le porte-drapeau eut recours à un procédé très en usage parmi les
boors de l'Afrique australe: le piège à détente. Ce mécanisme consiste
invariablement dans un fusil dont la détente est mise en mouvement par
une corde; mais il y a différentes manières de l'établir. En général, on
attache l'appât à la corde: en voulant s'en emparer, l'animal tend
cette corde et fait partir le coup. Malheureusement il n'arrive pas
toujours qu'il soit placé en face du canon, et tantôt il n'est que
légèrement blessé, tantôt il n'est pas même atteint.
Le piège à détente adopté dans le sud de l'Afrique est mieux combiné, et
ses résultats sont plus certains. Il est rare que l'animal assez
imprudent pour tirer la détente ne soit pas tué sur place, ou tellement
maltraité qu'il va mourir à quelques pas plus loin.
Ce fut ce dernier mode que choisit Von Bloom.
Il avait remarqué près du camp trois jeunes arbres placés sur la même
ligne, à environ trois pieds de distance les uns des autres.
Ces trois jeunes arbres faisaient son affaire. S'il ne les eût pas
découverts, il aurait été obligé de planter solidement en terre trois
pieux qui auraient également bien rempli ses intentions.
On coupa ensuite des broussailles épineuses, et l'on en construisit un
kraal à la manière ordinaire, c'est-à-dire la cime des buissons tournée
en dehors. La grandeur de l'enceinte étant sans importance, on ne se
donna pas la peine d'y enfermer un vaste espace de terrain.
L'entrée fut placée entre deux des trois arbres, dont le troisième fut
laissé en dehors. Tout animal qui voulait pénétrer dans l'enclos devait
nécessairement prendre cette voie.
Il s'agissait de régler la position du fusil.
La crosse fut attachée solidement à l'arbre qu'on avait laissé en dehors
de l'enceinte, et le canon assujetti contre celui des deux autres arbres
qui en était le plus voisin.
Dans cette situation, la bouche du canon se trouvait vis-à-vis de
l'arbre qui se dressait du côté opposé comme l'autre jambage de la
porte.
L'appareil était à la hauteur voulue pour frapper au coeur l'hyène qui
se présenterait à l'ouverture.
Il restait à arranger la corde.
Un morceau de bois de plusieurs pouces de longueur fut fixé
transversalement dans la partie mince de la crosse, bien entendu
derrière la détente; on eut soin toutefois de lui laisser assez de jeu
pour qu'il pût servir de levier, comme on le désirait.
Une corde, nouée à l'une des extrémités de ce bâton, se reliait à la
détente.
De l'autre extrémité partait une seconde corde qui passait par les
capucines de la baguette, barrait l'entrée, et s'attachait à l'arbre
d'en face.
La corde suivait la direction horizontale du canon; elle était tendue
presque roide. Pour peu qu'on pressât dessus, elle devait agir sur le
levier, tirer ainsi la détente, et provoquer l'explosion.
On chargea le roer, on l'arma: puis l'on mit l'appât, ce qui n'était pas
difficile. Pour attirer les bêtes de proie, il suffisait de déposer dans
l'enclos une charogne ou un morceau de viande. Swartboy jeta dans le
kraal les entrailles d'une antilope fraîchement tuée, et toute la
famille alla tranquillement se coucher.
A peine avaient-ils fermé les yeux qu'ils entendirent la bruyante
détonation du roer, suivie d'un cri étouffé.
Le piège avait produit son effet.