expédition; mais elles étaient moins agréables encore deux semaines
après.
Il avait redoublé d'efforts; il avait chassé pendant douze jours
consécutifs, et n'avait ajouté à son trésor qu'une seule paire de
défenses! C'étaient celles d'une femelle; elles n'avaient pas deux pieds
de long, et leur valeur était médiocre.
Pourtant presque chaque jour on avait rencontré des éléphants sur
lesquels on avait pu tirer; mais ce n'était pas une consolation. Il
était démontré que la fuite leur était facile, et qu'on avait peu de
chances de les prendre tant qu'on les poursuivrait à pied.
Les chasseurs à pied peuvent approcher de l'éléphant, lui envoyer une
balle; mais quand il se met à trotter à travers la jungle, il devient
inutile de le suivre; il fait plusieurs lieues sans s'arrêter, et si les
chasseurs parviennent à le rejoindre de manière à lui envoyer un second
coup de fusil, ce n'est que pour le voir ensuite disparaître dans les
fourrés, où l'on finit par perdre ses traces.
A cheval, le chasseur distance sans peine l'éléphant. Une particularité
du grand pachyderme, c'est que, dès qu'il s'aperçoit que son ennemi,
quel qu'il soit, est capable de l'atteindre, il dédaigne de faire un pas
de plus. Le chasseur le tire alors à loisir.
Un autre avantage du chasseur monté est de pouvoir éviter les attaques
de l'éléphant furieux.
Il n'est pas étonnant que Von Bloom soupirât après la possession d'un
cheval, d'un noble compagnon qui eût assuré le succès de ses chasses.
Ses regrets étaient d'autant plus vifs, qu'après avoir exploré la
contrée, il l'avait trouvée remplie d'éléphants. Il en avait vu par
centaines à la fois, tous peu disposés à s'effrayer d'un coup de feu.
Peut-être n'avaient-ils jamais entendu la détonation d'un fusil avant
que le long roer du porte-drapeau leur cinglât les oreilles.
Avec un cheval, Von Bloom était sûr d'en pouvoir tuer plusieurs et de
recueillir de l'ivoire pour une somme importante.
Sans cheval, toutes ses espérances avortaient.
En songeant à cette alternative, il retombait dans ses idées noires. Il
voyait ses fils condamnés à vivre en enfants des bois, sans livres, sans
éducation, sans société, et sa jolie Gertrude vouée à la vie sauvage
ainsi qu'au célibat. Que n'aurait-il pas donné pour avoir un couple de
chevaux!
Le porte-drapeau était assis dans le grand nwana, sur la plate-forme qui
dominait le lac. De ce point on apercevait la verdoyante prairie qui
s'étendait à l'est du rivage et au-delà de laquelle commençaient les
bois.
En ce moment, un troupeau traversait la plaine et s'avançait vers
l'abreuvoir. Les animaux qui le composaient avaient l'encolure et la
taille de petits chevaux; ils marchaient en ligne, d'un pas assuré,
comme une caravane sous la direction d'un chef prudent. Quelle
différence entre leurs allures et les mouvements fantasques des gnous!
Ils avaient toutefois quelque analogie avec ces derniers; ils tenaient
aussi du cheval, de l'âne et du zèbre. Au cou, aux joues, aux épaules,
ils portaient des bandes exactement pareilles à celles du zèbre, mais
moins distinctes, et qui ne se reproduisaient ni sur le corps, ni sur
les jambes. Ils rappelaient l'âne par la couleur générale de leur robe;
mais la tête, le cou, la partie supérieure du corps étaient d'une nuance
plus foncée, et légèrement teintée de brun rouge.
C'étaient, en réalité, des animaux de l'espèce du zèbre, des couaggas.
Les naturalistes modernes ont divisé le genre des solipèdes en deux
espèces, l'âne et le cheval. Les caractères de la première sont une
longue crinière flottante, une queue lisse, des callosités verruqueuses
aux jambes. Les animaux dont l'âne est le type ont la crinière courte et
droite, la queue grêle et garnie de poils à l'extrémité seulement; leurs
jambes de derrière sont dépourvues de callosités, mais ils en ont, comme
le cheval, aux jambes de devant.
L'espèce chevaline a de nombreuses variétés. Les races arabe, anglaise,
normande, limousine, corse, mecklembourgeoise, danoise, espagnole,
présentent entre elles des différences sensibles: mais toutes ont les
mêmes caractères distinctifs, depuis le grand cheval de brasseur de
Londres jusqu'au poney de Shetland.
Les variétés de l'âne sont presque aussi nombreuses, mais elles sont
généralement moins connues.
L'âne vulgaire (_asinus vulgaris_) se modifie suivant les contrées, et
dans quelques-unes il est aussi élégant et aussi estimé que le cheval.
Des races d'Arcadie, de Mirebalais, d'Espagne, d'Egypte, de Malte,
jouissent d'une réputation méritée. On suppose qu'elles doivent toutes
leur origine à l'âne sauvage (_asinus onager_), que l'on désigne encore
sous les noms d'onagre et de koulan. L'onagre, qui habite l'Asie et le
nord-est de l'Afrique, a la taille plus élevée, les oreilles moins
longues, le pelage d'un gris quelquefois jaunâtre. Sa peau dure et
élastique sert à faire des cribles, des tambours, et le cuir est connu
en Orient sous la dénomination de sagri, et en Europe sous celle de
chagrin.
L'hémione ou dzigguetai (_asinus hemionus_) habite le centre et le midi
de l'Asie. Sa couleur est isabelle, mais sa crinière est noire, ainsi
qu'une ligne qui s'étend le long de la colonne vertébrale.
Dans le Ladak se trouve l'âne kiang: en Perse, le khur (_asinus homar_);
dans la Tartarie chinoise, le yo-to-tze (_asinus equulus_). Toutes ces
espèces asiatiques vivent à l'état sauvage, et se distinguent par les
formes, par la couleur et même par les habitudes. Quelques-unes sont
plus agiles à la course que les meilleurs chevaux.
Ne pouvant, dans ce livre, donner de chaque espèce une minutieuse
description, nous nous bornons à des observations qui rentrent dans
notre cadre sur les ânes sauvages d'Afrique, dont il existe six ou sept
espèces.
En première ligne nous placerons l'onagre, qui, comme nous l'avons dit,
s'étend de l'Asie aux parties contiguës de l'autre continent.
Le koomrah, qu'on a classé parmi les chevaux, mais qui se rapproche
davantage de l'âne, hante les forêts de l'Afrique septentrionale, où il
vit solitaire, contrairement aux habitudes de la plupart de ses
congénères.
Le zèbre (_equus zebra_) est peut-être le plus beau de tous les
quadrupèdes. Il a le pelage symétriquement rayé de bandes brunes
transversales disposées sur un fond jaunâtre. Sa hauteur est d'environ
quatre pieds au garrot, sa longueur de six ou sept pieds depuis le
museau jusqu'à l'origine de la queue. Il est défiant, indomptable, et
assez vigoureux pour lutter sans trop de désavantage même contre les
grands carnassiers.
Le dauw ou onagre, qu'on nomme aussi zèbre de Burchell, a la taille de
l'âne vulgaire, mais il en diffère par la grâce et le fini de ses
formes. Sa crinière est striée de bandes brunes et blanches, et une
ligne noire bordée de blanc suit entièrement sa colonne vertébrale. Il
n'est rayé ni sur les jambes ni sur la queue. Sa robe n'est pas d'une
nuance aussi pure que celle du zèbre, et les bandes n'en sont pas si
nettement marquées.
Le dauw du Congo (_equus hippotigris_) doit être le cheval-tigre des
Romains. Ce qui nous donne lieu de le croire, c'est qu'il habite le nord
de l'Afrique, tandis que les autres espèces appartiennent exclusivement
à la partie méridionale.
Le nom du couagga (_equus couagga_) est une onomatopée tirée de son
hennissement, qui tient un peu de l'aboiement du chien.
Les espèces asines de l'Afrique australe diffèrent entre elles par leurs
penchants et leurs moeurs. Le zèbre, qui se tient dans les montagnes,
est farouche et sauvage. Le dauw hante les plaines désertes, mais il est
aussi intraitable que le précédent. Le couagga, qui vit également dans
les plaines, est d'un naturel timide et docile; on peut le dresser avec
autant de facilité qu'un cheval. Si les fermiers du Cap le laissent en
paix, c'est qu'ils ont des chevaux en abondance; mais Von Bloom se
trouvait dans une position exceptionnelle, et il pensa sérieusement à
dompter des couaggas.
CHAPITRE XXXVIII.
LE COUAGGA ET L'HYÈNE
Jusqu'à ce jour, le porte-drapeau avait à peine daigné faire attention
aux couaggas. Il en avait vu souvent un troupeau, peut-être le même,
venir boire au lac. Il aurait pu en tuer plusieurs; mais à quoi bon?
Leur chair jaune et huileuse n'est mangeable que pour les naturels
affamés; leur cuir, que l'on emploie parfois à faire des sacs, est de
peu de valeur. Par ces motifs, nos aventuriers avaient laissé en paix
les couaggas, ne se souciant pas d'user leur poudre à détruire d'aussi
inoffensives créatures. Tous les soirs régulièrement ils s'étaient
rendus au lac et s'étaient retirés après avoir bu, sans exciter la
moindre attention.
La position était bien changée, et le nouveau projet qui occupait
l'esprit de Von Bloom donnait tout à coup aux couaggas autant
d'importance qu'aux éléphants. Il admirait les bandes dont leurs têtes
étaient ornées, leurs jambes fines, leurs formes rebondies. Ces animaux
dédaignés, que le fermier tue seulement pour la nourriture de ses
Hottentots, devenaient précieux à ses yeux. Ne pouvait-il pas les
soumettre à la selle et au harnais, et s'en servir comme de chevaux pour
la chasse à l'éléphant? ce n'était nullement impraticable, et
l'espérance se ranima dans le coeur du porte-drapeau.
Rayonnant de joie, il communiqua ses idées à sa famille, et tous
s'étonnèrent de ne pas y avoir songé plus tôt.
Mais comment prendre les couaggas? Von Bloom, Hans, Hendrik et Swartboy
ouvrirent une conférence pour en délibérer.
On ne pouvait rien faire le jour même, et le troupeau s'éloigna sans
être inquiété. Les chasseurs savaient qu'il reviendrait le lendemain, et
l'attendaient à son retour.
Hendrik conseilla de se servir des armes à feu. En frappant le couagga
à la partie supérieure du cou, près du garrot, on le blesse sans le
tuer. Il se rétablit promptement et s'apprivoise de même; mais en
général il reste dans un état d'abattement dont il ne se relève pas.
Hans trouva cette pratique trop cruelle.
--Nous serions exposés à tuer plusieurs couaggas avant d'en atteindre un
seul au bon endroit. Nous avons encore d'abondantes munitions; pourtant
il importe de les ménager. Ne vaudrait-il pas mieux tendre des pièges?
J'ai entendu dire qu'on prend aux lacets des animaux aussi gros que les
couaggas.
--Ce plan ne me sourit guère, objecta Hendrik; il y a de graves
inconvénients. En admettant que nous nous emparions du chef du troupeau,
ses camarades, qui le verront pris, s'enfuiront à la hâte et ne
reviendront plus au lac. Dans ce cas, à quoi nous serviront nos pièges?
Il nous faudra longtemps pour retrouver un autre abreuvoir de couaggas,
tandis que nous pouvons toujours les chasser dans les plaines.
--Je ne sais à quoi m'arrêter, dit à son tour Von Bloom, et je m'en
rapporte à la vieille expérience de Swartboy, qui garde le silence et
qui doit avoir quelque bon tour dans son sac.
--Il faut creuser une fosse, dit Swartboy, et je m'en charge; c'est par
ce moyen que mes compatriotes prennent les gros animaux.
--Ce plan, reprit Von Bloom, me semble plus plausible que le précédent.
--Il n'est pas meilleur, dit Hendrik, et par les mêmes raisons. Le
premier de la bande peut tomber dans la trappe, mais les autres n'auront
pas la sottise de l'y suivre, et ils s'en iront pour ne plus reparaître.
Si nous opérions pendant la nuit, plusieurs couaggas pourraient donner
tête baissés dans le piège, sans que le reste du troupeau en fût alarmé,
mais vous savez que ces animaux viennent toujours boire en plein jour.
Ces objections étaient sérieuses, et les membres de la conférence les
discutèrent longuement. Chacun recueillit ses souvenirs, en cherchant à
régler le point d'attaque sur les habitudes connues des couaggas.
Von Bloom avait remarqué qu'ils entraient invariablement dans l'eau par
la gorge où s'était livré le combat du rhinocéros et de l'éléphant.
Après avoir bu, ils suivaient à gué le rivage et sortaient par une autre
brèche de la berge. La régularité purement accidentelle qu'ils mettaient
dans leurs mouvements était due sans doute à la configuration du
terrain.
L'exactitude de cette observation ayant été admise par tous, Von Bloom
proposa de la mettre à profit.
--Sans doute, dit-il, Hendrik a raison. Une fosse creusée sur le sentier
par lequel les couaggas arrivent au lac ne servirait qu'à prendre leur
chef, et tous les autres s'esquiveraient au galop. Mais plaçons notre
piège sur la route qu'ils prennent pour sortir de l'eau, et nous
obtiendrons un résultat tout différent. Je suppose qu'elle soit creusée
et d'une largeur convenable; les couaggas ont fini de boire et s'en
vont: en ce moment nous paraissons du côté de la gorge, nous jetons
l'alarme dans le troupeau, qui se précipite en avant, et notre fosse est
remplie.
Des applaudissements accueillirent ce projet, et la motion de Swartboy
avec cet amendement fut adoptée à l'unanimité. Il ne restait plus qu'à
creuser la fosse, à la couvrir convenablement et à en attendre l'effet.
Pendant qu'on méditait leur capture, les couaggas étaient restés en vue
et prenaient leurs ébats dans la plaine. Ce spectacle faisait éprouver
le supplice de Tantale à Hendrik, qui aurait eu envie de montrer son
adresse en mettant son procédé à exécution. Pourtant le jeune chasseur
réfléchit qu'il serait imprudent de tirer sur ces animaux, jusqu'alors
sans défiance, et il se contint, de peur de les empêcher de revenir à
l'abreuvoir. Il se contenta de les surveiller de loin, avec un intérêt
qu'ils ne lui avaient jamais fait éprouver.
Quoique près du grand figuier-sycomore, les couaggas ne se doutaient pas
de la présence de leurs ennemis cachés au milieu des branches. Ils ne
songeaient pas à lever les yeux, et rien au pied de l'arbre n'était de
nature à les alarmer. Les roues de la charrette avaient été depuis
longtemps mises à couvert sous les buissons, pour qu'elles ne fussent
pas endommagées par l'ardeur du soleil. Il n'y avait sur le sol aucune
trace propre à indiquer l'existence d'un camp, et on aurait pu passer
sous l'arbre sans remarquer l'habitation aérienne des chasseurs. Le
porte-drapeau avait pris les plus minutieuses précautions pour la
dissimuler, car, n'ayant pas encore poussé loin ses explorations, il
ignorait si la contrée ne renfermait pas des ennemis plus dangereux que
les hyènes et les lions eux-mêmes.
Tandis que l'on observait les couaggas, un d'eux se distingua par une
manoeuvre singulière. Il broutait paisiblement, lorsqu'il s'approcha
d'un buisson qui croissait isolément dans la plaine. Tout à coup les
chasseurs le virent faire un bond en avant, et du milieu des
broussailles sortit aussitôt une hyène rayée. Au lieu de faire face à
son adversaire, elle poussa un hurlement d'alarme, et s'enfuit de toute
la vitesse de ses jambes. De la part d'un animal aussi fort et aussi
féroce, cette conduite remplit les chasseurs d'étonnement et
d'indignation.
L'hyène se dirigeait vers un massif d'arbres, mais elle n'eut pas le
temps d'y arriver. Le couagga la serrait de près, en poussant ce cri de
couaag, auquel il doit son nom. Les sabots de ses pieds de devant
tombèrent sur le dos de l'hyène; en même temps il saisit entre ses dents
le cou de la bête carnassière, et le serra comme dans un étau.
Les spectateurs s'attendaient à voir l'hyène se débarrasser de cette
étreinte, mais ils se trompaient. Ce fut en vain qu'elle se débattit. Le
couagga la secouait avec ses fortes mâchoires et la foulait avec ses
sabots. Bientôt elle cessa de crier, et son cadavre mutilé fut abandonné
sur la plaine. On serait tenté de croire que cet incident fit sentir à
nos chasseurs la nécessité d'être prudent avec le couagga. Un animal
doué par la nature de dents aussi formidable ne paraissait nullement
disposé à supporter le mors et la bride. Mais il est bon de savoir que
le couagga a pour l'hyène une singulière antipathie. Il entre en fureur
à la vue d'un seul de ces animaux, ce qui ne l'empêche pas de se
conduire tout différemment à l'égard de l'homme. Au reste, dans cette
circonstance, le solipède l'emporte sur le carnassier, sur lequel il
exerce une sorte de domination. Quelques fermiers des frontières du Cap
ont tiré parti de ces faits, et pour éloigner les hyènes de leurs
troupeaux, ils y joignent un certain nombre de couaggas, qui remplissent
le rôle de gardiens et de protecteurs.
CHAPITRE XXXIX.
LE PIÈGE
Malgré la curiosité que lui inspiraient les couaggas, Von Bloom se leva
avec tant de brusquerie qu'il attira sur lui l'attention de ses
compagnons. Il venait d'être frappé d'une idée subite; c'était qu'il
fallait travailler immédiatement à creuser la fosse.
Le soleil allait se coucher dans une demi-heure, et l'on pouvait
supposer qu'il était inutile de se presser; mais le porte drapeau se
chargea de prouver à ses coadjuteurs qu'il y avait péril en la demeure.
--Si nous ne commençons dès à présent, dit-il, et si nous ne travaillons
une partie de la nuit, nous n'arriverons jamais à temps. Ce n'est pas
une petite affaire que d'ouvrir une fosse assez grande pour contenir à
la fois une demi-douzaine de couaggas. Il faut enlever la terre à mesure
que nous la retirerons, couper des perches et des branches, et les
disposer de manière à couvrir le trou. Tout cela doit être fait avant le
retour du troupeau, sous peine d'échouer dans notre entreprise. S'il
reparaît avant que nous ayons enlevé jusqu'aux moindres traces de notre
travail, il s'éloignera sans entrer dans l'eau, et ne nous rendra
peut-être plus de visites.
Hans, Hendrik et Swartboy reconnurent la justesse de ces considérations,
et tous descendirent du nwana pour se mettre à l'ouvrage. Ils avaient
deux bonnes bêches, une pelle, une pioche et deux paniers pour
transporter les déblais. Il eût été difficile d'achever l'opération en
temps utile, s'il avait fallu charroyer la terre au loin, mais par
bonheur le lit du ruisseau était voisin, et on pouvait l'y jeter sans
dérangement.
Après avoir tracé les contours de la fosse, Von Bloom et Hendrik prirent
chacun une bêche; le sol était assez meuble pour qu'on pût se dispenser
d'avoir recours à la pioche.
Swartboy, armé de la pelle, remplit les paniers aussi vite que Hans et
Totty pouvaient les vider. Gertrude et le petit Jan avaient un troisième
panier, et ils allégèrent efficacement la tâche.
Le travail se poursuivit avec activité jusqu'à minuit, à la clarté de la
lune, et quand il fut interrompu, le fermier et Hendrik étaient enterrés
jusqu'au cou. Ils étaient désormais sûrs d'achever la fosse le
lendemain. Ils quittèrent leurs outils, et après avoir accompli leurs
ablutions dans l'eau pure du lac, ils allèrent se livrer au repos.
Dès la pointe du jour ils se remirent à l'oeuvre avec une activité
d'abeilles. Au moment du déjeuner, Von Bloom, en se dressant sur la
pointe des pieds pouvait à peine arriver au niveau du sol, et la tête
laineuse de Swartboy était presque à deux pieds au-dessous.
Après le déjeuner, les travailleurs recommencèrent à creuser et à
déblayer jusqu'à ce que le trou leur parût d'une profondeur suffisante.
Il était impossible à un couagga de s'en tirer, et une antilope
springbok aurait pu tout au plus en sortir en sautant.
On étendit sur la fosse des perches et des broussailles, qu'on recouvrit
ensuite d'herbes et de roseaux, ainsi que les alentours. Le plus
judicieux animal eût été trompé, tant la trappe avait été habilement
dissimulée, et un renard même y serait tombé avant de l'avoir
découverte.
Il ne restait plus qu'à dîner en attendant l'arrivée des couaggas. Le
repas fut gai, malgré l'excessive fatigue qu'avaient supportée les
travailleurs. La perspective d'une belle capture les mettait tous en
belle humeur, et chacun formait des conjectures sur le succès.
--Nous prendrons au moins trois couaggas, dit Von Bloom.
--Nous en prendrons le double, s'écria Swartboy.
--Je ne vois pas, dit le petit Jan, pourquoi la fosse ne serait pas
remplie.
--Elle le sera, ajouta Hendrik; nous pousserons les couaggas dedans, et
je ne vois pas comment ils nous échapperaient.
En effet, le succès paraissait infaillible. La fosse était assez large
pour empêcher les animaux de sauter par-dessus, et elle occupait toute
la largeur du sentier; de sorte qu'ils ne pouvaient l'éviter, et que la
disposition du terrain les y conduisait fatalement.
A la vérité, s'ils étaient abandonnés à eux-mêmes et libres de marcher
à la file, suivant leur habitude, on pouvait ne prendre que le chef du
troupeau. Il était certain qu'en le voyant tomber, ses compagnons
feraient volte-face; mais les chasseurs comptaient, dans un moment
donné, répandre la terreur au milieu du troupeau, et forcer les couaggas
à se précipiter dans la fosse.
Ils n'avaient besoin que de quatre montures, mais ils n'eussent pas été
fâchés d'avoir du choix.
On avait dîné plus tard qu'à l'ordinaire, et l'heure approchait où le
troupeau venait se désaltérer dans le lac. On laissa libre la route par
laquelle il arrivait. Hans, Hendrik et Swartboy se placèrent en
embuscade aux environs, à quelque distance les uns des autres. Dans les
positions qu'ils occupaient, il leur suffisait de sortir des taillis où
ils étaient cachés pour pousser le troupeau du côté de la fosse. Afin de
régulariser leurs mouvements, Von Bloom resta dans l'arbre sur la
plate-forme. Il devait les avertir de l'approche des couaggas, et donner
le signal de l'action en tirant un coup de fusil à poudre. Hans et
Hendrik avaient l'ordre de tirer à leur tour en se montrant, et de
produire ainsi la panique désirée.
Ce plan était admirablement conçu.
Aussitôt que le troupeau apparut dans la plaine, Von Bloom dit à voix
basse:
--Voici les couaggas!
Les innocentes bêtes défilèrent dans la gorge, s'éparpillèrent dans
l'eau, et commencèrent leur mouvement de retraite par le sentier que
traversait la trappe.
Le chef grimpa sur la berge; mais il s'arrêta en hennissant quand il vit
les roseaux et l'herbe fraîche qui jonchaient le sol.
Il avait envie de rebrousser chemin.
En ce moment retentit la bruyante détonation du roer. Deux autres
explosions y répondirent à droite et à gauche, comme des échos
affaiblis, tandis que sur un autre point Swartboy faisait entendre des
cris formidables. En jetant un regard en arrière, les couaggas se
crurent entourés d'ennemis; mais une route leur était ouverte: c'était
celle qu'ils avaient coutume de prendre, et le troupeau s'y engagea. On
entendit le craquement des perches, le piétinement des sabots, le bruit
sourd des corps qui tombaient et le hennissement des victimes effarées.
Quelques couaggas sautèrent, comme pour franchir la fosse; d'autres se
dressèrent sur leurs pieds de derrière, et tournèrent sur eux-mêmes pour
entrer dans le lac; d'autres encore s'échappèrent à travers les
broussailles; mais le gros du troupeau revint sur ses pas, se remit à
l'eau, et s'enfuit par la gorge. Au bout de quelques minutes tous
avaient disparu. Les enfants croyaient qu'aucun n'avait été pris; mais,
de la position qu'il occupait dans le nwana, Von Bloom apercevait des
têtes qui s'allongeaient en dehors de la fosse. On n'y trouva pas moins
de huit couaggas, deux fois plus qu'il n'en fallait pour monter tous les
chasseurs.
Au bout de moins de deux semaines, quatre couaggas avaient été rompus à
la selle et obéissaient aussi bien que des chevaux. Ils avaient eu beau
ruer, caracoler, jeter leur cavaliers par terre; le Bosjesman et Hendrik
étaient d'habiles écuyers, qui triomphèrent promptement de leur
résistance.
La première fois que ces animaux furent employés à la chasse de
l'éléphant, ils rendirent précisément le service qu'on attendait d'eux.
Comme de coutume, l'éléphant prit sa course après avoir essuyé un
premier coup de feu; mais les chasseurs, montés sur leurs couaggas, ne
le perdirent pas de vue. Dès qu'il s'aperçut que ses jambes étaient
inutiles, il fut aux abois et dédaigna de fuir les chasseurs. Ils purent
réitérer leurs décharges, et un coup mortel finit par étendre sur le sol
son corps gigantesque.
--Mon étoile reparaît! s'écria Von Bloom enthousiasmé. Mes espérances ne
seront plus déçues. Je serai riche! En quelques années, je referai ma
fortune; je serai à même d'élever une pyramide d'ivoire.
CHAPITRE XL.
L'ÉLAN