»Sans la fourmilière j'aurais été perdu. Le gnou auquel j'avais affaire

était un des plus gros et des plus féroces de son espèce. Il devait être

d'un âge avancé, comme l'indiquaient les teintes foncées de sa robe, et

ses cornes noires et massives à la base, qui se rejoignaient presque aux

extrémités. Ma lutte n'eût pas été longue avec lui; mais je ne le

redoutais pas, et du haut de mon observatoire j'épiais tranquillement

ses manoeuvres.

»Il fit tous ses efforts pour me débusquer. Il livra plus de douze

assauts au monticule, établit des logements dans les tourelles les plus

basses, mais sans pouvoir atteindre un poste à la conquête duquel

j'avais employé toutes mes facultés physiques.

»Parfois, dans son désespoir, il venait si près de moi que j'aurais pu

toucher ses cornes avec le bout de mon canon. Jamais je n'avais vu

d'animal si furieux. Ma balle lui avait fracassé la mâchoire, et la

douleur lui donnait le vertige; mais comme je m'en aperçus plus tard, ce

n'était pas la seule cause de ses emportements.

»Après avoir vainement essayé de gravir le cône, il changea de tactique

et se mit à le miner comme pour l'abattre. A plusieurs reprises, il

recula, revint à la charge, et comme il employait toute sa force, je

crus un moment qu'il parviendrait à renverser l'édifice qu'il battait en

brèche. Quelques tourelles tombèrent sous ses coups; l'argile durcie du

monticule principal fut ouverte par ses cornes, dont ils se servait

comme de pioches retournées. Et il exposa à mes regards les chambres et

les galeries que les insectes avaient creusées.

»Néanmoins je ne tremblais pas; j'avais le conviction qu'il ne tarderait

pas à épuiser sa rage, et qu'après son départ je pourrais descendre

sans danger; mais après avoir attendu longtemps, je fus étonné de voir

que, loin de se calmer, il devenait de plus en plus furieux.

»La place où j'étais assis était chaude comme un four, pas un souffle

n'agitait l'atmosphère, et les rayons ardents du soleil étaient

réfléchis par l'argile blanche de la fourmilière. Des ruisseaux de sueur

me découlaient du front, et j'étais à chaque instant obligé de prendre

mon mouchoir pour les essuyer. Toutes les fois que je le déployais, la

colère du gnou redoublait. Il se ruait contre la muraille escarpée en

poussant d'affreux rugissements.

»Je me demandai d'abord pourquoi je le provoquais en m'essuyant la

figure. C'était un mystère dont je cherchais vainement l'explication;

mais enfin je m'aperçus que mon mouchoir était d'une brillante couleur

écarlate, et je me souvins d'avoir entendu dire que le rouge excitait au

plus haut degré la fureur des animaux de cette espèce. Je me hâtai de

serrer mon mouchoir dans l'espérance d'apaiser ce redoutable adversaire;

mais il était trop irrité pour revenir facilement à son état de

tranquillité habituelle. Il réitéra ses assauts avec des cris de plus en

plus farouches, entremêlés de gémissements que lui arrachait la

souffrance causée par sa blessure. Il savait que j'étais l'auteur de ses

maux, et paraissait déterminé à ne pas quitter la place sans s'être

vengé. Il employait ses sabots et ses cornes à démolir le monticule.

»Je commençais à être las de ma situation, sans craindre que le gnou

m'atteignît. J'étais troublé par l'idée des malheurs qui pouvaient

arriver, pendant mon absence, à mon frère et ma soeur. Je fus distrait

de ces préoccupations par un nouveau danger, aussi terrible que celui

que me faisait courir le gnou furieux. Il avait détruit les ouvrages

avancés de la fourmilière, et mis à découvert les passages qui

communiquaient des tourelles au centre du dôme. Les termès, qui se

tiennent ordinairement sous terre, chassés tout à coup de leurs

logements, avaient grimpé par milliers sur l'éminence. Les yeux fixés

sur ceux du gnou, je n'avais pas fait attention à leur marche, lorsque

je sentis leur bande formidable monter le long de mes jambes. Dans le

premier moment de ma surprise je faillis me précipiter sur les cornes du

boeuf sauvage.

»Cette armée d'insectes semblait animée d'un même esprit; elle avait

l'intention de m'attaquer, et mettait dans ses mouvements stratégiques

une régularité merveilleuse. Elle se composait des soldats, qui se

distinguent, comme vous savez, des travailleurs par la grosseur de leur

tête et la longueur de leurs mandibules. Je fus glacé d'horreur en

pensant aux cruelles morsures que ces soldats pouvaient me faire, et

j'éprouvai une terreur dont n'approche pas celle que j'avais ressentie à

l'aspect du lion. Ma première impression fut que j'allais être dévoré.

Il me revint en mémoire que des hommes avaient été assaillis pendant

leur sommeil et tués par les fourmis blanches, et je me persuadai que

j'éprouverais un sort semblable si je ne m'échappais au plus tôt.

CHAPITRE XXXIV.

L'ORYCTÉROPE

»Que faire? comment éviter mes ennemis? Si je sautais en bas, j'étais

sûr d'être mis en pièces par le gnou; si je restais en place, les hideux

insectes ne manqueraient pas de me dévorer. Déjà je sentais leurs dents

redoutables à travers mes bas de laine épais; mes habits ne pouvaient me

protéger. J'étais monté sur le sommet du cône, et je m'y tenais avec

peine. Les morsures des insectes me faisaient sautiller comme un

acrobate. Ils s'avançaient en colonne serrée sur mes souliers, mais ce

n'était encore qu'une avant-garde. D'autres sortaient par myriades de

leurs galeries, et se préparaient à m'accabler sous leur nombre. Pour

échapper à un horrible genre de mort, ma seule chance était d'affronter

le gnou. Le hasard pouvait me servir; en me défendant avec mon fusil,

j'avais l'espoir de tenir l'animal en respect jusqu'à ce que je

trouvasse moyen de gravir une autre fourmilière.

»J'allais sauter, lorsque je fus frappé d'une idée qui aurait dû me

venir plus tôt. Les termès n'avaient points d'ailes; ils montaient le

cône à pas lents; qui m'empêchait de les écarter avec ma veste?

»Je mis de côté mon fusil inutile, et ôtant précipitamment ma veste, je

m'en servis comme d'un balai. En quelques secondes, et sans le moindre

effort, j'avais fait tomber du bout du dôme des milliers de soldats. A

la vérité, il en restait encore quelques-uns sous mon pantalon, mais ils

n'étaient pas en force, et leurs morsures ne pouvaient me causer qu'une

douleur passagère.

»Perché sur le sommet du monticule, j'écartais les bandes de termès à

mesure qu'elles se présentaient. Leur attaque ne m'inquiétait plus;

mais, d'un autre côté, ma position ne s'était pas améliorée, car le

gnou maintenait le blocus avec une étrange persévérance.

»Toutefois, pensant qu'il finirait par se lasser, je prenais mon mal en

patience; mais des terreurs nouvelles vinrent m'assaillir. Pendant que

je piétinais sur le sommet du cône, l'argile pétrie s'enfonça tout à

coup sous mes pieds. Je disparus peu à peu sans pouvoir m'arrêter, et

j'écrasai sans doute la grande reine dans sa chambre, car je restai

enseveli jusqu'au cou. Quoique effrayé et surpris de cette descente

soudaine, j'aurais recouvré promptement ma présence d'esprit sans un

incident inattendu. Le fond sur lequel mes pieds reposèrent était

mobile! il me souleva, glissa rapidement, et manqua pour me laisser

enfoncer encore davantage.

»Avais-je atteint le grand essaim des fourmis blanches? je ne le

supposais pas d'après la sensation que j'avais éprouvée. J'avais touché

un corps gras et solide, qui avait supporté tout mon poids avant de se

dérober sous moi.

»Je fus saisi d'un effroi presque superstitieux, et ne restai pas cinq

secondes dans la fourmilière. Je retirai les pieds avec tant de

précipitation, que quand même ils auraient reposé sur une fournaise

ardente, ils auraient à peine eu le temps d'être brûlés. Je me replaçai

sur la cime du cône ouvert et démantelé; mais pouvais-je m'y maintenir?

Je sondai du regard la sombre cavité, et j'en vis sortir d'innombrables

bataillons de termès. Ma veste ne suffisait plus pour les chasser.

»Je regardai le gnou avec lequel j'allais avoir à lutter. Immobile à

quatre pas de la base de la fourmilière, il la contemplait d'un oeil

inquiet. Ses allures étaient complètement changées, et quelque chose

semblait aussi l'avoir épouvanté. En effet, au bout d'un instant, il fit

entendre un cri perçant, s'éloigna, et alla se remettre en observation à

une plus grande distance.

»Etait-ce la rupture du toit et ma chute imprévue qui l'avaient effrayé?

Je le crus d'abord; mais je remarquai qu'il fixait les yeux sur la base

du monticule, où, pour ma part, je ne voyais rien d'alarmant.

»Pendant que je cherchais à m'expliquer sa conduite, le gnou poussa un

nouveau cri, releva la queue et partit au galop.

»Enchanté d'être débarrassé de sa compagnie, je ne m'occupai pas plus

longtemps des causes de sa fuite. Il était parti, c'était l'essentiel.

Je ramassai mon fusil et me disposai à descendre de la position élevée

dont j'étais fatigué.

»A moitié chemin, je jetai par hasard les yeux sur la base de la

fourmilière, et j'aperçus l'objet qui avait terrifié le vieux gnou. D'un

trou pratiqué dans le mur d'argile sortait un long museau cylindrique,

sans poil, surmonté d'une paire de longues oreilles droites comme les

cornes d'une gazelle. L'animal auquel appartenait ce museau et ces

oreilles avait un aspect repoussant, dont j'aurais été troublé moi-même

si je n'avais reconnu la plus inoffensive de toutes les créatures,

l'oryctérope. Sa présence m'expliqua pourquoi le gnou avait battu en

retraite, et pourquoi les fourmis étaient si pressées de sortir de leur

nid.

»Sans faire le moindre bruit, je pris mon fusil par le canon, me

penchai, et j'assénai un coup de crosse sur le museau saillant. C'était

me montrer bien peu reconnaissant du service que cette pauvre bête

m'avait rendu en effrayant le gnou; mais je cédais à mes instincts de

chasseur, et elle tomba morte dans le boyau que ses griffes avaient

creusé.

»Je n'étais pas au bout de mes aventures, qui semblaient ne devoir

jamais finir. J'avais chargé l'oryctérope sur mes épaules, et je me

dirigeais vers notre demeure lorsqu'à mon grand étonnement je vis que le

gnou vaincu était toujours à la même place, la tête contre terre et à

demi couché sur la plaine. Cette situation extraordinaire attira mon

attention, et je m'imaginai que s'il ne s'était pas enfui c'était parce

que son antagoniste l'avait grièvement blessé.

»J'eus d'abord l'idée de le laisser tranquille, car il pouvait avoir

conservé assez de force pour me combattre avec avantage, et mon fusil

vide n'était qu'une faible défense. J'hésitais à m'approcher; mais, la

curiosité l'emportant, je m'avançai avec précaution.

»Il n'avait reçu aucune blessure, et pourtant il était aussi

complètement estropié que s'il eût eu les genoux fracassés. Dans sa

lutte avec l'autre gnou, une de ses jambes de devant avait passé, je ne

sais trop comment, par-dessus ses cornes. Elle y était restée, et non

seulement il ne pouvait en faire usage, mais encore il avait la tête

clouée au sol.

»Mon premier mouvement fut de le tirer d'embarras: toutefois, je me

ravisai en songeant à la fable du laboureur et du serpent gelé. J'eus

ensuite l'idée de le tuer; mais n'ayant pas de balle, je ne me souciai

pas de l'assommer à coups de crosse.

»D'ailleurs, j'aurais été obligé de le laisser mort sur la place, où les

chacals n'auraient pas manqué de le dévorer. Il était probable qu'ils le

respecteraient tant qu'il serait vivant, et je pris le parti de ne pas

le déranger, dans l'espoir que nous le retrouverions vivant le

lendemain.»

Ce fut ainsi que Hans termina le récit de ses aventures.

CHAPITRE XXXV.

LA CHAMBRE A COUCHER DE L'ÉLÉPHANT

Le porte-drapeau était loin d'être satisfait de sa journée. Malgré le

vif intérêt avec lequel il avait écouté l'histoire de Hans, il était

préoccupé quand il réfléchissait à ses propres aventures. Sa première

tentative de chasse avait échoué; ne pouvait-il pas en être toujours

ainsi? L'éléphant avait échappé avec la plus grande facilité. Quoiqu'il

eût été atteint dans deux parties du corps où les blessures auraient dû

être mortelles, les balles n'avaient servi qu'à le rendre plus

dangereux. Sa peau n'avait pas été plus entamée que si on l'eût tiré

avec des pois bouillis. A la vérité, il n'avait reçu que deux coups de

fusil. Or, deux coups bien dirigés suffisent pour abattre un éléphant

femelle et quelquefois un mâle, mais il en faut quelquefois une

vingtaine pour faire mordre la poussière à un vieil éléphant, et nos

chasseurs pouvaient-ils s'attendre à en trouver un d'assez bonne

composition et disposé à essuyer leur feu jusqu'à ce que mort s'en

suivît?

D'ordinaire l'éléphant sur lequel on a tiré fait plusieurs milles sans

s'arrêter, et des cavaliers sont seuls en état de le poursuivre. Plus

que jamais Von Bloom déplorait la perte de ses pauvres chevaux.

Hans le consola en lui prouvant, par différents exemples dont il se

souvenait, que l'éléphant ne prenait pas toujours la fuite lorsqu'on

l'attaquait. En effet, celui qu'ils avaient rencontré, après avoir reçu

leur coup, n'avait manifesté aucune intention de battre en retraite.

Sans le bizarre stratagème de Swartboy, il aurait conservé sa position

et donné le temps à ses adversaires de le frapper peut-être

mortellement.

--Tentons une nouvelle épreuve, dit Von Bloom, et nous réussirons

peut-être. Si nous ne sommes pas plus heureux, nous chercherons des

ressources dans d'autres entreprises.

En conséquence, le lendemain, avant le lever du soleil, les chasseurs se

remirent en campagne; ils avaient pris une précaution à laquelle ils

n'avaient pas songé la veille. Se rappelant qu'une balle de plomb

pénètre difficilement dans le cuir du grand pachyderme, ils fondirent de

nouvelles balles. Ils possédaient de vieille vaisselle qui avait orné la

table du porte-drapeau de Graaf-Reinet au jour de sa prospérité.

C'étaient des chandeliers, des cloches, des éteignoirs, des huiliers et

divers autres objets de métal hollandais. Ils en condamnèrent

quelques-uns à l'alambic de la poêle, les amalgamèrent avec du plomb, et

se procurèrent ainsi des balles assez dures pour entamer la peau du

rhinocéros lui-même.

Comme la veille, ils se dirigèrent vers les bois, et avant d'avoir fait

un mille, ils découvrirent des traces récentes d'éléphant. Elles

passaient au plus épais d'une jungle épineuse, impénétrable pour tout

être créé, à l'exception de l'éléphant, du rhinocéros ou de l'homme armé

d'une hache.

Une famille entière devait y avoir passé, composée d'un mâle, d'une ou

deux femelles et de plusieurs petits de différents âges; ils avaient

marché en ligne, suivant l'habitude des éléphants, et avaient frayé au

milieu des broussailles un chemin large de plusieurs pieds. Le mâle, qui

marchait en tête, avait, d'après ce que disait Swartboy, brisé tous les

obstacles avec sa trompe et ses défenses. En effet, d'énormes branches

étaient abattues ou écartées violemment comme par la main de l'homme.

Les routes de ce genre aboutissent d'ordinaire à l'eau. Elles en

facilitent les abords et racourcissent la distance: preuve saisissante

du rare instinct ou de la sagacité des éléphants, qui conçoivent et

exécutent des plans dignes d'un habile ingénieur.

Les chasseurs s'attendaient donc à trouver prochainement un cours d'eau;

cependant les empreintes pouvaient également y conduire ou s'en

éloigner.

Au bout d'un quart de mille ils arrivèrent à une nouvelle route qui

croisait celle qu'ils suivaient. Comme celle-ci, elle avait été faite

par une famille d'éléphants, et les traces étaient aussi fraîches. Après

s'être demandé un moment laquelle ils devaient prendre, ils résolurent

de continuer à marcher en droite ligne.

A leur grand désappointement, ils débouchèrent dans un endroit moins

couvert où les éléphants s'étaient dispersés, et suivant tour à tour les

traces des mâles, des femelles et des petits, ils s'égarèrent et

perdirent la piste.

Tout à coup Swartboy courut vers un grand acacia, en invitant ses

compagnons à le suivre. Avait-il vu un éléphant? Hendrik et Von Bloom se

l'imaginèrent, enlevèrent à la hâte les fourreaux de leurs fusils, et

rejoignirent le Bosjesman.

Il était seul au pied de l'acacia, et montrait du doigt la terre battue

autour de l'arbre. On aurait dit que plusieurs chevaux y avaient été

attachés pendant longtemps, qu'ils avaient foulé l'herbe et usé l'écorce

en se frottant contre le tronc.

--Qu'est-ce que cela signifie? demandèrent à la fois Hendrik et Von

Bloom.

--C'est la chambre à coucher de l'éléphant, répondit Swartboy.

Toute autre explication était inutile. Les chasseurs se rappelèrent que

les éléphants avaient l'habitude de s'appuyer contre les arbres pour

dormir. L'acacia était un de ces arbres; ils en acquéraient la preuve;

mais à quoi pouvait-elle leur servir?

--Le vieux klow reviendra, dit Swartboy.

--Vous croyez?

--Oui, baas! les empreintes sont fraîches; le grand éléphant dormait ici

la nuit dernière.

--Eh bien! faut-il l'attendre, et tirer dessus quand il reparaîtra?

--Non, baas; vous n'avez pas besoin d'user vos balles. Nous allons faire

son lit, et vous verrez comme il se couchera.

En disant ces mots, le Bosjesman ricana et fit une grimace expressive.

--Que voulez-vous dire? demanda Von Bloom.

--Laissez faire le vieux Swartboy, et je vous promets que l'éléphant est

à nous! Je sais un moyen de le prendre sans employer vos fusils.

Le Bosjesman communiqua son plan, auquel son maître, craignant de voir

se renouveler l'échec de la veille, adhéra avec empressement. On avait

par bonheur tous les instruments nécessaires pour l'exécution: une hache

bien affilée, une forte courroie et des couteaux.

On se mit à l'oeuvre sans perdre de temps.

CHAPITRE XXXVI.

ON FAIT LE LIT DE L'ÉLÉPHANT

Si l'éléphant revenait, ce devait être pendant les heures les plus

chaudes de la journée. Les chasseurs n'avaient donc guère plus de

soixante minutes pour faire son lit, suivant la facétieuse expression du

Bosjesman. Ils commencèrent leurs opérations avec ardeur sous la

direction supérieure de Swartboy, aux instructions duquel ils se

conformèrent aveuglément.

Il leur fut d'abord ordonné de couper trois pieux de bois dur, chacun

d'environ trois pieds de long, gros comme un bras d'homme, et pointu par

un bout.

Le bois de fer (_olea undulata_) croissait en abondance aux alentours.

On en coupa trois morceaux de dimensions convenables, qui furent

équarris avec la hache et taillés en pointe avec les couteaux.

Cependant, à côté de l'arbre contre lequel l'éléphant avait coutume de

s'appuyer, et à environ trois pieds du sol, Swartboy avait enlevé

l'écorce. Il fit ensuite une entaille si profonde que l'acacia,

abandonné à lui-même, serait infailliblement tombé; mais Swartboy

l'avait consolidé en attachant aux branches supérieures une courroie qui

se rattachait aux rameaux d'un arbre voisin.

Ces mesures étaient prises du côté opposé à l'entaille, la courroie

seule retenait l'arbre, et il suffisait, pour le renverser, de lui

imprimer la moindre secousse dans l'autre sens.

Swartboy replaça le morceau d'écorce qu'il avait enlevé et fit

disparaître les copeaux avec un soin minutieux. A moins d'un examen

très-attentif, il était impossible de deviner que l'acacia eût été

jamais entamé par la hache.

Il restait à planter les pieux que Von Bloom et Hendrik avaient

préparés. Swartboy se chargea de cette opération, qu'il accomplit avec

une prestesse merveilleuse en moins de dix minutes; il avait creusé

trois trous dont la profondeur dépassait un pied, et qui n'avaient pas

en diamètre un demi-pouce de plus que les pieux.

Vous êtes curieux sans doute de savoir comment il s'y prit. Vous auriez

creusé à la bêche un trou qui aurait été nécessairement aussi large que

la bêche même; mais Swartboy n'avait point de bêche, et, s'il en avait

eu une, il ne s'en serait pas servi, puisqu'elle eût fait des fosses

beaucoup trop grandes pour répondre à ses vues.

Le Bosjesman employa un bâton pointu avec lequel il remua d'abord la

terre dans un espace déterminé. Il déblaya le trou, y remit son bâton,

enleva de nouveau la terre, et continua de la sorte jusqu'à ce que la

profondeur lui parût suffisante. Les trois trous furent disposés en

triangle au pied de l'acacia, mais du côté opposé à celui que l'éléphant

devait choisir pour se reposer.

Swartboy plaça dans chaque trou un pieu, la pointe en l'air et le

consolida au moyen de terre pétrie et de cailloux. Pour cacher la

couleur blanche du bois fraîchement coupé, il enduisit les pieux de

terre.

Ces préparatifs terminés, les chasseurs se retirèrent, mais ils ne

s'éloignèrent pas. Ils montèrent sur un arbre touffu, et se logèrent au

milieu du feuillage. Le porte-drapeau arma son long roer, Hendrick

apprêta sa carabine; et tous deux se disposèrent à faire feu dans le cas

où le piège ingénieusement tendu par Swartboy ne réussirait pas.

Il était midi, la chaleur était intense et aurait incommodé les

chasseurs s'ils n'eussent été protégés par un épais ombrage. Swartboy

tira de favorables augures des circonstances atmosphériques. Il était

vraisemblable que l'éléphant, accablé par la chaleur, viendrait chercher

le frais dans son gîte favori.

Il ne pouvait tarder à venir. Au bout de vingt minutes, on entendit un

bruit étrange; c'était celui qui venait de son estomac. L'instant

d'après, il sortit de la jungle d'un pas indolent. Loin de soupçonner

aucun danger, il se plaça lui-même près du tronc de l'acacia, dans la

position que Swartboy avait prédit qu'il prendrait. Il avait la tête

tournée, mais pas assez pour empêcher les chasseurs d'admirer ses

magnifiques défenses, longues d'au moins six pieds; pendant qu'ils

contemplaient ce superbe trophée, l'animal leva sa trompe, et versa au

milieu des feuilles un torrent d'eau, qui retomba sur son corps en

globules étincelants.

Swartboy prétendit qu'il tirait cette eau de son estomac. Les

naturalistes peuvent contester l'exactitude de l'observation; cependant

ces jets de pluie furent réitérés, et à chacun d'eux, la quantité d'eau

était toujours aussi considérable. Evidemment, sa trompe n'aurait pu

seule contenir cette masse liquide.

Les chasseurs, qui souffraient de la chaleur et de la soif, comprirent

sans peine le plaisir que ce bain de pluie causait à l'éléphant. Les

gouttes cristallines qui retombaient sur son dos, en coulant du haut de

l'acacia, lui faisaient oublier la fatigue et pousser des grognements de

satisfaction.

Ce bain était le prélude de son sommeil. Sa tête s'inclina; ses oreilles

cessèrent de battre et sa trompe demeura immobile, enroulée autour de

ses défenses.

Les chasseurs l'observaient avec un intérêt facile à concevoir.

Tout à coup son corps se penche; il touche l'arbre, qui se fend avec

fracas, et l'énorme masse noire tombe sur le côté. Un cri terrible, qui

fait frémir jusqu'aux feuilles, retentit dans les bois, puis au

craquement des branches se mêlent des gémissements confus. Ce sont ceux

du gigantesque animal renversé. Les chasseurs restent immobiles à leur

place sans faire usage de leurs armes. L'éléphant empalé a reçu le coup

de la mort. Son agonie est de courte durée; on entend siffler dans sa

trompe la respiration saccadée qui précède le dernier moment, et à ce

bruit sinistre succède un bruit plus sinistre encore.

Les chasseurs descendent de l'arbre et s'approchent de l'éléphant. Il

est mort! les terribles chevaux de frise ont rempli leur destination.

Il fallut une heure entière pour enlever les défenses; mais nos

chasseurs ne reculèrent pas devant ce travail, et furent même enchantés

d'avoir à porter au camp un fardeau sous lequel ils pliaient.

Hendrik se chargea des fusils et des ustensiles.

Von Bloom et Swartboy s'emparèrent chacun d'une défense.

Le cadavre de l'éléphant fut abandonné, et les vainqueurs reprirent

triomphalement la route de leur demeure.

CHAPITRE XXXVII.

LES ANES SAUVAGES DE L'AFRIQUE

Malgré le succès de cette chasse, l'esprit de Von Bloom n'était pas en

repos; à la vérité, l'ivoire était conquis, mais de quelle manière! Le

succès avait dépendu en grande partie du hasard et n'était pas un gage

de succès futurs. Il pouvait se passer des mois entiers avant qu'on

retrouvât une autre chambre à coucher d'éléphant.

Les enfants des bois · 第 11 / 17 段