Swartboy resta à son poste jusqu'à ce qu'il fût au milieu des taillis,

et saisissant une occasion favorable, il se glissa doucement à terre.

Dès qu'il eut touché le sol il se releva et courut de toute sa force

dans une direction opposée.

Il n'avait pas besoin de s'essouffler. Non moins effrayé que lui, le

prosboscidien poursuivit sa marche en faisant un large abattis d'arbres

et de branches; il ne s'arrêta qu'après avoir mis plusieurs milles entre

lui et le théâtre de cette fâcheuse aventure.

Von Bloom et Hendrik avaient rechargé leurs fusils et avançaient au

secours de Swartboy; mais il le rencontrèrent qui venait au devant

d'eux, heureux et fier de sa miraculeuse délivrance.

Les chasseurs échauffés proposèrent de suivre la piste.

--A quoi bon? dit Swartboy, qui avait assez du vieux rôdeur. Sans

chevaux et sans chiens nous n'avons pas la moindre chance de le

rejoindre. Le mieux est d'y renoncer sans barguigner.

Von Bloom le comprit et regretta plus vivement la perte de ses chevaux.

Il est facile à un homme à cheval d'atteindre l'éléphant, et à des

chiens de le réduire aux abois, mais il ne lui est pas moins facile

d'échapper à un chasseur à pied, et une fois qu'il a pris la fuite, ce

serait peine perdue que de le poursuivre.

L'heure était trop avancée pour chercher d'autres éléphants. Les

chasseurs désappointés abandonnèrent la chasse et s'acheminèrent

tristement vers le camp.

CHAPITRE XXX.

LES GNOUS

«Un malheur, dit le proverbe, n'arrive jamais seul.»

En approchant du camp, les chasseurs purent s'apercevoir que tout

n'était pas en règle, Totty, Gertrude et Jan étaient en haut de

l'échelle, et leurs regards inquiets n'annonçaient rien de bon.

Ou était Hans?

Dès que les chasseurs furent en vue, Jan et Gertrude descendirent les

échelons et vinrent confirmer les tristes conjectures qu'on avait

formées.

Hans était absent depuis plusieurs heures.

--Où est-il allé? demanda Von Bloom.

--Nous ne savons pas, répondit Jan; nous craignons qu'il ne lui soit

arrivé quelque malheur.

--Mais dans quelles circonstances a-t-il quitté le camp?

--Un grand nombre de bêtes de forme étranges sont venues boire dans le

lac. Vite Hans a pris son fusil et s'est mis à les poursuivre; il nous a

recommandé de nous tenir dans l'arbre, de ne pas bouger avant son

retour, en disant qu'il allait revenir de suite. Il s'est en allé au bas

du lac; mais les buissons nous l'ont bientôt caché, et nous ne l'avons

plus revu!

--Y a-t-il longtemps?

--Oh! très-longtemps, dit Gertrude. Il est parti presque aussitôt que

vous. Ne le voyant pas revenir, nous nous sommes d'abord inquiétés, puis

nous avons pensé qu'il vous avait rencontrés, qu'il vous aidait à

chasser, et que c'était pour cela qu'il ne rentrait pas.

--Avez-vous entendu un coup de fusil?

--Non; les étranges bêtes avaient disparu avant que Hans eût eu le temps

de se préparer. Nous supposons qu'avant de pouvoir les rattraper il a

dû faire un bon bout de chemin, et voilà pourquoi nous n'avons rien

entendu.

--Quelles étaient les bêtes dont vous parlez?

--De gros animaux d'un jaune brun, reprit la petite fille. Ils avaient

des crinières hérissées; de longues touffes de poils pendaient de leur

poitrail entre leurs jambes de devant.

--Ils étaient gros comme des poneys, ajouta Jan; ils gambadaient et

caracolaient comme des poneys, auxquels ils ressemblaient beaucoup.

--Ils avaient plutôt l'air de lions, interrompit Gertrude.

--De lions! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik, avec l'accent de la

terreur.

--Oui, reprit Gertrude, il m'ont fait l'effet d'être de l'espèce des

lions.

--Et à moi aussi, dit Totty.

--Combien étaient-ils?

--Au moins une cinquantaine. Nous n'avons pu les compter, car ils

étaient sans cesse en mouvement, galopaient d'un lieu à l'autre et se

donnaient des coups de cornes.

--Ah! ils avaient des cornes! s'écria Von Bloom, que cette affirmation

rassurait.

--Certainement, répondirent à la fois Totty et les deux enfants.

--C'étaient, dit Jan, des cornes pointues qui descendaient en partant du

front et remontaient ensuite tout droit. Ces animaux avaient aussi des

crinières; leur cou se courbait comme celui d'un cheval; leur nez était

garni d'une touffe de poils semblable à une brosse. Ils avaient les

membres arrondis comme des poneys et de longues queues blanches qui

balayaient la terre comme celle des poneys. Je vous le répète, sans

leurs cornes, sans les longs poils dont leur nez et leur poitrine

étaient garnis, je les aurais pris pour des poneys. Ils galopaient comme

les poneys qui jouent dans les prairies; ils couraient en baissant la

tête, secouaient leurs crinières, hennissaient, ronflaient, absolument

comme des poneys. Parfois encore ils beuglaient comme des taureaux! et

j'avoue que, par la tête, ils ressemblaient à des taureaux! j'ai

remarqué aussi qu'ils avaient le sabot fendu comme celui des boeufs.

Oh! je les ai bien vus, pendant que Hans chargeait son fusil! Ils

étaient au bord de l'eau; mais quand il approcha, ils décampèrent tous

à la file. Celui qui les guidait et celui qui fermait la marche étaient

de la plus forte taille.

--C'étaient des gnous! s'écria Swartboy.

--Oui, dit Von Bloom; la description que fait Jan ne peut s'appliquer

qu'à eux.

En effet, Jan avait exactement esquissé les particularités

caractéristiques du gnou (_catoblepas gnus_), le plus singulier

peut-être de tous les ruminants; il a le museau du boeuf, l'encolure

du cheval, le cou massif et courbé, la queue blanchâtre et terminée par

un flocon de poils. L'enfant avait parfaitement saisi ces traits

distinctifs. Gertrude elle-même n'avait pas commis une erreur

impardonnable, car les vieux gnous, avec leur robe fauve et leur

crinière flottante, ont avec le lion des points d'analogie frappante

quand on les aperçoit de loin, et les plus fins chasseurs s'y trompent

quelquefois.

Cependant les observations de Jan étaient plus conformes à la vérité que

celles de Gertrude. S'il avait été plus près, il aurait remarqué en

outre que les gnous avaient l'air farouche, des cornes pareilles à

celles du bison d'Afrique, les jambes effilées du cerf et la croupe

ronde du poney. Il aurait vu encore que les mâles étaient plus gros et

d'un jaune plus foncé que les femelles, que les petits étaient de

couleur claire et blanchâtre comme du lait.

Les gnous qui étaient venus boire au lac faisaient partie de ceux que

les colons hollandais appellent _wildebeest_ (boeufs sauvages), et les

Hottentots gnous. Ce dernier nom leur vient de ce qu'ils poussent

parfois un gémissement sourd, exactement représenté par le mot

gnou-o-ou.

Ils errent en bandes nombreuses dans les solitudes de l'Afrique

australe; il sont inoffensifs, à moins qu'ils ne soient blessés; car

alors, surtout quand ils sont vieux, ils frappent le chasseur avec les

cornes et les sabots.

Les gnous courent avec une rare vitesse, mais l'aspect d'un ennemi ne

les fait pas fuir au loin; ils se tiennent en observation à quelque

distance, caracolent, décrivent des cercles autour du chasseur, le

menacent en baissant la tête vers le sol, et soulèvent avec leurs pieds

des tourbillons de poussière. Le cri qu'ils font entendre tient à la

fois du beuglement du taureau et du rugissement du lion.

Pendant que le troupeau est au pâturage, les vieux gnous font sentinelle

et le gardent en avant et en arrière; s'ils se met en marche, c'est

presque toujours sur une seule ligne, comme Jan l'avait observé.

Les vieux gnous se tiennent à l'arrière, entre le troupeau et le

chasseur, en se frappant réciproquement de leurs cornes, comme s'ils se

livraient un combat sérieux; mais aussitôt que l'ennemi vient à portée,

ils font trêve et partent au galop en décrivant les zigzags les plus

capricieux.

Il existe une seconde espèce du même genre dans le sud de l'Afrique, et

plus au nord une troisième dont les moeurs sont peu connues. Toutes

deux sont de plus haute taille que le gnou vulgaire, qui atteint

rarement plus de quatre pieds de hauteur, tandis que ses congénères en

ont près de cinq. Les trois espèces sont distinctes, et ne se réunissent

jamais, quoiqu'on les rencontre souvent en compagnie d'autres animaux.

Elles sont particulières au continent de l'Afrique.

Le gnou moucheté (_catoblepas gorgon_) est connu des chasseurs et des

colons du Sud sous le nom de boeuf sauvage bleu. Sa robe azurée est

rehaussée sur les flancs par des stries d'une autre nuance; ses

habitudes sont les mêmes que celles du gnou commun; mais il est plus

lourd et sa forme est encore plus singulière.

Le _catoblepas taurina_, qui constitue la troisième espèce, est appelé

kokoou par les indigènes. Il se rapproche du gnou moucheté par les

moeurs et la configuration. Au reste on le connaît à peine, car il

habite les parties de l'Afrique centrale qui ont été le moins explorées.

Ces trois espèces, qui diffèrent si complètement de tous les animaux

connus, ont droit à former un genre séparé. Jusqu'à présent les

naturalistes les ont placées parmi les antilopes léiocères, c'est-à-dire

à cornes entièrement lisses, mais sans aucune raison plausible. Les

gnous ont moins d'affinités avec l'antilope qu'avec le boeuf; c'est ce

qu'ont bien compris les chasseurs et les cultivateurs des frontières,

qui les ont qualifiés de boeufs sauvages.

La chair du gnou est recherchée, surtout quand il est jeune. Le cuir

sert à fabriquer des harnais et des lanières; sa longue queue soyeuse

est un objet de commerce. On voit autour des fermes du Cap de grands

morceaux de cornes de gnous et de springboks, restes d'animaux tués à la

chasse.

La chasse au gnou est l'exercice favori des jeunes colons. On cerne

quelquefois dans les vallées des bandes considérables de ces animaux,

que l'on décime à volonté. Parfois aussi on les attire en leur montrant

un mouchoir rouge ou une pièce de drap écarlate, sur lesquels ils se

jettent avec fureur, car ils ont pour ces couleurs une grande aversion.

On les réduit facilement à l'état de domesticité; mais on ne les admet

pas volontiers dans les fermes, à cause d'une maladie de peau qui les

emporte chaque année par milliers, et qu'ils pourraient communiquer au

bétail. On suppose sans peine que Von Bloom et ses compagnons ne

s'amusèrent pas à disserter sur le gnou. Leur unique préoccupation était

l'absence prolongée de Hans. Ils se disposaient à se mettre à sa

recherche, quand il arriva courbé sous le poids d'un lourd fardeau.

Un cri de joie salua sa venue.

CHAPITRE XXXI.

LA FOURMILIÈRE

Hans fut assailli d'une volée de questions:

--Ou êtes-vous allé? qui vous a retenu? qu'est-ce qui vous est arrivé?

n'êtes-vous pas blessé?

--Je me porte à merveille, répliqua-t-il, et je vous raconterai mes

aventures quand Swartboy aura écorché ce cochon de terre, que Totty fera

cuire pour notre souper. En ce moment je suis trop affamé pour avoir le

courage de parler.

En disant ces mots, Hans se débarrassa d'un animal qu'il portait sur les

épaules, et qui était de la grosseur d'un mouton. Cet animal étrange,

que Hans nommait improprement cochon de terre, était couvert de longues

soies d'un gris teinté de rouge. Il avait une longue queue qui allait en

s'amincissant comme une carotte, un museau de glabre d'environ un pied

de long, la bouche très-petite, des oreilles droites et pointues comme

une paire de cornes; un corps plat, des jambes courtes et musculeuses;

ses griffes étaient démesurées, surtout aux pattes de devant, où, au

lieu de s'étendre, elles se repliaient comme des poings fermés ou comme

les mains d'un singe.

--Mon cher enfant, dit Von Bloom, nous t'accordons du repos, d'autant

plus que notre appétit n'est pas moins vif que le tien. Mais nous

pouvons réserver pour demain ton cochon de terre; nous avons ici une

couple d'outardes qui seront plus faciles à accommoder.

--Soit, repartit Hans; avec la faim qui me dévore, je ne tiens pas à

manger une chose plutôt qu'une autre, et je me régalerais même d'une

tranche de vieux couagga si j'en avais. J'espère pourtant que Swartboy,

s'il n'est pas trop las, voudra bien écorcher mon gibier. Prenez bien

garde de l'abîmer, brave Swartboy; c'est un animal qu'on ne trouve pas

tous les jours.

--Laissez-moi faire, mynheer Hans; je m'entends à écorcher un goup.

Le singulier animal que Hans appelait cochon de terre (aardvark), et que

le Bosjesman connaissait sous le nom de goup, n'était ni plus ni moins

que l'oryctérope ou mangeur de fourmis d'Afrique (_orycteropus

capensis_).

Quoique les colons le désignent sous la qualification de cochon de

terre, l'oryctérope du Cap n'a rien de commun avec l'espèce porcine. La

forme de son museau, ses longues soies, l'habitude qu'il a de fouiller

la terre, lui ont valu cette fausse dénomination. De tous les animaux

qui creusent les terriers, c'est assurément le plus expéditif; il

surpasse même le blaireau, et un jardinier armé d'une bonne bêche ne

parviendrait pas à faire un trou en aussi peu de temps que lui. Sa

taille, ses moeurs et sa conformation sont à peu près celles de son

cousin de l'Amérique du Sud, le tamanoir (_myrmecophaga gubata_), que

l'on considère comme le type des fourmiliers ou mangeur de fourmis. Mais

l'oryctérope du Cap perce les murailles épaisses d'une fourmilière, et

dévore les termès avec autant de facilité que le myrmécophage de la

vallée des Amazones. Il a, comme le tamanoir, la queue et le museau

longs, la bouche petite et la langue extensible. Cependant, les

naturalistes, qui se sont occupés du tamanoir, ont presque entièrement

négligé l'oryctérope.

Le premier figure avec honneur dans les muséums et les ménageries,

tandis que personne ne se dispute la possession du second. D'où vient

cette inégalité? Sans doute de ce que le cochon de terre est d'une

colonie hollandaise que l'on a récemment calomniée. Je prétends faire

cesser l'injustice dont le cochon de terre a été trop longtemps victime,

et je soutiens qu'il n'a pas moins de droit que le tamanoir à être

regardé comme le type des myrmécophages. Il faut voir comme il détruit

des fourmilières, dont quelques-unes ont vingt pieds de haut; comme il

allonge sa langue visqueuse pour la rentrer couverte de fourmis

blanches. De même que le tamanoir, il engraisse et fournit une chair

aussi salubre que délicate, quoiqu'elle sente légèrement l'acide

formique. Ses jambons, convenablement préparés, sont supérieurs à ceux

d'Espagne ou de Westphalie. Je vous conseille d'en essayer.

Swartboy, qui appréciait les qualités comestibles de cet étrange gibier,

se mit à le dépecer avec empressement. Quoique commun dans l'Afrique

australe, et même abondant dans certains districts, l'oryctérope est

rare sur le marché. Il suffit pour le tuer de lui appliquer un coup sur

le museau; mais il est difficile de le surprendre. Il est timide et

prudent; ce n'est guère que la nuit qu'il sort de son terrier, et il

fait si peu de bruit en marchant, il s'avance avec tant de précaution,

qu'il est presque impossible de l'approcher. Il a les yeux d'une

petitesse extrême, et sa vue n'est pas meilleure que celle de la plupart

des animaux nocturnes; mais son odorat est d'une prodigieuse finesse, et

ses longues oreilles saisissent les plus légers bruits.

Le cochon de terre n'est pas le seul myrmécophage de l'Afrique australe.

Il a pour concurrent un quadrupède tout différent, le moris ou pangolin.

Ce dernier est sans poils; mais son corps est couvert d'écailles

imbriquées qu'il redresse à volonté. Il ressemble plutôt à un grand

lézard ou à un petit crocodile qu'à un mammifère; mais ses habitudes

sont exactement celles de l'oryctérope. Il se terre, ouvre pendant la

nuit les fourmilières, darde sa langue au milieu des insectes et les

dévore avidement.

Lorsqu'il est surpris loin de sa retraite souterraine, il se roule en

boule comme le hérisson et quelques espèces de tatous de l'Amérique

méridionale, auxquels il ressemble par sa cotte de mailles squammeuse.

Il y a plusieurs espèces de pangolins qui ne sont pas africaines: les

unes se trouvent dans l'Asie méridionale, les autres dans les îles

indiennes. Celle du sud de l'Afrique est connue des naturalistes sous le

nom de pangolin à longue queue ou pangolin de Temminck.

Pendant que Swartboy, armé de son couteau, découpait avec soin

l'oryctérope, Totty avait fait rôtir à la hâte une outarde. Il lui

manquait peut-être un tour de broche; mais nos voyageurs étaient trop

affamés pour être difficiles, et ils trouvèrent le dîner excellent.

Quand ils furent rassasiés, Hans commença l'histoire de sa journée.

CHAPITRE XXXII.

DÉSAGRÉMENT D'ÊTRE POURSUIVI PAR UN GNOU

«Il n'y avait pas une heure que vous étiez partis, quand un troupeau de

gnous s'approcha du lac. Ils étaient venus sur une seule file; mais ils

l'avaient rompue pour s'ébattre dans l'eau avant que j'eusse la moindre

velléité de les inquiéter.

»Je savais qu'ils étaient dignes d'un coup de fusil; pourtant leurs

gambades me divertissaient tellement, que je les laissai boire en paix.

Ce fut au moment où ils allaient se retirer que je songeai qu'il était

bon de varier notre régime de biltongue. Remarquant dans la bande

beaucoup de ces jeunes gnous, dont j'avais entendu vanter la chair, je

résolus de m'en procurer un.

»Je montai à l'échelle pour aller prendre mon fusil. Quelle imprévoyance

j'avais commise en ne le chargeant pas au moment de votre départ! Mais

pouvais-je m'attendre à une pareille invasion?

»Les gnous sortaient de l'eau; je chargeai mon arme en toute hâte, et

dès que j'eus mis la bourre, je descendis. Avant d'être au bas de

l'échelle, je m'aperçus que j'avais oublié ma poire à poudre et ma

carnassière; mais j'étais trop pressé pour remonter. Les gnous se

mettaient en marche; je craignais d'arriver trop tard, et d'ailleurs mon

intention n'était que d'en tuer un.

»Je courus vers eux en cherchant à me tenir caché dans les buissons;

mais je reconnus bientôt que je n'avais pas besoin de tant de

précautions. Loin d'être peureux comme ceux qui rôdaient autour de notre

ancien kraal, ils avaient l'air de me narguer. Ils s'approchaient de moi

à la distance de cent verges, sans que ma présence les gênât dans leurs

évolutions. Plusieurs fois deux vieux gnous, qui semblaient former

l'arrière-garde, s'avancèrent à la portée de fusil; mais je les

dédaignais, sachant que leur chair était coriace. Je voulais atteindre

un des jeunes veaux dont les cornes n'avaient pas encore commencé à se

recourber.

»Quoique le troupeau ne se montrât point farouche, je ne pouvais

parvenir à m'en approcher suffisamment. Les guides placés à la tête

l'entraînaient hors de ma portée, et les protecteurs de l'arrière-garde

le poussaient en avant à mesure que je gagnais du terrain.

»Il y avait plus d'une demi-heure que je me livrais à cette poursuite

inutile, et l'animation de la chasse m'avait fait complètement oublier

combien il était imprudent de m'éloigner ainsi du camp. J'avais toujours

l'espoir de réussir et de rentrer avec une riche proie. Je persévérai

donc, et j'arrivai dans un lieu dépourvu d'arbres, où se dressaient

comme de grandes tentes de fourmilières placées à distance égale les

unes des autres. Quelques-unes n'avaient pas moins de douze pieds de

haut. Au lieu d'affecter, comme celles des fourmis communes, la forme

hémisphérique d'un dôme, elles étaient coniques et flanquées de cônes

plus petits qui s'élevaient à leurs pieds comme des tourelles. C'étaient

les habitations de l'espèce de grosses fourmis blanches que les

entomologistes appellent termès belliqueux (_termes bellicosus_).

»D'autres monticules, à la forme cylindrique, au sommet arrondi,

ressemblaient à des paquets de linge surmontés chacun d'une cuvette

renversée. Ils servaient de domicile à l'espèce dite _termes mordax_,

quoiqu'une autre espèce (_termes atrox_) se bâtisse des nids presque

identiques.

»Je ne m'arrêtai pas à examiner ces curieux édifices. Je n'en parle que

pour vous faire comprendre ce qui va suivre.

»La plaine était couverte d'éminences coniques et cylindriques. En

m'abritant derrière une d'elles, je crus pouvoir arriver sans

difficultés à portée de fusil des gnous.

»Je fis un détour pour prendre les devants, et me glissai derrière une

fourmilière conique près de laquelle paissait le gros du troupeau. Quel

fut mon désappointement, lorsqu'on regardant entre les tourelles je vis

les femelles et les petits emmenés loin de moi!

»Les deux vieux gnous restaient seuls de mon côté.

»Ma bile s'échauffait; je commençai à croire que les patriarches du

troupeau avaient positivement l'intention de se moquer de moi. Leurs

manoeuvres étaient des plus inexplicables: tantôt ils gambadaient à

travers la plaine, comme pour me braver, tantôt leurs têtes

s'entrechoquaient comme s'ils eussent voulu se livrer bataille. Je dois

vous avouer qu'avec leurs fronts hérissés de poils noirs, leurs cornes

pointues, leurs yeux rouges et étincelants, c'étaient des voisins assez

désagréables, et que même, en la supposant stimulée, leur animosité

m'inquiétait.

»Ils se mettaient à genoux et se penchaient en avant jusqu'à ce que

leurs têtes se rencontrassent: ils se relevaient ensuite, et chacun

d'eux faisait un bond comme pour se rejeter sur son camarade et le

fouler aux pieds. S'étant manqués réciproquement, ils étaient entraînés

par l'impétuosité de leur course, revenaient sur leurs pas, et

retombaient à genoux pour se livrer bataille.

»Ils m'exaspérèrent au point que je résolus d'en finir.--Ah! coquins, me

dis-je, vous ne voulez pas me permettre de tuer vos camarades, eh bien,

je vais me venger sur vous! Tremblez, vous payerez cher votre témérité

et votre insolence.

»Au moment où j'allais les ajuster, les deux gnous se préparèrent à un

nouveau combat. Jusqu'alors leurs luttes ne m'avaient semblé qu'un jeu;

mais cette fois ils étaient réellement animés l'un contre l'autre: les

armures de leurs fronts se choquaient avec fracas, leurs beuglements

avaient quelque chose de sinistre, la fureur se peignait dans leurs

yeux.

»Un d'eux fut abattu à plusieurs reprises. Chaque fois qu'il essayait de

se relever, son antagoniste se précipitait sur lui et le renversait de

nouveau. Les voyant sérieusement aux prises, je n'hésitai pas à marcher

vers les combattants. Aucun d'eux ne remarqua mon approche: le vaincu ne

songeait qu'à se garantir des coups terribles qui pleuvaient sur lui, le

vainqueur ne s'occupait que de compléter son triomphe.

»Quand je fus à trente pas, j'ajustai; je choisis le gnou qui avait le

dessus, tant pour le punir d'avoir manqué de générosité en frappant un

antagoniste à terre que parce qu'il me prêtait le flanc.

»Je tirai.

»La fumée me cacha les deux gnous; quand elle se dissipa, je vis le

vaincu toujours agenouillé; mais, à ma grande surprise, celui que

j'avais visé était debout, aussi solide qu'auparavant. Je devais

pourtant l'avoir touché; j'avais entendu sa chair grasse frissonner sous

la balle; mais je ne l'avais nullement estropié.

»Où l'avais-je blessé?

»Je n'eus pas le temps d'y réfléchir; car redressant sa queue et

baissant son front velu, il accourut au galop sur moi. Le désir de la

vengeance se peignait dans ses regards; ses rugissements étaient

épouvantables. Je vous assure que je fus moins épouvanté l'autre jour

quand je rencontrai le lion.

»Je ne sus que faire pendant quelque secondes. D'abord je m'étais mis

sur la défensive, et j'avais involontairement pris mon fusil par le

canon pour m'en servir comme d'une massue; mais il était facile de voir

que mes faibles coups n'arrêteraient pas la course furieuse d'un animal

aussi fort, et qu'il me renverserait infailliblement. Comment me

soustraire à son ressentiment? En tournant les yeux autour de moi,

j'aperçus par bonheur la fourmilière que je venais de quitter. En

montant dessus, j'étais hors d'atteinte; mais aurais-je le temps d'y

arriver?

»Je m'enfuis comme un renard dépisté. Vous, Hendrik vous me dépassez à

la course dans les circonstances ordinaires; mais je doute que vous

eussiez pu gravir plus vite que moi cette fourmilière.

»Il n'était pas trop tôt. Au moment où, en m'appuyant sur les tourelles,

j'escaladais le cône principal, la fumée qui sortait des naseaux du gnou

montait jusqu'à moi.

»Heureusement j'étais en sûreté, et ses cornes acérées ne pouvaient

m'atteindre.

CHAPITRE XXXIII.

LE SIÈGE

Les enfants des bois · 第 10 / 17 段