ne pouvait causer la moindre alerte. Il avait été emmené tant pour
porter la hache et autres ustensiles que pour prendre part à la chasse.
Il n'avait oublié ni son arc ni son carquois, et il était sans cesse
occupé à chercher des yeux quelque animal, pour lui décocher une de ses
armes empoisonnées.
Il trouva enfin un but digne de son attention. En traversant la plaine
pour éviter les sinuosités du ruisseau, les chasseurs entrèrent dans une
clairière au milieu de laquelle se tenait un énorme oiseau.
--Une autruche! s'écria Hendrik.
--Non, dit Swartboy, c'est un paon.
--Il a raison, dit Von Bloom.
Cette désignation était nécessairement inexacte, car il n'existe pas de
paons en Afrique; et il ne se trouvent à l'état sauvage que dans l'Asie
méridionale et dans les îles de l'archipel Indien. Cependant le volatile
avait quelque analogie avec un paon, par sa queue longue et massive, par
ses ailes tachetées et ocellées, enfin par les plumes marbrées de son
dos. A la vérité, il n'avait point les brillantes couleurs du plus fier
des oiseaux, mais il était aussi majestueux et beaucoup plus grand. Sa
taille et son attitude expliquaient la méprise d'Hendrik.
C'était un oiseau très-différent du paon et de l'autruche, l'outarde
kori ou grande outarde de l'Afrique méridionale, que les colons
hollandais ont qualifiée de paon à cause de son plumage ocellé.
Swartboy et Von Bloom savaient que le kori était un manger délicieux,
mais ils savaient aussi que cet oiseau craintif se laissait
difficilement approcher; comment donc le Bosjesman pouvait-il
l'atteindre avec ses flèches?
L'outarde était à plus de deux cents pas, et si elle avait aperçu ses
ennemis, elle aurait doublé la distance en courant, car les oiseaux de
cette famille, sans avoir recours à leurs ailes, comptent sur leurs
longues jambes pour échapper aux dangers qui les menacent. Ils sont plus
agiles que l'autruche même, et quand on les chasse avec des chiens, on
ne les force qu'après une longue poursuite.
L'outarde n'avait pas encore vu les chasseurs. Ils l'avaient remarquée
au moment où ils sortaient d'un taillis, et s'étaient arrêtés aussitôt.
De quelle manière Swartboy pouvait-il s'en approcher? le sol était aussi
dégarni qu'une prairie nouvellement fauchée, et la clairière n'avait
qu'une largeur médiocre. Swartboy était même surpris d'y voir un kori,
car ces oiseaux ne fréquentent ordinairement que les vastes plaines,
pour être à même d'apercevoir de loin leurs ennemis.
L'outarde conservait sa position au centre de la clairière, et ne
montrait aucune velléité de se déranger. Tout autre qu'un Bosjesman
aurait renoncé à la chasser, mais Swartboy ne désespéra pas. Après avoir
recommandé à ses compagnons de se tenir tranquilles, il s'avança sur la
lisière de la jungle, et prit position derrière un buisson touffu. Il se
mit ensuite à imiter, avec une parfaite exactitude, le cri que pousse le
kori quand il provoque un adversaire au combat.
De même que le tétras, l'outarde est polygame, et dans certaines saisons
de l'année elle est d'une jalousie terrible et d'une humeur belliqueuse.
Swartboy savait que les koris étaient dans la saison des combats, et en
parodiant leurs cris de défi, il espérait attirer à portée de sa flèche
celui qu'il avait sous les yeux.
Dès que le kori entendit l'appel, il se dressa de toute sa hauteur,
étendit sa queue immense, et laissa pendre ses ailes, dont les plumes
mères traînèrent sur le sol; puis il répondit à la provocation. Ce qui
étonna Swartboy, ce fut d'entendre simultanément deux cris semblables.
Ce n'était pas une illusion; avant que le Bosjesman eût le temps de
réitérer son stratagème, un second appel retentit d'un autre côté.
Swartboy ouvrit de grands yeux à l'aspect d'un second kori qui semblait
être tombé des nues, mais qui, plus vraisemblablement, était sorti du
couvert des buissons; en tous cas, avant que le chasseur l'eût remarqué,
l'animal était près du centre de la clairière.
Les deux oiseaux se virent, et l'on put juger à leurs mouvements qu'une
lutte entre eux était imminente.
Après avoir passé quelque temps à se pavaner, à faire la roue, à
prendre les attitudes les plus menaçantes, à pousser les cris les plus
insultants, les deux koris arrivèrent à un état d'exaltation suffisant
pour commencer le combat. Ils s'abordèrent avec vaillance, en se servant
de trois espèces d'armes; tantôt ils se frappaient respectivement de
leurs ailes; tantôt ils se piquaient avec leurs becs, ou, quand ils en
trouvaient l'occasion, se donnaient des coups de pieds que la longueur
et la force musculaire de leurs jambes rendaient dangereux.
Swartboy savait que, lorsqu'ils seraient au fort de l'action, il
pourrait approcher sans être remarqué, et il attendit patiemment le
moment propice.
Au bout de quelques minutes, il reconnut qu'il n'aurait pas besoin de se
déranger, puisque les oiseaux se dirigeaient de son côté.
Il tendit son arc, posa une flèche sur la corde, et observa les
combattants.
En moins de cinq minutes, ils étaient à trente yards de son embuscade.
Le sifflement de sa flèche aurait pu être entendu par une des outardes
si elle avait écouté. L'autre n'aurait rien entendu, car avant que le
son parvînt jusqu'à elle un trait empoisonné lui traversait les
oreilles.
Elle tomba morte, et l'autre kori, s'imaginant d'abord qu'il avait
remporté la victoire, se promena fièrement autour du cadavre; mais il
parut changer d'avis en voyant le trait planté dans la tête de la
victime; certes, ce n'était pas lui qui avait fait cela!
Peut-être, s'il avait eu le temps de la réflexion, aurait-il pris la
fuite; mais avant qu'il eût éclairci ses idées, une autre flèche
l'étendit sur le gazon!
Swartboy vint alors prendre possession de sa proie: les deux jeunes
mâles qu'il avait tués promettaient d'être excellents à la broche. Il
les suspendit à une branche élevée, pour les mettre à l'abri de la
voracité des hyènes et des chacals; puis les chasseurs rentrèrent dans
le lit du ruisseau.
CHAPITRE XXVIII.
SUR LA PISTE DE L'ÉLÉPHANT
Après avoir fait une centaine de pas, ils traversèrent une des mares
dont nous avons parlé. Elle était assez grande, et la vase de ses bords
portait les empreintes de nombreux animaux.
En remarquant de loin ces empreintes, Swartboy prit les devants. Tout à
coup ses yeux s'élargirent, ses lèvres frémirent, et il se tourna vers
ses compagnons pour crier:
--_Mein baas! mein baas_ (mon maître)! il est venu ici un klow, un
éléphant de la grande espèce!
Il était impossible de confondre les traces de l'éléphant avec celles de
tout autre animal. Elles avaient une longueur de vingt-quatre pouces et
une largeur presque égale. Profondément imprimées dans la boue, elles
formaient des trous assez grands pour y planter un poteau. Les chasseurs
contemplèrent ces traces avec d'autant plus de plaisir qu'elles étaient
fraîches, et que la vase remuée n'était pas encore recouverte d'une
croûte. Elles devaient avoir été faites dans la nuit, et annonçaient la
présence d'un vieil éléphant de très-haute taille.
Il s'agissait seulement de savoir si ses défenses n'avaient pas été
brisées par accident; car dans ce cas elles ne repoussent jamais. Elles
tombent lorsque l'éléphant est jeune et qu'elles ne sont pas plus
grosses que des pattes de homard, mais celles qui les remplacent durent
toute la vie, et si elle se rompent, elles ne reparaissent jamais.
Quoique leur perte soit un grand malheur pour l'éléphant, il devrait,
s'il était bien avisé, les briser contre le premier arbre venu; ce
serait probablement un moyen de prolonger son existence, car les
chasseurs ne daigneraient plus employer leurs munitions à le tuer.
Après avoir tenu conseil, Von Bloom et Hendrik, précédés de Swartboy,
suivirent la piste, qui passait à travers la jungle.
Ordinairement l'éléphant laisse des marques de son passage en broutant
les arbres qu'il rencontre. Dans la circonstance actuelle, il n'avait
pas mangé; mais le Bosjesman, qui avait l'agilité d'un lévrier, n'en
suivit pas moins la trace, laissant derrière lui ses compagnons
essoufflés.
Ils traversèrent plusieurs clairières et en trouvèrent une au milieu de
laquelle s'élevait une énorme fourmilière. L'éléphant devait s'y être
arrêté, et même s'y être couché.
Von Bloom avait toujours entendu dire que les éléphants dormaient
debout, mais Swartboy était mieux informé.
--Il est vrai, dit-il, qu'ils se tiennent quelquefois debout durant leur
sommeil, mais surtout dans les contrées où ils ne sont pas tourmentés;
que celui-ci se soit couché, c'est bon signe, nous voyons par là que
jusqu'à présent les klows sont restés paisibles possesseurs du pays. Il
est par conséquent facile de les approcher et de les tuer; et s'ils
déguerpissent plus tard, ce sera seulement quand nous en aurons abattu
un bon nombre.
Cette dernière considération était de la plus haute importance. Lorsque
les éléphants ont appris à leurs dépens ce que signifie la détonation du
fusil, il suffit souvent d'une seule chasse pour les décider à
s'éloigner. Non-seulement les individus qu'on a poursuivis se dérobent
aux coups des chasseurs, mais encore tous les autres partent comme s'ils
eussent été avertis par leurs camarades, et bientôt il n'en reste plus
un seul dans la contrée. Ces émigrations sont le plus grand obstacle que
rencontre le chasseur d'éléphants, qu'elles obligent à des déplacements
perpétuels.
Au contraire, lorsque les éléphants sont restés longtemps tranquilles,
un coup de fusil ne les épouvante pas, et pour quitter la place, il faut
qu'ils soient chassés avec persévérance.
Swartboy fut donc enchanté de voir que le vieil éléphant s'était couché,
et tira de ce fait une foule de conclusions.
Il était certain que l'éléphant s'était couché. A la place ou son dos
avait porté, le cône élevé par les fourmis s'était affaissé; les formes
de son corps étaient dessinées dans la poussière, et l'une de ses
défenses avait laissé dans l'herbe une profonde rainure. Le judicieux
Bosjesman décida, après examen, que ces défenses devaient être d'une
dimension considérable.
Swartboy donna à ses compagnons de curieux détails sur le plus grand des
quadrupèdes.
--L'éléphant, dit-il, ne se couche jamais sans avoir pour point d'appui
de ses épaules un rocher, un arbre ou une fourmilière; autrement, il
serait exposé à rouler sur le dos; quand il est renversé, les pieds en
l'air, il a beaucoup de peine à se relever, et se trouve presque aussi
embarrassé qu'une tortue. Parfois il dort debout, appuyé contre le tronc
d'un arbre dont il s'était d'abord approché pour chercher de l'ombre. Il
affectionne certains arbres auxquels il revient régulièrement pour faire
un somme pendant la grande chaleur du jour. C'est le moment où il
repose; car, au lieu de dormir la nuit, il l'emploie à se repaître et à
chercher un abreuvoir. Dans les pays où il n'est pas inquiété, il mange
aussi le jour, et je crois pouvoir attribuer son activité nocturne à la
crainte que lui inspire l'homme, son ennemi le plus acharné et le plus
vigilant.
Pendant que Swartboy communiquait ces renseignements, on continuait à
suivre les traces de l'éléphant, qui avaient changé de nature à partir
de la fourmilière. Le sommeil lui avait rendu l'appétit, les buissons
épineux avaient été saccagés par sa trompe flexible; des branches
avaient été arrachées, dépouillées entièrement de leurs feuilles, et les
parties ligneuses qu'il avait abandonnées étaient éparses ça et là sur
le sol; il avait déraciné des arbres, dont quelques-uns étaient de
grande dimension.
L'éléphant en agit ainsi lorsque le feuillage ne se trouve pas à portée
de sa trompe; il n'hésite pas à abattre l'arbre trop élevé, afin de le
dépouiller à loisir. Comme il est friand de diverses espèces de racines
savoureuses, il lui arrive parfois, pour les atteindre, de creuser la
terre avec ses défenses, surtout quand elle a été détrempée par les
pluies. Après avoir soulevé le pied de l'arbre avec son puissant levier,
il le saisit à l'aide de sa trompe et se nourrit des racines. Il
recherche principalement les plus grosses espèces de mimosas; mais il
est capricieux, et après avoir emporté un arbre pendant l'espace de
plusieurs yards, il le rejette souvent sans y toucher. Le passage d'une
troupe d'éléphants suffit pour ravager une forêt.
L'éléphant n'a besoin que de sa trompe pour arracher les arbustes, mais
il lui faut faire usage de ses défenses quand l'arbre est d'une
certaine grosseur. Il les glisse sous les racines, remue le sol,
ordinairement sablonneux, et envoie en l'air par une brusque secousse
les racines, le tronc et les branches.
Sur la route que parcouraient les chasseurs, ils trouvaient à chaque pas
des preuves étonnantes de la force de l'éléphant, et ne pouvaient se
défendre d'un sentiment de terreur. Si dans ses moments de repos, le
gigantesque animal commettait tant de dévastations, de quoi n'était-il
pas capable pour peu qu'on l'irritât?
Quoique plus expérimenté que le fermier et son fils, et même à cause de
son expérience particulière, le Bosjesman n'était pas sans inquiétude.
Il avait lieu de croire que l'animal qu'ils poursuivaient était ce que
les chasseurs indiens appellent un rôdeur.
Dans les circonstances ordinaires, on peut passer au milieu d'un
troupeau d'éléphants aussi impunément qu'au milieu d'un troupeau de
boeufs; ils ne deviennent dangereux que lorsqu'ils sont attaqués ou
blessés. Le rôdeur est une exception à la règle générale; il est
habituellement vicieux et se rue sans la moindre provocation sur les
hommes ou les animaux qu'il rencontre; il semble se complaire dans la
destruction, et malheur à tout être vivant qui se trouve sur son passage
et n'est pas assez agile pour lui échapper! Le rôdeur ne s'associe
jamais aux autres animaux de son espèce, il erre solitaire dans les
bois; on croirait que c'est un exilé, banni pour son mauvais caractère
ou pour ses méfaits, et dont la proscription même a aigri les
inclinations perverses.
Il est à craindre, dit Swartboy, que nous ayons affaire à un rôdeur. Les
éléphants vont par bandes de vingt, trente et même cinquante; ils sont
toujours au moins deux: cela m'est suspect. Les dégâts qu'il a commis,
les larges empreintes qu'il a laissées, semblent indiquer qu'il
appartient à la dangereuse famille des rôdeurs, dont nous avons déjà vu
un échantillon. Celui que le rhinocéros à tué en était un; autrement il
se serait retiré pour éviter le combat.
Ces explications augmentèrent les alarmes des chasseurs; cependant aucun
d'eux ne songea à reculer.
Les empreintes étaient de plus en plus fraîches, les racines des arbres
renversés portaient la marque des dents de l'éléphant, et elles étaient
encore humides de son abondante salive. Les branches brisées des mimosas
exhalaient encore leurs parfums, qui n'avaient pas eu le temps de se
dissiper; tout annonçait que l'animal était proche.
Précédés par le Bosjesman, Von Bloom et son fils faisaient le tour d'un
massif, lorsque leur guide s'arrêta brusquement. Ses yeux roulèrent dans
leurs orbites, ses lèvres s'agitèrent, mais l'émotion lui coupa la
parole; il ne fit entendre que des sifflements inarticulés. Il était
inutile qu'il s'expliquât d'avantage; ses compagnons devinèrent qu'il
avait vu l'éléphant, et se cachant en silence derrière des broussailles,
ils regardèrent à leur tour l'imposant quadrupède.
CHAPITRE XXIX.
LE RODEUR
L'éléphant se tenait au milieu d'un massif de mokhalas. Ces arbres, que
les botanistes désignent sous le nom d'acacias de la girafe, ont des
tiges élancées, surmontées d'un épais feuillage qui affecte la forme
d'un parasol. La girafe, avec son long cou et ses lèvres préhensiles,
atteint sans difficulté leurs feuilles pinnées, d'un vert tendre, qui
sont son aliment favori.
L'éléphant, dont la trompe ne peut jamais s'élever à la même hauteur,
serait souvent dans la situation du renard de la fable s'il n'avait un
moyen de mettre à sa portée la nourriture qu'il désire. Il brise
l'arbre, à moins que le tronc soit d'une dimension exceptionnelle.
Lorsque les yeux de nos chasseurs s'arrêtèrent sur l'éléphant, il venait
de casser près de la racine un mokhala, dont il dévorait les feuilles
avec avidité.
--Prenez garde! murmura précipitamment Swartboy lorsqu'il eut recouvré
sa présence d'esprit, prenez garde, baas! n'approchez pas; c'est un
vieux klow, je vous promets qu'il est méchant comme un diable.
Von Bloom et Hendrik regardèrent l'animal et ne lui trouvèrent rien qui
le distinguât des autres de son espèce; mais le Bosjesman avait des yeux
exercés, et il était incapable de se tromper. Il possédait cette science
physiognomonique qui nous fait distinguer un homme vertueux d'un
scélérat, sur des indices qu'on saisit sans pouvoir les définir.
Von Bloom et Hendrik trouvèrent en effet que l'éléphant avait mauvaise
mine, et suivirent les conseils de Swartboy; ils restèrent immobiles
dans les broussailles, en se demandant s'ils devaient attaquer un aussi
formidable animal. La vue de ses longues défenses était trop séduisante
pour que Von Bloom renonçât à faire au moins une tentative. Avant de le
laisser fuir, il voulait lui envoyer quelques balles.
Il chercha dans sa tête un plan d'attaque, mais il n'avait pas le temps
de le mûrir. L'éléphant se montrait inquiet; il pouvait s'éloigner d'un
moment à l'autre, et se perdre au milieu des fourrés. Von Bloom prit le
parti de s'avancer le plus près possible et de lâcher son coup de fusil.
Il se disait qu'une seule balle au front tuait un éléphant, et pourvu
qu'il choisit une bonne position, il se croyait assez bon tireur pour
toucher droit au but.
Malheureusement la conviction de Von Bloom était basée sur une erreur
accréditée par les théoriciens qui ont chassé l'éléphant dans leur
cabinet. En consultant d'autres hommes d'étude, les anatomistes, ces
messieurs pourraient s'assurer que l'éléphant peut recevoir impunément
une balle dans la tête, grâce à la position de sa cervelle et à la
conformation de son crâne.
Préoccupé d'une fausse idée, Von Bloom commit une grave erreur. Au lieu
de chercher à prendre l'animal de flanc, ce qui aurait été facile, il
fit un détour à travers les broussailles pour venir le frapper au milieu
du front.
Hendrik et Swartboy restèrent à leur place.
A peine Von Bloom était-il installé, qu'il vit la monstrueuse bête
s'avancer d'un pas majestueux. En une douzaine d'enjambées, elle allait
atteindre le chasseur embusqué. Elle ne proférait aucun cri; mais on
entendait le gargouillement de l'eau qui ondulait dans son vaste
estomac.
Von Bloom avait pris position derrière le tronc d'un gros arbre.
L'éléphant ne l'avait pas vu, et aurait peut-être passé sans le
remarquer, si le chasseur l'avait permis.
Von Bloom en eut un moment l'idée. Quoique ce fut un homme de coeur,
la vue du géant des forêts le faisait frissonner malgré lui; mais à
l'aspect des brillantes masses d'ivoire qui le menaçaient, il se rappela
pourquoi il s'était exposé. Il songea à la nécessité de refaire sa
fortune et d'assurer l'avenir de ses enfants.
Il posa résolûment son long roer sur un noeud de l'arbre et prit son
point de mire. La détonation retentit; des nuages de fumée
enveloppèrent le chasseur. Il entendit la voix stridente et cuivrée de
l'éléphant, le bouillonnement de l'eau dans ses entrailles, le
craquement des branches; et quand la fumée se dissipa, il reconnut avec
douleur que l'animal était encore sur ses pieds et n'avait nullement
souffert.
La balle avait atteint son but; mais au lieu de pénétrer dans le crâne,
elle s'était aplatie sur l'os frontal, et n'avait eu d'autre effet que
d'exciter au plus haut degré la fureur de l'éléphant. Quoiqu'il ignorât
la cause du chatouillement importun qu'il avait ressenti, il frappait
les arbres avec ses défenses, arrachait les branches et les lançait en
l'air. S'il avait aperçu Von Bloom, il l'aurait infailliblement mis en
pièces; mais le chasseur eut la présence d'esprit de rester immobile
derrière le gros arbre.
Swartboy ne montra pas tant de prudence. Il était sorti avec Hendrik du
massif de mokhalas, avait traversé la clairière et se dirigeait du côté
de Von Bloom. Quand il vit que l'éléphant n'était pas blessé, il perdit
courage, quitta Hendrik et se sauva dans le taillis en poussant des cris
de détresse.
Ces cris attirèrent l'attention de l'éléphant, qui, prenant la direction
d'où ils partaient, rentra dans la clairière que traversait le fugitif.
Au moment où l'animal passait devant Hendrik, celui-ci lui envoya une
balle qui l'atteignit à l'épaule et le rendit plus furieux que jamais.
Sans s'arrêter, l'éléphant se rua sur les pas de Swartboy, auquel, dans
son ignorance, il attribuait peut-être la blessure qu'il avait reçue.
Le Bosjesman était à peine sorti des massifs de mokhalas, et n'avait pas
plus de dix pas d'avance. Il se proposait de regagner le bois et de
monter sur un arbre; mais, hélas! il était trop tard! il entendait les
pas lourds, le mugissement de son ennemi courroucé, dont il croyait
sentir l'ardente haleine. Il était encore loin du bois, et n'avait
aucune chance d'arriver jusqu'à l'arbre sur lequel il voulait grimper.
Ne sachant quel parti prendre, il s'arrêta et fit volte-face. C'était
par désespoir et non par bravade qu'il affrontait son adversaire. Il
savait qu'il serait certainement dépassé à la course, et comptait éviter
la terrible attaque par quelque manoeuvre adroite.
Le Bosjesman était au milieu de la clairière, et l'éléphant marchait
droit à lui.
Swartboy n'avait point d'armes; il avait jeté pour courir plus vite, son
arc, son carquois et sa hache, qui lui auraient été d'ailleurs inutiles.
Il ne portait son kaross, ou manteau de peau de mouton, qu'il avait
gardé avec intention.
L'éléphant approcha, la trompe étendue. Swartboy lui lança son kaross de
manière à le faire retomber sur le long et flexible cylindre; puis il
sauta lestement de côté, et prit la fuite dans une direction opposée à
celle que suivait l'éléphant.
Malheureusement la trompe balaya le sol avec le kaross, qu'elle avait
saisi, et qui rencontrant les jambes de Swartboy, le renversa à plat
ventre sur le gazon.
L'agile Swartboy se releva aussitôt et voulut courir; mais l'éléphant
n'avait pas été dupe du stratagème du kaross, et après avoir jeté ce
vêtement inutile, il se précipita brusquement sur Swartboy. Les
demi-cercles d'ivoire passèrent par derrière entre les jambes du
Bosjesman, et le lancèrent à plusieurs pieds en l'air.
Du bord de la clairière, Von Bloom et Hendrik furent témoins de sa
périlleuse ascension; mais, à leur grand étonnement, ils ne le virent
pas redescendre.
Etait-il tombé sur les défenses de l'éléphant? Y était-il retenu par la
trompe? Non: le Bosjesman n'était ni sur la tête ni sur le dos de
l'animal qui, non moins étonné que les chasseurs de la disparition de sa
victime, la cherchait de tous côtés.
Où Swartboy était-il allé?
En ce moment l'éléphant rugit avec fureur, entoura de sa trompe un
mokhala et le secoua violemment.
Von Bloom et Hendrik levèrent les yeux vers la cime, s'attendant à y
trouver Swartboy. En effet, il était juché sur les branches, au milieu
desquelles il avait été lancé. Il comprenait que sa position était
précaire, et la terreur se peignait sur sa physionomie; mais il n'eut
pas le temps d'exprimer ses alarmes. L'arbre craqua, se brisa et tomba
en entraînant le pauvre Bosjesman.
Par hasard, le mokhala tomba du côté de l'éléphant, dont Swartboy dans
sa chute effleura la croupe. Les branches avaient amorti le choc; il
n'était pas blessé, mais il se voyait complètement à la merci de son
adversaire.
Il était perdu!
Une idée s'offrit à lui. Avec l'instinct du désespoir, il sauta sur une
des jambes de derrière de l'éléphant et l'étreignit avec énergie; il mit
en même temps ses pieds nus sur les rebords des sabots du pachyderme, et
ce point d'appui lui permit de s'installer solidement.
Dans l'impossibilité de le faire déguerpir ou de l'atteindre avec sa
trompe, surpris et épouvanté de ce nouveau genre d'attaque, l'éléphant
poussa un cri terrible et s'enfuit à travers les jungles, la queue et la
trompe en l'air.