un cri de joie partit de toutes les poitrines quand on s'aperçut qu'il
n'était pas blessé. Les épines l'avaient égratigné, la corde qu'il
tenait avait laissé sur son poing un sillon bleuâtre; il était un peu
troublé, mais il reprit promptement ses sens et donna l'assurance qu'il
n'éprouvait aucune douleur; il expliqua ensuite les détails de sa
mystérieuse aventure.
Il s'était couché dans la charrette avec ses frères, mais il ne s'était
pas endormi comme eux; il était préoccupé de sa chère ourebi, qui, faute
de place, avait été reléguée sous la charrette.
Jan se mit en tête de la contempler encore avant de s'endormir. Sans
dire un mot à personne, il descendit, détacha doucement l'ourebi, qu'on
avait liée à l'une des roues, et la conduisit auprès du feu pour la
mieux voir.
Après l'avoir admirée pendant quelque temps, Jan pensa que Swartboy ne
serait pas fâché de partager ses impressions, et il secoua le Bosjesman
sans cérémonie. Celui-ci n'était nullement disposé à se réveiller pour
regarder un animal de l'espèce duquel il avait mangé des centaines; mais
il aimait son jeune maître et ne se formalisa pas d'un caprice qui le
privait du sommeil.
Tous deux se mirent à causer des grâces de l'ourebi; mais ce genre de
conversation finit par devenir monotone, et Swartboy proposa de dormir.
Jan y consentit, à condition qu'il coucherait auprès du feu.
--J'irai, dit-il, chercher ma couverture dans la charrette, et vous
n'aurez pas besoin de partager avec moi votre kaross.
--Y songez-vous? répondit Swartboy; quelle fantaisie! Si votre père se
lève et ne vous trouve pas à côté de lui, que dira-t-il?
--Il n'aura pas de reproches à me faire, j'ai eu froid dans la
charrette, et il est tout naturel que je me rapproche du feu. Je vous en
prie, laissez-moi coucher auprès de vous.
Le petit lutin employa tant d'artifices que Swartboy, qui ne pouvait
rien lui refuser, finit par se rendre. Il n'y avait pour lui aucun
inconvénient à coucher en plein air, car le temps n'était pas à la
pluie.
Jan remonta sans bruit dans la charrette, y prit sa couverture et vint
se coucher à côté de Swartboy. De peur de perdre l'ourebi, il lui
attacha au cou une lanière dont il s'assujettit fortement l'autre
extrémité autour du poignet.
Pendant quelque temps encore, il demeura en contemplation devant sa bête
favorite; mais enfin le sommeil le gagna, et l'image de l'ourebi devint
confuse devant ses yeux.
A partir de cet instant, Jan ne pouvait se rendre exactement compte de
ce qui lui était arrivé.--J'ai été éveillé, dit-il en terminant son
récit, par une brusque secousse et par les bêlements de mon ourebi; et
au moment où j'ouvrais les yeux, je me suis senti violemment traîné sur
le sol; j'ai cru d'abord que Swartboy me jouait quelque mauvaises farce,
mais à la lueur du foyer, j'ai vu un gros animal noir qui emportait
l'ourebi et nous entraînait tous les deux. Jugez si je me suis mis à
crier.
J'ai tâché de me retenir à l'herbe, à la terre, aux branches d'arbre;
mais il m'a été impossible de rien saisir. Enfin, passant auprès d'épais
buissons, j'ai pu m'accrocher aux racines, et je m'y suis tenu de toute
ma force.
Pourtant l'animal noir me tirait toujours, je n'aurais pu résister
longtemps sans le brave Swartboy, qui est arrivé avec son tison et qui a
rossé d'importance la méchante bête. Elle n'a pas demandé son reste,
allez!
Quand il acheva ses explications, Jan s'était complètement remis; mais
la pauvre ourebi, cruellement mutilée, n'avait pas plus de prix qu'un
rat mort.
CHAPITRE XXV.
DIGRESSION SUR LES HYÈNES
Les hyènes ne sont que des loups d'une espèce particulière. Elles leur
ressemblent par les moeurs et l'aspect général; mais elles ont la tête
plus massive, le museau plus large, le cou plus court et la robe plus
velue et plus hérissée; un de leur traits caractéristiques est
l'inégalité des membres inférieurs: les jambes de derrière étant plus
faibles et plus courtes que celle de devant, la croupe est beaucoup plus
basse que les épaules, et la ligne du dos, au lieu d'être horizontale
comme chez la plupart des animaux, s'abaisse obliquement vers la queue.
Dans les temps fabuleux de la zoologie, le cou épais et lourd de l'hyène
avait fait croire qu'elle n'avait pas de vertèbres cervicales. Ses
fortes mâchoires lui permettent de broyer des os dont les autres bêtes
de proie ne sauraient tirer aucun parti: elle brise les plus gros; et,
après en avoir extrait la moëlle, elle les réduit en pâte et les avale.
La nature ne laisse rien perdre, et c'est dans les contrées où abondent
ces grands os que l'hyène se rencontre.
Les hyènes sont les loups de l'Afrique, c'est-à-dire qu'elles
représentent sur ce continent une espèce qui n'y existe pas. Le
maraudeur des Pyrénées ou son frère jumeau d'Amérique n'auraient point
sans elle d'analogue en Afrique, car le chacal est de trop petite taille
pour être considéré comme un loup.
De tous les loups, l'hyène est le plus laid, le plus repoussant. Ce
serait l'animal le plus hideux de la création sans les babouins, avec
lesquels elles ont d'ailleurs quelques rapports de physionomie et
d'habitudes.
Pendant longtemps on n'a connu qu'une seule espèce d'hyène, l'hyène
vulgaire ou rayée sur laquelle on a débité une foule de fables
absurdes. Aucun animal, pas même le vampire, pas même le dragon, n'a
joué un rôle si important dans le monde surnaturel. D'après les récits
fantastiques du moyen âge, l'hyène exerçait sur ses victimes la
fascination du regard; les attirait et les dévorait. Elle changeait de
sexe chaque année; on prétendait même qu'elle avait le pouvoir de se
métamorphoser en jeune homme pour séduire les jeunes filles et les
entraîner au fond des bois; elle imitait admirablement la voix humaine.
Rôdant autour des maisons, elle prêtait l'oreille, et quand elle avait
entendu prononcer le nom d'un membre de la famille, elle le répétait en
poussant des cris de détresse. Celui qu'elle avait appelé sortait
imprudemment et devenait sa victime.
Ces histoires bizarres étaient crues comme article de foi; mais ce qui
peut sembler étrange, c'est qu'elles ne sont pas totalement dépourvues
de fondement, et il y a en effet dans le regard de l'hyène une puissance
particulière qui emporte l'idée de fascination, quoique à ma
connaissance personne ne s'y soit jamais laissé prendre. On a pu
également se figurer que l'hyène imitait la voix humaine, par la simple
raison que cette voix ressemble à la sienne. Je ne prétends pas dire que
le cri de l'hyène soit exactement celui d'un homme, mais il présente
avec certains cris particuliers une identité remarquable. Je connais
plusieurs individus qui ont positivement des voix d'hyène, et
l'imitation la plus exacte du rire humain est le cri de l'hyène
tachetée.
Malgré l'horreur qu'il inspire, on ne peut l'entendre sans être égayé
par cette singulière parodie, dont les sons métalliques et saccadés
rappellent la voix des nègres; j'ai déjà comparé ce rire à celui d'un
nègre en état de folie.
L'hyène rayée, quoique la mieux connue, est selon moi la moins
intéressante de son genre. Elle est plus répandue que ses congénères; on
la trouve dans presque toute l'Afrique, dans les parties méridionales de
l'Asie, et même dans le Caucase et l'Altaï. C'est la seule espèce qui
existe en Asie; toutes les autres sont originaires de l'Afrique, qui est
la véritable patrie de l'hyène.
Les naturalistes n'admettent que trois espèces d'hyènes; mais je suis
convaincu qu'il y en a cinq ou six autres non moins distinctes, sans y
comprendre le protales ou petite hyène fossoyeuse, et le chien sauvage
du Cap, dont nous aurons à nous occuper dans le cours de notre récit.
L'hyène rayée est ordinairement d'une couleur gris-cendré, avec de
légères teintes jaunâtres et des stries irrégulières d'un brun foncé.
Ces raies sont rangées obliquement le long du corps et suivent la
direction des côtes; elles ne sont pas marquées avec la même netteté
chez tous les individus.
Le poil de l'hyène est rude, épais, et forme sur le cou, les épaules et
le dos, une crinière lorsque l'animal est irrité.
L'hyène commune est loin d'être brave; c'est en réalité la plus faible
et la moins féroce de son genre. Elle est vorace, mais elle vit
uniquement de charogne et n'ose pas attaquer des êtres vivants d'une
taille deux fois moindres que la sienne. Elle se jette avec avidité sur
les plus petits quadrupèdes, mais un enfant de douze ans peut aisément
la mettre en fuite.
La seconde espèce, désignée sous le nom d'hyène de Bruce, est celle dont
le célèbre voyageur fut si souvent importuné pendant qu'il parcourait
l'Abyssinie. Presque tous les naturalistes l'ont confondue avec l'hyène
vulgaire, à laquelle elle ne ressemble que par les stries, encore
sont-elles différemment disposées et d'une couleur différente. L'hyène
de Bruce, deux fois plus grande que le type de l'espèce, la surpasse en
force, en courage et en férocité. Elle attaque sans hésitation tous les
animaux et l'homme lui-même. Elle entre la nuit dans les villages pour
enlever les bestiaux et les enfants. Ces faits, qui paraissent
invraisemblables, sont constatés par les témoignages les plus
authentiques.
L'hyène de Bruce a la réputation d'entrer dans les cimetières et de
déterrer les cadavres pour s'en repaître. Quelques naturalistes ont nié
le fait; mais pourquoi? On sait que dans presque toutes les parties de
l'Afrique les morts ne reçoivent point de sépulture, et qu'ils sont
déposés dans les champs, où les hyènes viennent les dévorer; on sait
aussi que l'hyène creuse la terre. Est-il invraisemblable qu'elle
découvre les cadavres, qui sont sa nourriture naturelle? C'est
l'habitude du loup, du chacal, du coyotte et même du chien. Je les ai
vus tous ensemble à l'oeuvre sur le champ de bataille. Pourquoi ne
serait-ce pas celle de l'hyène?
Une troisième espèce, très-distincte des précédentes, est l'hyène
tachetée (_hyena crocuta_). On l'appelle parfois aussi l'hyène rieuse, à
cause de la particularité dont nous avons eu occasion de parler.
Cette espèce est plus grande que l'hyène vulgaire, dont elle diffère peu
par la couleur; seulement, au lieu d'être rayés, ses flancs sont
couverts de taches. Elle a les moeurs de l'espèce Abyssinienne; mais
elle est cantonnée dans la partie la plus méridionale de l'Afrique, où
les colons hollandais la nomment tigre-loup, tandis que l'hyène vulgaire
est connue sous la simple dénomination de loup.
Une quatrième espèce, l'hyène velue (_hyena villosa_), a pour signe
caractéristique de grands poils droits qui tombent le long de ses
flancs. Elle est de la grosseur d'un chien du mont Saint-Bernard, et
n'est pas sans analogie avec le blaireau. La couleur de sa robe est un
brun foncé en dessus et un gris sale en dessous.
Il est impossible de la confondre avec ses congénères, et cependant de
savants naturalistes, entre autres de Blainville, l'ont décrite comme
appartenant à la même espèce que l'hyène vulgaire. Les plus ignorants
fermiers de l'Afrique méridionale ne s'y trompent pas.
Le nom de loup des sables qu'ils donnent à cette quatrième espèce
indique ses habitudes, car elle fréquente les bords de la mer et ne se
trouve jamais dans les localités où abondent les hyènes communes.
On a eu tort d'appeler cette espèce hyène brune, car elle n'est
nullement caractérisée par sa couleur. Ce nom convient mieux à celle qui
habite le grand désert, et dont les poils plus courts sont d'un brun
uniforme. Sans doute, lorsque le centre de l'Afrique aura été
complètement exploré, plusieurs espèces nouvelles seront ajoutées à
cette liste déjà nombreuse.
Les moeurs des hyènes se rapprochent de celles des grands loups. Elles
vivent dans des grottes ou dans des crevasses de rochers. Quelques-unes
s'emparent des terriers que d'autres animaux ont creusés, et qu'elles
élargissent avec leurs griffes. Elles n'ont pas les pattes assez
rétractiles pour monter sur les arbres; c'est dans leurs mâchoires et
leurs dents que consiste leur principale force.
Les hyènes sont des animaux solitaires; il est vrai qu'on les voit par
bandes autour des carcasses, mais si elles sont attirées par une proie
commune, elles se dispersent pour en emporter les lambeaux. D'une
voracité excessive, elles mangent jusqu'aux morceaux de cuir et aux
vieux souliers. Malgré leur lâcheté elles montrent de l'audace envers
les pauvres indigènes, qui ne les chassent pas en vue de les exterminer.
Elles entrent dans les misérables kraals et emportent souvent les
enfants. Il est certain que plusieurs centaines d'enfants ont été tués
par les hyènes dans l'Afrique méridionale.
Vous vous demandez sans doute pourquoi on ne leur déclare pas la guerre?
pourquoi on tolère leurs déprédations? Vous supposez que la vie humaine
est regardée comme moins précieuse en Afrique qu'en Angleterre. Il n'en
est rien. Si les sauvages n'assurent pas à leur famille une protection
suffisante, les hommes civilisés ne sont guère moins coupables, et, au
nombre de leurs lois, il en est plus d'une qui font de nombreuses
victimes. Bien plus, l'existence humaine est parfois inutilement
exposée. Une fête de la cour, une revue, la réception d'un empereur,
entraînent presque toujours des accidents funestes.
CHAPITRE XXVI.
UNE MAISON DANS LES ARBRES
Von Bloom réfléchit que les hyènes allaient être pour lui un grand
fléau; elles menaçaient ses provisions, ses effets, et même ses enfants,
car, en emmenant les aînés dans ses expéditions, il était obligé de
laisser au camp les plus jeunes. D'autres animaux, plus redoutables
encore, venaient boire dans le lac, et la nuit même on avait entendu sur
ses bords le rugissement des lions. Il importait de mettre Gertrude et
Jan à l'abri de leurs atteintes.
Il fallait donc bâtir une maison; mais cette construction demandait du
temps, les pierres étaient à un mille de distance et ne pouvaient être
apportées qu'à la main. D'ailleurs à quoi bon se donner tant de peine
pour un édifice provisoire; Von Bloom n'avait pas l'intention de se
fixer dans ce lieu, où les éléphants viendraient sans doute à manquer
bientôt.
On pouvait construire une maison de bois, mais, à l'exception des
figuiers-sycomores qui étaient plantés de distance en distance avec une
sorte de symétrie, on ne trouvait que des mimosas, des euphorbes, des
strélitzias, des aloès aborescents, des zamies aux souches épaisses.
Toutes ces plantes embellissaient le paysage, mais ne pouvaient fournir
aucun bois de charpente. Quand aux nwanas, ils étaient tellement gros,
qu'il eût été aussi difficile d'en abattre un seul que de bâtir une
maison, et l'on aurait eu besoin d'une scierie mécanique pour les
découper en planches.
Une enceinte de broussailles, une frêle muraille de perches et de lattes
n'auraient pas suffisamment garanti la sécurité des habitants; un
rhinocéros, un éléphant furieux, en auraient en quelques instants
effectué la démolition.
En outre, s'il fallait en croire Swartboy, qui était originaire d'un
pays voisin, quelques peuplades antropophages hantaient les environs:
comment se défendre de leurs attaques dans une maison mal close et peu
solide?
Von Bloom était embarrassé. Il ne pouvait commencer ses chasses avant
d'avoir réglé la question de son domicile. Il importait de disposer un
emplacement où les enfants seraient en sûreté pendant son absence.
Tandis qu'il y réfléchissait, il jeta par hasard les yeux sur le nwana,
et son attention se fixa sur ses énormes branches, qui éveillèrent dans
son esprit d'étranges souvenirs. Il se rappela avoir entendu dire que
dans certaines parties de l'Afrique, et sans doute à peu de distance de
celle où il était, les indigènes vivaient dans les arbres.
En effet, une tribu tout entière, composée de cinquante individus,
s'établit parfois sur un seul arbre, où elle brave les bêtes féroces et
les sauvages. Les huttes sont posées sur des plates-formes que
soutiennent les grosses branches horizontales; l'on y monte au moyen
d'échelles qui sont retirées pendant la nuit.
Von Bloom connaissait ces détails, qui sont de la plus complète
exactitude.
--Ne puis-je, se dit-il, à l'exemple des Hottentots, construire un asile
dans la gigantesque nwana? J'y trouverais toute la sécurité désirable,
toute ma famille y dormirait en paix, et quand j'irais à la chasse, je
laisserais mes enfants avec la certitude de les revoir sains et saufs au
retour. L'idée est excellente, mais est-elle praticable?... Voyons! il
ne faut que des planches pour établir une plate-forme, le reste sera
facile; le feuillage, à la rigueur, me servirait de toit... Mais où
trouver des planches? Hélas! il n'y en a point dans les environs.
En cherchant autour de lui, Von Bloom jeta les yeux sur sa charrette.
--Voilà des planches! s'écria-t-il dans un premier transport de joie.
Mais quoi! briser cette belle voiture, me priver de la seule ressource
que j'aie pour retourner un jour à Graaf Reinet!... Non, non! jamais!
Imaginons un autre expédient... Mais j'y pense; je n'ai pas besoin de
briser ma charrette; elle peut se démonter et se remonter à volonté...
Je puis l'utiliser sans en ôter un seul clou... Le fond de la caisse
sera ma plate-forme... Hurrah!
Enthousiasmé de son projet, le porte-drapeau s'empressa de le
communiquer à ses enfants. Tous y adhérèrent avec empressement, et comme
ils avaient la journée devant eux, ils se mirent à l'oeuvre
immédiatement.
Ils coupèrent d'abord dans le taillis du bois, dont ils fabriquèrent,
non sans peine, un grossière échelle de trente pieds de hauteur. Elle
atteignait aux premières branches du nwana, d'où ils pouvaient organiser
un escalier pour arriver à toutes les autres.
Von Bloom monta, examina avec soin les branches nombreuses qui partaient
horizontalement du tronc, et en choisit deux des plus fortes, situées à
la même hauteur et s'écartant insensiblement l'une de l'autre.
Dix minutes suffirent pour démonter la charrette; puis tous les
travailleurs réunirent leurs forces pour monter le fond de la caisse. A
l'une de ses extrémités furent attachées de grosses courroies, qu'on fit
passer par-dessus une branche plus élevée que celle sur laquelle devait
reposer le plancher. Swartboy grimpa sur l'arbre pour diriger l'énorme
pièce de bois, et toute la famille se suspendit aux courroies pour la
haler. Le petit Jan lui-même tira de son mieux, mais toute sa puissance
musculaire ne pouvait guère être évaluée à plus d'une livre commerciale.
Le fond de la charrette fut hissé et placé d'aplomb sur les branches
horizontales destinées à le supporter. De bruyantes acclamations
retentirent en bas, et Swartboy y répondit du haut du nwana.
Le plus difficile était fait. Les parois de la charrette furent enlevées
pièce à pièce et remises à leur place. On élagua quelques branches afin
de remonter la capote du véhicule; et quand le soleil se coucha, la
maison aérienne était logeable.
On y coucha le soir même, ou plutôt, comme le dit Hans en plaisentant,
on y percha.
Mais la famille ne regardait pas sa nouvelle habitation comme terminée.
On y travailla le lendemain. Au moyen de longues perches, on établit
devant la charrette une large terrasse. Les perches furent liées
ensemble avec des baguettes de saule pleureur (_salix Babylonica_),
arbre originaire de ces contrées, et qui croissait en abondance sur les
bords du lac. La terrasse reçut un épais enduit de glaise prise au même
endroit, et cimentée avec cette terre glutineuse dont sont composées les
fourmilières.
Grâce à ces arrangements, on pouvait allumer du feu et faire la cuisine
dans le nwana.
Quand le principal corps de logis fut achevé, Swartboy construisit une
plate-forme pour lui et une seconde pour Totty, dans une autre partie de
l'immense figuier-sycomore. Au-dessus de chacune d'elles, pour préserver
leurs habitants de la pluie et de la rosée, fut placé un pavillon de la
grandeur d'un parapluie ordinaire. Ces deux pavillons avaient un aspect
bizarre, dont on se rendait compte aisément quand on savait que
c'étaient les oreilles de l'éléphant.
CHAPITRE XXVII.
LA BATAILLE DES OUTARDES
Rien ne pouvait plus empêcher le porte-drapeau de poursuivre le but de
sa vie nouvelle, la chasse aux éléphants. Il résolut de commencer sans
retard. Il sentait qu'il serait en proie à une terrible incertitude tant
qu'il n'aurait pas abattu plusieurs de ces gigantesques animaux.
Etait-il sûr maintenant d'en pouvoir tuer un seul, et s'il n'y
réussissait pas, à quoi servaient ses calculs anticipés? Que devenaient
ses espérances de fortune? Un échec pouvait le rejeter dans une
condition pire que celle qu'il avait supportée, car il aurait perdu
non-seulement son temps, mais encore son énergie. Le succès excite les
facultés, ranime le courage, inspire à l'homme une juste confiance en
soi-même; la défaite le rend timide et le pousse au désespoir. Sous le
rapport psychologique, il est dangereux d'échouer dans une entreprise
quelconque, et c'est pourquoi, avant d'exécuter aucun projet, il importe
d'être bien certain qu'il est praticable.
Celui de Von Bloom l'était-il? Il l'ignorait encore; mais c'était son
unique ressource. Aucun autre moyen d'existence ne s'offrait à lui
présentement; il fallait de toute nécessité essayer de celui-ci. Il
avait foi dans ses calculs, il avait l'espoir qu'ils ne seraient pas
trompés; mais la chose restait à l'état de théorie. Il était donc
naturel qu'il eût hâte de débuter et de courir la chance.
Il sortit donc à la pointe du jour, accompagné de Hendrik et de
Swartboy. Il n'avait pu se décider à laisser ses enfants sous la seule
protection de Totty, qui était elle-même presque un enfant. Hans était
chargé de veiller sur eux et de garder le camp.
Les chasseurs suivirent d'abord le ruisseau qui sortait du lac, parce
que c'était de ce côté que les arbres étaient en plus grand nombre; et
ils savaient que les éléphants hantaient plus volontiers les contrées
basses que les plaines découvertes.
Le cours d'eau était bordé d'une large ceinture de ces taillis qu'on
désigne sous le nom de jungles. Plus loin se montraient ça et là des
bouquets d'arbres, des massifs de verdure, au delà desquels commençaient
les prairies, presque dépourvues d'arbres, mais couvertes d'un riche
tapis de gazon. A ces prairies succédait le Karoo, désert aride, qui
s'étendait à l'orient et à l'occident jusqu'aux limites de l'horizon. La
lisière septentrionale était formée, comme nous l'avons dit, par une
chaîne de collines escarpées, derrière lesquelles il n'y avait que des
solitudes desséchées. Au sud, on apercevait des bois qui, sans mériter
le nom de forêts, étaient cependant assez vastes pour servir de retraite
aux éléphants.
Les arbres étaient principalement des mimosas de diverses espèces, dont
les feuilles, les racines et les jeunes pousses sont la nourriture
favorite des grands ruminants. On remarquait aussi quelques mokalas aux
cimes en parasol; mais c'était les nwanas dont les feuillages massifs,
dominant tout le paysage, qui lui donnaient un caractère particulier.
Le lit du ruisseau allait en s'élargissant, mais en revanche la quantité
d'eau courante diminuait, et à un mille du camp elle disparaissait
complètement. On ne trouvait plus ça et là que des mares stagnantes.
Toutefois, le lit continuait à augmenter de largeur, et il était évident
qu'après les grandes pluies il devait contenir assez d'eau pour former
une rivière importante.
Les deux rives étaient couvertes de buissons si épais que le canal
desséché était la seule voie praticable. Chemin faisant, les chasseurs
firent lever diverses espèces de petit gibier, auquel Hendrik aurait
volontiers envoyé un coup de fusil, mais son père s'y opposa.
--Tu pourrais, lui dit-il, effrayer le gros gibier que nous cherchons et
que nous rencontrerons sans doute d'un moment à l'autre. Il vaut mieux
attendre; en retournant au camp, je t'aiderai à tuer une antilope qui
fera notre souper. Provisoirement ne songeons qu'au but de notre
expédition, et tâchons de nous procurer une paire de défenses.