La fatigue aurait dû procurer aux travailleurs un doux sommeil; mais il

ne leur fut pas permis de le goûter. A peine avaient-ils les yeux

fermés, que des bruits étranges les arrachèrent à cet état de rêverie

qui précède l'assoupissement. Il leur sembla entendre des éclats de rire

qu'on aurait pu attribuer à des voix humaines. Ils ressemblaient

parfaitement aux ricanements aigus d'un nègre en délire. On aurait dit

que les hôtes de quelque Bedlam de nègres avaient brisé les portes de

leur prison, et se répandaient dans la campagne. Les sons devenaient de

plus en plus perçants; il était évident que ceux par lesquels ils

étaient poussés se rapprochaient du camp. C'étaient des cris confus, si

variés que le plus habile ventriloque aurait vainement essayé de les

reproduire. Les voix hurlaient, grommelaient, soupiraient, grognaient,

sifflaient, caquetaient, aboyaient. Tantôt elles lançaient une note

brève et aiguë, tantôt elles traînaient longuement un gémissement

plaintif. Par intervalles régnait un profond silence; puis le sauvage

concert recommençait, et le signal en était donné par ce ricanement

humain qui surpassait en horreur tous les autres sons.

Vous supposez que ce choeur épouvantable dut jeter l'alarme dans le

camp. Il n'en fut rien. Personne n'eut peur, pas même Gertrude, pas même

le petit Jean. S'ils n'avaient pas été familiarisés avec ces étranges

clameurs, ils auraient éprouvé l'effet qu'elles devaient naturellement

produire; mais Von Bloom et sa famille avaient trop longtemps vécu dans

les déserts africains pour ne pas savoir à quoi s'en tenir. Dans les

hurlements, dans les jacassements, dans les glapissements, ils avaient

reconnu les cris du chacal.

Le rire, c'était celui de l'hyène.

Au lieu d'être effrayés et de sauter à bas de leurs lits, nos

aventuriers écoutèrent tranquillement. Von Bloom et les enfants

couchaient dans la charrette; Swartboy et Totty étaient étendus sur le

sol auprès des feux, dont la lumière les garantissait de l'approche de

toutes bêtes fauves.

Cependant, en cette circonstance, les hyènes et les chacals semblaient

être aussi nombreux que hardis. Quelques minutes après avoir annoncé

leur présence, ils faisaient un tintamarre qui eût été désagréable,

quand même on n'aurait pas su à quels animaux l'attribuer.

Enfin, ils se rapprochèrent tellement, qu'il était impossible de

regarder de n'importe quel côté sans voir briller à la lueur des feux

des yeux rouges ou verdâtres. On pouvait remarquer encore les dents

blanches des hyènes, qui ouvraient leurs gueules hideuses pour pousser

leur rauque éclat de rire.

Avec un pareil spectacle devant les yeux, avec un pareil vacarme dans

les oreilles, il n'était guère facile de dormir, malgré l'excès de la

fatigue. Non-seulement on ne pouvait songer au sommeil, mais encore

tous, sans en excepter le porte-drapeau, commencèrent à s'inquiéter.

Jamais ils n'avaient vu de bandes aussi considérables; il n'y avait pas

autour du camp moins d'une cinquantaine de chacals et de deux douzaines

d'hyènes tachetées. Von Bloom savait que dans les circonstances

ordinaires ces derniers animaux n'étaient pas dangereux. Cependant ils

attaquaient parfois l'homme, ce que lui rappelèrent ensemble Swartboy,

instruit par l'expérience, et Hans, éclairé par ses lectures.

Les hyènes étaient si voraces qu'il devenait nécessaire de faire contre

elles une démonstration. Von Bloom, Hans et Hendrik, armés de leurs

fusils, sortirent de la charrette, tandis que Swartboy saisissait son

arc et ses flèches. Tous les quatre se tinrent derrière le tronc du

figuier-sycomore, du côté opposé à celui où les feux étaient allumés.

C'était une position bien choisie; ils s'y trouvaient cachés et

pouvaient observer sans être vus tout ce qui se présentait à la lueur

des brasiers.

Ils étaient à peine installés quand ils s'aperçurent qu'ils avaient

commis une impardonnable négligence. Pour la première fois ils

devinèrent que la chair de l'éléphant attirait seule un si grand nombre

d'hyènes, et qu'ils avaient eu le tort de la pendre trop bas. En effet,

tandis qu'ils surveillaient les festons rougeâtres, une bête au poil

hérissé se dressa sur ses pattes de derrière, enleva un morceau choisi

et disparut dans les ténèbres. On entendit les pas de ses compagnes qui

s'élançaient pour prendre leur part du butin, et bientôt toute la bande

aux yeux étincelants et aux dents blanches se tint prête à un assaut

général.

Aucun des chasseurs n'avait fait feu; leur poudre et leur plomb étaient

trop précieux pour être inutilement gaspillés, et l'agilité que les

hyènes mettaient dans leurs mouvements rendait presque impossible de les

viser. Animées par leur succès, elles s'avançaient en bon ordre et

seraient indubitablement parvenues à emporter presque toute la provision

de biltongue; c'est ainsi qu'on désigne la viande d'éléphant conservée

par la dessication.

--Nos fusils ne nous servent à rien, dit Von Bloom, mettons-les de côté

et occupons-nous de serrer le biltongue; autrement, si nous voulons le

défendre, nous sommes dans la nécessité de veiller jusqu'à demain.

--Mais comment, demanda Hendrik, le placer hors de la portée des hyènes?

--Nous pourrions, répondit le fermier, l'empiler dans la charrette;

malheureusement notre chambre à coucher se trouverait rétrécie, il

vaudrait mieux tâcher d'exhausser nos traverses; mais dans l'obscurité

il est difficile de couper d'autres pieux.

--J'ai une proposition à faire, dit Hans: il faut lier ensemble

quelques-unes de nos perches, et nous établirons sur les fourches

supérieures nos traverses horizontales. La viande ainsi suspendue sera à

l'abri des hyènes et des chacals.

Le projet de Hans fut adopté à l'unanimité. En réunissant plusieurs

perches, on donna à l'échafaudage une douzaine de pieds de haut; les

traverses ayant été posées, Von Bloom les garnit de biltongue en montant

sur un des coffres de la charrette.

Lorsque cette opération fut terminée, le trio des chasseurs reprit son

poste à l'ombre du nwana, avec l'intention d'épier la conduite des

maraudeurs.

Ils n'eurent longtemps à attendre. Au bout de cinq minutes, la bande

revint à la charge en hurlant, en ricanant et en glapissant comme par

le passé; seulement ces différents cris n'exprimèrent cette fois que le

désappointement et la fureur.

Hyènes et chacals virent du premier coup d'oeil que les appétissantes

guirlandes n'étaient plus à leur portée; toutefois ils ne voulurent pas

déserter la place sans s'être assurés bien positivement du fait; les

plus gros et les plus courageux des deux espèces se placèrent sous

l'échafaudage et s'efforcèrent d'atteindre le biltongue. Après des bonds

réitérés mais infructueux, ils se découragèrent et ils allaient

s'éloigner tranquillement, à l'exemple du renard de la fable, lorsque

Von Bloom, furieux d'être si désagréablement dérangé à cette heure

indue, résolut de se venger des persécuteurs. Il donna le signal, et

trois coups de fusils partirent à la fois. Cette décharge inattendue

dispersa l'ennemi, qui laissa sur le sol trois cadavres. Deux hyènes

avaient mordu la poussière, et la flèche empoisonnée de Swartboy avait

pénétré dans les flancs d'un chacal.

Les chasseurs chargèrent leurs fusils et reprirent leur poste; mais

après une demie-heure d'attente, ils crurent pouvoir se retirer. Une

heureuse diversion s'était opérée, les hyènes et les chacals avaient

découvert les restes de l'éléphant et s'étaient jetés dessus.

Pendant toute la nuit, on les entendit se quereller, gronder, rire et

japper autour de leur proie, qu'ils allaient chercher en plongeant dans

les eaux du lac.

Von Bloom et ses enfants ne s'amusèrent pas à écouter ce bruit; dès

qu'ils furent certains que les bêtes féroces ne reviendraient plus au

camp, ils rentrèrent dans leur lit et goûtèrent le doux sommeil qui suit

une journée de travail.

CHAPITRE XXIII.

L'OUREBI

Le lendemain matin, les hyènes et les chacals avaient disparu sans

laisser la moindre parcelle de la chair de l'éléphant.

L'énorme squelette était entièrement dépouillé, les rudes langues de

hyènes en avaient même poli les os. Chose plus étonnante encore, deux

chevaux, qui achevaient dans la prairie leur triste existence, avaient

été abattus pendant la nuit et disséqués aussi nettement que l'éléphant.

C'était une preuve que les animaux voraces abondaient autour du camp, et

leur présence était de bon augure, car ils ne se montrent que dans les

localités giboyeuses.

En examinant les bords du lac, on constata que des bêtes de diverses

espèces y étaient venues boire.

On reconnut le sabot rond et solide du couagga et de son congénère le

dauw, puis l'empreinte nettement dessinée de l'antilope gemsbock et la

trace plus large de l'élan. Au milieu de toutes les marques éparses sur

le rivage, Von Bloom ne manqua pas d'observer celles du lion; on ne

l'avait pas entendu rugir; mais il était certain qu'il hantait la

contrée, à la piste des couaggas, des gemsbock et des élans, qui sont sa

proie favorite.

La famille travailla peu ce jour-là. La préparation du biltongue et la

surveillance que les maraudeurs avaient exigée avaient épuisé les forces

de Von Bloom et de ses compagnons. Ils étaient disposés à l'oisiveté.

Cependant Swartboy nettoya les pieds d'éléphant après les avoir tirés du

four, et disposa le biltongue de manière à en accélérer la dessication.

Von Bloom emmena loin du camp les trois chevaux qui restaient et qui

n'avaient pas deux jours à vivre. Il mit fin à leurs souffrance et fit

acte de charité en leur envoyant à chacun une balle à travers le

coeur.

De tous les bestiaux du porte-drapeau, il ne restait plus que la vache,

de laquelle on appréciait les services, et qui était l'objet de soins

particuliers. Sans le lait qu'elle fournissait en abondance,

l'alimentation de la famille aurait été d'une nature assez sauvage. Tous

les jours on conduisait la précieuse bête dans le meilleur pâturage, et

le soir elle rentrait dans un kraal d'épines qu'on avait construit pour

elle à peu de distance du nwana. Ces épines, dont les racines étaient

placées à l'intérieur, formaient avec leurs cimes touffues des chevaux

de frise qu'aucun animal n'était tenté de franchir. Une haie pareille

est impénétrable même pour le lion, à moins qu'il n'ait été provoqué et

qu'il ne se connaisse plus.

Pour permettre à la vache d'entrer et de sortir, on avait ménagé une

ouverture dont la porte était un grand buisson.

Après la vache, le seul animal domestique du camp était le faon de

springbok, le favori de Gertrude; mais le jour même, il eut un compagnon

non moins gracieux que lui et de proportions encore plus délicates.

C'était le faon d'un ourebi, une des antilopes élégantes dont on trouve

tant de variétés dans les plaines et dans les bois de l'Afrique

méridionale.

Cette jolie bête fut un cadeau de Hendrik, qui apporta en même temps

pour dîner de la venaison que tout le monde, à l'exception de Swartboy,

préféra au rôti d'éléphant.

Il était sorti vers midi, croyant avoir vu un animal rôder près du camp.

Après avoir fait un demi-mille dans les broussailles, sur la lisière de

la prairie, il aperçut deux individus d'une espèce qui lui était

inconnue, mais qui, à en juger par leur conformation, devaient être des

antilopes ou des daims. Comme Hans lui avait dit qu'il n'y avait pas de

daims dans le sud de l'Afrique, il en conclut qu'il avait sous les yeux

deux antilopes. Une seule portait des cornes; c'étaient par conséquent

un mâle et une femelle. Le premier n'avait pas deux pieds de hauteur. Sa

robe était d'un fauve pâle; ses yeux étaient surmontés de sourcils

blancs; il avait le ventre blanc et de longs poils de la même couleur

sous la gorge. Des touffes de poils jaunâtres pendaient au-dessus de ses

genoux. Ses cornes n'étaient pas recourbées en forme de lyre comme celle

de l'antilope springbok, mais elles s'élevaient presque verticalement à

la hauteur de quatre pousses. Elles étaient noires, rondes et

légèrement annelées. La femelle, qui n'avait pas de cornes, était

beaucoup plus petite que son compagnon.

Après avoir fait toutes ces observations, Hendrik en conclut

judicieusement que ces antilopes étaient des ourebis.

Il tâcha de les rapprocher avec assez de précaution pour ne pas donner

l'alarme à ces bêtes craintives; mais il ne pouvait sans imprudence

dépasser un buisson de jong dora derrière lequel il se tint caché, et

qui était encore à deux cents yards des ourebis.

De temps en temps le mâle dressait son cou gracieux, poussait un léger

bêlement et jetait autour de lui des regards soupçonneux; Hendrik jugea

par ces symptômes qu'il approcherait difficilement des ourebis à portée

de sa petite carabine.

Il avait eu soin de se placer sous leur vent; mais, au bout de quelque

temps, il aperçut avec douleur qu'elles broutaient au vent, à la manière

des springboks et de quelques autres espèces. Par conséquent elles

marchaient régulièrement, les naseaux tournés vers le côté d'où

soufflait le vent et mettaient à chaque pas un plus grand intervalle

entre eux et lui.

Il fallait donc renoncer à la chasse ou faire un long circuit pour

barrer le passage aux ourebis. L'exécution de cette dernière manoeuvre

était lente, pénible et d'un résultat douteux: Hendrik aurait beau

multiplier les marches et les contre-marches, glisser de buisson en

buisson, se tapir dans les herbes, il était probable que les ourebis le

sentiraient avant qu'il fût à bonne portée; car c'est précisément afin

de pouvoir être avertis par le flair de la présence d'un ennemi qu'elles

broutent toujours contre le vent.

La plaine était vaste; les abris étaient lointains et clairsemés: aussi

Hendrik, découragé, abandonna-t-il le projet d'attaquer les ourebis par

devant.

Il était sur le point de regagner le camp, lorsqu'il lui vint à l'idée

d'employer la ruse. Il savait que, chez plusieurs espèces d'antilopes,

la curiosité est plus forte que la crainte. Il avait souvent, par divers

stratagèmes, attiré près de lui des springboks. Pourquoi les ourebis

n'obéiraient-elles pas aux mêmes impulsions?

--Tentons l'aventure! se dit-il. Au pis aller, j'en serai quitte pour

battre en retraite, ce que je serais obligé de faire dès à présent, si

je ne courais une dernière chance.

Sans perdre un instant, il chercha dans sa poche un grand mouchoir rouge

qui lui avait plus d'une fois servi en pareille occasion.

Malheureusement il ne trouva rien.

Il fouilla dans les deux poches de sa veste et de ses larges culottes,

puis dans son gilet; mais, hélas! le mouchoir rouge avait été oublié

dans la charrette!

Comment le remplacer? En ôtant sa veste et en l'élevant en l'air? Elle

n'était pas d'une couleur assez vive.

Fallait-il mettre son chapeau au bout de son fusil? La réussite de cet

expédient était plus probable; cependant il avait le désavantage de trop

rappeler la forme humaine que redoutaient les animaux en général et les

ourebis en particulier.

Enfin Hendrik eut une heureuse idée.

Il avait entendu dire que la curiosité des antilopes était excitée

non-seulement par les couleurs voyantes, mais encore par les formes

bizarres, par les mouvements singuliers. Il se souvint d'un stratagème

que les chasseurs avaient souvent employé avec succès et dont

l'exécution était facile.

Il s'agissait de se tenir sur les mains, la tête en bas. C'était un

exercice gymnastique que le jeune homme avait maintes fois pratiqué pour

son amusement, et dans lequel il avait acquis l'habileté d'un acrobate.

Sans plus tarder, il déposa sa carabine à terre, et, se tenant sur la

tête et sur les mains, il se mit à remuer les pieds en l'air, en les

frappant l'un contre l'autre et en les croisant de la manière la plus

fantastique.

Il avait le visage tourné du côté des ourebis; mais il ne pouvait les

voir, car l'herbe avait un pied de haut. Cependant, par intervalles, il

laissait retomber ses pieds et regardait entre ses jambes pour juger de

l'effet de sa ruse.

Elle réussit. Le mâle, en apercevant l'objet inconnu, fit entendre un

sifflement aigu, et partit avec la vitesse d'un oiseau, car l'ourebi est

une des plus agiles antilopes d'Afrique. La femelle suivit, mais plus

lentement, et se trouva bientôt en arrière.

Le mâle se ravisa tout à coup. Comme s'il eût eu honte de son peu de

galanterie, il fit volte-face, et alla au-devant de sa compagne.

Quel pouvait être l'objet inconnu? C'était ce que le mâle semblait se

demander. Ce n'était ni un lion, ni un léopard, ni une hyène, ni un

chacal, ni un renard, ni un loup, ni un chien sauvage, ni aucun de ses

ennemis bien connus. Ce n'était pas non plus un Bosjesman, puisqu'il

paraissait avoir deux têtes. Qu'était-ce donc?

L'objet était resté en place, il n'avait pas l'air de vouloir poursuivre

une proie; peut-être n'était-il pas dangereux.

Ainsi raisonna le mâle. Sa curiosité dominant sa crainte, il voulut,

avant de s'éloigner, voir de plus près la chose mystérieuse qui attirait

son attention. Peu importait ce qu'elle pouvait être; à la distance qui

l'en séparait, elle était hors d'état de lui nuire; et si elle courait

après lui, il comptait la laisser bien loin en arrière, puisque sa

vélocité dépassait celle de tous les bipèdes ou quadrupèdes africains.

Il s'approcha donc de plus en plus, en allant en zigzag à travers la

plaine, jusqu'à ce qu'il fut arrivé à moins de cent pas de l'étrange

objet qui l'avait d'abord effarouché. Sa compagne semblait animée du

même sentiment de curiosité, et ses grands yeux étincelaient d'un vif

éclat. De temps en temps, l'un et l'autre s'arrêtaient comme pour tenir

conseil, et se demander s'ils savaient à quoi s'en tenir sur le

caractère de l'animal étranger. Il était évident que leur perplexité se

prolongeait, car l'étonnement se peignait dans leurs regards et dans

leurs allures.

Enfin l'étrange objet se perdit un moment sous l'herbe, et quand il

reparut il avait subi une métamorphose, il en partait des reflets

brillants qui fascinèrent tellement l'ourebi mâle, qu'il resta immobile

et les yeux fixes.

Fatale fascination! ce fut son dernier regard. Un éclair jaillit; une

balle traversa le coeur du pauvre animal, et il ne vit plus les

brillants reflets.

La femelle accourut auprès de lui, et sans deviner la cause de sa mort

subite, elle vit bien qu'il était mort. Son sang rouge s'échappait de sa

blessure; ses yeux étaient vitreux; il était muet et sans mouvement.

Elle se disposait à fuir; mais pouvait-elle se séparer immédiatement de

la dépouille inanimée de son compagnon; elle lui devait quelques pleurs;

elle avait des devoirs de veuve à remplir; mais elle n'en eut pas le

temps. L'amorce pétilla de nouveau; le tube brillant lança son jet de

flamme, et la femelle tomba sur le corps du mâle.

Le jeune chasseur se releva, et ne voyant point d'autre gibier dans la

plaine, il ne reprit pas le temps de recharger son fusil, comme il en

avait l'habitude. Il courut ramasser ses deux victimes, mais qu'elle fut

sa surprise de trouver auprès d'elles une troisième antilope encore

vivante. C'était un faon qui n'était guère plus gros qu'un lapin, et que

l'herbe avait jusqu'alors caché. Il poussait de faibles bêlements en

bondissant autour du corps inanimé de sa mère.

Tout chasseur qu'il était, Hendrik ne put se défendre d'une certaine

émotion en contemplant ce tableau. Mais il songea que ce n'était pas en

pure perte pour satisfaire un caprice qu'il avait tué ces antilopes. Sa

conscience ne lui reprochait rien.

Le petit faon était une trouvaille pour Jan, qui avait souvent désiré en

posséder un, afin de n'avoir rien à envier à sa soeur; on pouvait

nourrir l'orphelin avec le lait de la vache, et Hendrik se promit de le

faire élever avec soin. Il s'en empara sans difficulté, car la jeune

ourebi refusait de quitter la place où sa mère était tombée.

Hendrik lia ensemble le mâle et la femelle, attacha une forte corde

autour des cornes de l'ourebi mâle, et les traîna tous deux derrière

lui, la tête la première et dans le sens du poil, ce qui rendait la

traction plus facile. Il n'eut pas de peine à les tirer sur la pelouse,

tout en portant le faon dans ses bras.

La satisfaction fut générale lorsqu'on vit arriver ce renfort de

venaison. Jan fut particulièrement enthousiasmé du jeune faon, et

n'envia plus à Gertrude la possession de sa jolie gazelle.

CHAPITRE XXIV.

LES AVENTURES DU PETIT JAN

Il aurait mieux valu que Jan n'eût jamais vu la petite ourebi, car la

nuit même l'innocente créature causa dans le camp une panique terrible.

L'ordre du coucher avait été le même que la nuit précédente.

Von Bloom et les quatre enfants s'étaient installés dans la charrette.

Totty était étendue dessous, entre les roues.

Le Bosjesman avait allumé à peu de distance un grand feu, près duquel il

s'était endormi, enveloppé dans son kaross de peau de mouton.

La famille n'avait pas été importunée par les hyènes, ce qui se

concevait aisément. Les trois chevaux qu'on avait tués dans la journée

absorbaient l'attention de ces désagréables visiteuses, dont on

entendait les rires affreux du côté où gisaient les cadavres. Ayant

largement à souper, elles n'avaient aucun prétexte pour s'aventurer dans

le voisinage du camp, où elles avaient été mal accueillies la veille.

Ce fut ainsi que raisonna Von Bloom avant de s'endormir; mais il se

trompait. Quoique les hyènes eussent dévoré les chevaux, c'était une

erreur de croire que leur appétit insatiable serait assouvi. Longtemps

avant le jour, si Von Bloom avait été réveillé, il aurait entendu près

du camp le rire frénétique des hyènes, dont les yeux verts scintillaient

aux clartés mourantes du feu de Swartboy.

Dans un moment d'insomnie, il avait bien entendu les bêtes féroces; mais

sachant que le biltongue était hors d'atteinte, et s'imaginant qu'elles

ne pouvaient nuire à personne, il ne daigna pas s'occuper de leurs

bruyantes démonstrations.

Cependant il fut réveillé en sursaut par le cri perçant d'un animal aux

abois; et ce cri fut suivi d'un autre brusquement étouffé.

Von Bloom reconnut le bêlement plaintif de l'ourebi.

--Ce sont les hyènes qui la tuent, pensa-t-il.

Tous les membres de la famille, éveillés en même temps, eurent la même

idée; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer. Un nouveau bruit les

fit tressaillir, et ils se levèrent avec autant de précipitation que si

une bombe eût éclaté sous la charrette: du côté d'où était parti le

bêlement de l'antilope, la voix du petit Jan se fit entendre.

Grand Dieu! qu'arrivait-il?

A une clameur brusque et perçante succéda le tumulte confus d'une lutte;

puis Jan appela au secours à grands cris, et les sons de sa voix furent

de plus en plus affaiblis par la distance.

Jan était enlevé!

Cette pensée frappa Von Bloom, Hans et Hendrik, et les remplit de

consternation. Ils avaient à peine les yeux ouverts, et, ne jouissant

pas encore de toute la lucidité de leur esprit, ils ne savaient à quoi

se résoudre.

Les cris réitérés de Jan leur rendirent toute leur énergie. Sans même

prendre leurs fusils, ils sautèrent à bas de la charrette et coururent

au secours de leur frère.

Totty était levée et versait des larmes, mais elle ignorait ce qui

s'était passé.

Ils ne s'arrêtèrent pas à l'interroger, leur attention fut attirée par

les vociférations de Swartboy, et ils virent courir dans les ténèbres un

tison ardent qui était sans doute porté par ce fidèle serviteur.

Ils suivirent comme un fanal la torche embrasée. La voix du Bosjesman

tonnait dans le lointain; mais, hélas! les cris du petit Jan

retentissaient plus loin encore.

Sans chercher à comprendre ce dont il s'agissait, ils hâtèrent le pas,

en proie à de sinistres appréhensions.

Tout à coup le tison descendit rapidement, remonta, redescendit, se

releva de nouveau, et les clameurs de Swartboy redoublèrent.

Evidemment il administrait à quelque animal une terrible correction.

Mais on n'entendait plus la voix de Jan; était-il mort?

Son père et ses frères s'avancèrent, et bientôt un étrange spectacle

s'offrit à leurs yeux. Jan gisait au pied d'un buisson, aux racines

duquel il se cramponnait. Autour de son poing droit était enroulé le

bout d'une longue lanière, et à l'autre bout était attaché la jeune

ourebi, horriblement mutilée. Swartboy était près de lui, tenant son

tison, qui flamboyait avec un nouvel éclat depuis qu'il s'en était servi

pour étriller une hyène affamée.

L'hyène s'était évadée sans demander son reste, mais personne ne songea

à la poursuivre; on ne s'occupait que du petit Jan.

Les enfants des bois · 第 7 / 17 段