ne leur fut pas permis de le goûter. A peine avaient-ils les yeux
fermés, que des bruits étranges les arrachèrent à cet état de rêverie
qui précède l'assoupissement. Il leur sembla entendre des éclats de rire
qu'on aurait pu attribuer à des voix humaines. Ils ressemblaient
parfaitement aux ricanements aigus d'un nègre en délire. On aurait dit
que les hôtes de quelque Bedlam de nègres avaient brisé les portes de
leur prison, et se répandaient dans la campagne. Les sons devenaient de
plus en plus perçants; il était évident que ceux par lesquels ils
étaient poussés se rapprochaient du camp. C'étaient des cris confus, si
variés que le plus habile ventriloque aurait vainement essayé de les
reproduire. Les voix hurlaient, grommelaient, soupiraient, grognaient,
sifflaient, caquetaient, aboyaient. Tantôt elles lançaient une note
brève et aiguë, tantôt elles traînaient longuement un gémissement
plaintif. Par intervalles régnait un profond silence; puis le sauvage
concert recommençait, et le signal en était donné par ce ricanement
humain qui surpassait en horreur tous les autres sons.
Vous supposez que ce choeur épouvantable dut jeter l'alarme dans le
camp. Il n'en fut rien. Personne n'eut peur, pas même Gertrude, pas même
le petit Jean. S'ils n'avaient pas été familiarisés avec ces étranges
clameurs, ils auraient éprouvé l'effet qu'elles devaient naturellement
produire; mais Von Bloom et sa famille avaient trop longtemps vécu dans
les déserts africains pour ne pas savoir à quoi s'en tenir. Dans les
hurlements, dans les jacassements, dans les glapissements, ils avaient
reconnu les cris du chacal.
Le rire, c'était celui de l'hyène.
Au lieu d'être effrayés et de sauter à bas de leurs lits, nos
aventuriers écoutèrent tranquillement. Von Bloom et les enfants
couchaient dans la charrette; Swartboy et Totty étaient étendus sur le
sol auprès des feux, dont la lumière les garantissait de l'approche de
toutes bêtes fauves.
Cependant, en cette circonstance, les hyènes et les chacals semblaient
être aussi nombreux que hardis. Quelques minutes après avoir annoncé
leur présence, ils faisaient un tintamarre qui eût été désagréable,
quand même on n'aurait pas su à quels animaux l'attribuer.
Enfin, ils se rapprochèrent tellement, qu'il était impossible de
regarder de n'importe quel côté sans voir briller à la lueur des feux
des yeux rouges ou verdâtres. On pouvait remarquer encore les dents
blanches des hyènes, qui ouvraient leurs gueules hideuses pour pousser
leur rauque éclat de rire.
Avec un pareil spectacle devant les yeux, avec un pareil vacarme dans
les oreilles, il n'était guère facile de dormir, malgré l'excès de la
fatigue. Non-seulement on ne pouvait songer au sommeil, mais encore
tous, sans en excepter le porte-drapeau, commencèrent à s'inquiéter.
Jamais ils n'avaient vu de bandes aussi considérables; il n'y avait pas
autour du camp moins d'une cinquantaine de chacals et de deux douzaines
d'hyènes tachetées. Von Bloom savait que dans les circonstances
ordinaires ces derniers animaux n'étaient pas dangereux. Cependant ils
attaquaient parfois l'homme, ce que lui rappelèrent ensemble Swartboy,
instruit par l'expérience, et Hans, éclairé par ses lectures.
Les hyènes étaient si voraces qu'il devenait nécessaire de faire contre
elles une démonstration. Von Bloom, Hans et Hendrik, armés de leurs
fusils, sortirent de la charrette, tandis que Swartboy saisissait son
arc et ses flèches. Tous les quatre se tinrent derrière le tronc du
figuier-sycomore, du côté opposé à celui où les feux étaient allumés.
C'était une position bien choisie; ils s'y trouvaient cachés et
pouvaient observer sans être vus tout ce qui se présentait à la lueur
des brasiers.
Ils étaient à peine installés quand ils s'aperçurent qu'ils avaient
commis une impardonnable négligence. Pour la première fois ils
devinèrent que la chair de l'éléphant attirait seule un si grand nombre
d'hyènes, et qu'ils avaient eu le tort de la pendre trop bas. En effet,
tandis qu'ils surveillaient les festons rougeâtres, une bête au poil
hérissé se dressa sur ses pattes de derrière, enleva un morceau choisi
et disparut dans les ténèbres. On entendit les pas de ses compagnes qui
s'élançaient pour prendre leur part du butin, et bientôt toute la bande
aux yeux étincelants et aux dents blanches se tint prête à un assaut
général.
Aucun des chasseurs n'avait fait feu; leur poudre et leur plomb étaient
trop précieux pour être inutilement gaspillés, et l'agilité que les
hyènes mettaient dans leurs mouvements rendait presque impossible de les
viser. Animées par leur succès, elles s'avançaient en bon ordre et
seraient indubitablement parvenues à emporter presque toute la provision
de biltongue; c'est ainsi qu'on désigne la viande d'éléphant conservée
par la dessication.
--Nos fusils ne nous servent à rien, dit Von Bloom, mettons-les de côté
et occupons-nous de serrer le biltongue; autrement, si nous voulons le
défendre, nous sommes dans la nécessité de veiller jusqu'à demain.
--Mais comment, demanda Hendrik, le placer hors de la portée des hyènes?
--Nous pourrions, répondit le fermier, l'empiler dans la charrette;
malheureusement notre chambre à coucher se trouverait rétrécie, il
vaudrait mieux tâcher d'exhausser nos traverses; mais dans l'obscurité
il est difficile de couper d'autres pieux.
--J'ai une proposition à faire, dit Hans: il faut lier ensemble
quelques-unes de nos perches, et nous établirons sur les fourches
supérieures nos traverses horizontales. La viande ainsi suspendue sera à
l'abri des hyènes et des chacals.
Le projet de Hans fut adopté à l'unanimité. En réunissant plusieurs
perches, on donna à l'échafaudage une douzaine de pieds de haut; les
traverses ayant été posées, Von Bloom les garnit de biltongue en montant
sur un des coffres de la charrette.
Lorsque cette opération fut terminée, le trio des chasseurs reprit son
poste à l'ombre du nwana, avec l'intention d'épier la conduite des
maraudeurs.
Ils n'eurent longtemps à attendre. Au bout de cinq minutes, la bande
revint à la charge en hurlant, en ricanant et en glapissant comme par
le passé; seulement ces différents cris n'exprimèrent cette fois que le
désappointement et la fureur.
Hyènes et chacals virent du premier coup d'oeil que les appétissantes
guirlandes n'étaient plus à leur portée; toutefois ils ne voulurent pas
déserter la place sans s'être assurés bien positivement du fait; les
plus gros et les plus courageux des deux espèces se placèrent sous
l'échafaudage et s'efforcèrent d'atteindre le biltongue. Après des bonds
réitérés mais infructueux, ils se découragèrent et ils allaient
s'éloigner tranquillement, à l'exemple du renard de la fable, lorsque
Von Bloom, furieux d'être si désagréablement dérangé à cette heure
indue, résolut de se venger des persécuteurs. Il donna le signal, et
trois coups de fusils partirent à la fois. Cette décharge inattendue
dispersa l'ennemi, qui laissa sur le sol trois cadavres. Deux hyènes
avaient mordu la poussière, et la flèche empoisonnée de Swartboy avait
pénétré dans les flancs d'un chacal.
Les chasseurs chargèrent leurs fusils et reprirent leur poste; mais
après une demie-heure d'attente, ils crurent pouvoir se retirer. Une
heureuse diversion s'était opérée, les hyènes et les chacals avaient
découvert les restes de l'éléphant et s'étaient jetés dessus.
Pendant toute la nuit, on les entendit se quereller, gronder, rire et
japper autour de leur proie, qu'ils allaient chercher en plongeant dans
les eaux du lac.
Von Bloom et ses enfants ne s'amusèrent pas à écouter ce bruit; dès
qu'ils furent certains que les bêtes féroces ne reviendraient plus au
camp, ils rentrèrent dans leur lit et goûtèrent le doux sommeil qui suit
une journée de travail.
CHAPITRE XXIII.
L'OUREBI
Le lendemain matin, les hyènes et les chacals avaient disparu sans
laisser la moindre parcelle de la chair de l'éléphant.
L'énorme squelette était entièrement dépouillé, les rudes langues de
hyènes en avaient même poli les os. Chose plus étonnante encore, deux
chevaux, qui achevaient dans la prairie leur triste existence, avaient
été abattus pendant la nuit et disséqués aussi nettement que l'éléphant.
C'était une preuve que les animaux voraces abondaient autour du camp, et
leur présence était de bon augure, car ils ne se montrent que dans les
localités giboyeuses.
En examinant les bords du lac, on constata que des bêtes de diverses
espèces y étaient venues boire.
On reconnut le sabot rond et solide du couagga et de son congénère le
dauw, puis l'empreinte nettement dessinée de l'antilope gemsbock et la
trace plus large de l'élan. Au milieu de toutes les marques éparses sur
le rivage, Von Bloom ne manqua pas d'observer celles du lion; on ne
l'avait pas entendu rugir; mais il était certain qu'il hantait la
contrée, à la piste des couaggas, des gemsbock et des élans, qui sont sa
proie favorite.
La famille travailla peu ce jour-là. La préparation du biltongue et la
surveillance que les maraudeurs avaient exigée avaient épuisé les forces
de Von Bloom et de ses compagnons. Ils étaient disposés à l'oisiveté.
Cependant Swartboy nettoya les pieds d'éléphant après les avoir tirés du
four, et disposa le biltongue de manière à en accélérer la dessication.
Von Bloom emmena loin du camp les trois chevaux qui restaient et qui
n'avaient pas deux jours à vivre. Il mit fin à leurs souffrance et fit
acte de charité en leur envoyant à chacun une balle à travers le
coeur.
De tous les bestiaux du porte-drapeau, il ne restait plus que la vache,
de laquelle on appréciait les services, et qui était l'objet de soins
particuliers. Sans le lait qu'elle fournissait en abondance,
l'alimentation de la famille aurait été d'une nature assez sauvage. Tous
les jours on conduisait la précieuse bête dans le meilleur pâturage, et
le soir elle rentrait dans un kraal d'épines qu'on avait construit pour
elle à peu de distance du nwana. Ces épines, dont les racines étaient
placées à l'intérieur, formaient avec leurs cimes touffues des chevaux
de frise qu'aucun animal n'était tenté de franchir. Une haie pareille
est impénétrable même pour le lion, à moins qu'il n'ait été provoqué et
qu'il ne se connaisse plus.
Pour permettre à la vache d'entrer et de sortir, on avait ménagé une
ouverture dont la porte était un grand buisson.
Après la vache, le seul animal domestique du camp était le faon de
springbok, le favori de Gertrude; mais le jour même, il eut un compagnon
non moins gracieux que lui et de proportions encore plus délicates.
C'était le faon d'un ourebi, une des antilopes élégantes dont on trouve
tant de variétés dans les plaines et dans les bois de l'Afrique
méridionale.
Cette jolie bête fut un cadeau de Hendrik, qui apporta en même temps
pour dîner de la venaison que tout le monde, à l'exception de Swartboy,
préféra au rôti d'éléphant.
Il était sorti vers midi, croyant avoir vu un animal rôder près du camp.
Après avoir fait un demi-mille dans les broussailles, sur la lisière de
la prairie, il aperçut deux individus d'une espèce qui lui était
inconnue, mais qui, à en juger par leur conformation, devaient être des
antilopes ou des daims. Comme Hans lui avait dit qu'il n'y avait pas de
daims dans le sud de l'Afrique, il en conclut qu'il avait sous les yeux
deux antilopes. Une seule portait des cornes; c'étaient par conséquent
un mâle et une femelle. Le premier n'avait pas deux pieds de hauteur. Sa
robe était d'un fauve pâle; ses yeux étaient surmontés de sourcils
blancs; il avait le ventre blanc et de longs poils de la même couleur
sous la gorge. Des touffes de poils jaunâtres pendaient au-dessus de ses
genoux. Ses cornes n'étaient pas recourbées en forme de lyre comme celle
de l'antilope springbok, mais elles s'élevaient presque verticalement à
la hauteur de quatre pousses. Elles étaient noires, rondes et
légèrement annelées. La femelle, qui n'avait pas de cornes, était
beaucoup plus petite que son compagnon.
Après avoir fait toutes ces observations, Hendrik en conclut
judicieusement que ces antilopes étaient des ourebis.
Il tâcha de les rapprocher avec assez de précaution pour ne pas donner
l'alarme à ces bêtes craintives; mais il ne pouvait sans imprudence
dépasser un buisson de jong dora derrière lequel il se tint caché, et
qui était encore à deux cents yards des ourebis.
De temps en temps le mâle dressait son cou gracieux, poussait un léger
bêlement et jetait autour de lui des regards soupçonneux; Hendrik jugea
par ces symptômes qu'il approcherait difficilement des ourebis à portée
de sa petite carabine.
Il avait eu soin de se placer sous leur vent; mais, au bout de quelque
temps, il aperçut avec douleur qu'elles broutaient au vent, à la manière
des springboks et de quelques autres espèces. Par conséquent elles
marchaient régulièrement, les naseaux tournés vers le côté d'où
soufflait le vent et mettaient à chaque pas un plus grand intervalle
entre eux et lui.
Il fallait donc renoncer à la chasse ou faire un long circuit pour
barrer le passage aux ourebis. L'exécution de cette dernière manoeuvre
était lente, pénible et d'un résultat douteux: Hendrik aurait beau
multiplier les marches et les contre-marches, glisser de buisson en
buisson, se tapir dans les herbes, il était probable que les ourebis le
sentiraient avant qu'il fût à bonne portée; car c'est précisément afin
de pouvoir être avertis par le flair de la présence d'un ennemi qu'elles
broutent toujours contre le vent.
La plaine était vaste; les abris étaient lointains et clairsemés: aussi
Hendrik, découragé, abandonna-t-il le projet d'attaquer les ourebis par
devant.
Il était sur le point de regagner le camp, lorsqu'il lui vint à l'idée
d'employer la ruse. Il savait que, chez plusieurs espèces d'antilopes,
la curiosité est plus forte que la crainte. Il avait souvent, par divers
stratagèmes, attiré près de lui des springboks. Pourquoi les ourebis
n'obéiraient-elles pas aux mêmes impulsions?
--Tentons l'aventure! se dit-il. Au pis aller, j'en serai quitte pour
battre en retraite, ce que je serais obligé de faire dès à présent, si
je ne courais une dernière chance.
Sans perdre un instant, il chercha dans sa poche un grand mouchoir rouge
qui lui avait plus d'une fois servi en pareille occasion.
Malheureusement il ne trouva rien.
Il fouilla dans les deux poches de sa veste et de ses larges culottes,
puis dans son gilet; mais, hélas! le mouchoir rouge avait été oublié
dans la charrette!
Comment le remplacer? En ôtant sa veste et en l'élevant en l'air? Elle
n'était pas d'une couleur assez vive.
Fallait-il mettre son chapeau au bout de son fusil? La réussite de cet
expédient était plus probable; cependant il avait le désavantage de trop
rappeler la forme humaine que redoutaient les animaux en général et les
ourebis en particulier.
Enfin Hendrik eut une heureuse idée.
Il avait entendu dire que la curiosité des antilopes était excitée
non-seulement par les couleurs voyantes, mais encore par les formes
bizarres, par les mouvements singuliers. Il se souvint d'un stratagème
que les chasseurs avaient souvent employé avec succès et dont
l'exécution était facile.
Il s'agissait de se tenir sur les mains, la tête en bas. C'était un
exercice gymnastique que le jeune homme avait maintes fois pratiqué pour
son amusement, et dans lequel il avait acquis l'habileté d'un acrobate.
Sans plus tarder, il déposa sa carabine à terre, et, se tenant sur la
tête et sur les mains, il se mit à remuer les pieds en l'air, en les
frappant l'un contre l'autre et en les croisant de la manière la plus
fantastique.
Il avait le visage tourné du côté des ourebis; mais il ne pouvait les
voir, car l'herbe avait un pied de haut. Cependant, par intervalles, il
laissait retomber ses pieds et regardait entre ses jambes pour juger de
l'effet de sa ruse.
Elle réussit. Le mâle, en apercevant l'objet inconnu, fit entendre un
sifflement aigu, et partit avec la vitesse d'un oiseau, car l'ourebi est
une des plus agiles antilopes d'Afrique. La femelle suivit, mais plus
lentement, et se trouva bientôt en arrière.
Le mâle se ravisa tout à coup. Comme s'il eût eu honte de son peu de
galanterie, il fit volte-face, et alla au-devant de sa compagne.
Quel pouvait être l'objet inconnu? C'était ce que le mâle semblait se
demander. Ce n'était ni un lion, ni un léopard, ni une hyène, ni un
chacal, ni un renard, ni un loup, ni un chien sauvage, ni aucun de ses
ennemis bien connus. Ce n'était pas non plus un Bosjesman, puisqu'il
paraissait avoir deux têtes. Qu'était-ce donc?
L'objet était resté en place, il n'avait pas l'air de vouloir poursuivre
une proie; peut-être n'était-il pas dangereux.
Ainsi raisonna le mâle. Sa curiosité dominant sa crainte, il voulut,
avant de s'éloigner, voir de plus près la chose mystérieuse qui attirait
son attention. Peu importait ce qu'elle pouvait être; à la distance qui
l'en séparait, elle était hors d'état de lui nuire; et si elle courait
après lui, il comptait la laisser bien loin en arrière, puisque sa
vélocité dépassait celle de tous les bipèdes ou quadrupèdes africains.
Il s'approcha donc de plus en plus, en allant en zigzag à travers la
plaine, jusqu'à ce qu'il fut arrivé à moins de cent pas de l'étrange
objet qui l'avait d'abord effarouché. Sa compagne semblait animée du
même sentiment de curiosité, et ses grands yeux étincelaient d'un vif
éclat. De temps en temps, l'un et l'autre s'arrêtaient comme pour tenir
conseil, et se demander s'ils savaient à quoi s'en tenir sur le
caractère de l'animal étranger. Il était évident que leur perplexité se
prolongeait, car l'étonnement se peignait dans leurs regards et dans
leurs allures.
Enfin l'étrange objet se perdit un moment sous l'herbe, et quand il
reparut il avait subi une métamorphose, il en partait des reflets
brillants qui fascinèrent tellement l'ourebi mâle, qu'il resta immobile
et les yeux fixes.
Fatale fascination! ce fut son dernier regard. Un éclair jaillit; une
balle traversa le coeur du pauvre animal, et il ne vit plus les
brillants reflets.
La femelle accourut auprès de lui, et sans deviner la cause de sa mort
subite, elle vit bien qu'il était mort. Son sang rouge s'échappait de sa
blessure; ses yeux étaient vitreux; il était muet et sans mouvement.
Elle se disposait à fuir; mais pouvait-elle se séparer immédiatement de
la dépouille inanimée de son compagnon; elle lui devait quelques pleurs;
elle avait des devoirs de veuve à remplir; mais elle n'en eut pas le
temps. L'amorce pétilla de nouveau; le tube brillant lança son jet de
flamme, et la femelle tomba sur le corps du mâle.
Le jeune chasseur se releva, et ne voyant point d'autre gibier dans la
plaine, il ne reprit pas le temps de recharger son fusil, comme il en
avait l'habitude. Il courut ramasser ses deux victimes, mais qu'elle fut
sa surprise de trouver auprès d'elles une troisième antilope encore
vivante. C'était un faon qui n'était guère plus gros qu'un lapin, et que
l'herbe avait jusqu'alors caché. Il poussait de faibles bêlements en
bondissant autour du corps inanimé de sa mère.
Tout chasseur qu'il était, Hendrik ne put se défendre d'une certaine
émotion en contemplant ce tableau. Mais il songea que ce n'était pas en
pure perte pour satisfaire un caprice qu'il avait tué ces antilopes. Sa
conscience ne lui reprochait rien.
Le petit faon était une trouvaille pour Jan, qui avait souvent désiré en
posséder un, afin de n'avoir rien à envier à sa soeur; on pouvait
nourrir l'orphelin avec le lait de la vache, et Hendrik se promit de le
faire élever avec soin. Il s'en empara sans difficulté, car la jeune
ourebi refusait de quitter la place où sa mère était tombée.
Hendrik lia ensemble le mâle et la femelle, attacha une forte corde
autour des cornes de l'ourebi mâle, et les traîna tous deux derrière
lui, la tête la première et dans le sens du poil, ce qui rendait la
traction plus facile. Il n'eut pas de peine à les tirer sur la pelouse,
tout en portant le faon dans ses bras.
La satisfaction fut générale lorsqu'on vit arriver ce renfort de
venaison. Jan fut particulièrement enthousiasmé du jeune faon, et
n'envia plus à Gertrude la possession de sa jolie gazelle.
CHAPITRE XXIV.
LES AVENTURES DU PETIT JAN
Il aurait mieux valu que Jan n'eût jamais vu la petite ourebi, car la
nuit même l'innocente créature causa dans le camp une panique terrible.
L'ordre du coucher avait été le même que la nuit précédente.
Von Bloom et les quatre enfants s'étaient installés dans la charrette.
Totty était étendue dessous, entre les roues.
Le Bosjesman avait allumé à peu de distance un grand feu, près duquel il
s'était endormi, enveloppé dans son kaross de peau de mouton.
La famille n'avait pas été importunée par les hyènes, ce qui se
concevait aisément. Les trois chevaux qu'on avait tués dans la journée
absorbaient l'attention de ces désagréables visiteuses, dont on
entendait les rires affreux du côté où gisaient les cadavres. Ayant
largement à souper, elles n'avaient aucun prétexte pour s'aventurer dans
le voisinage du camp, où elles avaient été mal accueillies la veille.
Ce fut ainsi que raisonna Von Bloom avant de s'endormir; mais il se
trompait. Quoique les hyènes eussent dévoré les chevaux, c'était une
erreur de croire que leur appétit insatiable serait assouvi. Longtemps
avant le jour, si Von Bloom avait été réveillé, il aurait entendu près
du camp le rire frénétique des hyènes, dont les yeux verts scintillaient
aux clartés mourantes du feu de Swartboy.
Dans un moment d'insomnie, il avait bien entendu les bêtes féroces; mais
sachant que le biltongue était hors d'atteinte, et s'imaginant qu'elles
ne pouvaient nuire à personne, il ne daigna pas s'occuper de leurs
bruyantes démonstrations.
Cependant il fut réveillé en sursaut par le cri perçant d'un animal aux
abois; et ce cri fut suivi d'un autre brusquement étouffé.
Von Bloom reconnut le bêlement plaintif de l'ourebi.
--Ce sont les hyènes qui la tuent, pensa-t-il.
Tous les membres de la famille, éveillés en même temps, eurent la même
idée; mais ils n'eurent pas le temps de l'exprimer. Un nouveau bruit les
fit tressaillir, et ils se levèrent avec autant de précipitation que si
une bombe eût éclaté sous la charrette: du côté d'où était parti le
bêlement de l'antilope, la voix du petit Jan se fit entendre.
Grand Dieu! qu'arrivait-il?
A une clameur brusque et perçante succéda le tumulte confus d'une lutte;
puis Jan appela au secours à grands cris, et les sons de sa voix furent
de plus en plus affaiblis par la distance.
Jan était enlevé!
Cette pensée frappa Von Bloom, Hans et Hendrik, et les remplit de
consternation. Ils avaient à peine les yeux ouverts, et, ne jouissant
pas encore de toute la lucidité de leur esprit, ils ne savaient à quoi
se résoudre.
Les cris réitérés de Jan leur rendirent toute leur énergie. Sans même
prendre leurs fusils, ils sautèrent à bas de la charrette et coururent
au secours de leur frère.
Totty était levée et versait des larmes, mais elle ignorait ce qui
s'était passé.
Ils ne s'arrêtèrent pas à l'interroger, leur attention fut attirée par
les vociférations de Swartboy, et ils virent courir dans les ténèbres un
tison ardent qui était sans doute porté par ce fidèle serviteur.
Ils suivirent comme un fanal la torche embrasée. La voix du Bosjesman
tonnait dans le lointain; mais, hélas! les cris du petit Jan
retentissaient plus loin encore.
Sans chercher à comprendre ce dont il s'agissait, ils hâtèrent le pas,
en proie à de sinistres appréhensions.
Tout à coup le tison descendit rapidement, remonta, redescendit, se
releva de nouveau, et les clameurs de Swartboy redoublèrent.
Evidemment il administrait à quelque animal une terrible correction.
Mais on n'entendait plus la voix de Jan; était-il mort?
Son père et ses frères s'avancèrent, et bientôt un étrange spectacle
s'offrit à leurs yeux. Jan gisait au pied d'un buisson, aux racines
duquel il se cramponnait. Autour de son poing droit était enroulé le
bout d'une longue lanière, et à l'autre bout était attaché la jeune
ourebi, horriblement mutilée. Swartboy était près de lui, tenant son
tison, qui flamboyait avec un nouvel éclat depuis qu'il s'en était servi
pour étriller une hyène affamée.
L'hyène s'était évadée sans demander son reste, mais personne ne songea
à la poursuivre; on ne s'occupait que du petit Jan.