Dans le parti que prit le rhinocéros il y avait sans doute plus

d'instinct que de calcul; cependant les spectateurs ne purent s'empêcher

de croire qu'il avait conçu un plan stratégique. Au moment où l'éléphant

se posta dans la gorge, le kobaoba monta sur la berge; puis il se

retourna brusquement en baissant la tête, tendit horizontalement sa

longue corne et l'enfonça entre les côtes de l'éléphant.

Le cri perçant que celui-ci poussa, les secousses imprimées à sa trompe

et à sa queue prouvèrent qu'il avait reçu une blessure grave. Au lieu de

conserver sa position dans la gorge, il courut au lac et y entra

jusqu'au genou. Il prit de l'eau dans sa trompe et s'en arrosa le corps,

en ayant soin d'en verser en abondance sur la plaie ouverte dans son

flanc; il sortit ensuite pour courir après le rhinocéros, mais celui-ci

ne l'avait pas attendu, il était parvenu à sortir de l'abreuvoir sans

compromettre sa dignité, et s'imaginant sans doute qu'il avait remporté

la victoire, il s'était perdu au milieu des broussailles.

CHAPITRE XIX.

MORT DE L'ÉLÉPHANT

La bataille entre ces deux grands quadrupèdes n'avait pas duré dix

minutes, et elle avait tellement absorbé l'attention des chasseurs

qu'ils avaient renoncé à leur plan d'attaque. Ce ne fut qu'après la

retraite du rhinocéros qu'ils délibérèrent sur les moyens de s'emparer

de l'éléphant, avec le concours de Hans, qui les avait rejoints armé de

son fusil.

Quand il eut cherché son ennemi, l'éléphant rentra dans le lac; il

paraissait en proie à une vive agitation; sa queue était sans cesse en

mouvement, et par intervalles il faisait entendre un gémissement

plaintif bien différent de son cri ordinaire, qui résonne comme un

clairon; il battait l'eau avec son corps, en absorbait des flots avec sa

trompe et les rejetait sur son dos et sur ses épaules, mais ce bain de

pluie ne le rafraîchissait pas.

--Il est en colère, dit Swartboy, et comme nous n'avons pas de chevaux

pour l'éviter, il serait excessivement dangereux de nous laisser voir.

--Cachons-nous derrière le tronc du nwana, dit Von Bloom, je vais me

mettre en observation d'un côté, et Hendrik se placera de l'autre.

Les chasseurs ne tardèrent pas à se lasser de leur embuscade, et, malgré

le danger, ils résolurent d'attaquer l'animal. Ils savaient que s'ils le

laissaient s'éloigner ils seraient forcés de se passer de souper, et ils

avaient compté se régaler d'un morceau de sa trompe.

--Le temps est précieux, dit Von Bloom à ses fils; glissons-nous dans

les brouissailles. Nous ferons feu tous ensemble, et nous nous cacherons

en attendant l'effet de nos coups.

Sans délibérer davantage, Von Bloom, Hans et Hendrik se dirigèrent vers

l'extrémité occidentale du lac; le sol qu'ils parcouraient n'était pas

entièrement couvert; les bouquets d'arbres et les buissons laissaient

entre eux des intervalles qu'il fallait franchir avec la plus grande

circonspection. Von Bloom montrait le chemin et ses deux fils le

suivaient de près. Arrivés dans un massif qui bordait le lac, ils se

traînèrent sur les mains et sur les genoux, écartèrent les feuilles et

virent à vingt pas d'eux le puissant quadrupède. Il plongeait et

s'élevait alternativement en s'arrosant avec sa trompe, et ne semblait

nullement soupçonner la présence des chasseurs. Comme il avait le dos

tourné, Von Bloom ne jugea pas à propos de tirer, car il était

impossible de lui faire une blessure mortelle; il fallait attendre qu'il

présentât le flanc.

Il cessa enfin de battre l'eau avec ses pieds et de l'élever dans sa

trompe. Autour de lui le lac était rougi par le sang qui coulait de sa

blessure; mais on ne le voyait pas, et il était impossible d'en

apprécier la gravité. De la position où se trouvait Von Bloom et ses

fils, ils n'apercevaient que sa large croupe; mais ils attendaient avec

confiance, car ils savaient qu'il serait obligé de se retourner pour

sortir de l'eau.

Pendant quelques minutes, il resta dans la même position; mais ils

remarquèrent qu'il n'agitait plus la queue, qu'il s'affaiblissait, que

son allure était molle et languissante. De temps en temps il tournait sa

trompe vers sa plaie béante; cette blessure l'inquiétait, et ses

souffrances se manifestaient par les sifflements perçants de sa

respiration entrecoupée.

Von Bloom et ses fils commencèrent à s'impatienter. Hendrik sollicita

l'autorisation de gagner un autre point du rivage, d'où il pourrait

envoyer à l'éléphant une balle qui le forcerait à se retourner.

En ce moment même l'éléphant fit un mouvement comme pour sortir du lac.

Sa tête et sa poitrine se montrèrent sur la berge. Les trois fusils

furent pointés, et les trois chasseurs cherchèrent des yeux leurs points

de mire; mais tout à coup l'animal chancela et s'abattit. Sa lourde

masse s'abîma sous l'eau avec un bruit sinistre, et de grosses vagues

roulèrent jusqu'à l'extrémité opposée du lac.

Il était mort!

Les chasseurs désarmèrent leurs fusils, quittèrent leur embuscade et

coururent sur la plage. Ils examinèrent le cadavre, et virent dans son

flanc le trou ouvert par la corne du rhinocéros. La plaie n'avait pas

beaucoup d'étendue, mais l'arme terrible avait pénétré fort avant dans

le corps. Une lésion des entrailles avait causé la mort du plus puissant

des animaux.

Dès qu'on sut que l'éléphant avait succombé, toute la famille se groupa

autour de lui. Gertrude, Jan et Totty, qui étaient restés cachés dans la

charrette, descendirent de leur retraite. Swartboy accourut avec une

hache et un coutelas, tandis que Hans et Hendrik ôtaient leurs vestes

pour l'aider à dépecer cette grosse pièce.

Et que faisait cependant Von Bloom? Vous vous adressez là une question

plus importante que vous ne supposez. C'était le moment d'une grande

crise dans la vie du porte-drapeau.

Il était debout, les bras croisés, sur la rive du lac, au-dessus de la

place où l'éléphant était tombé. Absorbé dans une méditation profonde,

il tenait les yeux fixés sur le gigantesque cadavre. Ce n'était ni la

chair ni le cuir épais qui attiraient son attention. Etait-ce donc la

blessure fatale? Von Bloom se demandait-il comment elle avait donné la

mort à un être aussi solidement construit?

Non: ses pensées suivaient un autre cours.

L'éléphant était tombé de telle sorte, que sa tête, entièrement hors de

l'eau, reposait sur un banc de sable le long duquel s'allongeait sa

trompe. Ses longues défenses jaunes se recourbaient des deux côtés comme

des cimeterres.

On pouvait admirer dans toute leur magnificence ces armes d'ivoire, qui

pendant longues années, pendant des siècles peut-être, avaient servi à

déraciner les arbres de la forêt, avaient mis en fuite dans maint combat

les plus redoutables adversaires.

C'était sur ces précieux trophées que les yeux de Von Bloom étaient

fixés. Il avait les lèvres closes, et sa poitrine se soulevait. Une

foule d'idées lui traversaient l'esprit; mais ce n'étaient pas des idées

pénibles: le nuage de tristesse qui voilait son front s'était dissipé

sans laisser de traces, sa physionomie rayonnait d'espérance et de joie.

--C'est la main du ciel, s'écria-t-il enfin, c'est une fortune, une

fortune!

--Que voulez-vous dire, papa? demanda la petite Gertrude, qui était

auprès de lui.

Enchantés de son air de bonheur, ses autres enfants se groupèrent à ses

côtés et lui demandèrent tous ensemble d'où provenait son agitation.

Swartboy et Totty n'étaient pas moins empressés que les membres de la

famille de connaître sa réponse.

Le bon père ne crut pas devoir leur cacher plus longtemps le secret du

bonheur qu'il entrevoyait dans l'avenir.

--Vous voyez ces belles défenses? dit-il.

--Eh bien?

--En connaissez-vous la valeur?

Ils répondirent négativement; ils savaient seulement qu'on en tirait

l'ivoire avec lequel on fabriquait une multitude d'objets, et qui avait

une grande valeur commerciale.

Jan possédait un couteau à manche d'ivoire, et la petite Gertrude avait

un bel éventail de la même matière, qui avait appartenu à sa mère.

--Eh bien! mes enfants, reprit Von Bloom, si mes calculs sont exacts,

ces défenses valent chacune vingt livres sterling de monnaie anglaise.

--Tant que cela! s'écrièrent les enfants.

--Oui, ajouta Von Bloom; j'estime que chacune d'elles peut peser vingt

livres, et comme la livre d'ivoire se vend actuellement quatre

schellings et six pense, les deux réunies peuvent nous rapporter de

quarante à cinquante livres sterling.

--Avec cette somme, s'écria Hans, on aurait un excellent attelage de

boeufs!

--Six bons chevaux! dit Hendrik.

--Un troupeau de moutons! ajouta le petit Jan.

--Mais à qui pouvons-nous les vendre? reprit Hendrik après un moment de

silence; nous sommes éloignés des établissements coloniaux. Comment y

transporter deux défenses d'éléphant?

--Nous pourrons en transporter, interrompit Von Bloom, non pas deux,

mais vingt, quarante, et peut-être davantage. Vous voyez maintenant que

j'ai sujet de me réjouir.

--Quoi! s'écria Hendrik, vous pensez qu'il nous est possible de

rencontrer encore d'autres éléphants?

--J'en suis certain, car j'ai déjà remarqué les traces d'un grand nombre

de ces animaux. Nous avons nos fusils, et il nous reste par bonheur

d'abondantes munitions; nous sommes bons tireurs: qui nous empêchera de

nous procurer ces précieuses masses d'ivoire?... Nous réussirons, mes

chers amis, j'en ai la certitude. C'est Dieu qui nous envoie cette

richesse au milieu de notre misère, quand nous avons tout perdu.

Rassurez-vous donc, nous ne manquerons de rien, nous pouvons encore être

riches.

Les enfants se souciaient peu de la richesse qui leur était promise;

mais, voyant leur père si heureux, ils accueillirent ses paroles par un

murmure d'approbation. Totty et Swartboy poussèrent en même temps des

cris de joie qui retentirent sur la surface du lac et troublèrent les

oiseaux dans leurs nids de feuillage; il n'y avait pas dans toute

l'Afrique un groupe plus heureux que celui qui campait au bord de cet

étang solitaire.

CHAPITRE XX.

LES CHASSEURS

Le porte-drapeau avait résolu de se faire chasseur d'éléphants: c'était

une profession à la fois émouvante et lucrative. Il n'était pas facile

d'abattre en peu de temps un grand nombre d'animaux de taille aussi

colossale: il fallait des mois entiers pour obtenir une quantité

d'ivoire un peu importante; mais il avait résolu d'y consacrer au besoin

plusieurs années. Il se proposait de mener une vie agreste, de faire de

ses fils des enfants des bois, et il espérait être amplement indemnisé

de sa patience et de ses labeurs.

Le soir, la joie régna autour du feu du camp. L'éléphant avait été

laissé sur la berge, en attendant qu'il pût être dépecé; mais on avait

eu soin d'enlever la trompe et d'en faire cuire une partie pour souper.

Quoique la viande de l'éléphant soit mangeable en entier, sa trompe est

considérée comme le morceau le plus délicat; elle a le goût de la langue

de boeuf, et tous les enfants l'aimaient à l'excès: c'était surtout un

régal pour Swartboy, qui avait eu souvent occasion d'en manger.

En outre, ils avaient abondance de lait; le rendement de la vache était

du double depuis qu'elle était placée dans le meilleur endroit du

pâturage.

Tandis qu'ils savouraient un rôti de trompe d'éléphant, la conversation

roula naturellement sur ces monstrueux pachydermes.

Comme tout le monde connaît l'extérieur de l'éléphant, il serait

superflu d'en faire une description; mais tout le monde ne sait pas

qu'il en existe deux espèces distinctes, l'une en Afrique et l'autre en

Asie. On les avait d'abord confondues, et c'est tout récemment qu'il a

été démontré qu'elles offraient des différences bien caractérisées.

L'éléphant asiatique, plus généralement connu sous le nom d'éléphant des

Indes, est d'une taille plus élevée et de proportions plus colossales;

mais il est possible que son développement soit dû, comme celui de

beaucoup d'autres animaux, à la domesticité.

L'espèce africaine ne vit qu'à l'état sauvage, et quelques-uns des

individus qui lui appartiennent ont atteint les dimensions des plus

grands éléphants sauvages de l'Asie.

Les deux espèces se distinguent surtout l'une de l'autre par les

oreilles et les défenses.

Les oreilles de l'éléphant d'Afrique se rejoignent au-dessus des épaules

et pendent au-dessous de la poitrine. Celles de l'éléphant des Indes

sont au moins d'un tiers moins grandes: le premier a des défenses qui

pèsent quelquefois près de quatre cents livres, tandis que les défenses

du second dépassent rarement le poids de cent livres. Il est toutefois

des exceptions à cette règle, et en moyenne le poids de chacune des

défenses de l'éléphant africain est évalué à deux cents livres. Dans

cette dernière espèce, la femelle est également pourvue de défenses qui

ne diffèrent de celles du mâle que par la longueur. La femelle de

l'éléphant des Indes n'en a point, ou elle en a de si petites, qu'elles

font à peine saillie sur la peau des lèvres.

Les autres différences essentielles entre les deux espèces consistent

dans la forme du front, qui est concave chez l'éléphant des Indes et

convexe chez l'éléphant d'Afrique, dans l'émail des dents, enfin dans

les sabots des pieds de derrière, qui sont au nombre de quatre pour le

premier et de trois pour le second.

Les éléphants d'Asie ne sont pas tous semblables. Ils se divisent en

variétés bien distinctes, dont chacune diffère de l'autre presque autant

que le type de l'espèce diffère de celui de l'éléphant africain.

Une variété connue en Orient sous le nom de mooknah a des défenses

droites, dont la pointe se dirige en bas, tandis que ces singuliers

appendices ont habituellement la pointe en haut.

Les Asiatiques reconnaissent deux grandes castes d'éléphants, le

coomareah et le merghee. Une trompe large, les jambes courtes, un corps

massif et trapu, une puissance musculaire considérable, tels sont les

caractères du coomareah. Le merghee est de plus haute taille; mais sa

trompe est moins grosse, et il est loin d'avoir la vigueur et la

solidité du précédent. Grâce à ses longues jambes, il va plus vite que

le coomareah; mais celui-ci, ayant la trompe plus développée, ce que les

amateurs considèrent comme une beauté, et résistant mieux à la fatigue,

est plus recherché sur les marchés orientaux.

Les éléphants blancs qu'on rencontre parfois sont simplement des

albinos. Néanmoins, en diverses contrées de l'Asie, on les tient en

estime particulière, et l'on en donne des prix exorbitants. Certains

peuples ont même pour eux une vénération superstitieuse.

L'éléphant des Indes habite la plupart des régions orientales et

méridionales de l'Asie, le Bengale, les royaumes d'Aracan, de Siam, de

Pégu, Ceylan, Java, Sumatra, Bornéo, l'archipel de la Sonde et les

Célébes. Il y est, depuis une époque immémoriale, réduit à l'état

domestique, et employé à l'usage de l'homme; mais on le trouve aussi à

l'état sauvage, tant sur le continent que dans les îles, et la chasse à

l'éléphant est un des exercices favoris des Orientaux.

En Afrique, l'éléphant n'existe qu'à l'état sauvage. Aucune des nations

de ce continent peu connu n'a pensé à le dompter et à s'en servir. Il

n'est recherché que pour ses dents et pour sa chair. Quelques écrivains

ont prétendu qu'il était plus féroce que son congénère indien, et qu'il

eût été impossible d'en faire un animal domestique. C'est une erreur. Si

l'éléphant africain n'a pas été dressé, c'est uniquement parce qu'aucune

nation de l'Afrique moderne n'est arrivée à un degré de civilisation

assez avancé pour tirer parti des qualités de ce précieux quadrupède. On

peut l'apprivoiser aussi aisément que son cousin des Indes, et charger

son dos d'une tour ou howdah. L'expérience en a été faite; mais la

meilleure preuve de ce que nous avançons, c'est que la domestication de

l'éléphant d'Afrique avait pris jadis un développement immense; ceux de

l'armée carthaginoise appartenaient à l'espèce africaine.

Cette espèce, qui hante le centre et le midi de l'Afrique, a pour

limites à l'est l'Abyssinie, à l'ouest le Sénégal. Il y a quelques

années, on la trouvait au Cap de Bonne-Espérance; mais l'activité des

chercheurs d'ivoire hollandais, l'usage meurtrier qu'ils ont fait de

leurs grands fusils, l'ont chassée de ces parages, et on ne la voit plus

au sud de la rivière Orange.

Quelques naturalistes, entre autres Cuvier, ont cru que l'éléphant

d'Abyssinie appartenait à l'espèce indienne. C'est une idée maintenant

abandonnée. Ce grand mammifère, qui se distingue par sa tête oblongue,

par son front concave, par ses mâchelières composées de lames

transverses et ondoyantes, fréquente, comme nous l'avons dit, les

régions orientales et méridionales de l'Asie, ainsi que les grandes îles

voisines; mais rien ne donne lieu de croire à sa présence dans aucune

partie de l'Afrique.

Il est à supposer que l'espèce africaine a des variétés qui n'ont pas

été bien étudiées. On dit qu'on en voit dans les montagnes qui dominent

le Niger une variété rouge et très-féroce; mais les éléphants rouges

qu'on a observés ne devaient peut-être leur couleur qu'à la poussière

rouge où ils s'étaient roulés.

Dans les régions tropicales, les éléphants atteignent des proportions

plus colossales que partout ailleurs.

Swartboy parla d'une variété connue par les chasseurs hottentots sous la

dénomination de koes-cops. Elle diffère de toutes les autres en ce

qu'elle est entièrement dépourvue de défenses, qu'elle a le caractère

intraitable. Le koes-cops se jette avec fureur sur les animaux ou les

hommes qu'il rencontre; mais comme il ne fournit pas d'ivoire, et que

par conséquent on n'a point d'intérêt à le tuer, les chasseurs l'évitent

et lui cèdent la place.

Ce fut sur ce sujet que, toute la soirée, roula l'entretien de la

famille réunie autour du feu du camp. Hans fournit de nombreux

renseignements qu'il avait puisés dans les livres: mais ceux que donna

le Bosjesman étaient peut-être plus dignes de foi.

Von Bloom et ses fils devaient bientôt acquérir une connaissance

pratique des moeurs des proboscidiens, qui allaient devenir pour eux

les êtres les plus intéressants de la création.

CHAPITRE XXI.

DISSECTION DE L'ÉLÉPHANT

Le lendemain fut un jour de rude travail, mais tout le monde s'y livra

avec joie. Il s'agissait de tirer parti des dépouilles du monstrueux

pachyderme.

Quoique inférieur au boeuf, au mouton ou au porc, l'éléphant n'est pas

à dédaigner sous le rapport comestible. Il n'y a point de raison pour

que sa chair soit mauvaise, car il se nourrit de substances saines,

exclusivement végétales, telles que les feuilles et les jeunes pousses

des arbres, ou plusieurs espèces de racines bulbeuses qu'il arrache avec

sa trompe et ses défenses. Toutefois la qualité de la nourriture n'est

pas en général le critérium de la bonté de la viande. Le porc, qui se

repaît d'immondices et se vautre dans la fange, nous fournit une

prodigieuse diversité de mets savoureux; tandis que le tapir de

l'Amérique du Sud, animal de la famille des pachydermes, qui vit

uniquement de racines succulentes, a la chair d'un goût amer et

détestable.

Von Bloom et sa famille n'auraient pas volontiers fait un usage habituel

de viande d'éléphant. S'ils avaient été certains de se procurer de

l'antilope, l'énorme cadavre aurait pu être abandonné aux hyènes; mais,

faute de mieux, ils s'occupèrent de dépecer la victime du rhinocéros.

Leur premier soin fut de couper les défenses, opération qui leur prit

deux heures, et qui leur aurait pris le double de temps sans

l'expérience de Swartboy qui manoeuvrait la hache avec une grande

dextérité.

Quand on eut extrait l'ivoire, on commença le dépècement. Il était assez

difficile de tirer parti de la moitié du corps qui était sous l'eau,

mais Von Bloom n'avait pas besoin d'y toucher, la partie supérieure

suffisait pour lui procurer d'amples provisions, et il se mit à la

dépouiller avec le concours de ses enfants et de Swartboy. Ils

enlevèrent la peau par larges feuilles; puis ils coupèrent en morceaux

l'épiderme mou et flexible, que les indigènes emploient à fabriquer des

outres et des seaux.

On le jetta comme inutile, car la charrette renfermait une assez grande

quantité de vases propres à mettre de l'eau. Quand la chair fut à

découvert, on la sépara des côtes en larges tranches. Les côtes

elles-mêmes furent enlevées une à une avec la hache. Elles n'étaient

intrinsèquement d'aucune valeur, mais il importait de les retirer pour

avoir la graisse amoncelée autour des intestins, cette graisse devant

être d'une grande ressource en cuisine pour des aventuriers auxquels le

beurre manquait.

L'extraction de la graisse ne se fit pas sans quelques difficultés, dont

Swartboy triompha courageusement. Il grimpa dans l'intérieur de

l'immense carcasse, tailla et creusa avec activité, et fit passer

successivement à ses compagnons des morceaux qu'ils emportèrent à

quelque distance. Le triage en fut effectué, la graisse fut serrée avec

soin dans un morceau de la seconde peau, et l'opération fut ainsi

terminée. Les quatre pieds, qui, avec la trompe, constituent la partie

plus délicate, avaient été coupés à l'articulation du fanon. Il fallait

maintenant recourir à des procédés de conservation. Les voyageurs

avaient du sel, mais en trop petite quantité pour songer à l'utiliser.

Heureusement Swartboy et Von Bloom lui-même connaissaient les procédés

qu'on emploie dans les contrées où le sel est rare, et qui consistent

simplement à couper la viande en minces lanières et à l'exposer au

soleil quand elle est desséchée; de la sorte, elle peut se garder

pendant des mois entiers. Si le temps est couvert, un feu lent peut

remplacer les rayons du soleil. Des pieux (fourchus) furent plantés de

distance en distance, d'autres placés horizontalement, et les lanières

qu'on avait découpées y furent suspendues en innombrables festons. Avant

la nuit, les environs du camp offraient l'aspect d'une blanchisserie;

seulement les objets étendus, au lieu d'être blancs, avaient une belle

teinte d'un rose clair.

L'oeuvre n'était pas encore achevée, il restait à conserver les pieds,

qui exigent un traitement différent. Swartboy, qui en connaissait seul

le secret, creusa un trou de deux pieds de profondeur, et d'un diamètre

un peu plus grand. Avec la terre qu'il en avait tirée, il forma tout

autour une espèce de banquette. Par ses ordres les enfants amassèrent du

bois et des branches sèches, et en bâtirent sur le trou un bûcher

pyramidal auquel ils mirent le feu; il creusa ensuite trois autres trous

exactement semblables, qu'on recouvrit également de combustibles, et

bientôt quatre foyers incandescents s'allumèrent sur le sol. Obligé

d'attendre qu'ils fussent consumés, Swartboy lutta résolûment contre le

sommeil.

Lorsqu'il ne resta plus du premier bûcher que des cendres rouges, le

Bosjesman les enleva soigneusement avec une pelle, et ce travail, si

simple en apparence, lui coûta plus d'une heure. L'excessive chaleur

qu'il avait à supporter le forçait par intervalles à s'interrompre. Von

Bloom et ses fils le relayèrent, et tous les quatre furent bientôt

couverts de sueur, comme s'ils fussent sortis d'un four. Quand le

premier trou fut entièrement débarrassé de charbon, Swartboy et Von

Bloom y déposèrent un des pieds, et le recouvrirent avec le sable qui

avait été enlevé primitivement et qui était aussi chaud que du plomb

fondu. On ramassa dessus des charbons, et un nouveau feu fut allumé. Les

trois autres pieds furent traités de même. Pour qu'ils fussent cuits

suffisamment et en état d'être conservés, il fallait les laisser dans le

four jusqu'à la complète extinction des bûchers. Swartboy devait ensuite

ôter les cendres, retirer les pieds avec une broche de bois, les

nettoyer, les parer, et ils étaient dès lors bons à manger, si on ne

préférait les mettre en réserve.

Comme les feux ne pouvaient guère s'éteindre avant l'aurore, nos

voyageurs, harassés de leurs travaux extraordinaires, achevèrent leur

souper de trompe bouillie, et allèrent se coucher sous l'ombre tutélaire

du nwana.

CHAPITRE XXII.

LES HYÈNES.

Les enfants des bois · 第 6 / 17 段