d'instinct que de calcul; cependant les spectateurs ne purent s'empêcher
de croire qu'il avait conçu un plan stratégique. Au moment où l'éléphant
se posta dans la gorge, le kobaoba monta sur la berge; puis il se
retourna brusquement en baissant la tête, tendit horizontalement sa
longue corne et l'enfonça entre les côtes de l'éléphant.
Le cri perçant que celui-ci poussa, les secousses imprimées à sa trompe
et à sa queue prouvèrent qu'il avait reçu une blessure grave. Au lieu de
conserver sa position dans la gorge, il courut au lac et y entra
jusqu'au genou. Il prit de l'eau dans sa trompe et s'en arrosa le corps,
en ayant soin d'en verser en abondance sur la plaie ouverte dans son
flanc; il sortit ensuite pour courir après le rhinocéros, mais celui-ci
ne l'avait pas attendu, il était parvenu à sortir de l'abreuvoir sans
compromettre sa dignité, et s'imaginant sans doute qu'il avait remporté
la victoire, il s'était perdu au milieu des broussailles.
CHAPITRE XIX.
MORT DE L'ÉLÉPHANT
La bataille entre ces deux grands quadrupèdes n'avait pas duré dix
minutes, et elle avait tellement absorbé l'attention des chasseurs
qu'ils avaient renoncé à leur plan d'attaque. Ce ne fut qu'après la
retraite du rhinocéros qu'ils délibérèrent sur les moyens de s'emparer
de l'éléphant, avec le concours de Hans, qui les avait rejoints armé de
son fusil.
Quand il eut cherché son ennemi, l'éléphant rentra dans le lac; il
paraissait en proie à une vive agitation; sa queue était sans cesse en
mouvement, et par intervalles il faisait entendre un gémissement
plaintif bien différent de son cri ordinaire, qui résonne comme un
clairon; il battait l'eau avec son corps, en absorbait des flots avec sa
trompe et les rejetait sur son dos et sur ses épaules, mais ce bain de
pluie ne le rafraîchissait pas.
--Il est en colère, dit Swartboy, et comme nous n'avons pas de chevaux
pour l'éviter, il serait excessivement dangereux de nous laisser voir.
--Cachons-nous derrière le tronc du nwana, dit Von Bloom, je vais me
mettre en observation d'un côté, et Hendrik se placera de l'autre.
Les chasseurs ne tardèrent pas à se lasser de leur embuscade, et, malgré
le danger, ils résolurent d'attaquer l'animal. Ils savaient que s'ils le
laissaient s'éloigner ils seraient forcés de se passer de souper, et ils
avaient compté se régaler d'un morceau de sa trompe.
--Le temps est précieux, dit Von Bloom à ses fils; glissons-nous dans
les brouissailles. Nous ferons feu tous ensemble, et nous nous cacherons
en attendant l'effet de nos coups.
Sans délibérer davantage, Von Bloom, Hans et Hendrik se dirigèrent vers
l'extrémité occidentale du lac; le sol qu'ils parcouraient n'était pas
entièrement couvert; les bouquets d'arbres et les buissons laissaient
entre eux des intervalles qu'il fallait franchir avec la plus grande
circonspection. Von Bloom montrait le chemin et ses deux fils le
suivaient de près. Arrivés dans un massif qui bordait le lac, ils se
traînèrent sur les mains et sur les genoux, écartèrent les feuilles et
virent à vingt pas d'eux le puissant quadrupède. Il plongeait et
s'élevait alternativement en s'arrosant avec sa trompe, et ne semblait
nullement soupçonner la présence des chasseurs. Comme il avait le dos
tourné, Von Bloom ne jugea pas à propos de tirer, car il était
impossible de lui faire une blessure mortelle; il fallait attendre qu'il
présentât le flanc.
Il cessa enfin de battre l'eau avec ses pieds et de l'élever dans sa
trompe. Autour de lui le lac était rougi par le sang qui coulait de sa
blessure; mais on ne le voyait pas, et il était impossible d'en
apprécier la gravité. De la position où se trouvait Von Bloom et ses
fils, ils n'apercevaient que sa large croupe; mais ils attendaient avec
confiance, car ils savaient qu'il serait obligé de se retourner pour
sortir de l'eau.
Pendant quelques minutes, il resta dans la même position; mais ils
remarquèrent qu'il n'agitait plus la queue, qu'il s'affaiblissait, que
son allure était molle et languissante. De temps en temps il tournait sa
trompe vers sa plaie béante; cette blessure l'inquiétait, et ses
souffrances se manifestaient par les sifflements perçants de sa
respiration entrecoupée.
Von Bloom et ses fils commencèrent à s'impatienter. Hendrik sollicita
l'autorisation de gagner un autre point du rivage, d'où il pourrait
envoyer à l'éléphant une balle qui le forcerait à se retourner.
En ce moment même l'éléphant fit un mouvement comme pour sortir du lac.
Sa tête et sa poitrine se montrèrent sur la berge. Les trois fusils
furent pointés, et les trois chasseurs cherchèrent des yeux leurs points
de mire; mais tout à coup l'animal chancela et s'abattit. Sa lourde
masse s'abîma sous l'eau avec un bruit sinistre, et de grosses vagues
roulèrent jusqu'à l'extrémité opposée du lac.
Il était mort!
Les chasseurs désarmèrent leurs fusils, quittèrent leur embuscade et
coururent sur la plage. Ils examinèrent le cadavre, et virent dans son
flanc le trou ouvert par la corne du rhinocéros. La plaie n'avait pas
beaucoup d'étendue, mais l'arme terrible avait pénétré fort avant dans
le corps. Une lésion des entrailles avait causé la mort du plus puissant
des animaux.
Dès qu'on sut que l'éléphant avait succombé, toute la famille se groupa
autour de lui. Gertrude, Jan et Totty, qui étaient restés cachés dans la
charrette, descendirent de leur retraite. Swartboy accourut avec une
hache et un coutelas, tandis que Hans et Hendrik ôtaient leurs vestes
pour l'aider à dépecer cette grosse pièce.
Et que faisait cependant Von Bloom? Vous vous adressez là une question
plus importante que vous ne supposez. C'était le moment d'une grande
crise dans la vie du porte-drapeau.
Il était debout, les bras croisés, sur la rive du lac, au-dessus de la
place où l'éléphant était tombé. Absorbé dans une méditation profonde,
il tenait les yeux fixés sur le gigantesque cadavre. Ce n'était ni la
chair ni le cuir épais qui attiraient son attention. Etait-ce donc la
blessure fatale? Von Bloom se demandait-il comment elle avait donné la
mort à un être aussi solidement construit?
Non: ses pensées suivaient un autre cours.
L'éléphant était tombé de telle sorte, que sa tête, entièrement hors de
l'eau, reposait sur un banc de sable le long duquel s'allongeait sa
trompe. Ses longues défenses jaunes se recourbaient des deux côtés comme
des cimeterres.
On pouvait admirer dans toute leur magnificence ces armes d'ivoire, qui
pendant longues années, pendant des siècles peut-être, avaient servi à
déraciner les arbres de la forêt, avaient mis en fuite dans maint combat
les plus redoutables adversaires.
C'était sur ces précieux trophées que les yeux de Von Bloom étaient
fixés. Il avait les lèvres closes, et sa poitrine se soulevait. Une
foule d'idées lui traversaient l'esprit; mais ce n'étaient pas des idées
pénibles: le nuage de tristesse qui voilait son front s'était dissipé
sans laisser de traces, sa physionomie rayonnait d'espérance et de joie.
--C'est la main du ciel, s'écria-t-il enfin, c'est une fortune, une
fortune!
--Que voulez-vous dire, papa? demanda la petite Gertrude, qui était
auprès de lui.
Enchantés de son air de bonheur, ses autres enfants se groupèrent à ses
côtés et lui demandèrent tous ensemble d'où provenait son agitation.
Swartboy et Totty n'étaient pas moins empressés que les membres de la
famille de connaître sa réponse.
Le bon père ne crut pas devoir leur cacher plus longtemps le secret du
bonheur qu'il entrevoyait dans l'avenir.
--Vous voyez ces belles défenses? dit-il.
--Eh bien?
--En connaissez-vous la valeur?
Ils répondirent négativement; ils savaient seulement qu'on en tirait
l'ivoire avec lequel on fabriquait une multitude d'objets, et qui avait
une grande valeur commerciale.
Jan possédait un couteau à manche d'ivoire, et la petite Gertrude avait
un bel éventail de la même matière, qui avait appartenu à sa mère.
--Eh bien! mes enfants, reprit Von Bloom, si mes calculs sont exacts,
ces défenses valent chacune vingt livres sterling de monnaie anglaise.
--Tant que cela! s'écrièrent les enfants.
--Oui, ajouta Von Bloom; j'estime que chacune d'elles peut peser vingt
livres, et comme la livre d'ivoire se vend actuellement quatre
schellings et six pense, les deux réunies peuvent nous rapporter de
quarante à cinquante livres sterling.
--Avec cette somme, s'écria Hans, on aurait un excellent attelage de
boeufs!
--Six bons chevaux! dit Hendrik.
--Un troupeau de moutons! ajouta le petit Jan.
--Mais à qui pouvons-nous les vendre? reprit Hendrik après un moment de
silence; nous sommes éloignés des établissements coloniaux. Comment y
transporter deux défenses d'éléphant?
--Nous pourrons en transporter, interrompit Von Bloom, non pas deux,
mais vingt, quarante, et peut-être davantage. Vous voyez maintenant que
j'ai sujet de me réjouir.
--Quoi! s'écria Hendrik, vous pensez qu'il nous est possible de
rencontrer encore d'autres éléphants?
--J'en suis certain, car j'ai déjà remarqué les traces d'un grand nombre
de ces animaux. Nous avons nos fusils, et il nous reste par bonheur
d'abondantes munitions; nous sommes bons tireurs: qui nous empêchera de
nous procurer ces précieuses masses d'ivoire?... Nous réussirons, mes
chers amis, j'en ai la certitude. C'est Dieu qui nous envoie cette
richesse au milieu de notre misère, quand nous avons tout perdu.
Rassurez-vous donc, nous ne manquerons de rien, nous pouvons encore être
riches.
Les enfants se souciaient peu de la richesse qui leur était promise;
mais, voyant leur père si heureux, ils accueillirent ses paroles par un
murmure d'approbation. Totty et Swartboy poussèrent en même temps des
cris de joie qui retentirent sur la surface du lac et troublèrent les
oiseaux dans leurs nids de feuillage; il n'y avait pas dans toute
l'Afrique un groupe plus heureux que celui qui campait au bord de cet
étang solitaire.
CHAPITRE XX.
LES CHASSEURS
Le porte-drapeau avait résolu de se faire chasseur d'éléphants: c'était
une profession à la fois émouvante et lucrative. Il n'était pas facile
d'abattre en peu de temps un grand nombre d'animaux de taille aussi
colossale: il fallait des mois entiers pour obtenir une quantité
d'ivoire un peu importante; mais il avait résolu d'y consacrer au besoin
plusieurs années. Il se proposait de mener une vie agreste, de faire de
ses fils des enfants des bois, et il espérait être amplement indemnisé
de sa patience et de ses labeurs.
Le soir, la joie régna autour du feu du camp. L'éléphant avait été
laissé sur la berge, en attendant qu'il pût être dépecé; mais on avait
eu soin d'enlever la trompe et d'en faire cuire une partie pour souper.
Quoique la viande de l'éléphant soit mangeable en entier, sa trompe est
considérée comme le morceau le plus délicat; elle a le goût de la langue
de boeuf, et tous les enfants l'aimaient à l'excès: c'était surtout un
régal pour Swartboy, qui avait eu souvent occasion d'en manger.
En outre, ils avaient abondance de lait; le rendement de la vache était
du double depuis qu'elle était placée dans le meilleur endroit du
pâturage.
Tandis qu'ils savouraient un rôti de trompe d'éléphant, la conversation
roula naturellement sur ces monstrueux pachydermes.
Comme tout le monde connaît l'extérieur de l'éléphant, il serait
superflu d'en faire une description; mais tout le monde ne sait pas
qu'il en existe deux espèces distinctes, l'une en Afrique et l'autre en
Asie. On les avait d'abord confondues, et c'est tout récemment qu'il a
été démontré qu'elles offraient des différences bien caractérisées.
L'éléphant asiatique, plus généralement connu sous le nom d'éléphant des
Indes, est d'une taille plus élevée et de proportions plus colossales;
mais il est possible que son développement soit dû, comme celui de
beaucoup d'autres animaux, à la domesticité.
L'espèce africaine ne vit qu'à l'état sauvage, et quelques-uns des
individus qui lui appartiennent ont atteint les dimensions des plus
grands éléphants sauvages de l'Asie.
Les deux espèces se distinguent surtout l'une de l'autre par les
oreilles et les défenses.
Les oreilles de l'éléphant d'Afrique se rejoignent au-dessus des épaules
et pendent au-dessous de la poitrine. Celles de l'éléphant des Indes
sont au moins d'un tiers moins grandes: le premier a des défenses qui
pèsent quelquefois près de quatre cents livres, tandis que les défenses
du second dépassent rarement le poids de cent livres. Il est toutefois
des exceptions à cette règle, et en moyenne le poids de chacune des
défenses de l'éléphant africain est évalué à deux cents livres. Dans
cette dernière espèce, la femelle est également pourvue de défenses qui
ne diffèrent de celles du mâle que par la longueur. La femelle de
l'éléphant des Indes n'en a point, ou elle en a de si petites, qu'elles
font à peine saillie sur la peau des lèvres.
Les autres différences essentielles entre les deux espèces consistent
dans la forme du front, qui est concave chez l'éléphant des Indes et
convexe chez l'éléphant d'Afrique, dans l'émail des dents, enfin dans
les sabots des pieds de derrière, qui sont au nombre de quatre pour le
premier et de trois pour le second.
Les éléphants d'Asie ne sont pas tous semblables. Ils se divisent en
variétés bien distinctes, dont chacune diffère de l'autre presque autant
que le type de l'espèce diffère de celui de l'éléphant africain.
Une variété connue en Orient sous le nom de mooknah a des défenses
droites, dont la pointe se dirige en bas, tandis que ces singuliers
appendices ont habituellement la pointe en haut.
Les Asiatiques reconnaissent deux grandes castes d'éléphants, le
coomareah et le merghee. Une trompe large, les jambes courtes, un corps
massif et trapu, une puissance musculaire considérable, tels sont les
caractères du coomareah. Le merghee est de plus haute taille; mais sa
trompe est moins grosse, et il est loin d'avoir la vigueur et la
solidité du précédent. Grâce à ses longues jambes, il va plus vite que
le coomareah; mais celui-ci, ayant la trompe plus développée, ce que les
amateurs considèrent comme une beauté, et résistant mieux à la fatigue,
est plus recherché sur les marchés orientaux.
Les éléphants blancs qu'on rencontre parfois sont simplement des
albinos. Néanmoins, en diverses contrées de l'Asie, on les tient en
estime particulière, et l'on en donne des prix exorbitants. Certains
peuples ont même pour eux une vénération superstitieuse.
L'éléphant des Indes habite la plupart des régions orientales et
méridionales de l'Asie, le Bengale, les royaumes d'Aracan, de Siam, de
Pégu, Ceylan, Java, Sumatra, Bornéo, l'archipel de la Sonde et les
Célébes. Il y est, depuis une époque immémoriale, réduit à l'état
domestique, et employé à l'usage de l'homme; mais on le trouve aussi à
l'état sauvage, tant sur le continent que dans les îles, et la chasse à
l'éléphant est un des exercices favoris des Orientaux.
En Afrique, l'éléphant n'existe qu'à l'état sauvage. Aucune des nations
de ce continent peu connu n'a pensé à le dompter et à s'en servir. Il
n'est recherché que pour ses dents et pour sa chair. Quelques écrivains
ont prétendu qu'il était plus féroce que son congénère indien, et qu'il
eût été impossible d'en faire un animal domestique. C'est une erreur. Si
l'éléphant africain n'a pas été dressé, c'est uniquement parce qu'aucune
nation de l'Afrique moderne n'est arrivée à un degré de civilisation
assez avancé pour tirer parti des qualités de ce précieux quadrupède. On
peut l'apprivoiser aussi aisément que son cousin des Indes, et charger
son dos d'une tour ou howdah. L'expérience en a été faite; mais la
meilleure preuve de ce que nous avançons, c'est que la domestication de
l'éléphant d'Afrique avait pris jadis un développement immense; ceux de
l'armée carthaginoise appartenaient à l'espèce africaine.
Cette espèce, qui hante le centre et le midi de l'Afrique, a pour
limites à l'est l'Abyssinie, à l'ouest le Sénégal. Il y a quelques
années, on la trouvait au Cap de Bonne-Espérance; mais l'activité des
chercheurs d'ivoire hollandais, l'usage meurtrier qu'ils ont fait de
leurs grands fusils, l'ont chassée de ces parages, et on ne la voit plus
au sud de la rivière Orange.
Quelques naturalistes, entre autres Cuvier, ont cru que l'éléphant
d'Abyssinie appartenait à l'espèce indienne. C'est une idée maintenant
abandonnée. Ce grand mammifère, qui se distingue par sa tête oblongue,
par son front concave, par ses mâchelières composées de lames
transverses et ondoyantes, fréquente, comme nous l'avons dit, les
régions orientales et méridionales de l'Asie, ainsi que les grandes îles
voisines; mais rien ne donne lieu de croire à sa présence dans aucune
partie de l'Afrique.
Il est à supposer que l'espèce africaine a des variétés qui n'ont pas
été bien étudiées. On dit qu'on en voit dans les montagnes qui dominent
le Niger une variété rouge et très-féroce; mais les éléphants rouges
qu'on a observés ne devaient peut-être leur couleur qu'à la poussière
rouge où ils s'étaient roulés.
Dans les régions tropicales, les éléphants atteignent des proportions
plus colossales que partout ailleurs.
Swartboy parla d'une variété connue par les chasseurs hottentots sous la
dénomination de koes-cops. Elle diffère de toutes les autres en ce
qu'elle est entièrement dépourvue de défenses, qu'elle a le caractère
intraitable. Le koes-cops se jette avec fureur sur les animaux ou les
hommes qu'il rencontre; mais comme il ne fournit pas d'ivoire, et que
par conséquent on n'a point d'intérêt à le tuer, les chasseurs l'évitent
et lui cèdent la place.
Ce fut sur ce sujet que, toute la soirée, roula l'entretien de la
famille réunie autour du feu du camp. Hans fournit de nombreux
renseignements qu'il avait puisés dans les livres: mais ceux que donna
le Bosjesman étaient peut-être plus dignes de foi.
Von Bloom et ses fils devaient bientôt acquérir une connaissance
pratique des moeurs des proboscidiens, qui allaient devenir pour eux
les êtres les plus intéressants de la création.
CHAPITRE XXI.
DISSECTION DE L'ÉLÉPHANT
Le lendemain fut un jour de rude travail, mais tout le monde s'y livra
avec joie. Il s'agissait de tirer parti des dépouilles du monstrueux
pachyderme.
Quoique inférieur au boeuf, au mouton ou au porc, l'éléphant n'est pas
à dédaigner sous le rapport comestible. Il n'y a point de raison pour
que sa chair soit mauvaise, car il se nourrit de substances saines,
exclusivement végétales, telles que les feuilles et les jeunes pousses
des arbres, ou plusieurs espèces de racines bulbeuses qu'il arrache avec
sa trompe et ses défenses. Toutefois la qualité de la nourriture n'est
pas en général le critérium de la bonté de la viande. Le porc, qui se
repaît d'immondices et se vautre dans la fange, nous fournit une
prodigieuse diversité de mets savoureux; tandis que le tapir de
l'Amérique du Sud, animal de la famille des pachydermes, qui vit
uniquement de racines succulentes, a la chair d'un goût amer et
détestable.
Von Bloom et sa famille n'auraient pas volontiers fait un usage habituel
de viande d'éléphant. S'ils avaient été certains de se procurer de
l'antilope, l'énorme cadavre aurait pu être abandonné aux hyènes; mais,
faute de mieux, ils s'occupèrent de dépecer la victime du rhinocéros.
Leur premier soin fut de couper les défenses, opération qui leur prit
deux heures, et qui leur aurait pris le double de temps sans
l'expérience de Swartboy qui manoeuvrait la hache avec une grande
dextérité.
Quand on eut extrait l'ivoire, on commença le dépècement. Il était assez
difficile de tirer parti de la moitié du corps qui était sous l'eau,
mais Von Bloom n'avait pas besoin d'y toucher, la partie supérieure
suffisait pour lui procurer d'amples provisions, et il se mit à la
dépouiller avec le concours de ses enfants et de Swartboy. Ils
enlevèrent la peau par larges feuilles; puis ils coupèrent en morceaux
l'épiderme mou et flexible, que les indigènes emploient à fabriquer des
outres et des seaux.
On le jetta comme inutile, car la charrette renfermait une assez grande
quantité de vases propres à mettre de l'eau. Quand la chair fut à
découvert, on la sépara des côtes en larges tranches. Les côtes
elles-mêmes furent enlevées une à une avec la hache. Elles n'étaient
intrinsèquement d'aucune valeur, mais il importait de les retirer pour
avoir la graisse amoncelée autour des intestins, cette graisse devant
être d'une grande ressource en cuisine pour des aventuriers auxquels le
beurre manquait.
L'extraction de la graisse ne se fit pas sans quelques difficultés, dont
Swartboy triompha courageusement. Il grimpa dans l'intérieur de
l'immense carcasse, tailla et creusa avec activité, et fit passer
successivement à ses compagnons des morceaux qu'ils emportèrent à
quelque distance. Le triage en fut effectué, la graisse fut serrée avec
soin dans un morceau de la seconde peau, et l'opération fut ainsi
terminée. Les quatre pieds, qui, avec la trompe, constituent la partie
plus délicate, avaient été coupés à l'articulation du fanon. Il fallait
maintenant recourir à des procédés de conservation. Les voyageurs
avaient du sel, mais en trop petite quantité pour songer à l'utiliser.
Heureusement Swartboy et Von Bloom lui-même connaissaient les procédés
qu'on emploie dans les contrées où le sel est rare, et qui consistent
simplement à couper la viande en minces lanières et à l'exposer au
soleil quand elle est desséchée; de la sorte, elle peut se garder
pendant des mois entiers. Si le temps est couvert, un feu lent peut
remplacer les rayons du soleil. Des pieux (fourchus) furent plantés de
distance en distance, d'autres placés horizontalement, et les lanières
qu'on avait découpées y furent suspendues en innombrables festons. Avant
la nuit, les environs du camp offraient l'aspect d'une blanchisserie;
seulement les objets étendus, au lieu d'être blancs, avaient une belle
teinte d'un rose clair.
L'oeuvre n'était pas encore achevée, il restait à conserver les pieds,
qui exigent un traitement différent. Swartboy, qui en connaissait seul
le secret, creusa un trou de deux pieds de profondeur, et d'un diamètre
un peu plus grand. Avec la terre qu'il en avait tirée, il forma tout
autour une espèce de banquette. Par ses ordres les enfants amassèrent du
bois et des branches sèches, et en bâtirent sur le trou un bûcher
pyramidal auquel ils mirent le feu; il creusa ensuite trois autres trous
exactement semblables, qu'on recouvrit également de combustibles, et
bientôt quatre foyers incandescents s'allumèrent sur le sol. Obligé
d'attendre qu'ils fussent consumés, Swartboy lutta résolûment contre le
sommeil.
Lorsqu'il ne resta plus du premier bûcher que des cendres rouges, le
Bosjesman les enleva soigneusement avec une pelle, et ce travail, si
simple en apparence, lui coûta plus d'une heure. L'excessive chaleur
qu'il avait à supporter le forçait par intervalles à s'interrompre. Von
Bloom et ses fils le relayèrent, et tous les quatre furent bientôt
couverts de sueur, comme s'ils fussent sortis d'un four. Quand le
premier trou fut entièrement débarrassé de charbon, Swartboy et Von
Bloom y déposèrent un des pieds, et le recouvrirent avec le sable qui
avait été enlevé primitivement et qui était aussi chaud que du plomb
fondu. On ramassa dessus des charbons, et un nouveau feu fut allumé. Les
trois autres pieds furent traités de même. Pour qu'ils fussent cuits
suffisamment et en état d'être conservés, il fallait les laisser dans le
four jusqu'à la complète extinction des bûchers. Swartboy devait ensuite
ôter les cendres, retirer les pieds avec une broche de bois, les
nettoyer, les parer, et ils étaient dès lors bons à manger, si on ne
préférait les mettre en réserve.
Comme les feux ne pouvaient guère s'éteindre avant l'aurore, nos
voyageurs, harassés de leurs travaux extraordinaires, achevèrent leur
souper de trompe bouillie, et allèrent se coucher sous l'ombre tutélaire
du nwana.
CHAPITRE XXII.
LES HYÈNES.