plongeait le spectacle de cette riche nature.
La joie de cette jeune famille était tempérée par la tristesse qu'elle
remarquait sur le front de Von Bloom. Il était assis sous le nwana, mais
il avait les yeux baissés et reprenait ses tristes rêveries de la
veille. Le seul parti qu'il eût à prendre était de retourner aux
établissements pour y recommencer sa fortune. Mais comment sortir de sa
misérable position? Il fallait à ses débuts se mettre au service de ses
riches voisins, et c'était dur pour un homme accoutumé à une vie
indépendante.
Il regarda ses cinq chevaux qui paissaient à l'ombre des collines, et
jugea que dans trois ou quatre jours ils auraient recouvré assez de
force pour se mettre en route. C'étaient de bonnes bêtes, capables de
traîner la charrette avec une rapidité suffisante, et il calculait
combien il leur faudrait de temps pour regagner les frontières de la
colonie. Il ne se doutait guère qu'ils avaient été attelés pour la
dernière fois et qu'ils étaient condamnés. C'était pourtant la vérité:
moins d'une semaine après, leurs ossements étaient la proie des hyènes
et des chacals. En ce moment même, où ils broutaient paisiblement
l'herbe touffue, le poison pénétrait leurs veines, et ils recevaient de
mortelles blessures. Hélas! un nouveau malheur attendait Von Bloom. De
temps en temps il remarquait que les chevaux éprouvaient une certaine
inquiétude, qu'ils tressaillaient brusquement, qu'ils agitaient leurs
longues queues et se frottaient la tête contre les buissons.
--C'est quelque mouche qui les importune, pensa-t-il, et il ne s'en
préoccupa point d'avantage.
C'était en effet une mouche qui les importunait; mais si Von Bloom avait
su à quelle espèce appartenait l'insecte, il se serait empressé
d'appeler ses enfants, et d'éloigner ses chevaux de ce lieu fatal; mais
il ne connaissait pas l'oestre d'Afrique, que les indigènes appellent
tsetsé.
Le soleil allait se coucher, lorsque Von Bloom remarqua que l'agitation
des chevaux augmentait, qu'ils frappaient la terre de leurs sabots, et
qu'ils couraient parfois en hennissant avec colère. Leurs allures
étranges le déterminèrent à aller voir de près ce qui les tourmentait.
Il partit avec Hans et Hendrik, et en arrivant ils trouvèrent les
chevaux au milieu d'un essaim considérable de mouches semblables à des
abeilles. Elles étaient toutefois plus petites, d'une couleur brune et
d'une incroyable activité dans leur vol. Elles tournoyaient par milliers
autour de chaque cheval, se posaient sur sa tête, sur son cou, sur ses
flancs, et le perçaient de leurs aiguillons.
--Il est impossible à ces chevaux de paître ici, dit Von Bloom.
Emmenons-les dans la plaine, ils seront débarrassés des mouches qui les
incommodent.
Hendrik ne songeait aussi qu'à plaindre les souffrances passagères des
chevaux, mais Hans était plus inquiet. Il avait lu la description d'un
insecte commun dans l'intérieur de l'Afrique méridionale, et il conçut
des alarmes que partagèrent bientôt ses compagnons.
--Faites venir Swartboy, dit le fermier.
Le Bosjesman était occupé à décharger la charrette, et n'avait fait
aucune attention aux mouvements désordonnés des chevaux; mais dès qu'il
eut vu la troupe ailée tournoyer autour d'eux, ses petits yeux
s'écarquillèrent, ses grosses lèvres tombèrent, et toute sa physionomie
prit une expression de stupeur.
--Qu'y a-t-il? demanda son maître.
--Myne boor, ce sont des tsetsés!
--Qu'est-ce que c'est que des tsetsés?
--Myne Gott! tous vos chevaux sont morts.
Swartboy se mit à expliquer d'un ton lamentable que les mouches qu'ils
voyaient étaient venimeuses; que tous les chevaux mourraient
infailliblement les uns après les autres, suivant le nombre des piqûres
qu'ils avaient reçues, et qu'au bout d'une semaine il n'en resterait
plus un seul.
--Il faut attendre, ajouta-t-il, vous verrez demain.
La triste prédiction se réalisa. Douze heures plus tard les chevaux
étaient enflés; ils avaient les yeux fermés, refusaient de manger, et
erraient d'un pas mal assuré dans la prairie, en exprimant leurs
souffrances par de sourds gémissements.
Von Bloom les saigna et employa divers remèdes; mais inutilement. La
blessure de l'oestre africain est incurable.
CHAPITRE XVII.
LE RHINOCÉROS A LONGUES CORNES
On conçoit l'affliction du porte-drapeau; la fortune lui était
constamment contraire. Depuis plusieurs années ses affaires étaient en
décadence, ses pertes de plus en plus importantes, et il en était arrivé
au comble du dénûment. De tout son bétail, il ne possédait plus que la
vache qui, broutant au milieu de la plaine, avait échappé aux terribles
diptères. A la vérité, il lui restait encore une charrette commode et
spacieuse, une véritable maison roulante; mais qu'était-ce qu'une
charrette sans attelage? Il aurait mieux valu avoir un attelage sans
charrette.
--Que faire? que devenir? Il était à environ deux cents milles de tout
établissement civilisé. Il ne pouvait les franchir qu'à pied, et comment
faire supporter à des enfants une marche aussi longue? S'ils résistaient
à la fatigue, comment échapperaient-ils à la faim, à la soif, à la dent
des bêtes féroces?
--Pourtant, se dit Von Bloom, assis la tête entre ses mains, la seule
chance de salut est de retourner à la colonie. Mes enfants peuvent-ils
passer ici toute leur existence en vivant péniblement de racines et de
gibier? Sont-ils faits pour être des enfants des bois? Miséricorde
divine! que deviendrai-je, que deviendront les miens?
Pauvre Von Bloom! Il avait atteint le dernier degré de sa décadence;
mais ce jour même sa destinée allait changer, et un incident inattendu
devait lui faire entrevoir de nouveau un avenir de richesse et de
prospérité. Il suffit d'une heure non-seulement pour le consoler, mais
encore pour le rendre heureux. Vous êtes impatients de savoir comment
s'opéra cette transformation magique. Vous croyez peut-être qu'une fée
sortit de la fontaine ou descendit des collines pour réjouir le coeur
de l'affligé? Comme vous le verrez, la direction que prirent les idées
du fermier ruiné eut une cause toute naturelle. Nos aventuriers étaient
assis sous le figuier-sycomore, près du feu devant lequel cuisait leur
souper. Ils ne se parlaient pas, car les enfants n'osaient pas troubler
la sombre méditation de leur père. Il rompit le silence pour exhaler ses
plaintes et exprimer les sinistres pensées qui l'assiégeaient. Quand il
eut terminé, il porta vaguement les yeux sur la plaine, et les fixa sur
un animal de taille colossale, qui sortait en ce moment d'un massif.
Von Bloom et ses enfants le prirent d'abord pour un éléphant. Ils
n'étaient pas habitués à voir des éléphants à l'état sauvage, car ces
animaux, qui hantaient jadis la partie la plus méridionale de l'Afrique,
ont depuis longtemps abandonné les districts cultivés, et ne se trouvent
qu'au-delà des frontières de la colonie. Ils savaient pourtant qu'il y
en avait dans ces parages, et avaient déjà remarqué les traces de leur
passage.
Swartboy était expérimenté. Dès qu'il eut aperçu l'animal, il s'écria:
--Un chucuroo, un chucuroo!
--C'est un rhinocéros, n'est-ce pas? dit Von Bloom traduisant le mot
indigène que le Bosjesman venait d'employer.
--Oui, maître, c'est le rhinocéros blanc à longues cornes, que nous
appelons chucuroo kobaoba.
Nos lecteurs croient peut-être qu'il n'existe qu'une seule espèce de
rhinocéros. Nous en connaissons au moins huit espèces distinctes, et je
n'hésite pas à penser que le nombre en augmentera quand on aura exploré
complètement le centre de l'Afrique, l'Asie méridionale et les îles
asiatiques.
Il existe quatre espèces bien connues de rhinocéros au sud de l'Afrique;
une au nord du même continent; et toutes diffèrent du rhinocéros des
Indes, le plus gros des animaux de ce genre. Le rhinocéros de Sumatra,
qui habite exclusivement cette île, constitue une espèce particulière,
ainsi que celui de Java. Voilà donc huit espèces bien caractérisées.
Le rhinocéros des Indes est le plus généralement connu; il a été souvent
représenté dans les recueils zoologiques; on le trouve empaillé dans les
muséums, ou même vivant dans les ménageries. Celui qui fut amené en
France en 1771, installé à Versailles, et transporté plus tard au jardin
des plantes de Paris, vécut jusqu'en 1793. Il avait résisté pendant
vingt-deux ans aux rigueurs du climat européen.
Le rhinocéros des Indes a neuf à dix pieds de longueur, la tête
triangulaire, la gueule médiocrement fendue, les oreilles grandes et
mobiles, les yeux petits, la démarche brusque et pesante. Ce qui le
distingue, ce sont les protubérances dont sa peau est couverte, les
replis profonds qu'elle forme en arrière des épaules et des cuisses. Il
habite l'Inde, Siam et la Cochinchine.
Le rhinocéros d'Abyssinie a, comme le précédent, des plis à la peau,
mais beaucoup moins prononcés. Sa corne nasale est très comprimée.
Le rhinocéros du Java est unicorne. Ses oreilles, peu évasées,
présentent à leur extrémité quelques poils d'un brun roux. Le chanfrein
de sa tête est arqué en creux, sa queue large est comprimée; sa peau
rugueuse, hérissée de poils bruns rares et courts, offre des replis peu
marqués sous le cou, au-dessus des jambes, à la cuisse et en arrière des
épaules.
Le rhinocéros de Sumatra a deux cornes noires, dont une est
rudimentaire. Sa peau est couverte de poils noirâtres, et n'a qu'un seul
pli, qui s'étend entre les deux épaules et s'arrête de chaque côté des
aisselles.
Les naturels du sud de l'Afrique admettent, comme nous l'avons dit,
quatre espèces de chucuroos ou rhinocéros; et certes il faut tenir
compte des observations faites par des chasseurs indigènes plutôt que
des spéculations des naturalistes de cabinet, basées sur un os, sur une
dent, ou sur une peau rembourée de foin. Ce n'est pas grâce à leurs
études que nous possédons la connaissance approfondie de la nature
animale; nous la devons plutôt à ces hardis coureurs de bois qu'ils
affectent de mépriser. Un d'eux par exemple, le major Gordon Cumming, a
plus contribué que toute une académie à éclaircir la zoologie africaine.
Ce Gordon Cumming, qu'on a taxé d'exagération, à tort selon nous, a
écrit sur ses voyages en Afrique un livre sans prétention, mais rempli
de curieux renseignements. Il nous apprend qu'il y a dans le sud de ce
continent quatre espèces de rhinocéros, connus sous les noms de borele,
de keitloa, de muchocho et de kobaoba. Les deux premiers sont noirs, les
deux autres ont la peau blanchâtre. Ceux-là sont beaucoup plus petits
que ceux-ci, dont ils diffèrent principalement par la longueur et la
position de leurs cornes.
Les cornes de tous les rhinocéros sont placées sur une masse osseuse des
narines, et c'est de là que vient le nom de ce genre (_rin_ nez et
_keros_ corne).
Les cornes du borele sont droites, légèrement recourbées en arrière, et
posées l'une devant l'autre. La corne antérieure est la plus longue;
elle dépasse rarement dix-huit pouces, mais elle est souvent brisée ou
réduite par les frottements. La corne postérieure n'est qu'une
protubérance, tandis que chez le keitloa ou rhinocéros noir à deux
cornes, toutes deux sont presque également développées.
Chez le muchocho et le kobaoba, les cornes postérieures existent à
peine, mais les antérieures sont plus longues que dans les autres
espèces. Celle du muchocho atteint fréquemment trois pieds de longueur;
celle du kobaoba, qui fait sur son hideux museau une saillie de quatre
pieds, est une arme formidable.
Les cornes des deux dernières espèces ne se recourbent point en arrière;
et comme les animaux qui les portent marchent habituellement la tête
baissée, ces dards longs et pointus sont placés horizontalement.
Les rhinocéros noirs se distinguent des blancs par la forme et la
longueur du cou, la position des oreilles et quelques détails. Au reste,
leurs habitudes sont semblables.
La nourriture des rhinocéros noirs se compose surtout des feuilles et
des branches d'arbustes épineux, tels que l'_acacia horrida_; les autres
vivent d'herbe. Les noirs sont féroces, ils attaquent sans hésitation
les hommes et les animaux; parfois même, dans leur aveugle emportement,
ils se jettent sur les buissons, les dévastent et les mettent en pièces.
Les rhinocéros blancs sont redoutables lorsqu'on les blesse ou qu'on les
provoque; mais habituellement d'une humeur pacifique, ils laissent
passer auprès d'eux le chasseur sans l'inquiéter. Ils acquièrent un
énorme embonpoint, et la chair du jeune rhinocéros blanc est recherchée
par les indigènes; les variétés noires, au contraire n'engraissent pas,
et leur chair a mauvais goût.
Les cornes des quatre variétés sont solides, d'un beau grain, et
susceptibles d'un poli brillant. On en fabrique des massues, des
baguettes de fusils, des maillets, des compas, des manches de couteaux.
En Abyssinie et dans d'autres parties de l'Afrique septentrionale, où
les épées sont en usage, on en fait les poignées en corne de rhinocéros.
Le cuir sert à faire des courroies et des fouets appelés _jamboks_,
quoique la peau d'hippopotame soit préférable.
Comme nous l'avons dit, la peau du rhinocéros d'Afrique n'a pas les
replis, les plaques, les rugosités qui caractérisent celle de son
congénère d'Asie; cependant elle est loin d'être lisse, et elle est si
épaisse que les balles de plomb ordinaire s'aplatissent quelquefois
dessus, et qu'il faut les endurcir avec de la soudure pour qu'elles
pénètrent.
Le rhinocéros n'est pas amphibie comme l'hippopotame; néanmoins il aime
l'eau, et s'en éloigne rarement; il se plaît à se vautrer dans la boue
comme le sanglier pendant les beaux jours d'été, et sa robe est presque
toujours recouverte d'une épaisse couche de fange. Dans la journée, on
le voit couché ou debout et dans un état de somnolence, à l'ombre d'un
mimosa; c'est la nuit qu'il rôde pour chercher sa pâture.
Les petits yeux étincelants du rhinocéros le servent assez mal, et le
chasseur peut s'en approcher aisément sans être vu, en ayant soin de se
mettre sous le vent, mais s'il est au vent, l'animal dont l'odorat est
des plus fins, le sent venir d'une très-grande distance; si sa vue était
aussi bonne que son flair, il serait dangereux de l'attaquer, car il
court avec assez de rapidité, surtout dans son premier élan, pour
dépasser un cheval au galop.
Les variétés noires sont plus agiles que les blanches; cependant on
évite aisément les rhinocéros en sautant de côté, tandis qu'il vont
aveuglément droit devant eux.
Les rhinocéros noirs ont environ six pieds de haut et treize de long;
les blancs sont beaucoup plus gros. Le kobaoba a sept pieds de hauteur
et quatorze de longueur.
Il n'est pas étonnant qu'un animal de dimensions aussi extraordinaires
soit pris à première vue pour un éléphant. En réalité, le kobaoba, sous
le rapport de la taille, vient immédiatement après l'éléphant, son
museau large de dix-huit pouces, sa longue tête massive, son corps
pesant, donnent l'idée d'une force et d'une grandeur supérieures
peut-être à celles de l'éléphant lui-même; en somme, il a l'air d'une
caricature de l'éléphant. On peut donc s'expliquer l'erreur de nos
voyageurs, qui confondirent le kobaoba avec l'éléphant.
Au reste, cette erreur dura peu, Swartboy la dissipa en affirmant que
l'animal qu'ils avaient sous les yeux était le rhinocéros blanc.
CHAPITRE XVIII.
COMBAT SANGLANT
Lorsque le kobaoba fut aperçu pour la première fois, il sortait, comme
nous l'avons dit, du fourré. Sans s'arrêter, il s'achemina vers l'étang
dont nous avons parlé, et que son étendue pouvait faire passer pour un
petit lac.
Quoique alimentée par la source, cette pièce d'eau en était éloignée de
deux cents mètres, et elle était à peu près à la même distance du grand
figuier-sycomore. Ses bords formaient une circonférence presque
parfaite, elle aurait environ cent mètres de diamètre, de sorte que sa
superficie pouvait être d'un peu plus de deux acres anglais (80 ares
9342). Elle avait des droits incontestables au titre de lac, que les
jeunes gens lui avaient déjà conféré.
En haut de ce lac, c'est-à-dire du côté de la source à laquelle il
empruntait ses eaux, la berge était élevée, et des rochers dominaient le
petit ruisseau qui s'y versait à sa naissance. A l'extrémité opposée, le
rivage était bas, et même en quelques endroits l'eau était presque au
niveau de la plaine. Aussi voyait-on sur les bords qui formaient la
limite occidentale du lac les traces d'animaux qui venaient y boire.
Hendrik le chasseur avait observé les empreintes d'espèces qui lui
étaient connues, et d'autres qu'il voyait pour la première fois.
C'était vers cet abreuvoir que se dirigeait le kobaoba, qui semblait le
connaître de longue date. Près de la rigole par où s'écoulait le
trop-plein du lac était une espèce de baie, au bord sablonneux de
laquelle aboutissait une gorge en miniature, creusée sans doute à la
longue par les animaux. En entrant dans cette anse ceux de la plus
grande taille trouvaient assez d'eau pour boire sans se pencher et sans
faire d'efforts.
Le kobaoba traversa cette gorge et entra dans le lac jusqu'aux genoux.
Après avoir bu à longs traits à plusieurs reprises, en s'interrompant
pour ronfler ou pour respirer avec un bruit de sifflement, il plongea
dans l'eau son large museau, la fit jaillir en flots d'écume, et s'y
vautra comme un porc. La moitié de son énorme masse disparut sous l'eau,
mais il ne lui prit point fantaisie de s'avancer dans le lac pour
prendre un bain plus complet.
La première pensée de Von Bloom et de Hendrik fut d'entourer le
rhinocéros et de le tuer. Ils n'avaient pas de provisions, et Swartboy
avait déjà fait un pompeux éloge de la chair de cette espèce. De son
côté, Hendrik qui avait besoin de renouveler la baguette de son fusil,
avait regardé avec convoitise la longue corne du kobaoba, mais il était
plus facile de désirer sa mort que de le coucher par terre; nos
chasseurs n'avaient pas de chevaux en état d'être montés, et l'attaquer
à pied eût été s'exposer inutilement, car on courait risque d'être percé
de sa longue pique ou écrasé sous ses larges pieds. Si l'on parvenait à
se dérober à sa fureur, on n'était pas plus avancé, car toutes les
espèces de rhinocéros dépassent l'homme à la course.
Comment donc se conduire avec lui?
Le plan le meilleur était évidemment de se placer en embuscade dans un
des fourrés du voisinage, et de tâcher de le tuer de loin. Il suffit
parfois d'une seule balle pour tuer le rhinocéros, mais il est
indispensable qu'elle atteigne le coeur ou quelque partie essentielle.
L'animal prenait ses ébats et s'y livrait avec tant d'abandon, qu'il
était probable qu'il ne remarquerait point les chasseurs, pourvu qu'ils
se missent sous le vent; ils se levèrent pour approcher, mais
l'exécution de leur projet fut retardée par Swartboy qui, dans un accès
subit de gaité, se mit à gambader en murmurant:
--Le klow, le klow!
Un étranger aurait pris le Bosjesman pour un fou; mais Von Bloom savait
que sous le nom de klow les naturels désignent l'éléphant, et il
s'empressa de porter les yeux du côté indiqué. Sur le ciel jaune de
l'occident se dessinait une masse noire qu'un examen attentif fit
reconnaître avec certitude pour un éléphant. Son dos arrondi dominait
les broussailles, et ses larges oreilles pendantes s'agitaient. Il
s'acheminait vers le lac en suivant presque exactement le chemin que le
rhinocéros avait pris.
Bien entendu que cette apparition dérangea le plan des chasseurs: à la
vue de l'éléphant ils ne s'occupèrent plus du kobaoba; ils avaient peu
d'espoir de parvenir à tuer le gigantesque animal, et pourtant l'idée
leur en était venue; ils avaient résolu de tenter l'aventure. Avant
qu'ils eussent rien décidé, l'éléphant touchait au bord du lac;
quoiqu'il marchât lentement, ses larges enjambées le faisaient avancer
avec une rapidité qu'on n'aurait pas soupçonnée, et il était à quelques
pieds de l'eau au moment où ceux qui l'épiaient se disposaient à entrer
en conférence.
Il s'arrêta, tourna sa trompe en divers sens et parut écouter. Aucun
bruit ne pouvait l'inquiéter; le kobaoba lui-même était tranquille.
Après une minute d'arrêt, l'éléphant entra dans la gorge que nous avons
décrite, et les chasseurs purent l'observer à moins de trois cents pas
de distance; son corps remplissait complètement le petit ravin; ses
longues défenses jaunes, qui s'allongeaient à plus de trois pieds de ses
mâchoires, se courbaient gracieusement, la pointe tournée vers le ciel.
--C'est un vieux mâle, dit Swartboy à voix basse.
Malgré la grosseur de l'éléphant, il a le pas aussi silencieux que celui
d'un chat; à la vérité il sort de sa poitrine un grondement pareil à
celui d'un tonnerre lointain. Néanmoins le rhinocéros ne s'aperçut pas
de l'approche d'un ennemi qui venait lui disputer son sommeil; il
continua à se vautrer en paix jusqu'à ce que l'ombre de l'éléphant fut
projetée sur la surface de l'abreuvoir; alors le kobaoba se releva avec
une agilité surprenante dans un être de sa structure, et rejeta l'eau de
ses narines avec un bruit qui tenait à la fois d'un grognement et d'un
sifflement.
L'éléphant fit entendre aussi son salut particulier; c'était un son de
trompette que répéta l'écho des collines.
Les deux animaux étaient surpris de se rencontrer, et pendant quelques
secondes ils se regardèrent avec une sorte de stupéfaction; mais bientôt
ils donnèrent des signes d'irritation; il était évident qu'ils n'avaient
nulle envie de vivre en bonne intelligence.
La situation était en effet embarrassante; l'éléphant ne pouvait entrer
à l'eau si le rhinocéros ne quittait l'abreuvoir; et le rhinocéros ne
pouvait sortir de l'abreuvoir tant que l'éléphant bloquait la gorge avec
son énorme masse. Pourtant le kobaoba aurait pu se jeter à la nage et
débarquer sur un autre point de la rive. Mais de tous les êtres de la
création, le rhinocéros est peut-être le moins accommodant; il est en
même temps le plus intrépide, ne redoute ni hommes ni bêtes, et donne
même la chasse au redoutable lion.
Le kobaoba n'avait donc pas l'intention de céder la place à l'éléphant.
Traverser le lac à la nage ou passer en glissant sous le ventre de son
rival lui eussent semblé une insigne lâcheté.
Restait à savoir comment le point d'honneur serait réglé. L'affaire
était devenue si intéressante que tous les chasseurs demeuraient
immobiles, les yeux fixés sur les deux animaux. L'éléphant était le plus
gros, mais il avait déjà éprouvé la force de son antagoniste; peut-être
même avait-il senti les atteintes de sa longue protubérance qui dominait
le museau du kobaoba. En tous cas, il ne se jeta pas précipitamment sur
son adversaire, comme il l'aurait fait si quelque pauvre antilope avait
osé lui barrer le passage. Toutefois sa patience avait des bornes, sa
dignité était outragée, sa suprématie contestée; il voulait se baigner
et boire, et lui était impossible de supporter plus longtemps
l'insolence du rhinocéros. Poussant un cri dont retentirent de nouveau
les rochers, il appuya ses défenses contre l'épaule de son ennemi, qu'il
souleva et qu'il renversa dans l'eau.
Ce dernier plongea, souffla, disparut un moment, et chargea à son tour.
Les spectateurs le virent viser avec sa corne les côtes de l'éléphant,
qui eut soin de lui présenter la tête.
Le kobaoba fut renversé une seconde fois et revint à la charge avec
fureur; l'eau jaillit autour d'eux en flocons d'écume et les enveloppa
comme d'un nuage. Tout à coup l'éléphant sembla penser que la lutte
ainsi entamée lui était désavantageuse. Il recula dans la gorge et
attendit, la tête tournée vers le lac. Il se figurait peut-être qu'il
était protégé par les escarpements de ce chemin creux. Malheureusement
pour lui ils étaient trop bas et laissaient à découvert ses larges
flancs, ils l'empêchaient seulement de se retourner et contrariaient la
liberté de ses mouvements.