Cependant, un mille plus loin, il avoua qu'il commençait à sentir le

premier trouble de l'incertitude. Au bout d'un autre mille, il déclara

qu'il était perdu.

Ce qu'il y avait de mieux à faire en pareil cas, c'était de s'en

rapporter à la sagacité instinctive des chevaux; mais ils avaient faim,

et quand on les abandonnait à eux-mêmes, ils se ruaient sur les mimosas.

On était obligé de les presser à coups de fouet et d'éperons, de sorte

qu'il était difficile de conserver à leur marche quelque régularité.

Nos voyageurs calculaient qu'ils devaient être près de leur camp; mais

n'en voyant pas briller le feu, ils résolurent de faire halte. Ils

attachèrent leurs chevaux à des buissons, s'enveloppèrent dans leur

kaross et se couchèrent. Hendrick et Swartboy furent bientôt endormis.

Von Bloom était assez fatigué pour les imiter; mais les angoisses de son

coeur paternel l'empêchèrent de fermer les yeux.

Il attendit l'aurore avec impatience, et dès les premières clartés

promena ses regards sur les environs. Ils s'étaient par hasard arrêtés

sur une éminence d'où l'on dominait une grande étendue de pays; mais il

n'eut pas la peine de faire le tour de ce panorama. Du premier coup

d'oeil il aperçut la tente blanche de sa charrette.

Le cri de joie qu'il poussa réveilla les dormeurs. Ils se levèrent

aussitôt et partagèrent la satisfaction de Von Bloom; mais peu à peu

elle fit place à la surprise. Etait-ce bien leur charette? Etait-ce bien

la place où il l'avait laissée?

La vallée où ils avaient campé était de forme oblongue, resserrée entre

deux pentes douces, et arrosée par une source qui alimentait un étang.

Ils voyaient l'eau étinceler à la lumière du soleil; il leur semblait

reconnaître les monticules qui bordaient le vallon; mais ils cherchaient

vainement le verdoyant tapis dont ils l'avaient vu couvert. Le sol

qu'ils avaient sous les yeux était nu. Les buissons qui croissaient çà

et là n'avaient point de feuilles et les arbres seuls conservaient un

peu de verdure. Le paysage n'offrait qu'une vague analogie avec celui

qui environnait leur camp.

--Cette charrette doit appartenir à d'autres voyageurs, se dirent

Hendrick et Von Bloom.

--Attendez! s'écria Swartboy en se baissant brusquement.

Le Bosjesman étudia le terrain, sur lequel il appela l'attention de ses

compagnons. Ils y remarquèrent avec stupéfaction les traces de plusieurs

milliers de sabots. La terre avait l'aspect d'un vaste parc à moutons;

si vaste qu'elle était foulée de toutes parts à perte de vue.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda Hendrik.

--Je n'y comprends rien, dit Von Bloom.

--Je vais vous l'expliquer, dit Swartboy. C'est bien notre charrette

dans la même vallée, au bord de la même source, mais seulement il y a eu

un _trek-boken_.

--Un _trek-boken_! s'écrièrent Von Bloom et Hendrik.

--Oui, baas, et il a été très-grand. Voyez plutôt les traces des

antilopes!

Von Bloom se rendit compte alors de la nudité du pays, de l'absence des

feuilles dans les buissons et des milliers d'empreintes dont le sol

était couvert. Un trek-boken avait eu lieu, c'est-à-dire que des

troupeaux d'antilopes springboks avaient traversé la contrée dans une de

leurs émigrations.

Les alarmes de Von Bloom se dissipèrent en partie; cependant il

s'empressa de débrider son cheval et de descendre dans la vallée. En

approchant, il vit autour de la charrette les deux chevaux et la vache

attachés aux roues de la charrette, sous laquelle s'allongeait une masse

informe. Le feu du camp brûlait derrière le véhicule. Le coeur

palpitant, les yeux fixes, les deux voyageurs s'avancèrent

précipitamment, sans que personne vînt à leur rencontre. Leur souffrance

était au comble, lorsque les deux chevaux attachés à la charette

hennirent avec bruit. La masse noire qui était dessous s'agita et se

dressa brusquement: c'était Totty. Les rideaux qui fermaient la tente

s'écartèrent pour livrer passage à trois jeunes têtes. Peu de temps

après le petit Jan et Gertrude sautaient dans les bras de leur père,

tandis que Hans et Hendrik, Swartboy et Totty échangeaient de joyeuses

félicitations.

CHAPITRE XIV.

LE TREK-BOKEN

Ceux qui étaient restés au camp avaient eu leurs aventures. Leur récit

fut de nature à troubler la satisfaction générale, car ils révélèrent un

fâcheux événement. Les moutons et les chèvres avaient été entraînés de

la manière la plus singulière, et on avait peu d'espoir de les revoir

jamais. Voici quel fut le rapport de Hans:

«Le jour de votre départ, il ne se passa rien de particulier. Dans

l'après-midi, je travaillai à couper des faisceaux d'épines pour faire

un kraal; Totty m'aida à les ranger, tandis que Jan et Gertrude

surveillaient le troupeau. Fatigué d'une longue course et trouvant de

l'herbe à discrétion, il ne s'écarta pas de la vallée. Avec le concours

de Totty je parvins à établir le kraal que vous voyez. On y mit les

moutons, les chèvres et la vache, qu'on eut soin de traire. Nous étions

là, et nous dormions tous jusqu'au matin sans nous déranger. Les chacals

et les hyènes vinrent rôder autour de nous, mais il leur fut impossible

de franchir la haie épineuse. Au point du jour nous déjeunâmes avec du

lait et les restes de la veille. Les moutons, les chèvres, la vache et

les deux chevaux furent cachés dans le vallon, sous la surveillance de

Totty. J'enjoignis à Jan et à Gertrude de ne pas s'écarter de la

charrette, et prenant mon fusil, je me mis en devoir d'aller chercher de

quoi dîner. Je ne me souciais pas de tuer encore un mouton.

«Je ne montai point à cheval. Il me semblait avoir aperçu des antilopes

dans la plaine, et il était plus facile de s'en approcher à pied. Quand

je fus sorti de la vallée, j'eus devant les yeux un spectacle qui

m'étonna, je puis vous l'assurer. Du côté de l'est, toute la plaine

disparaissait sous une multitude innombrable d'animaux. A leurs flancs

d'un jaune éclatant, aux poils blancs de leur croupe, je reconnus des

antilopes springboks. Elles étaient dans une vive agitation. Tandis que

les unes broutaient en marchant, d'autres faisaient en l'air des bonds

prodigieux et retombaient sur le dos de leurs camarades. Jamais je

n'avais rien vu de plus bizarre et de plus agréable à la fois. Je

jouissais paisiblement de ce spectacle, car je savais que ces petites

gazelles étaient parfaitement inoffensives. J'allais m'avancer vers

elles, lorsque je les vis se diriger vers moi avec une vitesse

surprenante. Je n'avais donc qu'à les attendre, et je me plaçai en

embuscade derrière un buisson. Un quart d'heure après l'avant-garde

défilait devant moi. Je ne songeai pas d'abord à faire feu, et je restai

caché, épiant les mouvements de ces gracieuses bêtes. J'examinais avec

curiosité leurs formes légères, leurs membres délicats, leurs dos

couleur de cannelle et leurs ventres blancs avec une bande d'un ton

châtain de chaque côté. Les mâles avaient des cornes en forme de lyre.

Quand elles sautaient, je voyais flotter sur leurs croupes une profusion

de longs poils soyeux aussi blancs que la neige.

»Après avoir suffisamment admiré, je songeai à mon dîner, et me

rappelant que la chair des femelles et préférable à celle des mâles,

j'en ajustai une dont la taille et les proportions m'avaient séduit.

Elle tomba; mais à mon grand étonnement, les autres ne s'enfuirent pas.

Quelques-unes reculèrent ou firent des bonds, puis elles se mirent à

brouter sans manifester la moindre émotion.

»Je rechargeai mon arme et j'abattis un mâle, sans que la troupe

s'effrayât davantage. J'allais charger pour la troisième fois, quand je

me trouvai au milieu du troupeau, dont les rangs pressés m'avaient

enveloppé. Jugeant inutile de me cacher plus longtemps derrière le

buisson, je me levai sur les genoux, j'achevai de charger mon arme, et

je fis une nouvelle victime. Loin de s'arrêter, ses camarades lui

passèrent sur le corps par milliers.

»Je me levai et mis de nouveau une balle dans mon fusil.

»Pour la première fois, je me mis à réfléchir à l'étrange conduite des

springboks. Au lieu de s'enfuir à mon aspect, elles faisaient un léger

bond de côté et poursuivaient ensuite leur route; elles paraissaient

obéir à une espèce de fascination. Je me souviens d'avoir entendu dire

que c'était ainsi qu'elles en agissaient dans leurs migrations ou

trek-bokens, et j'en conclus que j'assistais à un trek-boken. J'en

acquis bientôt la certitude, car le troupeau s'épaississait à chaque

instant. La foule rendit bientôt ma situation aussi singulière

qu'embarrassante; je n'avais pas peur des antilopes, qui n'avaient pas

l'air de vouloir employer leurs cornes contre moi et qui cherchaient au

contraire à m'éviter; mais ma présence n'alarmait que les plus proches,

et celles qui venaient à leur suite ne s'écartaient pas de leur route:

de sorte que les premières poussées en avant était obligées, pour ne pas

m'atteindre, de sauter sur le dos de celles qui les précédaient.

»Je ne saurais décrire les sensations étranges que j'éprouvai dans cette

situation inusitée. Elle n'était pas d'ailleurs intolérable. Il se

formait constamment autour de moi un cercle assez grand pour me

permettre de charger et de tirer, et j'aurais pu profiter longtemps de

cet avantage, si je n'avais songé tout à coup à nos moutons.

»Ils vont être entraînés, me dis-je. Je me rappelle qu'on m'a cité des

exemples de faits pareils. L'avant-garde des antilopes est déjà dans la

vallée; il faut que je devance leur principal corps d'armée et que je

fasse rentrer les moutons dans le kraal.

»Je me mis en route immédiatement, mais, à ma grande douleur, je

reconnus que je ne pouvais pas aller vite. Lorsque j'approchais des

antilopes, elles sautaient l'une sur l'autre en désordre, mais sans me

livrer passage. J'étais si près de quelques-unes, qu'il m'eût été facile

de les abattre d'un coup de crosse. Afin de les intimider, je me mis à

crier en brandissant mon fusil à droite et à gauche; je parvins à gagner

ainsi du terrain et je conçus l'espoir de me dégager, en apercevant

devant moi un espace libre dont la limite était indiquée par des groupes

plus compactes d'antilopes. Je n'eus pas le temps de me demander

pourquoi elles laissaient une brèche dans leurs rangs. Préoccupé du

salut de notre troupeau, je ne pensais qu'à m'avancer le plus rapidement

possible.

»Je redoublai d'efforts pour me frayer une route, qui se refermait sans

cesse derrière moi; j'atteignis de la sorte l'espace découvert, et

j'allais le franchir, lorsque je vis au centre un grand lion jaune.

»La solution de continuité que j'avais remarquée dans les rangs m'était

suffisamment expliquée. Si j'en eusse connu la cause, j'aurais pris une

autre direction; mais il n'était plus temps de reculer. Le lion était à

dix pas devant moi et je n'en étais séparé que par deux lignes de

springboks.

»Il est inutile de dire que j'eus peur et que je ne sus d'abord quel

parti prendre. Mon fusil était encore chargé, car l'idée de sauver notre

troupeau m'avait fait oublier ma chasse, mais devais-je tirer sur le

lion? C'eût été une imprudence. Il avait le dos tourné et je n'avais pas

encore attiré son attention. Dans la position que nous occupions

respectivement, je ne pouvais guère que le blesser, et c'eût été

m'exposer à être mis en pièces. Ces réflexions me prirent à peine

quelques secondes. J'avais tourné le dos et j'allais me perdre au milieu

des springboks lorsque, jetant sur le lion un regard de côté, je le vis

s'arrêter brusquement; je m'arrêtai de même, sachant que c'était ce que

j'avais de mieux à faire, et j'éprouvai un grand soulagement en

remarquant qu'il n'avait pas les yeux fixés sur moi. La faim lui était

sans doute revenue, car, après avoir fait quelques pas, il bondit au

milieu d'un groupe et s'abattit sur le dos d'une antilope. Les autres

s'écartèrent, et un nouvel espace libre s'ouvrit autour du terrible

animal.

»Il était plus près de moi que jamais, et je le voyais distinctement

couché sur sa victime, dont ses longues dents rongeaient le cou et dont

ses griffes déchiraient le corps frémissant. Il avait les yeux fermés

comme s'il eût été endormi, et ne faisait pas le moindre mouvement: sa

queue seule vibrait doucement, pareille à celle d'un chat qui vient de

prendre une souris.

»Je savais que dans cet état le lion se laissait approcher. J'étais à

bonne portée, et il me prit fantaisie de tirer; j'avais le pressentiment

que mon coup serait mortel. La large tête de l'animal était devant mes

yeux. Je l'ajustai. Je fis feu; mais au lieu d'attendre pour juger de

l'effet de ma balle, je m'enfuis dans une direction opposée; je ne

m'arrêtai qu'après avoir mis plusieurs acres d'antilopes entre le lion

et moi, puis je poursuivis ma route vers la charrette. Jan, Gertrude et

Totty étaient en sûreté sous la tente; mais les moutons et les chèvres,

confondus avec les springboks, s'éloignaient avec autant de rapidité que

s'ils eussent appartenu à la même espèce. Je crains bien qu'ils ne

soient tous perdus.»

--Et le lion? demanda Hendrik.

--Il est là-bas, répondit Hans en montrant une masse jaune sur laquelle

planaient déjà les vautours. Je l'ai tué. Vous-même n'auriez pu mieux

faire, mon cher Hendrik.

En disant ces mots, Hans sourit d'une façon qui prouvait qu'il ne

cherchait pas à tirer vanité de son exploit.

Hendrik félicita chaleureusement son frère et exprima le regret de

n'avoir pas été témoin de la prodigieuse émigration des springboks.

On n'avait pas de temps à perdre en conversation. Von Bloom et les siens

étaient dans une situation critique. De tout leur bétail, il ne leur

restait plus qu'une vache; ils avaient des chevaux, mais pas un brin

d'herbe pour les nourrir. Il était inutile de suivre la trace des

springboks dans l'espoir de retrouver les moutons et les chèvres.

D'après Swartboy, les pauvres bêtes pouvaient être entraînées à des

centaines de milles avant d'être à même de se séparer du grand troupeau

et de terminer leur voyage involontaire.

Les chevaux étaient hors d'état de marcher. Les feuilles de mimosa

qu'ils broutaient n'étaient pas une nourriture assez substantielle pour

réparer leurs forces épuisées. Elles ne pouvaient servir qu'à prolonger

momentanément leur vie jusqu'à ce qu'on leur trouvât un pâturage; mais

où le trouver? les sauterelles et les antilopes semblaient avoir

métamorphosé l'Afrique en un désert.

Le porte-drapeau eut bientôt pris une résolution, celle de passer la

nuit dans la vallée et de se mettre le lendemain à la recherche d'une

autre source. Par bonheur, Hans n'avait pas négligé de ramasser deux ou

trois springboks, dont la chair succulente réconforta les trois

voyageurs.

On laissa les chevaux chercher leur subsistance à leur guise.

Dans des circonstances ordinaires, ils auraient dédaigné les feuilles de

mimosa; mais, pressés par la faim, ils levèrent la tête comme des

girafes et dépouillèrent sans façon les branches épineuses.

Quelques naturalistes de l'école de Buffon ont prétendu que les animaux

respectaient leur roi même après sa mort, et que le loup, l'hyène, le

renard, le chacal ne touchaient jamais au cadavre d'un lion. Le

porte-drapeau et sa famille purent se convaincre que cette assertion

était inexacte: les chacals et les hyènes se jetèrent sur les dépouilles

du lion et les firent disparaître en peu de temps. Sa peau même fut

dévorée, et les fortes mâchoires des hyènes broyèrent ses ossements. La

déférence que ces bêtes féroces témoignent au lion finit avec sa vie.

Quand il a succombé, elles le mangent avec autant d'audace que si

c'était le plus vil des animaux.

CHAPITRE XV.

A LA RECHERCHE D'UNE FONTAINE

Von Bloom fut en selle de bonne heure, accompagné de Swartboy. Ils

prirent les chevaux qui étaient restés au camp et qui étaient plus frais

que les autres.

Les deux explorateurs marchèrent à l'ouest, dans l'espoir qu'ils

seraient plus vite hors du territoire ravagé par les antilopes, qui

allaient du nord au sud. A leur vive satisfaction, au bout d'une heure

de marche, ils eurent franchi le sol qu'avait foulé le trek-boken. Ils

ne trouvèrent pas d'eau, mais l'herbe était abondante.

Le porte-drapeau renvoya Swartboy au camp, et le chargea d'amener les

autres chevaux et la vache dans un lieu qu'il lui désigna. Lui-même

poursuivit ses investigations.

Une longue ligne de collines abruptes, qui paraissait se diriger à

l'ouest, s'élevait au-dessus de la plaine. Il s'achemina de ce côté,

dans l'espoir de rencontrer l'eau près de la base de ces hauteurs. A

mesure qu'il s'en approchait, il découvrait des sites de plus en plus

riants. Il traversa des prairies séparées les unes des autres par des

bouquets de mimosas aux feuilles délicates, que dominaient des arbres

d'une taille gigantesque et d'une espèce inconnue. Leurs troncs étaient

grêles, mais chacun d'eux, couronné d'une épaisse cime de feuillage,

semblait à lui seul une petite forêt. Toute la contrée avait l'aspect

d'un parc, et sa beauté contrastait avec la sinistre rudesse des

collines qui montaient verticalement comme des murailles à plusieurs

centaines de pieds. C'était un bonheur de trouver un coin aussi fertile

dans une région désolée, car les collines étaient la limite méridionale

d'un désert fameux, le désert de Kalihari.

En d'autres circonstances, le fermier ruiné aurait été dans l'extase,

mais que lui importaient ces magnifiques pâturages maintenant qu'il

n'avait plus de bestiaux à nourrir? La vue de la riche nature qui

l'entourait contribuait à rendre ses réflexions plus pénibles. Mais il

ne s'abandonna pas au désespoir. Ses embarras présents l'occupaient

assez pour l'empêcher de songer à l'avenir. Son premier soin fut de

choisir un endroit où il pouvait faire reposer les chevaux. Il se mit

ensuite à chercher l'eau avec un redoublement d'activité. Sans eau, cet

admirable site n'avait pas pour lui plus de valeur que le désert, mais

il était impossible qu'il fût privé de cet élément essentiel. Ainsi

pensait avec raison Von Bloom, et à chaque bouquet d'arbres, il

examinait le sol avec une scrupuleuse attention.

--Voilà un bon signe! s'écria-t-il avec joie en voyant s'envoler devant

lui une couvée de perdrix namaquas; elles s'éloignent rarement de l'eau.

Peu d'instants après, il vit courir dans un taillis un troupeau de

belles pintades ou poules de Guinée. C'était encore un indice que l'eau

était proche. Pour comble de bonheur, il aperçut entre les branches d'un

grand arbre le brillant plumage d'un perroquet.

--Je suis certain maintenant, se dit-il, qu'il y a quelque source ou

quelque mare aux environs.

Il s'avança plein d'espoir, et après avoir atteint la cime d'un

monticule, il s'y arrêta pour observer le vol des oiseaux. Il vit

successivement deux compagnies de perdrix prendre la direction de

l'ouest, et s'abattre près d'un arbre énorme qui croissait à cinq cents

pas du bas de la chaîne des collines. Cet arbre était isolé, et ses

dimensions dépassaient de beaucoup celles des autres. Pendant que Von

Bloom le contemplait avec admiration, il vit se percher sur les branches

plusieurs perroquets, qui, après avoir caqueté un moment, descendirent

sur la plaine à peu de distance du tronc.

--Il y a de l'eau de ce côté, pensa Von Bloom; allons-y-voir.

Sans attendre qu'on le pressât, son cheval s'était déjà mis en

mouvement, et à peine eut-il la tête tournée vers l'arbre qu'il trotta

gaiement, en allongeant le cou et en hennissant.

Le cavalier, se fiant à l'instinct de sa monture, lâcha la bride, et au

bout de moins de cinq minutes, tous deux se désaltéraient à la source

limpide qui jaillissait presque au pied du grand arbre.

Le porte-drapeau avait envie de retourner à son camp; mais il réfléchit

qu'il ne perdrait pas de temps si, en laissant son cheval paître et se

refaire, il le mettait en état d'accomplir plus vite le trajet: il

débrida la pauvre bête, lui donna la liberté, et s'étendit à l'ombre du

grand arbre.

C'était un nwana ou figuier sycomore. Le tronc n'avait pas moins de

vingt pieds de diamètre; il était nu jusqu'à trente pieds environ. A

cette hauteur s'étendaient horizontalement des branches nombreuses,

garnies d'un épais feuillage, à travers lequel luisaient des fruits

ovoïdes aussi gros que des cocos. Les perroquets et plusieurs autres

espèces d'oiseaux les becquetaient avec avidité.

Des arbres du même genre étaient épars ça et là dans la plaine, et bien

qu'ils s'élevassent tous au-dessus des taillis environnants, aucun d'eux

n'était aussi remarquable que celui qui croissait près de la source.

En jouissant de ce frais ombrage, Von Bloom ne put s'empêcher de penser

que le site serait merveilleusement propice à la construction d'un

kraal. Les hôtes du nouveau logis n'y auraient rien à craindre ni des

ardents rayons du soleil d'Afrique, ni même de la pluie, qui pouvait à

peine pénétrer à travers ce dais de feuillage. Si le fermier avait

encore eu ses bestiaux, il aurait pris aussitôt la résolution de fixer

son domicile dans cet emplacement. Mais que pouvait-il y faire? C'était

pour lui un désert. Il n'avait aucun moyen d'y établir une industrie

lucrative. A la vérité, le gibier était abondant, et la chasse lui

offrait des ressources; mais la perspective d'une pareille existence

était triste, parce qu'elle n'assurait en rien l'avenir de la famille.

Les enfants devaient-ils grandir pour n'être que de pauvres chasseurs,

presque au niveau des Hottentots nomades?

--Non, se dit-il, je ne bâtirai point de maison dans ces lieux. Il est

bon d'y passer quelques jours pour laisser reposer mes chevaux fatigués.

Ensuite je tenterai un dernier effort et me rapprocherai du centre de la

colonie... Et pourtant qu'y ferai-je après mon retour? A quelque parti

que je m'arrête, mon avenir est sombre et incertain.

Après s'être abandonné pendant une heure à ses réflexions, Von Bloom

remonta à cheval et retourna à son camp. En moins de deux heures, il

rejoignit Swartboy et Hendrik. On attela les chevaux à la charrette, et

le lourd véhicule traversa de nouveau les plaines. Avant le coucher du

soleil, il était abrité sous le gigantesque nwana.

CHAPITRE XVI.

LE TERRIBLE TSETSÉ

Le verdoyant tapis qui s'étendait à l'entour, le feuillage des arbres,

l'eau de la source, les fleurs qui en diapraient les bords, les rochers

noirs qui se dressaient au loin, tout était combiné pour rendre le

paysage agréable aux yeux des voyageurs, et ils exprimèrent bruyamment

leurs émotions pendant qu'on dételait la charrette.

Le site plaisait à tout le monde. Hans en aimait le calme et les beautés

agrestes. Il se promettait d'y rêver en se promenant un livre à la main.

Hendrik avait remarqué les traces d'animaux de la plus grande espèce, et

comptait se livrer au noble plaisir de la chasse. La petite Gertrude

était enchantée de voir tant de belles fleurs: des géraniums écarlates,

des jasmins étoilés, des belladones roses ou blanches. Sur les arbres

eux-mêmes s'épanouissaient des bouquets embaumés. L'arbuste à sucre

(_protea mellifera_) étalait ses grandes corolles en forme de coupe

tachetées de rose, de blanc et de vert. L'arbre d'argent (_leucodendron

argenteum_), dont la brise agitait les feuilles, ressemblait à une

énorme touffe de fleurs soyeuses. Les grappes jaunes des mimosas

remplissaient l'air de leurs parfums pénétrants.

Dans le voisinage de la fontaine étaient des plantes de formes étranges:

des euphorbes d'espèces diverses; le zamia, dont les feuilles

ressemblent à des palmes; le _strelitzia reginæ_; l'aloès arborescent,

aux longs épis d'un rouge de corail. Mais ce qui excita surtout

l'admiration de la petite Gertrude, ce fut le lis d'eau (_nympha

cærulea_), qui est certainement un des plus gracieux spécimens de la

végétation africaine. A peu de distance de la source était un étang, ou

aurait pu même dire un petit lac, et sur sa surface limpide reposaient

les corolles bleu de ciel du lis d'eau. Gertrude, tenant son faon en

laisse, descendit sur la rive pour les regarder. Elle s'imaginait

qu'elle ne se lasserait jamais de regarder tant de belles choses.

--J'espère que nous resterons longtemps ici, dit-elle au petit Jan.

--Je l'espère aussi. Oh! Gertrude, le bel arbre que voilà! En vérité,

les noix sont aussi grosses que ma tête. Comment allons-nous faire pour

en abattre quelques-unes?

Les enfants des bois · 第 4 / 17 段