brave? voilà ce qu'on ne pouvait encore savoir. Son énorme crinière
noire donnait lieu de croire qu'il était dangereux, car les lions à
crinière jaune passent pour inférieurs en audace et en férocité à ceux
dont les épaules sont couvertes de poils plus foncés. Au reste, cette
distinction n'a jamais été positivement établie. La crinière du lion ne
brunit que lorsqu'il est avancé en âge, et quand il est jeune, il est
exposé à être confondu avec un individu de la variété dont les poils
restent jaunes.
Von Bloom ne chercha pas à éclaircir si l'animal était brave ou bon; il
était évidemment rassasié, incapable de méditer une attaque, et disposé
à vivre en paix avec les voyageurs, pourvu que ceux-ci consentissent à
faire un détour. Mais le porte-drapeau n'en avait nullement l'intention.
Son sang hollandais était échauffé. Il tenait à faire justice d'un des
maraudeurs qui avaient dévoré ses bestiaux, et quand même la bête eût
été la plus terrible de sa race, il n'aurait pas reculé.
Il ordonna à Hendrik et à Swartboy de ne pas bouger, et s'avança
résolument à environ cinquante pas du lion; là il mit pied à terre,
passa son bras dans la bride et planta en terre la longue baguette de
son roer, derrière laquelle il s'agenouilla.
On pensera sans doute qu'il eût mieux fait de rester en selle, afin de
pouvoir fuir après avoir lâché son coup. A la vérité il aurait été plus
en sûreté, mais il aurait perdu ses chances de succès. Il n'est jamais
facile de viser juste à cheval, et cela est impossible lorsque le but
est un lion, car le coursier le mieux dressé ne saurait en ce cas
conserver le sang-froid nécessaire. Von Bloom ne voulait point tirer au
hasard. Il posa le canon de son fusil sur l'extrémité de la baguette et
prit tranquillement son point de mire.
Pendant ce temps, le lion n'avait pas changé de place. Le buisson
s'interposait entre lui et le chasseur, mais il ne pouvait se croire
suffisamment caché. On distinguait à travers les branches épineuses ses
flancs jaunâtres et son museau rouge du sang des boeufs. Les
grognements sourds et les faibles mouvements de sa queue attestaient
qu'il voyait l'ennemi, mais conformément aux habitudes des animaux de
son espèce, il attendait qu'on approchât.
Von Bloom ajusta longtemps, dans la crainte que sa balle ne fût écartée
par quelque branche. Le coup partit, et le lion fit un bond de plusieurs
pieds. Il avait été touché au flanc et se levait furieux en montrant ses
dents formidables. Sa crinière hérissée augmentait sa taille et le
faisait paraître aussi grand qu'un taureau. En quelques secondes il eut
franchi la distance qui le séparait du lieu où s'était posté le
chasseur; mais celui-ci ne l'avait pas attendu. Il avait sauté sur son
cheval pour rejoindre ses compagnons.
Tous trois durent songer à fuir au galop. Hendrik et son père coururent
d'un côté, tandis que Swartboy se dirigea d'un autre. Le lion, qui se
trouvait au centre, s'arrêta indécis, comme s'il se fût demandé lequel
des trois il devait poursuivre. Son aspect était terrible en ce moment.
Il avait la crinière hérissée et battait ses flancs de sa longue queue.
Sa bouche ouverte laissait voir des dents acérées, dont la blancheur
contrastait avec la rougeur du sang qui empourprait ses babines. Il
poussait d'affreux rugissements; mais aucun de ses adversaires ne se
laissa troubler par l'épouvante. Hendrik fit feu de sa carabine, tendis
que Swartboy décochait une flèche qui s'enfonça dans la cuisse de
l'animal. La balle d'Hendrik dut porter également, car le lion, qui
avait montré jusqu'alors une ferme résolution, parut saisi d'une terreur
panique. Il laissa retomber sa queue au niveau de son épine dorsale,
baissa la tête, et s'achemina vers la porte du kraal.
CHAPITRE X.
LE LION PRIS AU PIÈGE
Il était assez singulier que le lion cherchât un pareil asile, mais il
faisait par là preuve de sagacité. Il n'y avait point d'autre abri aux
alentours, et s'il avait entrepris de courir à travers la plaine, les
cavaliers l'auraient atteint facilement. Il savait que la maison était
inhabitée et connaissait la localité pour y avoir rôdé toute la nuit.
Son instinct le guidait à merveille. Les murailles de la maison le
protégeaient contre le feu de ses antagonistes; ils ne pouvaient ni
tirer de loin, ni s'approcher sans danger.
Un incident bizarre signala l'entrée du lion au kraal. D'un côté de la
maison s'ouvrait une grande croisée sans vitres, comme toutes les
fenêtres du pays, mais fermée par d'épais volets de bois. Au moment où
le lion pénétrait dans l'intérieur par la porte entrebaillée, les volets
de la fenêtre tournèrent sur leurs gonds, et laissèrent passage à une
bande de petits animaux qui tenaient du loup et du renard: c'était des
chacals. Comme on s'en assura par la suite, un des boeufs avait été
poursuivi et tué dans la maison. Les lions et les hyènes l'avaient
dédaigné, et les chacals le dépeçaient tranquillement, lorsque leur
terrible roi les dérangea avec si peu de cérémonie. Le voyant irrité,
ils battirent promptement en retraite. Quand ils furent dehors, l'aspect
des cavaliers précipita leur fuite, et ils ne s'arrêtèrent que lorsqu'on
les eût perdus de vue.
Les trois chasseurs ne purent s'empêcher de rire. Mais leurs
dispositions furent bientôt modifiées par un autre incident.
Von Bloom avait amené ses deux beaux chiens pour l'aider à reprendre le
bétail. En arrivant ils s'étaient jetés sur une carcasse à demi rongée,
et avaient achevé de la dépouiller sans s'inquiéter de ce qui se
passait. Ils n'avaient pas aperçu le lion; mais ses rugissements, la
détonation des armes à feu, le vol bruyant des vautours effarouchés les
avertirent de sa présence, et ils abandonnèrent leur repas au moment où,
dans son trouble, il franchissait la porte du kraal.
Sans hésiter, les valeureux chiens suivirent la redoutable bête dans
l'intérieur de la maison. On entendit pendant quelques instants un
mélange confus d'aboiements, de grognements, de rugissements; puis le
bruit sourd d'un corps lancé contre le mur, des hurlements plaintifs, un
craquement d'os brisés, la basse retentissante du principal combattant.
Enfin le plus profond silence s'établit.
La lutte était terminée.
Les chasseurs ne riaient plus; ils avaient écouté avec angoisse les
bruits sinistres du combat, et ils tremblèrent quand ces bruits eurent
cessé.
Ils appelèrent chacun des chiens par son nom, dans l'espoir de le voir
sortir, même blessé; mais ni l'un ni l'autre ne sortirent. Après une
longue et inutile attente, Von Bloom dut se résigner à l'idée que ses
deux derniers chiens étaient morts.
Accablé par ce nouveau malheur, il oublia presque la prudence, et fut
sur le point de se ruer vers la porte pour tirer à bout portant son
odieux ennemi: mais une lueur brillante traversa la cervelle de
Swartboy.
--Baas! baas! enfermons le lion!
Le projet était raisonnable; mais comment l'exécuter? Si l'on parvenait
à tirer la porte ou les volets de la fenêtre, on n'avait plus rien à
craindre du lion; mais il fallait s'approcher de lui, et dans sa rage il
était certain qu'il s'élancerait sur le premier assaillant. En restant
en selle on ne diminuait pas le danger. Les chevaux piétinaient et
s'élançaient toutes les fois qu'un rugissement leur révélait la présence
du lion. Il leur était impossible de conserver assez de sang-froid pour
approcher de la porte ou de la fenêtre. Leurs hennissements, leurs
caracoles, auraient empêché les cavaliers de se pencher pour saisir le
loquet ou les boutons.
Il était clair que la fermeture de la porte ou des fenêtres offrait un
danger sérieux. Tant que les cavaliers étaient en plaine et à quelque
distance du lion, ils le bravaient impunément; mais ils étaient exposés
à devenir ses victimes s'ils pénétraient dans l'enceinte et
s'aventuraient à proximité du logis.
Quoique l'intelligence d'un Bosjesman soit bornée, elle excelle dans une
spécialité. L'instinct qui le guide à la chasse ferait honneur aux
facultés d'un homme de la race caucassienne. C'est l'exercice qui
développe cet instinct particulier chez le Bosjesman, dont l'existence
dépend souvent de sa sagacité. La tête informe que Swartboy portait sur
ses épaules renfermait une cervelle d'assez bonne qualité, et il avait
appris à en faire usage dans le cours d'une vie aventureuse, pendant
laquelle il avait maintes fois lutté contre les dangers et les
privations.
--Baas, dit-il en s'efforçant de modérer l'impatience de son maître,
écartez-vous un peu et laissez-moi le soin de fermer la porte: je m'en
charge.
--De quelle manière? demanda Von Bloom.
--Vous le verrez, vous n'attendrez pas longtemps.
Von Bloom et Hendrik s'arrêtèrent à trois cents pas du kraal, tandis que
le Bosjesman attachait au bout d'une flèche une ficelle qu'il avait
tirée de sa poche. Il s'avança ensuite à trente yards de la maison et
mit pied à terre, non pas en face de l'entrée, mais de côté, afin
d'avoir devant lui la porte de bois, qui était aux trois quarts ouverte.
Il tendit son arc, et lança dans la porte une flèche qui se planta sous
le loquet. Aussitôt après il sauta en selle, mais sans perdre le bout de
la ficelle, dont l'autre extrémité était attachée à la flèche.
Le frémissement du fer acéré dans le bois avait attiré l'attention du
lion. Il exhala sa colère par un grondement prolongé, mais il ne se
montra pas.
Swartboy tira doucement la corde, s'assura qu'elle était solide, et par
une secousse plus forte fit tomber le loquet à sa place. Pour ouvrir la
porte il eût fallu que le lion en brisât les planches épaisses, ou qu'il
eût assez d'instinct pour lever le loquet. Ce n'était pas à craindre,
mais il pouvait encore sortir par la fenêtre.
Swartboy avait l'intention de la fermer; seulement n'ayant qu'un peloton
de ficelle, il était obligé de le détacher préalablement de la flèche,
opération pendant laquelle il courait le risque d'être surpris par son
farouche antagoniste. Sans être lâche, le Bosjesman avait plus d'astuce
que de bravoure, et ne se souciait nullement d'approcher du kraal. Les
rugissements qui en sortaient auraient ébranlé une résolution plus ferme
que la sienne.
Heureusement pour lui, Hendrik imagina un moyen de reprendre possession
de la ficelle, tout en se tenant à distance.
Il cria à Swartboy d'être sur ses gardes, et se dirigea vers un poteau
garni de plusieurs barres transversales qui avaient servi à attacher les
chevaux.
Il descendit de cheval, attacha sa bride à l'une des barres, et posa sur
une autre le canon de sa carabine. Après avoir visé avec soin, il tira
et enleva la flèche qui tenait à la porte. Tous se tenaient prêts à
s'éloigner au galop; mais l'explosion fit grommeler le lion sans qu'il
tentât une sortie.
Swartboy attacha sa ficelle à une nouvelle flèche qu'il lança contre les
volets. Elle y pénétra profondément. Au bout de quelques minutes, les
volets tournèrent sur leurs gonds et furent hermétiquement fermés. Les
trois chasseurs mirent pied à terre en silence, s'avancèrent d'un pas
rapide, et assujettirent la porte et les volets avec de fortes lanières
de cuir brut.
Hurrah! le lion était en cage.
CHAPITRE XI.
LA MORT DU LION
Les trois chasseurs respirèrent plus librement. Mais quel devait être
l'issue de leur entreprise? ils eurent beau regarder à travers les
fentes dans l'intérieur du kraal où régnait une obscurité complète, ils
ne virent pas le lion. Et quand même ils l'auraient vu, ils n'avaient
aucune ouverture pour y passer le bout d'un fusil et faire feu sur lui.
Il n'était pas moins en sûreté que ceux qui l'avaient fait prisonnier.
Tant que la porte restait fermée, il ne pouvait leur faire plus de mal
qu'ils ne pouvaient lui en faire eux-mêmes.
--Laissons-le enfermé, dit Hendrik. Il mangera les restes abandonnés par
les chacals avec les cadavres des deux chiens, et quand ses provisions
seront épuisées, il périra misérablement.
Ce n'est pas prudent, dit Swartboy; il a des griffes et des dents, et
maintenant il va travailler à se délivrer. S'il y parvenait nous serions
perdus.
Von Bloom était rancunier, et bien déterminé à ne pas quitter la place
avant d'avoir tué l'animal. Pendant que ses deux compagnons conféraient,
il cherchait dans sa tête les moyens de l'atteindre. Il eut d'abord
l'idée de tailler dans la porte un trou assez large pour y passer le
bout de son roer. S'il ne réussissait pas à voir le lion par cette
ouverture, il se proposait d'en tailler une seconde dans le volet.
Toutes deux, se faisant face, devaient éclairer l'intérieur, qui ne
formait qu'une seule pièce depuis qu'on en avait enlevé la cloison de
peau de zèbre.
Ce qui lui fit renoncer à ce projet, c'était le temps indispensable pour
l'accomplir. Avant que les deux brèches fussent ouvertes, le prisonnier
pouvait forcer la porte. Il importait d'ailleurs de ne pas séjourner
longtemps loin d'un pâturage, car les chevaux étaient déjà affaiblis par
la faim.
--Mon père, dit Hendrik, si nous mettions le feu à la maison?
--Bonne idée, répondit Von Bloom.
Les yeux se portèrent sur la toiture. Elle se composait de grosses
solives recouvertes de lattes et de chevrons sur lesquels s'étendait un
lit de joncs d'un pied d'épaisseur. Il y avait là de quoi allumer un
grand brasier dont la fumée suffoquerait probablement le lion avant que
la flamme l'atteignît.
Les trois chasseurs amassèrent immédiatement des fagots et les
amoncelèrent contre la porte. On aurait dit que le lion avait deviné
leurs intentions, car il recommença à rugir. Le bruit des bûches qu'on
empilait redoubla son inquiétude. Impatient de quitter un asile qui
menaçait de devenir son tombeau, il courut alternativement de la porte à
la fenêtre en les frappant avec ses énormes pattes.
Les travailleurs poursuivirent leur tâche avec activité. Ils prévirent
le cas où l'animal, furieux, se frayerait un passage à travers les
flammes, et firent avancer leurs chevaux, dans l'intention de se mettre
en route dès qu'ils auraient allumé l'incendie.
Ils avaient entassé devant la porte du bois sec et des broussailles;
Swartboy avait pris son briquet et s'apprêtait à frapper la pierre avec
l'acier, lorsqu'un grattement tout particulier se fit entendre à
l'intérieur. Le lion semblait se débattre avec violence et promener ses
pattes contre le mur; sa voix était sourde et étouffée comme si elle fût
venue de loin.
Les trois chasseurs se regardèrent avec anxiété.
Le grattement continuait; la voix était de moins en moins distincte;
mais tout à coup elle fit entendre un rugissement si perçant qu'ils
tressaillirent d'effroi. Ils ne pouvaient croire qu'il y eût une
muraille entre eux et leur formidable adversaire. Le rugissement fut
répété. Grand Dieu, il ne partait plus de l'intérieur, il grondait
au-dessus de leurs têtes! le lion était-il sur le toit?
Tous trois reculèrent et levèrent les yeux. Le spectacle qu'ils
aperçurent les remplirent de surprise et de terreur. La tête du lion
sortait du tuyau de la cheminée. Ses yeux étincelants et ses dents
blanches formaient un effrayant contraste avec la suie dont il était
souillé. Il s'efforçait de grimper. Déjà il avait un pied en dehors du
couronnement.
Nos aventuriers se seraient enfuis s'ils n'avaient remarqué que l'animal
avait la partie inférieure du corps engagée et retenue par quelque
obstacle. Pourtant ses dents et ses griffes étaient à l'oeuvre. Les
pierres et le mortier pleuvaient autour de lui, et il allait bientôt
débarrasser sa large poitrine.
Von Bloom ne lui en laissa pas le temps.
Il arma son roer; Hendrik visa avec sa carabine, et les deux coups
partirent à la fois.
Les yeux du lion se fermèrent. Il agita convulsivement la tête. Ses
pattes tombèrent inertes sur le couronnement; ses mâchoires s'ouvrirent
et le sang ruissela sur sa langue. Au bout de quelques minutes il était
mort. Toutefois, Swartboy, pour sa satisfaction personnelle, décocha une
vingtaine de flèches à la tête de l'animal qui devint semblable à celle
d'un porc-épic.
L'énorme bête était tellement serrée dans le tuyau que, même après sa
mort, elle conserva sa bizarre position. En d'autres circonstances on
l'aurait descendue pour prendre sa peau, mais on n'avait pas le temps de
l'écorcher. Von Bloom et ses compagnons remontèrent à cheval et se
remirent en route sans délai.
CHAPITRE XII.
LA VÉRITÉ SUR LES LIONS
Chemin faisant, la conversation roula sur les lions. Swartboy, né et
élevé dans les bois, pour ainsi dire au milieu de leurs tannières, était
instruit de leurs habitudes beaucoup mieux que Buffon lui-même.
Il serait inutile de décrire l'extérieur du lion. Il n'est aucun de nos
lecteurs qui ne le connaisse pour l'avoir vu vivant dans une collection
zoologique, ou empaillé dans un muséum. On sait que la femelle se
distingue du mâle par ses dimensions et par l'absence de crinière. Il
n'y a pas deux espèces de lions, mais il y a sept variétés reconnues:
Le lion de Barbarie;
Le lion du Sénégal;
Le lion indien;
Le lion persan;
Le lion jaune du Cap;
Le lion noir du Cap;
Le lion sans crinière.
On ne remarque pas entre ces variétés les différences essentielles qui
distinguent celles de la plupart des animaux, et l'on peut constater au
premier coup d'oeil qu'elles appartiennent toutes à la même espèce.
Le lion de Perse est un peu plus petit que les autres.
Le lion de Barbarie est d'un brun plus foncé et porte une épaisse
crinière. Celle du lion du Sénégal est comparativement insignifiante. Ce
dernier est d'un jaune clair et brillant.
On prétend que le lion sans crinière se trouve en Asie, mais quelques
naturalistes ont révoqué en doute son existence.
Les deux lions du Cap se distinguent principalement l'un de l'autre par
la couleur de la crinière. Celle de l'un est noire ou d'un brun foncé;
celle de l'autre fauve, comme le reste de son corps.
Les lions de l'Afrique méridionale sont plus grands que les autres, et
la variété noire est la plus féroce et la plus dangereuse.
Les lions habitent tout le continent africain et la partie méridionale
de l'Asie. Ils étaient jadis communs au sud de l'Europe, d'où ils ont
disparu. Il n'y en a pas en Amérique. L'animal appelé lion dans les
colonies espagnoles est le couguar ou puma (_felis concolor_), qui n'a
pas un tiers de la taille du lion, et ne lui ressemble que par sa
couleur fauve. Le puma a quelque analogie avec un lionceau de six mois.
L'Afrique est la terre natale du lion. On l'y rencontre partout, excepté
dans les pays où la population s'est agglomérée.
On a donné au lion le titre de roi des forêts; mais il ne le mérite pas.
A proprement parler, ce n'est pas un animal des bois. Il n'est pas
organisé pour monter sur les arbres, et il trouverait sa nourriture
moins aisément dans une forêt qu'en plaine. La panthère, le léopard, le
jaguar peuvent suivre l'oiseau dans son nid et le singe sur les cimes
les plus élevées. La forêt est leur domicile naturel; mais le lion hante
les grandes plaines où paissent les ruminants, et se cache dans les
taillis dont elles sont bordées. Il se repaît de la chair de divers
animaux, préférant les uns aux autres, suivant le pays où il se trouve.
Il les tue pour lui, bien qu'il lui arrive parfois d'enlever une proie
au loup, au chacal et à la l'hyène. C'est à tort qu'on a supposé que le
chacal était son pourvoyeur. Si cet animal l'accompagne souvent, c'est
pour recueillir ses restes, et on peut dire avec plus de raison que le
lion est le pourvoyeur du chacal.
Le lion ne court pas vite, et la plupart des grands ruminants pourraient
le distancer sans peine; s'il s'en empare, c'est par la ruse, par la
soudaineté de l'attaque et par l'agilité de son bond. Il se glisse près
d'eux à la dérobée, ou se tient en embuscade, et s'élance de l'endroit
où il est tapi. Sa structure anatomique lui permet de franchir en
sautant une intervalle que certains écrivains, témoins oculaires,
évaluent à seize pas. S'il manque sa proie du premier bond, il est rare
qu'il la poursuive. Quelquefois pourtant il fait une seconde et même
une troisième tentative; mais en cas d'insuccès, il s'éloigne sans
inquiéter davantage la victime qu'il comptait immoler.
Les lions vivent isolés; cependant on en trouve jusqu'à dix à la fois
qui chassent de compagnie et se renvoient le gibier. Ils attaquent
presque tous les autres animaux. Le bison, la girafe, l'oryx, l'élan, le
gnou, les jeunes éléphants succombent sous leurs coups. Le rhinocéros
lui-même n'est pas à l'abri de leurs atteintes; mais on s'abuserait en
croyant qu'ils sont toujours vainqueurs, tantôt ils sont terrassés,
tantôt les deux combattants restent sur le champ de bataille.
La chasse au lion n'est pas une profession. Sa dépouille n'a point de
valeur, et comme on ne saurait l'attaquer sans danger, on ne songerait
pas à le détruire s'il ne prenait l'offensive en dévorant les chevaux et
les boeufs des fermiers. Ceux-ci, brûlant de se venger, se mettent en
campagne; et dans certains districts on chasse le lion avec une
infatigable activité; mais dans les contrées où l'on n'élève pas de
bestiaux on le laisse généralement tranquille. Il y a plus, les
Bosjesmans et autres tribus errantes respectent sa vie et ne voient en
lui qu'un pourvoyeur!
Hendrick, qui avait entendu parler de ce fait, demanda à Swartboy s'il
était vrai, et le Bosjesman répondit affirmativement.
--Mes compatriotes, dit-il, ont l'habitude d'épier le lion, de suivre
ses traces jusqu'à ce qu'ils le rencontrent. Quelquefois ils sont guidés
par les vautours. Quand on a découvert son gîte, on attend qu'il ait
fini son repas et qu'il s'éloigne. Alors on s'approche et on s'approprie
ses restes. De cette façon, le Bosjesman s'empare souvent des trois
quarts d'un animal de haute taille qu'il aurait eu de la peine à tuer
lui-même. Sachant que le lion est peu disposé à l'attaquer, il n'en a
pas peur; au contraire, il se félicite de le voir. Il est heureux quand
les lions sont en grand nombre dans une contrée, parce que ce sont des
chasseurs qui lui fournissent régulièrement des vivres.
CHAPITRE XIII.
LES VOYAGEURS ANUITÉS
Nos voyageur auraient longuement disserté sur les lions sans la fâcheuse
condition de leurs chevaux. Les pauvres bêtes n'avaient brouté que
pendant quelques heures depuis le passage des criquets émigrants; elles
souffraient cruellement et il leur restait encore à faire un long trajet
avant d'arriver au camp.
La nuit était sombre quand elles s'arrêtèrent à l'endroit où elles
s'étaient reposées le soir précédent. Il n'y avait ni lune, ni étoiles.
Les gros nuages noirs qui couvraient la voûte du ciel présageaient un
orage; mais la pluie n'était pas encore tombée.
L'intention des voyageurs était de faire halte et de laisser reposer
leurs chevaux. Ils mirent pied à terre; mais, après avoir exploré le
terrain, ils n'y trouvèrent pas trace de gazon!
Ce fait leur parut étrange; ils étaient sûrs d'avoir observé la veille
des touffes d'herbe à la même place, et il n'y en avait plus!
Les chevaux baissèrent leurs naseaux vers la terre, les relevèrent en
ronflant, et parurent désappointés. Ils auraient mangé les moindres
brins d'herbe, car ils arrachaient avec avidité les feuilles des
buissons devant lesquels ils passaient.
Est-ce que les locustes étaient venues de ce côté? Non: les gazons
avaient disparu; mais les taillis de mimosas, qu'elles n'auraient pas
manqué de dévaster, avaient conservé leur feuillage délicat.
Les voyageurs s'étaient-ils trompés de route? C'était impossible. Von
Bloom avait déjà fait quatre fois ce chemin. Quoique l'obscurité
l'empêchât d'en voir la superficie, il remarquait de loin en loin des
buissons qui lui étaient connus, et dont la vue le confirmait dans
l'opinion qu'il était dans la bonne voie.
Surpris au dernier point, il aurait examiné le sol avec attention, s'il
n'avait eu hâte d'arriver à la source. L'eau des gourdes était épuisée
depuis longtemps; hommes et chevaux souffraient encore une fois de la
soif.
D'ailleurs, Von Bloom n'était pas sans inquiétude sur le sort de ses
enfants, dont il était séparé depuis un jour et demi. Plus d'un
changement pouvait être survenu pendant l'intervalle. Pourquoi les avoir
laissés seuls, exposés à des dangers imprévus? Il aurait mieux valu
abandonner le bétail à sa malheureuse destinée.
Telles étaient les tardives réflexions du porte-drapeau. Un
pressentiment lui disait qu'il était arrivé quelque malheur.
Les voyageurs s'avançaient en silence; ce fut Hendrick qui entama de
nouveau la conversation en disant:
--Je suis d'avis que nous nous sommes égarés.
--Rassure-toi, répondit Von Bloom; nous suivons la bonne direction.
--Baas, dit à son tour le Bosjesman, je ne m'y reconnais plus.
--Va toujours, reprit le fermier; nous nous rapprochons de notre camp.