étaient à l'est du kraal, et la contrée qu'il fallait traverser avait dû
être ravagée par les sauterelles. D'ailleurs, dans cette direction, le
cours d'eau le plus voisin était à une distance de cinquante milles, et
les bestiaux périraient infailliblement avant de l'avoir atteint. Au
nord s'étendait le désert de Kalihari, où l'on ne connaissait point
d'oasis; et puis c'était de là qu'étaient venues les sauterelles, qui
dérivaient au sud au moment où on les avait aperçues pour la première
fois.
Il ne restait plus que l'ouest, pour lequel Von Bloom se décida. A la
vérité les insectes émigrants s'étaient montrés au bout de l'horizon
occidental, mais ils y avaient été amenés par une saute de vent, et elle
avait été trop subite pour leur laisser le temps de faire de grands
ravages.
Von Bloom savait que dans l'ouest, à une distance de quarante milles, se
trouvait un bon pâturage arrosé par une source limpide. Il avait
quelquefois poussé ses excursions jusqu'à cette source, près de laquelle
il aurait été tenté de s'établir, si elle n'eût été trop éloignée du
centre de la colonie, avec laquelle les communications seraient devenues
trop difficiles. Quoique son kraal actuel fût au delà des frontières, il
entretenait encore des relations avec les établissements, et voulait,
autant que possible, ne pas les perdre. Ces considérations de voisinage
étaient peu de chose en présence d'une imminente nécessité; aussi, après
quelques minutes de délibération, le boor donna l'ordre de marcher à
l'ouest.
Le Bosjesman monta sur le siège, fit claquer son fouet puissant et
s'avança dans la plaine. Gertrude et le petit Jan s'assirent à ses
côtés, ayant derrière eux la jolie springbok, qui allongeait la tête et
promenait autour d'elle ses yeux ronds avec une inquiète curiosité. Hans
et Hendrik, à cheval, assistés de leurs chiens, chassaient devant eux
les boeufs et les moutons.
Jetant un dernier regard sur son kraal désolé, Von Bloom lâcha la bride
à son cheval et suivit silencieusement la charrette.
CHAPITRE VII.
DE L'EAU! DE L'EAU!
La petite caravane s'avança tranquillement, mais non sans bruit. On
entendait incessamment retentir la voix de Swartboy et les claquements
de son fouet colossal, qui produisaient au loin l'effet d'une décharge
de mousqueterie. Hendrik criait à tue-tête, et Hans, d'ordinaire si
calme, était dans la nécessité de vociférer pour maintenir le troupeau
dans la bonne voie.
Par intervalles, les deux garçons, mis brusquement en réquisition,
aidaient Swartboy à guider son attelage rétif, qui aurait pu s'écarter
de la route. Hans et Hendrik galopaient en avant, remettaient la tête
des boeufs dans le droit chemin et faisaient jouer sur leurs flancs le
redoutable jambok.
Le jambok, auquel le plus mutin des animaux de trait se soumet, est un
fouet élastique, de près de six pieds de long, qui va en s'amincissant
régulièrement depuis le manche jusqu'à la pointe; il est en peau de
rhinocéros ou d'hippopotame.
Toutes les fois que les boeufs qui traînaient la charrette se
comportaient mal, et que Swartboy ne pouvait les atteindre avec son
_voorslag_ ou fouet de cocher, Hendrik les chatouillait avec son rude et
flexible jambok, et les contraignait à rentrer dans le devoir.
D'ordinaire, dans l'Afrique méridionale, les attelages de boeufs ont
un conducteur; mais ceux du porte-drapeau avaient été habitués à s'en
passer depuis que les domestiques hottentots s'étaient enfuis. Swartboy
avait souvent parcouru plusieurs milles avec son long fouet pour unique
auxiliaire; mais après le passage des criquets émigrants, la terre avait
un aspect si étrange, que les boeufs étaient en proie à une vague
terreur. D'ailleurs les sentiers qu'ils auraient pu suivre n'avaient
plus le moindre jalon. La superficie du sol était la même partout. Von
Bloom, qui possédait à merveille la configuration du pays, pouvait à
peine s'y reconnaître et n'avait pour guide que le soleil.
Hendrik surtout s'occupait de diriger les boeufs, laissant à son jeune
frère Hans le soin de conduire les bestiaux, ce qui était moins
difficile. La peur réunissait les pauvres bêtes qui marchaient ensemble,
sans dévier, n'ayant point d'herbage qui les attirât à droite ou à
gauche.
Von Bloom allait devant pour conduire la caravane. Ni lui ni ses fils
n'avaient fait de changement à leur costume, qui était celui de tous les
jours. Le porte-drapeau avait, comme la plupart des boors du Cap, un
chapeau blanc de feutre à larges bords, un gilet de peau de faon, une
grande veste de drap vert garnie sur les côtés de larges poches, et des
culottes de cuir, qu'on appelle dans le pays _carkers_. Il était chaussé
de _feldt-schoenen_ ou souliers de campagne, en cuir brut. Sur sa selle
était étendu un _kaross_ ou fourrure de léopard; il portait sur l'épaule
un _roer_, lourd fusil de gros calibre d'environ six pieds de long, avec
une platine à la mode antique. C'est l'arme en laquelle le boor met
toute sa confiance. Un Américain des frontières serait disposé à en rire
à première vue; mais, s'il connaissait la colonie du Cap, il changerait
promptement d'opinion. La carabine de petit calibre employée dans les
bois d'Amérique, et dont la balle n'est guère plus grosse qu'un pois,
serait presque inutile contre le gros gibier des contrées que nous
parcourons; mais, quelle que soit la différence des armes, il y a
d'adroits chasseurs dans les _karoos_ d'Afrique, aussi bien que dans les
forêts ou les prairies américaines.
Sous le bras gauche du porte-drapeau se courbait une immense poudrière,
qui ne pouvait provenir que de la tête d'un boeuf africain. C'était
une corne de boeuf des Bechuanas; mais on aurait pu en tirer une
semblable de la plupart des comtés du Cap. Quand elle était pleine, elle
ne comptait pas moins de six livres de poudre!
Von Bloom avait une carnassière de peau de léopard sous le bras droit,
un couteau de chasse à la ceinture, et une grosse pipe d'écume passée
dans le galon de son chapeau.
Le costume, les armes, l'équipement de Hans et de Hendrik étaient à peu
près identiques. Leurs larges culottes étaient faites de peau de mouton
tannée; ils portaient également des vestes de drap vert, des chapeaux
blancs à larges bords, et des _feldt-schoenen_ ou souliers de campagne.
Hans avait un léger fusil de chasse: Hendrik était armé d'un _yager_,
forte carabine, excellente pour le gros gibier. Il en était fier, s'en
servait avec adresse, et enfonçait un clou avec une balle à une centaine
de pas de distance. C'était le tireur par excellence de la compagnie.
Chacun des enfants avait une gibecière remplie de balles et une grosse
poire à poudre en forme de croissant. Les selles de leurs chevaux
étaient ornées de _kaross_; seulement ces fourrures étaient l'une
d'antilope et l'autre de chacal, tandis que le _kaross_ de leur père
était une peau de léopard de premier choix.
Le petit Jan était aussi revêtu d'un chapeau blanc, d'une veste,
d'amples culottes et de _feldt-schoenen_. Malgré sa petite taille,
c'était le portrait exact de son père sous le rapport du costume, un
type de boor en abrégé.
Gertrude avait un corsage piqué et brodé à la mode hollandaise, une jupe
de laine bleue. Ses cheveux blonds étaient cachés sous un chapeau de
paille garni de rubans.
Totty avait la tête nue, et elle était habillée très-simplement d'une
toile grossière de fabrication domestique.
Quant à Swartboy, il n'avait pour vêtement qu'une chemise rayée et de
vieilles culottes de cuir, sans compter le kaross en peau de mouton posé
auprès de lui.
Pendant une marche de vingt milles, les voyageurs ne trouvèrent ni eau
ni fourrage. Le soleil avait un éclat dont ils se seraient passés
volontiers, car la chaleur était aussi forte qu'entre les tropiques. Ils
l'auraient difficilement supportée sans la brise qui souffla toute la
journée. Malheureusement elle leur venait droit dans la figure, et une
épaisse poussière s'élevait du sol qu'avaient remué les sauterelles avec
leurs millions de pieds. Des nuages enveloppaient la petite caravane,
augmentaient les difficultés de la marche, couvraient les vêtements,
emplissaient la bouche ou rougissaient les yeux des infortunés
émigrants.
Ce n'était pas tout: longtemps avant la nuit, ils eurent à souffrir du
manque d'eau. Pressé de quitter le kraal désolé, Von Bloom n'avait pas
songé à mettre dans la charrette une provision d'eau. C'était une
impardonnable négligence dans une contrée comme le sud de l'Afrique, où
les sources sont rares et les ruisseaux souvent taris. Comme il se
repentit quand il sentit les tourments de la soif et entendit les cris
de ses enfants, qui demandaient de l'eau en gémissant!...
Von Bloom ne se plaignait pas: il s'accusait comme d'un crime d'une
irréflexion qui causait tant de souffrances. Du moins s'il eût pu les
calmer! mais il ne connaissait pas de source plus proche que celle dont
nous avons parlé, et il était impossible d'y arriver avant le lendemain.
Les boeufs ont le pas lent: on était parti tard, et il fallait
s'attendre à n'être guère qu'à moitié chemin quand le soleil se
coucherait. Pour trouver de l'eau, on aurait dû marcher toute la nuit;
mais comment le faire avec des animaux exténués et privés d'aliments? Le
malheureux Von Bloom pensait qu'il aurait pu ramasser assez de locustes
pour en nourrir ces bestiaux; mais il était trop tard, et il ne pouvait
que s'adresser de stériles reproches.
La voix et le long fouet du Bosjesman étaient impuissants. L'attelage se
traînait péniblement: les bêtes, depuis la veille, n'avaient mangé que
les sauterelles qui étaient tombées dans leur étable. Von Bloom prit le
parti de faire halte. En l'absence de toute route tracée, il avait
besoin du jour pour ne pas s'égarer, et d'ailleurs il eût été dangereux
de voyager à l'heure où le voleur nocturne de l'Afrique, le lion, sort
de sa tanière.
Ce fut une demi-heure avant le coucher du soleil que Von Bloom résolut
de s'arrêter. Toutefois il poussa un peu plus loin, dans l'espoir de
trouver de l'herbe. Il était à vingt milles de son point de départ, et
le pays portait toujours les traces des ravages des sauterelles. Les
buissons étaient dépouillés de leurs feuilles et de leur écorce; la
plaine avait perdu toute végétation.
Le porte-drapeau eut l'idée qu'il suivait exactement la route par
laquelle les insectes dévastateurs étaient arrivés. C'était sciemment
qu'il se dirigeait vers l'ouest; mais il avait présumé que l'armée des
sauterelles était primitivement partie du nord, et rien ne justifiait
son opinion. Si elle était venue de l'ouest, on risquait de voyager
pendant des jours entiers sans rencontrer une touffe de gazon.
Ces pensées troublèrent le fermier; il examina la plaine avec anxiété.
Swartboy observait de son côté: ses yeux perçants, familiarisés avec le
désert, découvrirent à un mille de distance un peu de verdure et de
feuillage. Il l'annonça par un cri de joie. Le courage de la caravane se
ranima, et les boeufs, comme s'ils eussent compris ce dont il
s'agissait, reprirent une plus vive allure.
Le Bosjesman ne s'était pas trompé; mais le pâturage qu'il avait signalé
ne consistait qu'en quelques maigres tiges éparses sur un terrain
rougeâtre. Il y en avait juste assez pour faire éprouver aux bestiaux le
supplice de Tantale: mais nulle part on ne voyait de quoi fournir une
bouchée à un boeuf. L'aspect de cette végétation était toutefois
rassurant: il prouvait qu'on avait franchi les limites du pays dévasté,
et l'on pouvait concevoir l'espérance d'arriver promptement à un
pâturage plus digne de ce nom.
Cette espérance ne se réalisa pas. La plaine qui s'étendait devant les
voyageurs, comme celle qu'ils venaient de parcourir, était stérile et
sauvage; mais c'était au manque d'eau, et non au passage des
sauterelles, qu'était due son aridité.
Le soleil était déjà au-dessous de l'horizon. On n'avait pas le temps de
chercher un pâturage, et la caravane s'arrêta.
Dans l'endroit où elle fit halte poussaient des arbustes en assez grand
nombre pour fournir les matériaux de deux kraals, l'un pour les boeufs
et les chevaux, l'autre pour les moutons et les chèvres; mais après tant
de fatigues et de tribulations, quel voyageur aurait eu la force de
couper les branches et de les assembler? C'était une besogne assez
pénible que de tuer un mouton pour le souper, de ramasser du bois et
d'allumer du feu. On ne fit point de kraal. Les chevaux furent attachés
autour de la charrette, et les boeufs, les moutons et les chèvres
abandonnés à eux-mêmes. Comme rien ne pouvait les tenter dans les
environs, Von Bloom espéra que, las d'une longue route, ils ne
s'écarteraient pas du campement, dont on entretint le feu toute la
nuit.
CHAPITRE VIII.
CE QUE DEVIENT LE TROUPEAU
Hélas! ils s'en écartèrent!
Au jour naissant, quand les voyageurs se réveillèrent, tout le bétail
avait disparu. Il ne restait que la vache laitière, que Totty avait liée
le soir à un buisson après avoir achevé de la traire. Boeufs, vaches,
moutons et chèvres s'étaient dispersés.
Hendrik, Hans, leur père et Swartboy montèrent à cheval et firent des
perquisitions. On retrouva les moutons et les chèvres dans les taillis
du voisinage; mais il fut constaté que les autres bêtes avaient pris la
fuite.
On suivit leurs traces; elles étaient retournées sur leurs pas, et il
était hors de doute qu'elles s'étaient dirigées vers le kraal abandonné.
Elles étaient parties à une heure peu avancée de la nuit, et avaient
marché rapidement, comme le prouvait la disposition de leurs empreintes.
Probablement elles étaient déjà arrivées à destination.
Triste découverte! Il ne fallait point songer à les rejoindre avec des
chevaux affamés et mourant de soif; et pourtant, sans boeufs de trait,
comment conduire la charrette jusqu'à la source?
La situation était embarrassante; ce fut Hans qui suggéra une solution.
--Si nous attelions les cinq chevaux à la charrette?
--Mais, dit Hendrik, nous laisserions donc nos bestiaux derrière nous?
Si nous ne les rattrapons pas ils vont se perdre.
--Nous les poursuivrons plus tard, répondit Hans. L'essentiel est
d'atteindre la source, où nous ferons reposer nos chevaux. Nous irons
ensuite chercher les boeufs pendant ce temps-là: ils seront tous
rendus au kraal où ils sont sûrs de trouver au moins de l'eau, ce qui
leur permettra de vivre jusqu'à notre arrivée.
Le projet de Hans était seul praticable, et l'on se mit en devoir de
l'exécuter. De vieux harnais, qui faisaient heureusement partie du
contenu de la charrette, en furent tirés et raccommodés tant bien que
mal. Les chevaux furent disposés en arbalète. Swartboy remonta sur son
siège, et, à la satisfaction générale, la lourde voiture marcha comme si
elle eût conservé son premier attelage.
Gertrude et le petit Jan restèrent dans la charrette; mais Von Bloom et
ses deux aînés la suivirent à pied, tant pour ne pas accroître la charge
que pour chasser les troupeaux en avant. Tous souffraient de la soif, et
en auraient souffert davantage sans la précieuse bête qui trottait
derrière la charrette, la vieille Graaf qui avait fourni déjà plusieurs
pintes de lait.
Les chevaux se comportèrent à merveille, quoique leur harnais fût
incomplet; on aurait dit qu'ils devinaient que leur bon maître était
dans l'embarras et qu'ils avaient résolu de l'en tirer. Peut-être aussi
sentaient-ils l'eau qui était devant eux. En effet, au bout de quelques
heures ils arrivèrent auprès d'une source fraîche et cristalline qui
arrosait une jolie vallée couverte d'une verdoyante pelouse.
Chacun but avec avidité. Les animaux furent lâchés dans la prairie; on
alluma du feu pour faire cuire un quartier de mouton, et les voyageurs
dînèrent de bon appétit. Le porte-drapeau, assis sur un des coffres de
la voiture, fuma tranquillement sa grande pipe d'écume. Il aurait oublié
toutes ses peines sans l'absence de ses bestiaux. Il se trouvait au
milieu d'une oasis où ne manquait ni l'herbe, ni le bois, ni l'eau et
qui pouvait aisément sustenter plusieurs centaines de têtes de bétail.
C'était un lieu favorable à l'établissement d'une ferme; mais il était
indispensable de la peupler, et par conséquent de reconquérir les
troupeaux perdus, richesse féconde dont on pouvait espérer le
développement. A l'exception de douze boeufs et deux taureaux de
Bechuana à longues cornes, il se composait de jeunes vaches de races
excellentes, et dont la postérité devait infailliblement se multiplier.
Avant de les retrouver, Von Bloom ne pouvait jouir d'une tranquillité
sans mélange. Il avait pris sa pipe pour se distraire pendant que les
chevaux paissaient; mais aussitôt qu'ils furent reposés il les fit
seller, confia au jeune Hans la garde du camp et partit pour son ancien
kraal avec Hendrik et Swartboy.
Ils chevauchèrent d'un pas rapide, déterminés à marcher toute la nuit; à
l'endroit de la route où commençait le désert, ils mirent pied à terre
et laissèrent leurs montures brouter le maigre gazon. Ils n'avaient pas
oublié de remplir leurs gourdes et avaient emporté quelques tranches de
mouton rôti. Après une heure de halte ils poursuivirent leur route
jusqu'à la place où les boeufs les avaient abandonnés. La nuit était
venue, mais la clarté de la lune leur permit d'apercevoir les ornières
creusées par les roues de la charrette. Par intervalles, Von Bloom
priait Swartboy d'inspecter le terrain. Le Bosjesman descendait de
cheval, se penchait, examinait les pas des bestiaux, et répondait
invariablement qu'ils avaient dû retourner à leur ancienne demeure. Von
Bloom était donc sûr de les y retrouver; mais seraient-ils encore
vivants? C'était douteux. Ils avaient de l'eau en abondance, mais pas de
nourriture; n'était-il pas probable qu'ils avaient succombé à la faim.
Le jour pointait lorsque Von Bloom arriva en vue de sa demeure. Elle
était méconnaissable; l'invasion des sauterelles en avait altéré
l'aspect; mais ce qui achevait de la dénaturer, c'était une rangée
d'objets noirs placés sur le bord du toit et sur les parapets du kraal.
--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda Von Bloom dans une sorte de
soliloque, mais assez haut pour être entendu par ses compagnons.
--Ce sont des oiseaux, répondit Swartboy.
--Des vautours! s'écria Von Bloom, que font-ils là? Leur présence
n'annonce rien de bon.
La caravane s'avança, le soleil se levait, les vautours se réveillaient,
battaient des ailes, et s'abattaient sur différents points autour de la
maison.
--Il y a par là quelque charogne, murmura tristement Von Bloom.
C'était malheureusement vrai. Sur le sol gisaient une vingtaine de
carcasses mutilées, restes d'animaux dont les longues cornes recourbées
indiquaient suffisamment l'espèce.
Von Bloom reconnut ses bestiaux. Tous avaient péri, près des clôtures ou
dans la plaine voisine. Mais comment? Ils n'avaient pu mourir de faim si
vite; ils n'avaient pu mourir de soif, car la source bouillonnait près
de la place que couvraient leurs membres épars et mutilés. Les vautours
ne pouvaient les avoir tués...
Quel était donc ce mystère?
Il fut promptement expliqué, et Von Bloom n'eut pas le temps de se poser
des questions. Partout se distinguaient des traces de lions, d'hyènes et
de chacals, qui s'étaient rassemblés en grand nombre autour de la ferme
abandonnée. La rareté du gibier, produite par le passage des sauterelles
et par la dévastation des plantes dont il se nourrissait, avait affamé
les bêtes féroces, qui s'étaient jetées avec fureur sur le bétail.
Mais où étaient-elles?
La lumière du matin, la vue de la maison peut-être, les avait écartées.
Pourtant l'empreinte de leurs pas était fraîche encore. Elles ne
devaient pas s'être éloignées, et comptaient sans doute revenir la nuit
suivante.
Von Bloom éprouvait le désir de se venger des animaux qui avaient
consommé sa ruine; en d'autres circonstances, il les aurait attendus
pour en faire justice; mais dans l'état actuel des choses, c'eût été
aussi imprudent qu'inutile. Les chevaux avaient à peine assez de force
pour franchir, pendant la nuit prochaine, la distance qui les séparait
du camp. Aussi, sans entrer dans la demeure qu'ils avaient délaissée, le
porte-drapeau, Hendrik et le Bosjesman remplirent leurs gourdes à la
source, baignèrent leurs montures fatiguées, et quittèrent tristement le
kraal.
CHAPITRE IX.
LE LION
A peine les voyageurs avaient-ils fait cent pas, qu'ils s'arrêtèrent
brusquement par un mouvement simultané, à l'aspect d'un lion couché sur
la plaine, au milieu de la route même par laquelle ils étaient venus!
Ils se demandèrent comment ils ne l'avaient pas vu auparavant.
Le lion était tapi derrière un buisson dont les branches, entièrement
dépouillées de feuilles, ne cachaient qu'à demi sa robe d'un jaune
éclatant. La vérité était qu'au moment où les trois cavaliers avaient
passé, le lion se repaissait au milieu des cadavres des bestiaux.
Troublé dans son repas, il s'était glissé le long des murs et avait
couru à l'arrière afin d'éviter une rencontre. Un lion raisonne aussi
bien qu'un homme, quoique ce ne soit pas au même degré. En voyant venir
à lui les voyageurs, il avait calculé qu'ils continueraient leur route
et ne reviendraient point sur leurs pas. Un homme ignorant les
événements que nous venons de raconter aurait fait sans doute un
raisonnement analogue. Quiconque a observé les animaux, tels que les
chiens, les daims, les lièvres et même les oiseaux, a dû remarquer que
dans un cas semblable, ils semblent toujours croire que celui qui les
inquiète se portera en avant, et que leur manoeuvre est celle du lion.
On a généralement des idées fausses sur le courage de cet animal.
Quelques naturalistes de mauvaise humeur lui ont contesté la seule noble
qualité qui lui avait été longtemps attribuée, et l'ont accusé
ouvertement de couardise. D'autres, au contraire, assurent qu'il ne
craint personne, qu'il ne recule jamais, et le douent en outre de vertus
nombreuses. Les deux opinions s'appuient non pas sur des théories, mais
sur des faits bien constatés. Comment les concilier? toutes deux ne
peuvent être également fondées, et pourtant toutes deux ont un côté
vrai. Il y a des lions lâches et des lions courageux, et si l'espace ne
nous manquait, nous pourrions en fournir des preuves surabondantes. Nous
nous bornerons, mes chers lecteurs, à faire une comparaison. Savez-vous
une espèce dont tous les individus aient évidemment le même caractère?
Pensez aux chiens de votre connaissance; sont-ils semblables? n'en
voyez-vous pas de nobles, de fidèles, de généreux, tandis que d'autres
sont de misérables roquets?
Il en est de même des lions.
Diverses causes influent sur la bravoure et la férocité du lion: son
âge, l'heure du jour, la saison de l'année, l'état de son estomac, mais
surtout le genre de chasseurs que fréquente la région qu'il habite.
Cette dernière assertion n'aura rien d'étrange pour ceux-là qui croient
comme moi à l'intelligence des animaux. Il est naturel que le lion
apprenne vite quels adversaires il a devant lui, et qu'il éprouve plus
ou moins de crainte, selon les circonstances. J'ai remarqué ailleurs que
l'alligator du Mississipi poursuivait autrefois les hommes, mais qu'il
ne les attaque plus désormais. La carabine du chasseur l'a dompté. Il
respecte la vie du blanc, et pourtant dans l'Amérique du Sud les
individus de sa race mangent les Indiens par vingtaines.
Les lions du Cap sont devenus timides dans les districts où ils ont été
harcelés par les boors armés de redoutables carabines. Au delà des
frontières, ils bravent l'homme impunément. La mince flèche du Bosjesman
et la lance du Bechuana ne leur inspirent aucune terreur.