Swartboy s'était muni d'un sac, où il mit un grand nombre de

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LES ENFANTS DES BOIS

GRAND IN-8º--2e SÉRIE

PROPRIÉTÉ DE L'ÉDITEUR

LE CAPITAINE MAYNE REID

LES ENFANTS DES BOIS

TRADUCTION DE LA BÉDOLLIÈRE

NOUVELLE ÉDITION REVUE

LIMOGES

ANCIENNE MAISON BARBOU FRÈRES

CHARLES BARBOU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE

AVENUE DU CRUCIFIX

LES ENFANTS DES BOIS

CHAPITRE PREMIER

LES BOORS

Hendrik Von Bloom était un _boor_.

Ce mot signifie littéralement un rustre, un paysan vulgaire; pourtant en

donnant à mynheer Von Bloom cette qualification, nous sommes loin de

vouloir lui manquer de respect. Dans la colonie anglaise du cap de

Bonne-Espérance, on appelle _boor_ un fermier. Von Bloom était un

fermier anglais du Cap.

Les boors de cette colonie ont joué un rôle considérable dans l'histoire

moderne. Quoique naturellement pacifiques, ils ont été forcés de prendre

les armes tant contre les Africains que contre les Européens. Dans les

guerres qu'ils ont soutenues avec éclat, ils ont prouvé qu'un peuple

tranquille se bat à l'occasion tout aussi bien que les nations chez

lesquelles l'esprit militaire est soigneusement entretenu.

Les boors du Cap ont été accusés de s'être montrés cruels, surtout dans

les expéditions dirigées contre les indigènes, Hottentots ou Bosjesmans.

Sous un point de vue abstrait, le reproche peut être fondé; mais les

provocations incessantes de ces sauvages ennemis sont des circonstances

atténuantes à la conduite des colons. A la vérité ceux-ci ont réduit les

Hottentots à l'esclavage; mais, vers la même époque, les Anglais

transportaient de la Guinée aux Antilles des cargaisons de noirs, tandis

que les Espagnols et les Portugais soumettaient les hommes rouges

d'Amérique au joug le plus rigoureux.

Observons encore que les traitements barbares infligés à la race

indigène par les boors étaient de la clémence, comparativement aux

atrocités qu'elle avait à souffrir de la part de ses chefs despotiques.

Certes, la misérable situation des Hottentots ne justifie pas les

Hollandais d'en avoir fait des esclaves; mais, eu égard aux

circonstances, il n'est pas de nation maritime qui soit en droit de les

taxer de cruauté. Ils avaient affaire à des sauvages abrutis et pervers

et l'histoire de la colonisation ne pouvait manquer d'être remplie de

tristes épisodes.

Je pourrais aisément, lecteur, défendre la cause des boors de la colonie

du Cap; mais je me contente d'exprimer mon opinion: c'est qu'ils sont

braves, vigoureux, paisibles, industrieux, amis de la vérité et de la

liberté républicaine. C'est, en somme, une noble race d'hommes. Ainsi,

quand j'ai donné à Hendrik Von Bloom, le nom de boor, ai-je voulu

manquer d'égards envers lui? au contraire.

Mynheer Hendrik n'avait pas toujours été boor. Il était au-dessus de ses

collègues, savait manier l'épée, et avait reçu une éducation supérieure

à celle qu'ont ordinairement les simples fermiers du Cap. Il était né

dans les Pays-Bas et était venu au Cap, non comme un pauvre aventurier

qui cherche fortune, mais en qualité d'officier dans un régiment

hollandais.

Il n'avait pas servi longtemps: certaine Gertrude aux joues roses et aux

cheveux blonds, fille d'un boor aisé, s'était amourachée du jeune

lieutenant, qui, à son tour, avait conçu pour elle une vive tendresse.

Ils se marièrent, et le père de Gertrude étant venu à mourir peu de

temps après, ils héritèrent de sa ferme, de ses Hottentots, de ses

moutons à large queue, de ses boeufs à longues cornes. Hendrik ne

pouvait se dispenser de donner sa démission; il la donna et se fit

_vee-boor_, c'est-à-dire fermier domicilié.

Ces évènements eurent lieu plusieurs années avant que l'Angleterre

devînt maîtresse du cap Bonne-Espérance. Quand elle s'en empara,

Hendrik Von Bloom était déjà un homme influent dans la colonie et

porte-drapeau de son district, qui faisait partie du beau comté de Graaf

Beinet. A cette époque la blonde Gertrude n'existait plus; mais elle lui

avait laissé trois fils et une fille.

L'histoire vous dira comment les colons hollandais se soulevèrent contre

la domination anglaise. Le ci-devant lieutenant porte-drapeau fut un des

agents les plus actifs de l'insurrection. Elle fut étouffée; plusieurs

de ceux qui s'étaient mis en évidence furent condamnés à mort et

exécutés. Von Bloom évita par la fuite la vengeance du vainqueur; mais

sa belle propriété du comté de Graaf Beinet fut confisquée et donnée à

un autre.

Plusieurs années plus tard nous le retrouvons dans un district éloigné,

au-delà de la grande rivière Orange. Il mène la vie d'un _trek-boor_,

c'est-à-dire d'un fermier nomade, qui, n'ayant pas de résidence fixe,

conduit ses troupeaux partout où il espère trouver de l'eau et de bons

pâturages.

C'est environ vers cette époque que j'ai connu la famille de Von Bloom.

Je viens de dire tout ce que je savais de ses antécédents; mais je

n'ignore aucun détail de ce qui lui arriva par la suite. C'est son fils

aîné qui m'a fourni des renseignements, que j'ai trouvés intéressants,

instructifs, et auxquels se rattachent mes premières notions de zoologie

africaine.

Je vous les transmets, cher lecteur, dans l'espoir qu'ils pourront aussi

vous instruire et vous intéresser. Gardez-vous bien de les considérer

comme purement imaginaires. J'ai peint d'après nature les animaux qui

figurent dans ce récit, leurs instincts et leurs habitudes. Le jeune Von

Bloom étudiait la nature, et vous pouvez compter sur l'exactitude des

descriptions qu'il m'a fournies.

Dégoûté de la politique, l'ancien porte-drapeau s'était réfugié sur

l'extrême frontière, et même au-delà de la frontière, puisque

l'établissement le plus voisin était éloigné d'une centaine de milles.

Son pauvre enclos ou _kraal_ était situé dans un district limitrophe de

Kalihari, le Sahara de l'Afrique méridionale. Le pays était inhabité à

une très-grande distance aux alentours; car les sauvages qui le

hantaient ne méritaient guère le nom d'habitants plus que les bêtes

fauves qui hurlaient autour d'eux.

Les fermiers du Cap s'occupent principalement d'élever des chevaux, des

bestiaux et des chèvres. Le nôtre n'avait qu'une exploitation peu

étendue; la proscription lui avait enlevé toutes ses ressources, et il

n'avait pas été heureux dans les premiers essais qu'il avait tentés en

qualité d'herbager nomade. La loi d'émancipation promulguée par le

gouvernement britannique s'étendait non-seulement aux nègres des

Antilles, mais encore aux Hottentots; et elle avait eu pour conséquence

la désertion de tous les serviteurs de Von Bloom. Ses bestiaux, privés

de tout soin, étaient morts d'épizooties ou étaient devenus la proie des

animaux sauvages. Ses chevaux avaient été décimés par la morve; les

loups et les hyènes lui enlevaient chaque jour des moutons et des

chèvres; de sorte que le nombre total de ses bestiaux était réduit à une

centaine de têtes. Néanmoins Von Bloom n'était pas malheureux. Il se

consolait de ses peines en regardant avec fierté ses trois fils: Hans,

Hendrik et Jan, et sa fille Trüey ou Gertrude, véritable portrait de sa

mère.

Les deux aînés étaient déjà en état de l'aider dans ses travaux

journaliers, et le plus jeune allait bientôt suivre leur exemple.

Gertrude promettait d'être une excellente ménagère. Si Von Bloom

s'affligeait parfois, si des soupirs involontaires lui échappaient,

c'était quand la vue de sa fille lui rappelait la femme qu'il avait

perdue.

Au reste, il n'était pas homme à se désespérer; les catastrophes dont il

avait été victime ne l'avaient point abattu. Elles stimulaient au

contraire son activité, et il s'appliquait avec une ardeur toujours

nouvelle à rebâtir l'édifice de sa fortune. Pour lui-même, il ne tenait

pas à être riche et se serait contenté de la vie simple qu'il menait,

mais il songeait à l'avenir de sa petite famille. Il ne pouvait

s'accoutumer à l'idée que ses enfants grandiraient sans éducation au

milieu des déserts; il voulait les mettre à même de retourner dans les

villes pour jouer un rôle parmi les hommes civilisés. Mais comment

réaliser ses voeux? Bien que son crime de haute trahison eût été

effacé par une amnistie, et qu'il fût libre de retourner dans la

colonie, il n'y pouvait rentrer pour y mener une existence de

privations, car il lui était impossible de tirer partie de ce qu'il

aurait pu recouvrer de ses anciens biens. Ces réflexions le

tourmentaient parfois, mais son énergie croissait en proportion des

obstacles.

Pendant l'année qui touchait à sa fin, il avait redoublé d'efforts afin

de pourvoir en hiver à la subsistance de ses bestiaux; il avait semé une

grande quantité de maïs et de sarrasin, dont la récolte s'annonçait

favorablement. Son jardin lui promettait une grande abondance de fruits,

de melons et de légumes. Enfin l'asile qu'il avait adopté était une

oasis en miniature. Il en admirait l'aspect florissant, et commençait à

concevoir l'espérance de jours plus prospères.

Hélas! c'était une illusion, il était condamné à supporter une suite de

malheurs qui devaient le ruiner presque complètement et changer de

nouveau sa manière de vivre.

Peut-être avons-nous tort d'employer le mot malheur, puisque les pertes

nouvelles qu'éprouva Von Bloom amenèrent d'heureux résultats. Vous en

jugerez par vous-même, cher lecteur, quand je vous aurai raconté les

aventures du trek-boor et de sa famille.

CHAPITRE II.

LE KRAAL

L'ancien porte-drapeau était assis devant son kraal; fumeur comme tous

les fermiers de l'Afrique méridionale, il tenait entre ses lèvres le

long tuyau d'une pipe en écume de mer. Malgré les traverses de sa vie

passée, ses traits exprimaient la joie. Il contemplait avec complaisance

les grains de maïs qui étaient en lait dans leurs cornets jaunissants;

il prêtait l'oreille au frôlement des feuilles qu'agitait la brise. Mais

ce qui réjouissait surtout le fermier, c'était la vue de ses beaux

enfants.

Hans, l'aîné, d'un caractère ferme et tranquille, travaillait au jardin;

Jan, plus vif et plus alerte, aidait son frère, mais en s'interrompant

souvent dans sa tâche. L'impétueux Hendrik, aux cheveux bouclés, pansait

les chevaux. La jolie Gertrude prodiguait ses soins à un jeune faon

d'antilope à bourse ou antilope-springbok apprivoisé, dont les yeux

rivalisaient avec les siens en innocence et en douceur. C'était avec

raison que Von Bloom se félicitait en portant ses regards des uns aux

autres. Hans et Hendrik étaient en réalité les seuls coadjuteurs de leur

père, qui n'avait qu'un seul domestique mâle, nommé Swartboy.

Pénétrez dans l'écurie et vous verrez Swartboy occupé avec son jeune

maître Hendrik à seller deux chevaux. Vous remarquerez que Swartboy

paraît âgé d'environ trente ans; mais si vous voulez le juger à la

taille, vous ne lui trouverez guère plus de quatre pieds de haut.

Néanmoins il est d'une large carrure et solidement bâti. Il a le teint

jaunâtre, le nez est plat et enfoncé entre des pommettes saillantes, les

lèvres épaisses, les narines larges et le menton imberbe. Il est presque

chauve, car on ne peut donner la qualification de cheveux aux mèches

laineuses éparses sur son crâne. Ses yeux obliques ont une expression

chinoise; il a la tête d'une largeur démesurée et les oreilles à

l'avenant; enfin, tous les caractères qui distinguent les Hottentots du

sud de l'Afrique.

Cependant, quoique appartenant à cette race, Swartboy n'est pas un

Hottentot: c'est un Bosjesman.

La peuplade des Bosjesmans ou Boschimen (hommes des bois) a été ainsi

nommée par les Hollandais. Elle n'élève pas de troupeaux comme les

Hottentots, auxquels elle est inférieure, quoiqu'elle ait avec eux une

origine commune. Les Bosjesmans ne cultivent pas la terre; ils vivent

misérablement de gibier et de fruits sauvages, de racines de graminées,

de vers ou de larves d'insectes. Ils se donnent le nom de Saab. Les

hommes vont entièrement nus; les femmes portent une espèce de tablier en

peau grossièrement découpée.

Comment Swartboy le Bosjesman est-il entré au service de Von Bloom? Vous

allez le savoir.

Les sauvages de l'Afrique méridionale ont la cruelle habitude

d'abandonner dans le désert leurs vieillards, leurs infirmes, et souvent

même les malades et les blessés. Les enfants n'hésitent pas à laisser

leur père sans secours au milieu d'affreuses solitudes, et c'est à peine

si l'on consent à donner aux blessés qui restent en arrière une tasse

d'eau et des vivres pour un jour. Swartboy le Bosjesman avait été

victime de cet usage barbare. Dans une partie de chasse qu'il faisait

avec ses parents, il avait été grièvement mutilé par un lion. Ses

camarades, le croyant perdu, l'avaient abandonné sur la plaine, où il

aurait infailliblement péri sans l'assistance de notre porte-drapeau;

celui-ci le rencontra, le plaça sur une charrette et le transporta dans

son camp.

Quoique la reconnaissance ne soit pas la vertu particulière aux

Bosjesmans, Swartboy n'oublia pas les services de l'homme qui avait

pansé ses blessures. Quand tous les autres serviteurs avaient disparu,

il était resté fidèle à son maître, et depuis cette époque il s'était

rendu constamment utile. C'était, comme nous l'avons dit, le seul

domestique mâle de la maison; mais il avait pour compagne une Hottentote

du nom de Totty, qui lui ressemblait de taille, de couleur et de

proportions.

Dès que Swartboy et le jeune Hendrik eurent achevé de seller leurs

chevaux, ils les montèrent et galopèrent à travers la plaine, suivis de

chiens aux muscles solides et à l'air rébarbatif. Ils se proposaient de

ramener au logis les boeufs et les chevaux, qui paissaient assez loin

du kraal. Ils avaient l'habitude de les faire rentrer tous les soirs à

la même heure: précaution indispensable dans l'Afrique méridionale, où

les animaux domestiques sont exposés à être dévorés pendant la nuit.

Afin de les préserver, on les enferme tous les soirs dans des enclos

entourés de hautes murailles, que l'on nomme kraals. Ce mot, qui

n'appartient pas à la langue du pays, paraît avoir été introduit en

Afrique par les Portugais; il a la même signification que le mot

espagnol corral.

Ces kraals sont pour le fermier des constructions presque aussi

importantes que sa propre habitation, que l'on désigne sous le même nom.

Pendant que Hendrik et Swartboy couraient à la recherche des chevaux et

des bestiaux, Hans, accompagné de son petit frère, rassemblait les

moutons qui broutaient d'un autre côté, plus près de la maison.

Gertrude, après avoir attaché son antilope à un pieu, était rentrée et

préparait le souper avec le concours de Totty.

Resté seul, Von Bloom fumait tranquillement sa pipe, heureux du zèle de

sa famille. Quoique satisfait de tous ses enfants, il faut avouer qu'il

avait une certaine prédilection pour l'impétueux Hendrik qui portait le

même prénom que lui, et qui lui rappelait plus que ses frères les beaux

jours de sa jeunesse. Il était fier de la manière dont le jeune homme

montait à cheval et ses yeux le suivaient dans la plaine. Au moment où

il l'avait vu rejoindre le bétail, son attention fut attirée par une

espèce de brume ou de fumée noirâtre qui s'élevait à l'horizon. Etait-ce

un nuage de poussière? Avait-on mis le feu aux broussailles? Le sable

était-il soulevé par le passage d'un troupeau d'antilopes ou de

gazelles? Voilà ce que se demandait Von Bloom, sans pouvoir arriver à

une solution.

L'étrange phénomène se montrait à l'ouest, et obscurcissait le soleil

couchant. Il subissait des métamorphoses diverses, ressemblant tantôt à

de la poussière, tantôt à la fumée d'un vaste incendie. Von Bloom se

demandait si ce nuage extraordinaire présageait un ouragan ou un

tremblement de terre, et il concevait de justes alarmes.

Tout à coup cette masse noire, qui s'était nuancée de teintes

rougeâtres, enveloppa les bestiaux dans la plaine, et on les vit se

disperser en désordre, sous l'influence d'une terreur panique. Les deux

cavaliers disparurent au milieu des ombres, et Von Bloom, plein

d'anxiété, se leva en poussant un cri.

A ce cri, Gertrude et Totty accoururent ainsi que Hans et Jan qui

venaient de ramener les moutons et les chèvres; tous virent le singulier

phénomène, mais sans pouvoir en donner l'explication.

Cependant les deux cavaliers se détachèrent du nuage et vinrent au grand

galop du côté de la maison. Ils en étaient encore loin lorsqu'on

entendit Swartboy crier d'une voix tonnante.

--Baas Von Bloom, voici les _springaan_!

CHAPITRE III.

LES SAUTERELLES

--Ah! les springaan, dit Von Bloom en employant le mot hollandais qui

désigne les criquets émigrants.

Le mystère était expliqué; le sombre nuage qui s'étendait sur la plaine

n'était ni plus ni moins qu'un vol de sauterelles.

C'était un spectacle que n'avait vu jusqu'alors aucun des assistants, à

l'exception de Swartboy. Il y a dans le sud de l'Afrique diverses

espèces de sauterelles, locustes ou criquets, mais ceux qui voyagent, et

que les naturalistes nomment _grylli devastatorii_, y sont assez rares,

et il n'est pas donné à tout le monde d'être témoin d'une de leurs

grandes émigrations.

Swartboy connaissait bien ces insectes, et s'il avait montré de

l'émotion à leur arrivée, cette émotion n'était pas celle de la peur. Au

contraire la joie contractait sa figure, et ses grosses lèvres

s'agitaient d'une manière grotesque. Il sentait se réveiller les

instincts de sa race sauvage, et les sauterelles étaient pour lui ce

qu'est un banc de crevettes pour un pêcheur, ou une abondante récolte

pour un métayer.

Les chiens aussi remuaient la queue en aboyant, car pour eux, comme pour

le Bosjesman, les sauterelles sont un régal.

Quand on sut que ce n'était que des sauterelles, l'alarme générale se

dissipa. Gertrude et Jan se mirent à rire en battant des mains. Personne

ne chercha à s'effrayer de l'approche d'insectes inoffensifs, et Von

Bloom lui-même revint de son inquiétude première. Le sentiment qui

domina fut celui de la curiosité.

Tout à coup les pensées du fermier prirent une nouvelle direction, ses

yeux se portèrent sur ses champs de maïs et de sarrasin, sur son jardin

si bien garni; il se rappela ce qu'il avait entendu dire des ravages

causés par ces êtres destructeurs, et fit entendre des exclamations de

détresse.

Ses enfants remarquant qu'il pâlissait, s'étaient groupés autour de lui.

--Vous souffrez? qu'avez-vous? lui demandèrent-ils avec empressement.

--Mes chers enfants, tout est perdu: notre récolte, le travail d'une

année, tout cela est anéanti!

--Comment, mon père? qu'entendez-vous par là?

--Les sauterelles vont tout dévorer!

--C'est vrai, dit le grave Hans, qui aimait à s'instruire, et avait lu

plusieurs relations des dévastations commises par les sauterelles.

Toutes les physionomies s'assombrirent, et ce ne fut plus avec curiosité

qu'on regarda le nuage lointain. Von Bloom le redoutait avec raison: si

l'innombrable armée s'abattait sur ses champs, c'en était fait des

fruits et de la verdure!

Tous suivirent avec angoisse le vol des sauterelles; elles étaient

encore à un demi-mille de distance.

Une lueur d'espérance illumina les traits de Von Bloom, il ôta son grand

chapeau de feutre et l'éleva au-dessus de sa tête de toute la longueur

de son bras. Il s'assura ainsi que le vent soufflait du nord. Le

formidable essaim venait du même côté, comme c'est l'ordinaire dans les

parties méridionales de l'Afrique, et il devait passer à l'ouest du

kraal.

--Tu t'es trouvé au milieu des sauterelles, demanda Von Bloom à Hendrik.

D'où venaient-elles sur toi?

--Du nord; et quand Swartboy et moi nous avons tourné bride, nous en

avons été bientôt débarrassés. Elles n'avaient pas l'air de voler après

nous; elles se dirigeaient au sud.

Comme il n'y en avait aucune au bord du kraal, Von Bloom se flatta

qu'elles passeraient sans atteindre les limites de son domaine. Il

savait qu'elles suivaient ordinairement la direction du sud; si le vent

ne changeait pas, il était probable qu'elles ne s'écarteraient point de

leur itinéraire.

Il continua à les observer en silence, et ses espérances augmentèrent

quand il vit que les flancs du nuage ne se rapprochaient pas. Sa figure

s'épanouit; les enfants s'en aperçurent, mais ils ne firent aucune

réflexion.

C'était un étrange spectacle. On n'avait pas seulement devant les yeux

l'essaim brumeux des insectes. Au-dessus d'eux l'air était rempli

d'oiseaux de diverses espèces: l'oricou brun, le plus grand des vautours

d'Afrique, au vol lourd et silencieux, se traînait lentement à côté du

vautour jaune de Kolbé. Le lamvanger planait en étendant ses larges

ailes. On entendait les cris de l'aigle cafre et du bateleur à courte

queue. On comptait dans la foule des faucons, des milans, des corbeaux,

des corneilles et plusieurs espèces d'insectivores; mais la majorité de

la troupe ailée se composait de ces oiseaux mouchetés qui ressemblent à

des hirondelles, et qu'on appelle en hollandais _springaan-vogel_

(oiseau des sauterelles). Ils étaient par milliers, fondaient sans cesse

sur les insectes, et se relevaient en emportant des victimes. Ces

volatiles se nourrissent exclusivement de sauterelles, les suivent dans

toutes leurs migrations, construisent leur nid et élèvent leurs petits

dans les pays qu'elles infestent. On ne les rencontre jamais ailleurs.

Tous contemplaient avec surprise cette nuée vivante. Elle s'étendait

tout le long de l'horizon occidental, et l'arrière-garde des insectes

était plus haut dans le ciel que la tête de la colonne.

--Elles vont faire halte pour la nuit, dit Swartboy en se frottant les

mains, et nous les ramasserons à pleins sacs. Elles ne peuvent voler

quand il n'y a pas de soleil; il fait trop froid; elles sont mortes

jusqu'à demain matin.

En effet, la soleil s'était couché; la fraîcheur de la brise avait

affaibli les ailes des voyageuses, et les forçait à s'arrêter pendant la

nuit sur les arbres et les buissons. Au bout de quelques minutes, le

sombre nuage qui avait caché l'azur des cieux disparut, mais la plaine

avait au loin l'air d'avoir été ravagée par un incendie. Elle était

noircie par une épaisse couche de sauterelles engourdies. Les oiseaux

qui les suivaient, après avoir tourné quelques instants autour d'elles,

se dispersèrent dans les cieux pour se percher ensuite sur les rochers

ou sur les taillis de mimosas. L'air et la terre rentrèrent dans le

silence.

Von Bloom pensa à ses boeufs, qu'on apercevait au loin au milieu de la

plaine couverte de sauterelles.

--Laissez-les se repaître un peu, baas, dit Swartboy.

--De quoi? demanda son maître; ils ne sauraient atteindre l'herbe.

--Ils mangeront les _springaan_, repartit le Bosjesman, ça les

engraissera.

Toutefois il était trop tard pour laisser plus longtemps le bétail dans

la plaine. Les lions allaient bientôt sortir de leur tanière, car le roi

des animaux ne dédaigne pas de remplir son estomac de sauterelles, quand

il a le bonheur d'en trouver. Von Bloom fit seller un troisième cheval,

et partit avec Hendrik et Swartboy pour ramener les bestiaux au kraal.

En arrivant dans la plaine, ils constatèrent que les criquets émigrants

s'y trouvaient en quelques endroits amoncelés sur plusieurs pouces de

hauteur. L'herbe, les feuilles, les branches, étaient invisibles. On ne

distinguait partout que des sauterelles immobiles et inertes. Ce qui

parut étrange à Von Bloom et à Hendrik, ce fut l'avidité avec laquelle

les chevaux et les boeufs, loin d'être alarmés de leur singulière

situation, dévoraient les bandes d'insectes dont ils étaient environnés.

On eut quelque peine à décider les bestiaux à quitter leur repas.

L'aiguillon de Swartboy eût même été impuissant, s'il n'avait été

secondé par la terreur que produisirent les premiers rugissements d'un

lion.

Swartboy s'était muni d'un sac, où il mit un grand nombre de

sauterelles, qu'il ramassa adroitement avec la plus grande précaution.

Il n'avait rien à craindre d'elles, mais il savait par expérience que

leur passage attire un grand nombre de serpents dangereux.

CHAPITRE IV.

CAUSERIE SUR LES CRIQUETS

Ce fut une nuit d'anxiété dans le kraal du porte-drapeau. Si le vent

tournait à l'ouest, il était certain que les sauterelles couvriraient le

lendemain ses domaines et détruiraient ses moissons. Peut-être même en

ce cas toute la végétation serait-elle perdue à cinquante milles à la

ronde. Alors comment nourrir ses bestiaux? Ils périraient d'inanition

avant qu'on eût le temps de les conduire dans un autre pâturage.

De pareils désastres ne sont pas invraisemblables, et plus d'un

cultivateur de la colonie du Cap a perdu ainsi ses troupeaux.

Justement inquiet, Von Bloom sortait par intervalle pour observer le

vent. Une douce brise soufflait toujours du nord. La lune était

brillante, et ses clartés se réfléchissaient sur les corps polis des

sauterelles. Le rugissement du lion se mêlait au cri perçant du chacal

et au ricanement de la hyène. Ces animaux, avec beaucoup d'autres,

prenaient part à un grand festin.

Ne remarquant aucun changement dans le vent, Von Bloom commença à se

rassurer et à s'entretenir tranquillement avec sa famille du phénomène

de la journée. Swartboy tint le dé de la conversation. Il avait été à

même d'observer plusieurs fois les locustes et en avait mangé plusieurs

boisseaux; il était naturel de supposer qu'il les connaissait à

merveille.

Mais d'où venaient-elles? C'était ce dont il n'avait jamais pris la

peine de s'informer. Le savant Hans se chargea d'expliquer leur origine.

--Elles viennent du désert. Les oeufs qui les produisent sont déposés

dans les sables, où ils restent jusqu'à la saison des pluies. Quand

l'herbe pousse, les sauterelles éclosent, et après l'avoir consommée,

elles sont forcées d'aller chercher ailleurs une nourriture. Telle est

la cause de leurs migrations.

--J'ai entendu raconter, dit Hendrik, que les fermiers allumaient des

feux autour de leurs champs pour les préserver des locustes; mais quand

même on établirait des haies de feu, je ne vois pas comment on

arrêterait ces insectes qui ont des ailes, et qui passent aisément

par-dessus.

--Cette précaution, répondit Hans, ne peut être utile que contre les

sauterelles dépourvues d'ailes, larves de celles que nous voyons. Ces

larves, qui rampent et qui sautent sur la terre, ont aussi leurs

migrations, souvent plus destructives que celles des insectes parfaits.

Guidées par leur instinct, elles suivent une direction invariable. La

mer et les grands fleuves peuvent seuls les arrêter; elles traversent à

la nage les rivières, gravissent le long des murs et des maisons, et dès

qu'elles ont franchi un obstacle, elles continuent leur route toujours

tout droit. En essayant de passer les grands cours d'eau rapides, elles

se noient en quantité et sont emportées dans la mer. Si leur bande est

peu nombreuse, les fermiers réussissent parfois à les éloigner au moyen

de feux, comme on vous l'a dit, mais si l'émigration est importante,

c'est peine perdue.

--Comment peuvent-elles faire, demanda Hendrik, pour traverser ces feux,

est-ce qu'elles sautent par-dessus?

--Non, répondit Hans, les feux qu'on allume sont de trop grande

dimension pour cela.

--Alors je n'y comprends rien, dit Hendrik.

--Ni moi non plus, dit le petit Jan.

--Ni moi, dit Gertrude.

--Des milliers d'insectes, reprit Hans, se jettent dans les brasiers et

les éteignent.

--Comment, sans se brûler! s'écrièrent tous les auditeurs.

--Il y en a un nombre inimaginable de brûlés. Leurs corps entassés

étouffent les feux; mais les premiers rangs de la grande armée sont

sacrifiés, et les autres passent impunément sur les victimes. Vous voyez

donc que les feux ne peuvent arrêter la marche des locustes quand elles

sont en grand nombre.

»Dans certaines parties de l'Afrique où le sol est cultivé, les

indigènes sont pris d'une terreur panique aussitôt qu'ils voient

apparaître les insectes voyageurs. Ils les redoutent autant qu'un

tremblement de terre ou toute autre grande calamité.

--Nous comprenons sans peine, dit Hendrik, le sentiment qu'ils

éprouvent.

--Les sauterelles volantes, poursuivit Hans, ne suivent pas une

direction aussi constante que leurs larves; elles semblent être guidées

par le vent, qui les emporte souvent dans la mer, où elles sont

englouties. Sur quelque partie de la côte, on a trouvé en quantités

incroyables leurs cadavres rejetés par le flux. Des voyageurs dignes de

foi affirment en avoir vu sur une plage une bande de quatre pieds de

hauteur sur cinquante milles de long. Les émanations de cette masse

énorme répandaient une infection sensible à cent cinquante milles dans

l'intérieur.

--Il fallait tout de même avoir bon nez, s'écria le petit Jan.

Tout le monde rit de cette observation, à l'exception de Von Bloom, qui

avait en ce moment des idées noires. Gertrude s'en aperçut, et lui dit,

pour tâcher de le distraire:

--Papa, la Bible dit que Jean-Baptiste vivait, dans le désert, de miel

et de sauterelles. Etaient-ce les mêmes que celles que nous voyons?

--Je le crois, répondit laconiquement le père.

--Permettez-moi de vous contredire, repartit Hans; mais l'analogie n'est

pas complète. La sauterelle de l'Ecriture est le véritable criquet

émigrant (_gryllus migratorius_); celle de l'Afrique méridionale en est

une variété. Toutes deux appartiennent au genre des orthoptères et à la

famille des sauteurs.

Quelques auteurs ont d'ailleurs nié que saint Jean mangeât des insectes,

et les Abyssiniens prétendent qu'il se nourrissait de graines brunes du

faux acacia, nommé par eux arbre aux sauterelles.

--Et quel est votre avis? demanda Hendrik, qui avait foi dans

l'instruction de son frère.

--Je crois qu'il n'y a pas matière à discussion. Ce n'est qu'en

torturant le sens d'un mot qu'on arrive à supposer qu'il s'agit de

fruits et non d'insectes. Ce sont évidemment ces derniers que mentionne

l'Ecriture. Nous avons des preuves nombreuses que du temps de

Jésus-Christ les sauterelles et le miel sauvage entraient dans

l'alimentation de ceux qui parcouraient le désert; et de nos jours

encore ces deux mets font partie de la nourriture de plusieurs tribus

nomades. Il est donc naturel d'admettre que saint Jean, habitant du

désert, en suivit forcément le régime; c'est ce qui est arrivé à des

voyageurs modernes en traversant les solitudes qui nous environnent.

J'ai lu beaucoup d'ouvrages relatifs aux sauterelles; mais, puisqu'on a

cité la Bible, je dois dire que je ne connais pas de description de ces

insectes aussi vraie et aussi belle que celle du livre saint. Faut-il la

lire, mon père?

--Certainement, répondit le porte-drapeau, satisfait de la tournure que

prenait la conversation.

Gertrude courut à la chambre voisine et en rapporta un énorme volume

relié en peau de canaa et solidifié par deux gros fermoirs de cuivre.

C'était la Bible de famille; et qu'il me soit permis de faire observer à

ce propos qu'on trouve presque chez tous les boors un livre semblable,

car les colons hollandais sont des protestants pleins de ferveur. Leur

zèle est tel, qu'ils n'hésitent pas à faire quatre fois par an un voyage

de cent milles pour assister au _nacht-maal_ ou souper des grandes fêtes

solennelles. Qu'en dites-vous?

Hans ouvrit le volume et chercha le livre du prophète Joel. La facilité

avec laquelle il trouva le passage auquel il avait fait allusion

prouvait que l'étude de l'Ecriture lui était familière.

Il lut ce qui suit:

«La sauterelle a mangé les restes de la chenille, le ver les restes de

la sauterelle, et la nielle les restes du ver.

»Réveillez-vous, hommes enivrés; pleurez et criez, vous tous qui mettez

vos délices à boire du vin, parce qu'il vous sera ôté de la bouche.

»Car un peuple fort et innombrable vient fondre sur ma terre. Ses dents

sont comme les dents d'un lion.

»Il réduira ma vigne en un désert; il arrachera l'écorce de mes

figuiers, il les dépouillera de toutes leurs figues, et leurs branches

demeureront toutes sèches et toutes nues.

»Pleurez comme une jeune femme qui se revêt d'un sac pour pleurer celui

qu'elle avait épousé étant fille.

»Les oblations du blé et du vin sont bannies de la maison du Seigneur;

les prêtres, les ministres du Seigneur pleurent.

»Pourquoi les bêtes se plaignent-elles? pourquoi les boeufs font-ils

retentir leurs mugissements, sinon parce qu'ils ne trouvent rien à

paître et que les troupeaux, même de brebis, périssent comme eux?

»Jour de ténèbres et d'obscurités, jour de nuages et de tempêtes! comme

la lumière du matin se répand en un instant sur les montagnes, ainsi un

peuple nombreux et puissant se répandra tout d'un coup sur toute la

terre.

»Il est précédé d'un feu dévorant, et suivi d'une flamme qui brûle tout.

La campagne qu'il a trouvée comme un Eden n'est, après lui, qu'un désert

affreux, et nul n'échappe à sa violence.

»A les voir marcher, on les prendrait pour des chevaux de combat, et ils

s'élanceront comme des cavaliers.

»Ils sauteront sur le sommet des montagnes avec un bruit semblable à

celui des chariots armés et d'un feu qui brûle de la paille sèche; et

ils s'avanceront comme une puissante armée qui se prépare au combat.

»Les peuples, à leur approche, trembleront d'effroi; on ne verra partout

que des visages ternis et plombés.

»Ils courront comme de vaillants soldats, ils monteront sur les murs

comme des hommes de guerre; ils marcheront serrés dans leurs rangs, sans

que jamais ils quittent leur route.

»Ils ne se presseront point les uns les autres; chacun gardera la place

qui lui a été marquée; ils se glisseront par les moindres ouvertures,

sans avoir besoin de rien abattre.

»Ils pénétreront dans les villes; ils courront sur les remparts; ils

monteront jusqu'au haut des maisons, et ils entreront par les fenêtres

comme un voleur.

»La terre tremblera devant eux, les cieux seront ébranlés, le soleil et

la lune seront obscurcis, et on ne verra plus l'éclat des étoiles.»

L'ignorant Swartboy lui-même fut frappé de la beauté poétique de cette

description; mais, tout en admirant les inspirations de Joel, il voulut

aussi dire son mot sur les sauterelles.

--Le Bosjesman ne craint pas les sauterelles. Il n'a ni jardin, ni

maïs, ni sarrasin, ni rien que les sauterelles puissent manger. Ce sont

elles qui sont mangées par le Bosjesman, et il s'en engraisse. Toutes

les créatures mangent de même les sauterelles; toutes deviennent grasses

pendant la saison des sauterelles. Vivent les sauterelles!

Les observations de Swartboy étaient assez justes. Les criquets

émigrants servent de nourriture à presque tous les animaux connus du sud

de l'Afrique. Non-seulement les carnivores s'en repaissent avec plaisir,

mais encore elles sont la proie des antilopes, des lions, des chacals,

des perdrix, des poules de Guinée, des outardes, et, ce qui est étrange,

du géant des bois africains, du monstrueux éléphant. Tous ces animaux

entreprennent de longs voyages à la suite des insectes voyageurs, dont

les moutons, les chevaux, les chiens, les poules sont également avides.

Chose plus étrange encore! les locustes se mangent entre elles. Qu'une

d'elles soit blessée et fasse obstacle à la marche, les autres se

jettent immédiatement sur la malheureuse et s'en rassasient!

Les peuplades indigènes, Hottentots, Bosjesmans, Damaras, grands et

petits Namaquas, font subir aux sauterelles une préparation culinaire

qui n'est pas exempte de raffinement. Swartboy passa la soirée à faire

cuire celles qu'il avait ramassées. Il mit dans une marmite une très

petite quantité d'eau, et laissa mijoter ses insectes à la vapeur

pendant deux heures consécutives. Il les retira, les mit sécher et les

secoua dans une poêle jusqu'à ce que les pattes et les ailes fussent

détachées des corps. Il ne restait plus qu'à les vanner. Les grosses

lèvres du Bosjesman soufflèrent tant et si bien que les ailes et les

pattes s'envolèrent.

Les sauterelles étaient bonnes à manger. Il ne fallait plus qu'un peu de

sel pour les rendre plus savoureuses. Tous les assistants s'en

régalèrent, et les enfants leur trouvèrent un excellent goût. Beaucoup

de personnes considèrent les locustes ainsi préparées comme préférables

aux crevettes.

Quelquefois, quand elles sont parfaitement sèches, on les broie en y

ajoutant de l'eau, et l'on en fait une espèce de bouillie. Une fois

desséchées, elles se gardent pendant longtemps, et forment souvent la

base de l'alimentation des pauvres indigènes pendant toute une saison.

Un grand nombre de tribus, principalement celles qui ne s'adonnent pas à

l'agriculture, accueillent avec joie l'apparition des sauterelles. Ils

sortent de leurs villages avec des sacs et des boeufs de somme, pour

ramasser la manne que le ciel leur envoie, et ils en récoltent

d'immenses monceaux qu'ils emmagasinent comme du grain.

L'entretien roula sur ces détails jusqu'à l'heure du repos. Le

porte-drapeau retourna observer le vent; puis la porte du kraal fut

fermée et toute la famille s'endormit.

CHAPITRE V.

LE LENDEMAIN

Le porte-drapeau eut un sommeil agité. Il rêva de locustes, de criquets,

de sauterelles, de toute sorte d'insectes aux longues pattes et aux yeux

à fleur de tête.

Il fut heureux de voir le premier rayon de lumière pénétrer par la

petite fenêtre de sa chambre.

Il sauta en bas de son lit, prit à peine le temps de s'habillier; et

sortit à la hâte. Les ténèbres luttaient encore avec les clartés, mais

il n'avait pas besoin de jour pour voir le vent, pour agiter une plume

ou tendre son chapeau.

La réalité était, hélas! trop évidente.

Une forte brise s'était élevée, et soufflait de l'ouest!

Eperdu, Von Bloom courut plus loin pour être plus sûr de son fait. Quand

il fut hors de l'enceinte qui entourait le kraal et le jardin, il

s'arrêta et fit une nouvelle expérience qui malheureusement confirma la

première.

La brise venait directement de l'ouest, et lui amenait les sauterelles.

Il sentait les exhalaisons des odieux insectes.

Le doute n'était plus possible.

Von Bloom, au désespoir, certain de ne pouvoir échapper à la terrible

visitation, rentra chez lui, et donna ordre de serrer avec soin dans les

armoires le linge, les hardes, les vêtements de la maison.

Les sauterelles auraient pu les dévorer, car elles ne sont pas

difficiles. Tous les végétaux leur conviennent; les feuilles amères du

tabac sont autant de leur goût que les tiges succulentes du maïs! elles

mangent la toile, le coton, la flanelle même, tout aussi bien que les

tendres bourgeons des plantes. Les pierres, le fer, le bois dur, sont à

peu près les seuls objets qui échappent à la dent de ces intrépides

gastronomes.

Von Bloom avait entendu parler de leur voracité; Hans en avait lu des

récits; Swartboy la connaissait par expérience. En conséquence, tout ce

qu'elles pouvaient détruire fut serré avec soin.

On déjeuna en silence; l'abattement qui se peignait sur les traits du

chef de la famille se communiquait à tous. Quel changement en quelques

heures! La veille encore, le porte-drapeau et les siens jouissaient d'un

bonheur sans mélange.

Il restait pourtant un faible espoir. S'il pleuvait, si le temps se

refroidissait, les sauterelles n'auraient pas la force de reprendre leur

vol; et avant le retour de la chaleur et de la sécheresse il pouvait y

avoir une saute de vent. Plaise à Dieu que le ciel se couvre de nuages,

que la température s'abaisse, que la pluie tombe par torrents.

Voeux superflus! vaine espérance! le soleil se leva dans toute sa

splendeur africaine, et les rayons qu'il dardait sur l'armée endormie la

rendirent à la vie et à l'activité. Les locustes se mirent à ramper, à

sautiller, et comme si elles eussent obéi à un même signal, elles

montèrent par myriades dans les airs.

La brise les poussait du côté des plants de maïs condamnés.

Cinq minutes après avoir pris leur essor, elles s'abattaient sur le

kraal, et couvraient les champs d'alentour. Leur vol était lent; elles

descendaient doucement, et présentaient aux yeux des spectateurs placés

au-dessus, l'aspect d'une neige noire, tombant à gros flocons. Au bout

de quelques instants, le sol disparut; les tiges de maïs, les plantes,

les buissons, les herbes des pâturages furent bientôt chargés d'épaisses

pelotes d'insectes; et comme le gros de leur armée passait à l'est de la

maison, le disque du soleil fut caché par eux comme par une éclipse!

Ils étaient disposés en échelons. Les bataillons placés à l'arrière

volaient à l'avant-garde; puis s'arrêtaient pour manger. Ils étaient

ensuite guidés par d'autres qui passaient par-dessus leurs têtes. Le

bruit produit par leurs ailes ressemblait à celui d'une roue

hydraulique, ou d'une forte brise à travers les forêts.

Le passage dura deux heures. Pendant ce temps, Von Bloom et sa famille

restèrent presque constamment enfermés, les portes et les fenêtres

fermées, pour éviter cette pluie vivante qui fouette souvent les joues

de manière à causer une sensation douloureuse. En outre, il leur était

désagréable d'écraser sous leurs pieds la masse d'insectes qui jonchait

le sol.

Malgré les précautions qu'ils prirent, quelques-uns des envahisseurs

parvinrent à se glisser dans la maison par les fentes de la porte et des

fenêtres, et dévorèrent avec avidité toutes les substances végétales

qu'ils trouvèrent.

Quand le gros de l'armée eut passé, le soleil reparut, mais il ne

brillait plus sur des champs verts et sur un jardin en fleurs. Autour de

la maison, au nord, au sud, à l'est, à l'ouest, l'oeil s'arrêtait sur

une scène de désolation. On n'apercevait pas un brin d'herbe, pas une

feuille; les arbres eux-mêmes, dépouillés de leur écorce, semblaient

avoir été flétris de la main de Dieu. Le sol n'aurait pas été plus nu ni

plus aride s'il eût été balayé par un incendie. Il n'y avait plus de

jardin, plus de maïs, plus de sarrasin, plus de ferme. Le kraal était au

milieu d'un désert!

Les paroles sont impuissantes à reproduire les émotions qu'éprouva en ce

moment Von Bloom. Quel changement en deux heures! Il pouvait à peine en

croire ses sens. Il doutait de la réalité. Il avait bien prévu que les

locustes mangeraient ses légumes et ses céréales, mais son imagination

n'avait pas conçu l'épouvantable dévastation qu'il avait sous les yeux.

Tout le paysage s'était métamorphosé. Les arbres dont la brise venait

d'agiter le feuillage avaient un aspect plus triste qu'en hiver. Le sol

même semblait avoir changé de forme. Certes, si le fermier, absent

pendant le passage des sauterelles, était revenu sans savoir ce qui

s'était passé, il n'aurait pas reconnu l'emplacement de son habitation.

Avec le flegme particulier à sa race, Von Bloom s'assit et demeura

longtemps sans mouvement et sans voix. Les enfants se groupèrent autour

de lui, le coeur gros et les larmes aux yeux. Ils ne pouvaient

apprécier toute l'étendue de leur malheur, et leur père lui-même ne la

comprit pas tout d'abord. Il ne songea qu'à la destruction de ses belles

récoltes; et si on tient compte de sa situation isolée, cette perte

irréparable suffisait pour l'accabler.

--Tout le fruit de mes travaux est perdu! s'écria-t-il d'une voix

altérée. O fortune, fortune, c'est la seconde fois que tu es cruelle

pour moi!

--Ne vous lamentez pas, mon père, lui dit une douce voix; nous sommes

sains et saufs auprès de vous.

C'était la voix de Gertrude, dont la petite main blanche se posa sur son

épaule.

Il lui sembla qu'un ange lui souriait. Il prit l'enfant entre ses bras

et la pressa avec effusion contre son coeur, et ce coeur se sentit

soulagé.

--Apporte-moi le livre, dit-il à l'un de ses fils.

On apporta la Bible; les fermoirs massifs furent rouverts, et des hymnes

pieux montèrent du milieu du désert.

Après avoir chanté un psaume, tous prièrent à genoux pendant quelques

minutes. Quand Von Bloom se releva et promena les yeux autour de lui, le

désert lui parut embeaumé comme la rose.

Telle est la magique influence de la résignation et de l'humilité sur le

coeur humain.

CHAPITRE VI.

L'ÉMIGRATION

Malgré toute sa confiance dans la protection de l'Etre suprême, Von

Bloom connaissait le proverbe: Aide-toi, le Ciel t'aidera. La religion

ne lui avait pas appris à s'abandonner passivement à la Providence, et

il s'occupa immédiatement de prendre des mesures pour se tirer

d'embarras. Sa position était non-seulement triste, mais encore

périlleuse. La plaine au milieu de laquelle il se trouvait s'étendait à

perte de vue, sans la moindre trace de végétation; mais au-delà de ces

limites, le pays n'était pas sans doute moins dévasté. Il était certain

que l'armée d'insectes dont il était victime pouvait être comptée au

nombre des plus considérables, et il savait que les sauterelles ravagent

parfois une superficie de plusieurs milliers de milles.

Il était impossible de songer à rester au kraal. Les chevaux, les

boeufs, les moutons ne pouvaient vivre sans nourriture; et s'ils

périssaient, où la famille trouverait-elle sa subsistance? Il fallait

quitter le kraal et se mettre sans retard à la recherche d'un pâturage.

Déjà les animaux, retenus à l'étable plus tard que de coutume,

beuglaient, hennissaient ou bêlaient pour demander leur délivrance. Ils

n'allaient pas tarder à avoir faim, et il était difficile de dire

comment on pourrait leur procurer des aliments.

Il n'y avait pas de temps à perdre; les minutes elles-mêmes étaient

précieuses. Von Bloom se demanda s'il monterait un de ses meilleurs

chevaux et partirait seul à la recherche d'un pâturage, ou s'il ferait

atteler sa charrette pour déménager immédiatement. Son hésitation ne fut

pas longue. Comme dans tous les cas il était forcé de quitter tôt ou

tard son domaine, il se décida à partir sans délai, avec sa famille, ses

domestiques, ses dieux lares et ses bestiaux.

--Qu'on attelle la charrette? cria-t-il à Swartboy.

Le Bosjesman, fier de la réputation qu'il avait acquise comme cocher,

s'empressa de prendre son fouet au manche de bambou, à la longue lanière

de cuir, et y mit une nouvelle mèche taillée dans la peau d'une

antilope.

--Oui, baas, je vais atteler, dit-il en faisant claquer son fouet, et

posant le manche contre le mur de la maison, il alla chercher les

boeufs de trait.

La charrette de Van Bloom était une de celles que tous les fermiers du

Cap s'enorgueillissent de posséder; c'était une tente roulante, un

véhicule de première classe que le porte-drapeau avait fait faire au

temps de sa prospérité. Il s'en servait autrefois pour mener sa femme et

ses enfants au _nacht maal_ ou au _wolikheids_. En ses beaux jours, huit

chevaux choisis traînaient rapidement l'énorme voiture. Hélas! des

boeufs devaient les remplacer, car Van Bloom n'avait que cinq chevaux

qu'il avait conservés comme montures. Quant à la charrette, elle était

en aussi bon état que lorsqu'elle excitait l'envie de tous les boors du

comté de Graaf-Reinet. Elle avait des coffres par devant, par derrière

et sur les côtés, des poches intérieures et une couverture blanche comme

la neige.

La caisse avait conservé sa solidité, et les roues étaient un

chef-d'oeuvre de charronnage; c'était, en somme, ce qui restait de

meilleur au porte-drapeau, car elle valait à elle seule tout son bétail.

Pendant que Swartboy et Hendrik attachaient douze boeufs au timon avec

des harnais de peau de buffle, le boor, aidé par ses autres enfants,

chargeait sur la voiture les meubles et les ustensiles de ménage, qui

étaient en trop petit nombre pour que ce fût une tâche difficile. Au

bout d'une heure environ, la précieuse charrette eut reçu tous les

bagages; les boeufs furent attelés, les chevaux sellés, et tout fut

prêt pour le voyage.

Mais de quel côté se diriger? Jusqu'à ce moment Von Bloom n'avait pensé

qu'à franchir les frontières de la solitude désolée qui l'environnait.

Il devenait nécessaire de déterminer la direction à prendre. Il

importait d'éviter celle d'où étaient venues les sauterelles et celle

qu'elles avaient suivie en s'éloignant. Des deux côtés on était sûr de

ne pas trouver une poignée d'herbe pour les animaux affamés. En

choisissant une autre route, les voyageurs avaient plus de chance de

rencontrer un pâturage, mais ils n'étaient pas certains d'avoir de

l'eau, dont la privation les exposait à périr avec leurs bestiaux.

Les enfants des bois · 第 1 / 17 段