moyens naïfs dont le charme serait perdu sur un grand théâtre. Nous
plantons de vrais arbres sur nos planchers et nous mettons de vrais
rochers jusqu'au fond de notre scène. Nous le pouvons, parce qu'elle
est petite, nous le devons même, parce que les grands moyens de la
perspective nous sont interdits. Nous n'aurions pas assez de distance
pour qu'ils nous fissent illusion à nous-mêmes, et le jour où nous
manquerons de l'illusion de la vue, celle de l'esprit nous manquera.
Tout se tient: l'art est homogène, c'est un résumé magnifique de
l'ébranlement de toutes nos facultés. Le théâtre est ce résumé par
excellence, et voilà pourquoi il n'y a ni vrai théâtre, ni acteurs
vrais, ou fort peu, et ceux-là qui le sont ne sont pas toujours compris,
parce qu'ils se trouvent enchâssés comme des perles fines au milieu de
diamants faux dont l'éclat brutal les efface.
Il y a peu d'acteurs vrais, et tous devraient l'être! Qu'est-ce qu'un
acteur, sans cette première condition essentielle et vitale de son art?
On ne devrait distinguer le talent de la médiocrité que par le plus
ou moins d élévation d'esprit des personnes. Un homme de coeur et
d'intelligence serait forcément un grand acteur, si les règles de l'art
étaient connues et observées; au lieu qu'on voit souvent le contraire.
Une femme belle, intelligente, généreuse dans ses passions, exercée à la
grâce libre et naturelle, ne pourrait pas être au second rang, comme l'a
toujours été ma fille, qui n'a pas pu développer sur la scène l'âme
et le génie qu'elle a dans la vie réelle. Faute de se trouver dans un
milieu assez artiste pour l'impressionner, elle a toujours été glacée
par le théâtre, et vous la verrez pourtant ici, vous ne la reconnaîtrez
point! C'est qu'ici rien ne nous choque et ne nous contriste: nous
élargissons par la fantaisie le cadre où nous voulons nous mouvoir, et
la poésie du décor est la dorure du cadre.
Oui, Monsieur, continua Boccaferri avec animation, tout en arrangeant
mille détails matériels sans cesser de causer, l'invraisemblance de la
mise en scène, celle des caractères, celle du dialogue, et jusqu'à celle
du costume, voilà de quoi refroidir l'inspiration d'un artiste qui
comprend le vrai et qui ne peut s'accommoder du faux. Il n'y a rien de
bête comme un acteur qui se passionne dans une scène impossible, et qui
prononce avec éloquence des discours absurdes. C'est parce qu'on fait
de pareilles pièces et qu'on les monte par-dessus le marché avec une
absurdité digne d'elles, qu'on n'a point d'acteurs vrais, et, je vous
le disais, tous devraient l'être. Rappelez-vous la Cécilia. Elle a trop
d'intelligence pour ne pas sentir le vrai; vous l'avez vue souvent
insuffisante, presque toujours trop concentrée et cachant son émotion,
mais vous ne l'avez jamais vue donner à côté, ni tomber dans le faux; et
pourtant c'était une pâle actrice. Telle qu'elle était, elle ne déparait
rien, et la pièce n'en allait pas plus mal. Eh bien, je dis ceci: que
le théâtre soit vrai, tous les acteurs seront vrais, même les plus
médiocres ou les plus timides; que le théâtre soit vrai, tous les
êtres intelligents et courageux seront de grands acteurs; et, dans
les intervalles où ceux-ci n'occuperont pas la scène, où le public se
reposera de l'émotion produite par eux, les acteurs secondaires seront
du moins naïfs, vraisemblables. Au lieu d'une torture qu'on subit à
voir grimacer des sujets détestables, on éprouvera un certain bien-être
confiant à suivre l'action dans les détails nécessaires à son
développement. Le public se formera à cette école, et, au lieu d'injuste
et de stupide qu'il est aujourd'hui, il deviendra consciencieux,
attentif, amateur des oeuvres bien faites et ami des artistes de bonne
foi. Jusque-là, qu'on ne me parle pas de théâtre, car vraiment c'est un
art quasi perdu dans le monde, et il faudra tous les efforts d'un génie
complet pour le ressusciter.
Oui, mon fils Célio! dit-il en s'adressant au jeune homme qui attendait
pour faire commencer l'acte qu'il eût cessé de babiller, ta mère, la
grande artiste, avait compris cela. Elle m'avait écouté et elle m'a
toujours rendu justice, en disant qu'elle me devait beaucoup. C'est
parce qu'elle partageait mes idées qu'elle voulut faire elle-même les
pièces qu'elle jouait, être la directrice de son théâtre, choisir et
former ses acteurs. Elle sentait qu'une grande actrice a besoin de bons
interlocuteurs et que la tirade d'une héroïne n'est pas inspirée quand
sa confidente l'écoute d'un air bête. Nous avons fait ensemble des
essais hardis; j'ai été son décorateur, son machiniste, son répétiteur,
son costumier et parfois même son poëte; l'art y gagnait sans doute,
mais non les affaires. Il eût fallu une immense fortune pour vaincre les
premiers obstacles qui s'élevaient de toutes parts. Et puis le public ne
sait point seconder les nobles efforts, il aime mieux s'abrutir à bon
marché que de s'ennoblir à grands frais.
Mais toi, Célio, mais vous, Stella, Béatrice, Salvator, vous êtes
jeunes, vous êtes unis, vous comprenez l'art maintenant, et vous pouvez,
à vous quatre, tenter une rénovation. Ayez-en du moins le désir,
caressez-en l'espérance; quand même ce ne serait qu'un rêve, quand même
ce que nous faisons ici ne serait qu'un amusement poétique, il vous en
restera quelque chose qui vous fera supérieurs aux acteurs vulgaires et
aux supériorités de ficelle. O mes enfants! laissez-moi vous souffler le
feu sacré qui me rajeunit et qui m'a consumé en vain jusqu'ici, faute
d'aliments à mon usage. Je ne regretterai pas d'avoir échoué toute ma
vie, en toutes choses, d'avoir été aux prises avec la misère jusqu'à
être forcé d'échapper au suicide par l'ivresse! Non, je ne me plaindrai
de rien dans mon triste passé, si la vivace postérité de la Floriani
élève son triomphe sur mes débris, si Célio, son frère et ses soeurs
réalisent le rêve de leur mère, et si le pauvre vieux Boccaferri peut
s'acquitter ainsi envers la mémoire de cet ange!
--Tu as raison, ami, répondit Célio, c'était le rêve de ma mère de
nous voir grands artistes; mais pour cela, disait-elle, il fallait
_renouveler l'art_. Nous comprenons aujourd'hui, grâce à toi, ce qu'elle
voulait dire; nous comprenons aussi pourquoi elle prit sa retraite à
trente ans, dans tout l'éclat de sa force et de son génie, c'est-à-dire
pourquoi elle était déjà dégoûtée du théâtre et privée d'illusions.
Je ne sais si nous ferons faire un progrès à l'esprit humain sous ce
rapport; mais nous le tenterons, et, quoi qu'il arrive, nous bénirons
tes enseignements, nous rapporterons à toi toutes nos jouissances; car
nous en aurons de grandes, et si les goûts exquis que tu nous donnes
nous exposent à souffrir plus souvent du contact des mauvaises choses,
du moins, quand nous toucherons aux grandes, nous les sentirons plus
vivement que le vulgaire.
Nous passâmes au troisième acte, qui était emprunté presque en entier au
libretto italien. C'était une fête champêtre donnée par don Juan à ses
vassaux et à ses voisins de campagne dans les jardins de son château.
J'admirai avec quelle adresse le scénario de Boccaferri déguisait les
impossibilités d'une mise en scène où manquaient les comparses. La foule
était toujours censée se mouvoir et agir autour de la scène où elle
n'entrait jamais, et pour cause. De temps en temps un des acteurs, hors
de scène, imitait avec soin des murmures, des trépignements lointains.
Derrière les décors on fredonnait _pianissimo_ sur un instrument
invisible un air de danse tiré de l'opéra, en simulant un bal à
distance. Ces détails étaient improvisés avec un art extrême, chacun
prenant part à l'action avec une grande ardeur et beaucoup de
délicatesse de moyens pour seconder les personnages en scène sans
les distraire ni les déranger. L'arrangement ingénieux des coulisses
étroites et sombres, ne recevant que le jour du théâtre qui s'éteignait
dans leurs profondeurs, permettait à chacun d'observer et de saisir tout
ce qui se passait sur la scène, sans troubler la vraisemblance en se
montrant aux personnages en action. Tout le monde était occupé, et
personne n'avait la faculté de se distraire une seule minute du sujet,
ce qui faisait qu'on rentrait en scène aussi animé qu'on en était sorti.
Je trouvai donc le moyen de m'utiliser activement, bien que n'ayant pas
à paraître dans cet acte. Le scénario surtout était la chose délicate à
observer; et si je ne l'eusse pas vu pratiquer à ces êtres intelligents,
qui me communiquaient à mon insu leur finesse de perception, je n'aurais
pas cru possible de s'abandonner aux hasards de l'improvisation sans
manquer à la proportion des scènes, à l'ordre des entrées et des
sorties, et à la mémoire des détails convenus; Il parait que, dans les
premiers essais, cette difficulté avait paru insurmontable aux Floriaui;
mais Boccaferri et sa fille ayant persisté, et leurs théories sur la
nature de l'inspiration dans l'art et sur la méthode d'en tirer parti
ayant éclairé ce mystérieux travail, la lumière s'était faite dans
ce premier chaos, l'ordre et la logique avaient repris leurs droits
inaliénables dans toute opération saine de l'art, et l'effrayant
obstacle avait été vaincu avec une rapidité surprenante. On n'en était
même plus à s'avertir les uns les autres par des clins d'oeil et des
mots à la dérobée comme on avait fait au commencement. Chacun avait sa
règle écrite en caractères inflexibles dans la pensée; le brillant des
à-propos dans le dialogue, l'entraînement de la passion, le sel de
l'impromptu, la fantaisie de la divagation, avaient toute leur liberté
d'allure, et cependant l'action ne s'égarait point, ou, si elle semblait
oubliée un instant pour être réengagée et ressaisie sur un incident
fortuit, la ressemblance de ce mode d'action dramatique avec la vie
réelle (ce grand décousu, recousu sans cesse à propos) n'en était que
plus frappante et plus attachante.
Dans cet acte, j'admirai d'abord deux talents nouveaux, Béatrice-Zerlina
et Salvator-Masetto. Ces deux beaux enfants avaient l'inappréciable
mérite d'être aussi jeunes et aussi frais que leurs rôles; et l'habitude
de leur familiarité fraternelle donnait à leur dispute un adorable
caractère de chasteté et d'obstination enfantine qui ne gâtait rien à
celui de la scène. Ce n'était pas là tout à fait pourtant l'intention
du libretto italien, encore moins cette de Molière; mais qu'importe? la
chose, pour être rendue d'instinct, me parut meilleure ainsi. Le jeune
Salvator (le Benjamin, comme on l'appelait) joua comme un ange. Il ne
chercha pas à être comique, et il le fut. Il parla le dialecte milanais,
dont il savait toutes les gentillesses et toutes les naïves métaphores
pour en avoir été bercé naguère; il eut un senti ment vrai des dangers
que courait Zerline à se laisser courtiser par un libertin; il la tança
sur sa coquetterie avec une liberté de frère qui rendit d'autant plus
naturelle la franchise du paysan. Il sut lui adresser ces malices de
l'intimité qui piquent un peu les jeunes filles quand elles sont dites
devant un étranger, et Béatrice fut piquée tout de bon, ce qui fit
d'elle une merveilleuse actrice sans qu'elle y songeât.
Mais, à ce joli couple, succéda un couple plus expérimenté et plus
savant, Anna et Ottavio. Stella était une héroïne pénétrante de
noblesse, de douleur et de rêverie. Je vis qu'elle avait bien lu et
compris le _Don Juan_ d'Hoffmann, et qu'elle complétait le personnage
du libretto en laissant pressentir une délicate nuance d'entraînement
involontaire pour l'irrésistible ennemi de son sang et de son bonheur.
Ce point fut touché d'une manière exquise, et cette victime d'une
secrète fatalité fut plus vertueuse et plus intéressante ainsi, que la
fière et forte fille du Commandeur pleurant et vengeant son père sans
défaillance et sans pitié.
Mais que dirai-je d'Ottavio? Je ne concevais pas ce qu'on pouvait faire
de ce personnage en lui retranchant la musique qu'il chante: car c'est
Mozart seul qui eu a fait quelque chose. La Boccaferri avait donc tout a
créer, et elle créa de main de maître; elle développa la tendresse,
le dévouement, l'indignation, la persévérance que Mozart seul sait
indiquer: elle traduisit la pensée du maître dans un langage aussi élevé
que sa musique; elle donna à ce jeune amant la poésie, la grâce, la
fierté, l'amour surtout!...--Oui, c'est là de l'amour, me dit tout à
coup Célio en s'approchant de mon oreille, dans la coulisse, comme s'il
eût répondu à ma pensée. Écoute et regarde la Cécilia, mon ami, et tâche
d'oublier le serment que je t'ai fait de ne jamais l'aimer. Je ne peux
plus te répondre de rien à cet égard, car je ne la connaissais pas il y
a deux mois; je ne l'avais jamais entendue exprimer l'amour, et je ne
savais pas qu'elle put le ressentir. Or, je le sais maintenant que je
la vois loin du public qui la paralysait. Elle s'est transformée à mes
yeux, et moi, je me suis transformé aux miens propres. Je me crois
capable d'aimer autant qu'elle. Reste a savoir si nous serons l'un
à l'autre l'objet de cette ardeur qui couve en nous sans autre but
déterminé, à l'heure qu'il est, que la révélation de l'art; mais ne te
fie plus à ton ami, Adorno! et travaille pour ton compte sans l'appeler
à ton aide.
En parlant ainsi, Célio me tenait la main et me la serrait avec une
force convulsive. Je sentis, au tremblement de tout son être, que lui ou
moi étions perdus.
--Qu'est-ce que cela? nous dit Boccaferri en passant près de nous.
Une distraction? un dialogue dans la coulisse? Voulez-vous donc faire
envoler le dieu qui nous inspire? Allons, don Juan, retrouvez-vous,
oubliez Célio Floriani, et allons tourmenter Masetto!
XI.
LE SOUPER.
Quand cet acte fut fini, on retourna dans le parterre, lequel, ainsi que
je l'ai dit, était disposé en salle de repos ou d'étude à volonté, et on
se pressa autour de Boccaferri pour avoir son sentiment et profiter de
ses observations. Je vis là comment il procédait pour développer ses
élèves; car sa conversation était un véritable cours, et le seul sérieux
et profond que j'aie jamais entendu sur cette matière.
Tant que durait la représentation, il se gardait bien d'interrompre
les acteurs, ni même de laisser percer son contentement ou son blâme,
quelque chose qu'ils fissent; il eût craint de les troubler ou de
les distraire de leur but. Dans l'entr'acte, il se faisait juge; il
s'intitulait _public éclairé_, et distribuait la critiqué ou l'éloge.
--Honneur à la Cécilia! dit-il pour commencer. Dans cet acte, elle a
été supérieure à nous tous. Elle a porté l'épée et parlé d'amour comme
Roméo; elle m'a fait aimer ce jeune homme dont le rôle est si délicat.
Avez-vous remarqué un trait de génie, mes enfants? Écoutez. Célio,
Adorno, Salvator; ceci est pour les hommes; les petites filles n'y
comprendraient rien. Dans le libretto, que vous savez tous par coeur, il
y a un mot que je n'ai jamais pu écouter sans rire. C'est lorsque dona*
Anna raconte à son fiancé qu'elle a failli être victime de l'audace
de don Juan, ce scélérat ayant imité, dans la nuit du meurtre du
Commandeur, la démarche et les manières d'Ottavio pour surprendre sa
tendresse. Elle dit qu'elle s'est échappée de ses bras, et qu'elle a
réussi à le repousser. Alors don Ottavio, qui a écouté ce récit avec
une piteuse mine, chante naïvement: _Respiro!_ Le mot est bien écrit
musicalement pour le dialogue, comme Mozart savait écrire le moindre
mot, mais le mot est par trop niais. Rubini, comme un maître intelligent
qu'il est, le disait sans expression marquée, et en sauvait ainsi le
ridicule: mais presque tous les autres Ottavio que j'ai entendus
ne manquaient point de _respirer_ le mot a pleine poitrine, en
levant les yeux au ciel, comme pour dire au public: «Ma foi, je l'ai
échappé belle».
Eh bien, Cécilia a écouté le récit d'Anna avec une douleur chaste, une
indignation concentrée, qui n'aurait prêté à rire à aucun parterre, si
impudique qu'il eût été! Je l'ai vu pâlir, mon jeune Ottavio! car la
figure de l'acteur vraiment ému pâlit sous le fard, sans qu'il soit
nécessaire de se retourner adroitement pour passer le mouchoir sur les
joues, mauvaise _ficelle_, ressource grossière de l'art grossier.
Et puis, quand il a été soulage de son inquiétude, au lieu de dire:
_Je respire!_ il s'est écrié, du fond de l'âme: _Oh! perdue ou
sauvée, tu aurait toujours été à moi_!
--Oui, oui, s'écria Stella, qui ne se piquait pas de faire la petite
fille ignorante, et s'occupait d'être artiste avant tout; j'ai été si
frappée de ce mot, que j'ai senti comme un remords d'avoir été émue un
instant dans les bras du perfide. J'ai aimé Ottavio, et vous allés voir,
dans le quatrième acte, combien cette généreuse parole m'a rendu de
force et de fierté.
--Brava! bravissima! dit Boccaferri, voilà ce qui s'appelle comprendre:
un entr'acte ne doit pas être perdu pour un véritable artiste. Tandis
qu'il repose ses membres et sa voix, il faut que son intelligence
continue à travailler, qu'il résume ses émotions récentes, et qu'il
se prépare à de nouveaux combats contre les dangers et les maux de sa
destinée. Je ne me lasserai pas de vous le dire, le théâtre doit être
l'image de la vie: de même que, dans la vie réelle, l'homme se recueille
dans la solitude ou s'épanche dans l'intimité, pour comprendre les
événements qui le pressent, et pour trouver dans une bonne résolution ou
dans un bon conseil la puissance de dénouer et de gouverner les faits,
de même l'acteur doit méditer sur l'action du drame et sur le caractère
qu'il représente. Il doit chercher tous les jours, et entre chaque
scène, tous les développements que ce rôle comporte. Ici, nous sommes
libres de la lettre, et l'esprit d'improvisation nous ouvre un champ
illimité de créations délicieuses. Mais, lors même qu'en public vous
serez esclaves d'un texte, un geste, une expression de visage suffiront
pour rendre votre intention. Ce sera plus difficile, mes enfants! car il
faudra tomber juste du premier coup, et résumer une grande pensée dans
un petit effet; mais ce sera plus subtil à chercher et plus glorieux à
trouver: ce sera le dernier mot de la science, la pierre précieuse par
excellence que nous cherchons ici dans une mine abondante de matériaux
variés, où nous puisons à pleines mains, comme d'heureux et avides
enfants que nous sommes, en attendant que nous soyons assez exercés et
assez habiles pour ne choisir que le plus beau diamant de la roche.
Toi, Célio, continua Boccaferri, qu'on écoutait là comme un oracle, et
contre lequel le fier Célio lui-même n'essayait pas de regimber, tu as
été trop leste et pas assez hypocrite. Tu as oublié que la naïve et
crédule Zerline était déjà assez femme pour exiger plus de cajoleries et
pour se méfier de trop de hardiesse. Tu n'as pas oublié que Béatrice est
ta soeur, et tu l'as traitée comme un petit enfant que tu es habitué à
caresser sans qu'elle s'en fâche ou s'en inquiète.--Sois plus perfide,
plus méchant, plus sec de coeur, et n'oublie pas que, dans l'acte que
nous allons jouer, tu vas te faire tartufe... A propos, il nous manquait
un père, en voici un; c'est M. Salentini qui nous tombe du ciel, et il
faut improviser la scène du père. C'est du Molière, et c'est beau! Vite,
enfants! un costume de grand d'Espagne à M. Salentini. L'habit _Louis
XIII_, tirant encore sur l'_Henri IV_, ancienne mode; grande fraise, et
la trousse violette, le pourpoint long, peu ou point de rubans. Courez,
Stella, n'oubliez rien; vous savez que je n'admets pas le: _Je n'y ai
pas pensé_ des jeunes filles. Repassez-moi tous les deux, ajouta-t-il en
s'adressant à Célio et à moi, la scène de Molière. Monsieur Salentini,
il ne s'agit que de s'en rappeler l'esprit et de s'en imprégner. Ne vous
attachez pas aux mots. Au contraire, oubliez-les entièrement: la moindre
phrase, retenue par coeur, est mortelle à l'improvisation... Mais,
mon Dieu! j'oublie que vous n'êtes pas ici pour apprendre à jouer la
comédie. Vous le ferez donc par complaisance, et vous le ferez bien,
parce que vous avez du talent dans une autre partie, et que le sentiment
du vrai et du beau sert à comprendre toutes les faces de l'art. _L'art
est un_, n'est-ce pas?
--Je ferai de mon mieux pour ne dérouter personne, répondis-je, et je
vous jure que tout ceci m'amuse, m'intéresse et me passionne infiniment.
--Merci, artiste! s'écria Boccaferri en me tendant la main. Oh! être
artiste! Il n'y a que cela qui mérite la peine de vivre!
--Nous, au décor! dit-il à sa fille; je n'ai besoin que de toi pour
m'aider à placer l'intérieur du palais de don Juan. Que l'armure de la
statue soit prête pour que M. Salentini puisse la reprendre bien vite
pendant la scène de M. Dimanche; et toi, Masetto, va te grimer pour
faire ce vieux personnage. Célio, si tu as le malheur de causer dans la
coulisse pendant cet acte, je serai mauvais comme je l'ai été dans la
dernière scène du précédent: tu m'avais mis en colère, je n'étais plus
lâche et poltron; et si je suis mauvais, tu le seras! C'est une grande
erreur que de croire qu'un acteur est d'autant plus brillant que son
interlocuteur est plus pâle: la théorie de l'individualisme, qui règne
au théâtre plus que partout ailleurs, et qui s'exerce en ignobles
jalousies de métier pour souiller la claque à un camarade, est plus
pernicieuse au talent sur les planches que sur toutes les autres scènes
de la vie. Le théâtre est l'oeuvre collective par excellence. Celui
qui a froid y gèle son voisin, et la contagion se communique avec une
désespérante promptitude à tous les autres. On veut se persuader ici-bas
que le mauvais fait ressortir le bon. On se trompe, le bon deviendrait
le parfait, le beau deviendrait le sublime, l'émotion deviendrait la
passion, si, au lieu d'être isolé, l'acteur d'élite était secondé et
chauffé par son entourage. A ce propos, mes enfants, encore un mot, le
dernier, avant de nous remettre à l'oeuvre! Dans les commencements, nous
jouions trop longuement: maintenant que nous tenons la forme et que
le développement ne nous emporte plus, nous tombons dans le défaut
contraire: nous jouons trop vite. Cela vient de ce que chacun, sûr de
son propre fait, coupe la parole à son interlocuteur pour placer la
sienne. Gardez-vous de la personnalité jalouse et pressée de se montrer!
Gardez-vous-en comme de la peste! On ne s'éclaire qu'en s'écoutant les
uns les autres. Laissez même un peu divaguer la réplique, si bon lui
semble: ce sera une occasion de vous impatienter tout de bon quand elle
entravera l'action qui vous passionne. Dans la vie réelle, un ami nous
fatigue de ses distractions, un valet nous irrite par son bavardage, une
femme nous désespère par son obstination ou ses détours. Eh bien, cela
sert au lieu de nuire, sur la scène que nous avons créée. C'est de
la réalité, et l'art n'a qu'à conclure. D'ailleurs, quand vous vous
interrompez les uns les autres, vous risquez d'écourter une bonne
réflexion qui vous en eût inspiré une meilleure: vous faites envoler une
pensée qui eût éveillé en vous mille pensées. Vous vous nuisez donc à
vous-même. Souvenez-vous du principe: «Pour que chacun soit bon et vrai,
il faut que tous le soient, et le succès qu'on ôte à un rôle, on l'ôte
au sien propre. Cela paraîtrait un effroyable paradoxe hors de cette
enceinte; mais vous en reconnaîtrez la justesse, à mesure que vous vous
formerez à l'école de la vérité. D'ailleurs, quand ce ne serait que de
la bienveillance et de l'affection mutuelle, il faut être frères dans
l'art, comme vous l'êtes par le sang; l'inspiration ne peut être que
le résultat de la santé morale, elle ne descend que dans les âmes
généreuses, et un méchant camarade est un méchant acteur, quoi qu'on en
dise!»
La pièce marcha à souhait jusqu'à la dernière scène, celle où je reparus
en statue pour m'abîmer finalement dans une trappe avec don Juan. Mais,
quand nous fûmes sous le théâtre, Célio, dont je tenais encore la
main dans ma main de pierre, me dit en se dégageant et en passant du
fantastique à la réalité, sans transition:--Pardieu! que le diable vous
emporte! vous m'avez fait manquer la partie culminante du drame;
j'ai été plus froid que la statue, quand je devais être terrifié et
terrifiant. Boccaferri ne comprendra pas pourquoi j'ai été aussi mauvais
ce soir que sur le théâtre impérial de Vienne. Mais moi, je vais vous le
dire. Vous regardez trop la Boccaferri, et cela me fait mal. Don Juan
jaloux, c'est impossible; cela fait penser qu'il peut être amoureux, et
cela n'est point compatible avec le rôle que j'ai joué ce soir ici et
jusqu'à présent dans la vie réelle.
--Où voulez-vous en venir, Célio? répondis-je. Est-ce une querelle, un
défi, une déclaration de guerre? Parlez, je fais appel à la vertu qui
m'a fait votre ami presque sans vous connaître, à votre franchise!