Je me trouvai seul dans un cabinet meublé seulement d'une grande glace,

de deux quinquets et d'un sofa, sur lequel je vis une étrange armure. Un

casque, une cuirasse, une cotte, des brassards, des jambards, le tout

mat et blanc comme de la pierre. J'y touchai, c'était du carton, mais

si bien modelé et peint en relief pour figurer les ornements repoussés,

qu'à deux pas l'illusion était complète. La cotte était en toile

d'encollage, et ses plis inflexibles simulaient on ne peut mieux

la sculpture. Le style de l'accoutrement guerrier était un mélange

d'antique et de rococo, comme on le voit employé dans les panoplies de

nos derniers siècles. Je me hâtai de revêtir cet étrange costume, même

le masque, qui représentait la figure austère et chagrine d'un vieux

capitaine, et dont les yeux blancs, doublés d'une gaze à l'intérieur,

avaient quelque chose d'effrayant. En me regardant dans la glace, cette

gaze ne me permettant pas une vision bien nette, je me crus changé en

pierre, et je reculai involontairement.

La porte se rouvrit. Stella vint m'examiner en silence, et en posant

son doigt sur ses lèvres: «C'est à merveille, dit-elle en parlant bas.

L'_uom' di sasso_ est effroyable! Mais n'oubliez pas les gants blancs...

Oh! ceux-ci sont trop frais, salissez-les un peu contre la muraille pour

leur donner un ton et des ombres. Il faut que, vu de près, tout fasse

illusion. Bien! venez maintenant. Mes frères vous attendent, mais mon

père ne se doute de rien. Allons, comportez-vous comme une statue bien

raisonnable. N'ayez pas l'air de voir et d'entendre!»

Elle me fit descendre un escalier dérobé, pratiqué dans l'épaisseur d'un

mur énorme, puis elle ouvrit une porte en bas, et me conduisit à un

siége où elle me laissa en me disant tout bas: «Posez-vous bien. Soyez

artiste dans cette pose-là!»

Elle disparut; le plus grand silence régnait autour de moi, et ce ne fut

qu'au bout de quelques secondes que la gaze de mon masque me permit de

distinguer les objets mal éclairés qui m'environnaient.

Qu'on juge de ma surprise: j'étais assis sur une tombe! Je faisais

monument dans un coin de cimetière éclairé par la lune. De vrais

ifs étaient plantés autour de moi, du vrai lierre grimpait sur mon

piédestal. Il me fallut encore quelques instants pour m'assurer que

j'étais dans un intérieur bien chauffé, éclairé par un clair de lune

factice. Les branches de cyprès qui s'entrelaçaient au-dessus de ma tête

me laissaient apercevoir des coins de ciel bleu, qui n'étaient pourtant

que de la toile peinte, éclairée par des lumières bleues. Mais tout cela

était si artistement agencé, qu'il fallait un effort de la raison pour

reconnaître l'artifice. Étais-je sur un théâtre? Il y avait bien devant

moi un grand rideau de velours vert; mais, autour de moi, rien ne

sentait le théâtre. Rien n'était disposé pour des effets de scène

ménagés au spectateur. Pas de coulisses apparentes pour l'acteur, mais

des issues formées par des masses de branches vertes et voilant leurs

extrémités par des toiles bleues perdues dans l'ombre. Point de

quinquets visibles; de quelque côté qu'on cherchât la lumière, elle

venait d'en haut, comme des astres, et, du point où l'on m'avait rivé

sur mon socle funéraire, je ne pouvais saisir son foyer. Le plancher

était caché sous un grand tapis vert imitant la mousse. Les tombes qui

m'entouraient me semblaient de marbre, tant elles étaient bien peintes

et bien disposées. Dans le fond, derrière moi, s'élevait un faux mur

qui ressemblait à un vrai mur à s'y tromper. On n'avait pas cherché

ces lointains factices qui ne font illusion qu'au parterre et contre

lesquels l'acteur se heurte aux profondeurs de l'horizon. La scène

dont je faisais partie était assez grande pour que rien n'y choquât

l'apparence de la réalité. C'était une vaste salle arrangée de façon à

ce que je pusse me croire dans une petite cour de couvent, ou dans un

coin de jardin destiné à d'illustres sépultures. Les cyprès semblaient

plantés réellement dans de grosses pierres qu'on avait transportées pour

les soutenir, et où la mousse du parc était encore fraîche.

Donc je n'étais pas sur un théâtre, et pourtant je servais à une

représentation quelconque. Voici ce que j'imaginai: M. de Balma était

fou, et ses enfants essayaient d'étranges fantaisies pour flatter la

sienne. On lui servait des tableaux appropriés à la disposition lugubre

ou riante de son cerveau malade, car j'avais entendu rire et chanter la

nuit précédente, quoiqu'on eût déjà parlé de cimetière. J'entendis des

chuchotements, des pas furtifs et des frôlements de robe derrière les

massifs qui m'environnaient; puis la douce voix de Béatrice, partant de

derrière le rideau, prononça ces mots:--_Il est temps!..._

Alors un choeur, formé de quelques voix admirables, s'éleva de divers

côtés, comme si des esprits eussent habité ces buissons de cyprès, dont

les tiges se balançaient sur ma tête et à mes pieds. J'arrangeai ma pose

de Commandeur, car je vis bien qu'il y avait du don Juan dans cette

affaire. Le choeur était de Mozart, et chantait les admirables accords

harmoniques du cimetière: «_Di rider finirai, pria dell'aurora. Ribaldo!

audace! lascia ai morti la pace!_»

Involontairement je mêlai ma voix à celle des fantômes invisibles; mais

je me tus en voyant le rideau s'ouvrir en face de moi.

Il ne se leva pas comme une toile de théâtre, il se sépara en deux

comme un vrai rideau qu'il était; mais il ne m'en dévoila pas moins

l'intérieur d'une jolie petite salle de spectacle, ornée de deux rangées

de belles loges décorées dans le goût de Louis XIV. Trois jolis lustres

pendaient de la voûte; il n'y avait pas de rampe allumée, mais il y

avait la place d'un orchestre. Le plus curieux de tout cela, c'est qu'il

n'y avait pas un spectateur, pas une âme dans toute cette salle, et que

je me trouvais poser la statue devant les banquettes.

--Si c'est là toute la mystification que je subis, pensai-je, elle n'est

pas bien méchante. Reste à savoir combien de temps on me laissera faire

mon effet dans le vide.

Je n'attendis pas longtemps. Don Juan et Leporello sortirent du massif

derrière moi, et se mirent à causer. Leurs costumes, admirables de

vérité, de bon goût et d'exactitude, ne me permirent pas de reconnaître

tout de suite les acteurs, car Leporello surtout était rajeuni de trente

ans. Il avait la taille leste, la jambe ferme, une barbe noire taillée

en collier andalous, une résille qui cachait son front ridé; mais, à sa

voix, pouvais-je hésiter un instant? C'était le vieux Boccaferri devenu

un acteur élégant et alerte.

Mais ce beau don Juan, ce fier et poétique jeune homme qui s'appuyait

négligemment sur mon piédestal, sans daigner tourner vers moi son

visage, ombragé d'une *d'une perruque blonde et d'un large feutre Louis

XIII, à plume blanche, quel était-il donc? Son riche vêtement semblait

emprunté à un portrait de famille. Ce n'était point un costume de

fantaisie, un composé de chiffons et de clinquant: c'était un véritable

pourpoint de velours aussi court que le portaient les dandys de

l'époque, avec des braies aussi larges, des passements aussi raides, des

rubans aussi riches et aussi souples. Rien n'y sentait la boutique, le

magasin de costumes, l'arrangement infidèle par lequel l'acteur

transige avec les bourgeoises du public en modifiant l'extravagance ou

l'exagération des anciennes modes, c'était la première fois que j'avais

sous les yeux un vrai personnage historique dans son vrai costume et

dans sa manière de le porter. Pour moi, peintre, c'était une bonne

fortune. Le jeune homme était svelte et fait au tour. Il se dandinait

comme un paon, et me donnait une idée beaucoup plus juste de don Juan

que ne me l'eût donnée le beau Célio lui-même sur les planches, car

Célio y eût voulu mettre quelque chose de hautain et de tragique

qui outrepasse la donnée du caractère... Mais tout à coup, sur une

observation poltronne de Leporello Boccaferri, il leva la tête vers moi,

statue, d'un air de nonchalante ironie, et je reconnus Célio Floriani en

personne.

Savait-il qui j'étais? Dans tous les cas, mon masque ne lui permettait

guère de sourire à des traits connus, et, comme la pièce me paraissait

engagée avec un merveilleux sang-froid, je gardai ma pose immobile.

Quand le premier effet de la surprise et de la joie se fut dissipé, car,

bien que je ne visse pas la Boccaferri, j'espérais qu'elle n'était pas

loin, je prêtai l'oreille à la scène qui se jouait, afin de ne pas la

faire manquer. Mon rôle n'était pas difficile, puisque je n'avais qu'un

geste à faire et un mot à dire, mais encore fallait-il les placer à

propos.

J'avais cru, d'après le choeur, où, faute d'instruments, des voix

charmantes remplaçaient les combinaisons harmoniques de l'orchestre,

qu'il s'agissait de l'opéra de Mozart rendu d'une certaine façon; mais

le dialogue parlé de Célio et de Boccaferri me fit croire qu'on jouait

la comédie de Molière en italien. Je la savais presque par coeur en

français; je ne fus donc pas longtemps à m'apercevoir qu'on ne suivait

pas cette version à la lettre, car dona Anna, vêtue de noir, traversa

le fond du cimetière, s'approcha de moi comme pour prier sur ma tombe,

puis, apercevant deux promeneurs, elle se cacha pour écouter. Cette

belle dona Anna, costumée comme un Velasquez, était représentée par

Stella. Elle était pâle et triste, autant que son rôle le comportait en

cet instant. Elle apprit là que c'était don Juan qui avait tué son père,

car le réprouvé s'en vanta presque, en raillant le pauvre Leporello qui

mourait de peur. Anna étouffa un cri en fuyant. Leporello répondit par

un cri d'effroi, et déclara à son maître que les âmes des morts étaient

irritées de son impiété; que, quant à lui, il ne traverserait pas cet

endroit du cimetière, et qu'il en ferait le tour extérieur plutôt que

d'avancer d'un pas. Don Juan le prit par l'oreille et le força de lire

l'inscription du monument du Commandeur. Le pauvre valet déclara ne

savoir pas lire, comme dans le libretto de l'opéra italien. La scène se

prolongea d'une manière assez piquante à étudier, car c'était un composé

de la comédie de Molière et du drame lyrique mis en action et en langage

vulgaire, le tout compliqué et développé par une troisième version

que je ne connaissais pas et qui me parut improvisée. Cela faisait un

dialogue trop étendu et parfois trop familier pour une scène qui se

serait jouée en public, mais qui prenait là une réalité surprenante, à

tel point que la convention ne s'y sentait plus du tout par moments, et

que je croyais presque assister à un épisode de la vie de don Juan. Le

jeu des acteurs était si naturel et le lieu où ils se tenaient si bien

disposé pour la liberté de leurs mouvements, qu'ils n'avaient plus du

tout l'air de jouer la comédie, mais de se persuader qu'ils étaient les

vrais types du drame.

Cette illusion me gagna moi-même quand je vis Leporello m'adresser

l'invitation de son maître, et montrer à mon inflexion de tête une

terreur non équivoque. Jamais tremblement convulsif, jamais contraction

du visage, jamais suffocation de la voix et flageolement des jambes

n'appartinrent mieux à l'homme sérieusement épouvanté par un fait

surnaturel. Don Juan lui-même fut ému lorsque je répondis à son

insolente provocation par le _oui_ funèbre. Un coup de tamtam dans

la coulisse et des accords lugubres faillirent me faire tressaillir

moi-même. Don Juan conserva la tête haute, le corps raide, la flamberge

arrogante retroussant le coin du manteau; mais il tremblait un peu, sa

moustache blonde se hérissait d'une horreur secrète, et il sortit en

disant: «Je me croyais à l'abri de pareilles hallucinations; sortons

d'ici!» *il passa devant moi en me toisant avec audace; mais son oeil

était arrondi par la peur, et une sueur froide baignait son front

altier. Il sortit avec Leporello, et le rideau se referma pendant que

les esprits reprenaient le choeur du commencement de la scène:

Di rider finirai, etc.

Aussitôt dona Anna vint me prendre par la main, et m'aidant à me

débarrasser du masque, elle me conduisit au bord du rideau, en me disant

de regarder avec précaution dans la salle. Le parterre de cette salle,

qui n'était garni que d'une douzaine de fauteuils, d'une table chargée

de papiers et d'un piano à queue, devenait, dans les entr'actes, le

foyer des acteurs. J'y vis le vieux Boccaferri s'éventant avec un

éventail de femme, et respirant à pleine poitrine comme un homme qui

vient d'être réellement très-ému. Célio rassemblait des papiers sur la

table; Béatrice, belle comme un ange, en costume de Zerlina, tenait par

la main un charmant garçon encore imberbe, qui me sembla devoir être

Masetto. Un cinquième personnage, enveloppé d'un domino de bal, qui,

retroussé sur sa hanche, laissait voir une manchette de dentelle sur un

bas de soie noire, me tournait le dos. C'était la troisième prétendue

demoiselle de Balma, _la sourde_, costumée en Ottavio, qui m'avait

intrigué dans le jardin; mais était-ce là Cécilia? Elle me paraissait

plus grande, et cette tournure dégagée, cette pose de jeune homme, ne me

rappelaient pas la Boccaferri, à laquelle je n'avais jamais vu porter

sur la scène les vêtements de notre sexe.

J'allais demander son nom à Stella, lorsque celle-ci mit le doigt sur

ses lèvres et me fit signe d'écouter.

--Pardieu! disait Boccaferri à Célio, qui lui faisait compliment de la

manière dont il avait joué, on aurait bien joué à moins! J'étais mort

de peur, et cela tout de bon; car je n'avais pas vu la statue à la

répétition d'hier, et quoique j'aie coupé et peint moi-même toutes les

pièces d'armure, je ne me représentais pas l'effet qu'elles produisent

quand elles sont revêtues. Salvator posait dans la perfection, et il a

dit son _oui_ avec un timbre si excellent, que je n'ai pas reconnu le

son de sa voix; et puis, dans ce costume, il me faisait l'effet d'un

géant. Où est-il donc cet enfant, que je le complimente?

Boccaferri se retourna brusquement, et vit derrière lui le jeune homme

auquel il s'adressait, occupé à mettre du rouge pour faire le personnage

de Masetto.--En bien! quoi? s'écria Boccaferri, tu as déjà eu le temps

de changer de costume?

--Comment, _mon vieux_ répondit le jeune homme, tu crois que c'est moi

qui ai fait la statue? Tu ne te souviens pas de m'avoir vu dans la

coulisse au moment où tu es revenu tomber à genoux, comme voulant fuir

(au plus beau moment de ta frayeur!), et que tu m'as dit tout bas: Cette

figure de pierre m'a fait vraiment peur!

--Moi, je t'ai dit cela? reprit Boccaferri stupéfait, je ne m'en

souviens pas. Je te voyais sans te voir; je n'avais pas ma tête. Oui,

j'ai eu réellement peur. Je suis content, notre essai réussit, mes

enfants; voilà que l'émotion nous gagne. Pour moi, c'est déjà fait; et

quand vous en serez tous là, vous serez tous de grands artistes!...

--Mais, vieux fou, dit Célio en souriant, si ce n'était pas Salvator qui

faisait la statue, qui était-ce donc? Tu ne te le demandes pas?

--Au fait, qui était-ce? Qui diable a fait cette statue?

Et Boccaferri se leva tout effrayé en promenant des yeux hagards autour

de lui.

--Le bonhomme est très-impressionnable, me dit Stella; il ne faudrait

pas pousser plus loin l'épreuve. Nommez-vous avant de vous montrer.

X.

OTTAVIO.

--Maître Boccaferri! criai-je en ouvrant doucement le rideau,

reconnaissez-vous la voix du Commandeur?

--Oui, pardieu! je reconnais cette voix, répondit-il; mais je ne puis

dire à qui elle appartient. Mille diables! il y a ici ou un revenant, ou

un intrus; qu'est-ce que cela signifie, enfants?

--Cela signifie, mon père, dit Ottavio en se retournant et en me

montrant enfin les traits purs et nobles de la Cécilia, que nous avons

ici un bon acteur et un bon ami de plus. Elle vint à moi en me tendant

la main. Je m'élançai d'un bond dans l'emplacement de l'orchestre;

je saisis sa main que je baisai à plusieurs reprises, et j'embrassai

ensuite le vieux Boccaferri qui me tendait les bras. C'était la première

fois que je songeais à lui donner cette accolade, dont la seule idée

m'eût causé du dégoût deux mois auparavant. Il est vrai que c'était la

première fois que je ne le trouvais pas ivre, ou sentant la vieille pipe

et le vin nouveau.

Célio m'embrassa aussi avec plus d'effusion véritable que je ne l'y

eusse cru disposé. La douleur de son _fiasco_ semblait s'être effacée,

et, avec elle, l'amertume de son langage et de sa physionomie. «Ami,

me dit-il, je veux te présenter à tout ce que j'aime. Tu vois ici les

quatre enfants de la Floriani, mes soeurs Stella et Béatrice, et mon

jeune frère Salvator, le Benjamin de la famille, un bon enfant bien gai,

qui pâlissait dans l'étude d'un homme de loi, et qui a quitté ce noir

métier de scribe, il y a deux jours, pour venir se faire artiste à

l'école de notre père adoptif, Boccaferri. Nous sommes ici pour tout le

reste de l'hiver sans bouger; nous y faisons, les uns leur éducation,

les autres leur stage dramatique. On t'expliquera cela plus tard:

maintenant il ne faut pas trop s'absorber dans les embrassades et les

explications, car on perdrait la pièce de vue; on se refroidirait sur

l'affaire principale de la vie, sur ce qui passe avant tout ici, l'art

dramatique!

--Un seul et dernier mot, lui dis-je en regardant Cécilia à la dérobée:

pourquoi, cruels, m'aviez-vous abandonné? Si le plus incroyable, le plus

inespéré des hasards ne m'eût conduit ici, je ne vous aurais peut-être

jamais revus qu'à travers la rampe d'un théâtre; car tu m'avais promis

de m'écrire, Célio, et tu m'as oublié!

--Tu mens! répondit-il en riant. Une lettre de moi, avec une invitation

de notre cher hôte, le marquis, te cherche à Vienne dans ce moment-ci.

Ne m'avais-tu pas dit que tu ne repasserais les Alpes qu'au printemps?

Ce serait à toi de nous expliquer comment nous te retrouvons ici, ou

plutôt comment tu as découvert notre retraite, et pourquoi il a fallu

que ces demoiselles se compromissent jusqu'à t'écrire un billet doux

sous ma dictée pour te donner le courage d'entrer par la porte au lieu

de venir rôder sous les fenêtres. Si l'aventure d'hier soir ne m'eût pas

mis sur tes traces, si je ne les avais suivies, ce matin, ces traces

indiscrètes empreintes sur la neige, et cela jusque chez le voiturin

Volabù, où j'ai vu ton nom sur une caisse placée dans son hangar, tu

nous ménageais donc quelque terrible surprise?

--Moi? j'étais le plus sot et le plus innocent des curieux. Je ne vous

savais pas ici. J'avais la tête échauffée par votre sabbat nocturne, qui

met en émoi tout le hameau, et je venais tâcher de surprendre les manies

de M. le marquis de Balma... Mais à propos, m'écriai-je en éclatant de

rire et en promenant aussitôt un regard inquiet et confus autour de moi,

chez qui sommes-nous ici? Que faites-vous chez ce vieux marquis, et

comment peut-il dormir pendant un pareil vacarme?

Toute la troupe échangea à son tour des regards d'étonnement, et

Béatrice éclata de rire comme je venais de le faire.

Mais Boccaferri prit la parole avec beaucoup de sang-froid pour me

répondre.--Le vieux marquis est un monomane, en effet, dit-il. Il a la

passion du théâtre, et son premier soin, dès qu'il s'est vu riche et

maître d'un beau château, ç'a été de recruter, par mon intermédiaire, la

troupe choisie qui est sous vos yeux, et de la cacher ici en la faisant

passer pour sa famille. Comme il est grand dormeur et passablement

sourd, nous nous amusons à répéter sans qu'il nous gêne, et, au premier

jour, nous ferons nos débuts devant lui; mais, comme il est censé

pleurer la mort du généreux frère qui ne l'a fait son héritier que

faute d'avoir songé à le déshériter, il nous a recommandé le plus grand

mystère. C'est pour cela que personne ne sait à quoi nous passons nos

nuits, et l'on aime mieux supposer que c'est à évoquer le diable qu'à

nous occuper du plus vaste et du plus complet de tous les arts. Restez

donc avec nous, Salentini, tant qu'il vous plaira, et, si la partie vous

amuse, soyez associée à notre théâtre. Comme je fais la pluie et le

beau temps ici, on n'y saura pas votre vrai nom, s'il vous plaît d'en

changer. Vous passerez même, au besoin, pour un sixième enfant du

marquis. C'est moi son bras droit et son factotum qui choisis les sujets

et qui les dirige. Vous voyez que je suis lié de vieille date avec ce

bon seigneur, cela ne doit pas vous étonner: c'était un vieux ivrogne,

et nous nous sommes connus au cabaret; mais nous nous sommes amendés

ici, et, depuis que nous avons le vin à discrétion, nous sommes d'une

sobriété qui vous charmera... Allons! nous oublions trop la pièce, et

ce n'est pas dans un entr'acte qu'il faut se raconter des histoires.

Voulez-vous faire jusqu'au bout le rôle de la statue? Ce n'est qu'une

entrée de manége; demain on vous donnera, dans une autre pièce, le rôle

que vous voudrez, ou bien vous prendrez celui d'Ottavio; et Cécilia

créera celui d'Elvire, que nous avions supprimé. Vous avez déjà compris

que nous inventons un théâtre d'une nouvelle forme et complètement à

notre usage. Nous prenons le premier scénario venu, et nous improvisons

le dialogue, aidés des souvenirs du texte. Quand un sujet nous plaît,

comme celui-ci, nous l'étudions pendant quelques jours en le modifiant

_ad libitum_. Sinon, nous passons à un autre, et souvent nous faisons

nous-mêmes le sujet de nos drames et de nos comédies, en laissant à

l'intelligence et à la fantaisie de chaque personnage le soin d'en tirer

parti. Vous voyez déjà qu'il ne s'agit pour nous que d'une chose,

c'est d'être créateurs et non interprètes serviles. Nous cherchons

l'inspiration, et elle nous vient peu à peu. Au reste, tout ceci

s'éclaircira pour vous en voyant comment nous nous y prenons. Il est

déjà dix heures, et nous n'avons joué que deux actes. _All'opra!_ mes

enfants! Les jeunes gens au décor, les demoiselles au manuscrit pour

nous aider dans l'ordre des scènes, car il faut de l'ordre même dans

l'inspiration. Vite, vite, voici un entr'acte qui doit indisposer le

public.

Boccaferri prononça ces derniers mots d'un ton qui eût fait croire qu'il

avait sous les yeux un public imaginaire remplissant cette salle vide et

sonore. Mais il n'était pas maniaque le moins du monde. Il se livrait à

une consciencieuse étude de l'art, et il faisait d'admirables élèves en

cherchant lui-même à mettre en pratique des théories qui avaient été le

rêve de sa vie entière.

Nous nous occupâmes de changer la scène. Cela se fit en un clin d'oeil,

tant les pièces du décor étaient bien montées, légères, faciles à remuer

et la salle bien machinée.--Ceci était une ancienne salle de spectacle

parfaitement construite et entendue, me dit Boccaferri. Les Balma ont

eu de tout temps la passion du théâtre, sauf le dernier, qui est mort

triste, ennuyé, parfaitement égoïste et nul, faute d'avoir cultivé et

compris cet art divin. Le marquis actuel est le digne fils de ses pères,

et son premier soin a été d'exhumer les décors et les costumes qui

remplissaient cette aile de son manoir. C'est moi qui ai rendu la vie à

tous ces cadavres gisant dans la poussière. Vous savez que c'était mon

métier _là-bas_. Il ne m'a pas fallu plus de huit jours pour rendre

la couleur et l'élasticité à tout cela. Ma fille, qui est une grande

artiste, a rajeuni les habillements et leur a rendu le style et

l'exactitude dont on faisait bon marché il y a cinquante ans. Les

petites Floriani, qui veulent être artistes aussi un jour, l'aident en

profitant de ses leçons. Moi, avec Célio, qui vaut dix hommes pour la

promptitude d'exécution, l'adresse des mains et la rapidité d'intuition,

nous avons imaginé de faire un théâtre dont nous pussions jouir

nous-mêmes, et qui n'offrit pas à nos yeux, désabusés à chaque instant,

ces laids intérieurs de coulisses pelées où le froid vous saisit le

coeur et l'esprit dès que vous y rentrez. Nous ne nous moquons pas pour

cela du public, qui est censé partager nos illusions. Nous agissons

en tout comme si le public était là; mais nous n'y pensons que dans

l'entr'acte. Pendant l'action, il est convenu qu'on l'oubliera, comme

cela devrait être quand on joue pour tout de bon devant lui. Quant à

notre système de décor, placez-vous au fond de la salle, et vous verrez

qu'il fait plus d'effet et d'illusion que s'il y avait un ignoble envers

tourné vers nous, et dont le public, placé de côté, aperçoit toujours

une partie.

Le château des Désertes · 第 7 / 12 段