je vous tordrais le cou dans cette cave. Mais je sens que je serais
odieux et ridicule de vous haïr, et je veux sincèrement et loyalement
vous accepter pour rival et pour ami quand même. C'est moi qui vous
ai attiré ici de mon propre mouvement et sans consulter personne. Je
confesse que je vous croyais au mieux avec la duchesse de N..., car
j'étais à Turin, il y a trois jours, avec Cécilia. Personne, dans ce
village et dans la ville de Turin, n'a su notre voyage. Mais nous, dans
les vingt-quatre heures que nous avons été près de vous sans pouvoir
aller vous serrer la main, nous avons appris, malgré nous, bien des
choses. Je vous ai cru retombé dans les filets de Cirée; je vous ai
plaint sincèrement, et, comme nous passions devant votre logement pour
sortir de la ville, à cinq heures du matin, Cécilia vous a chanté
quelques phrases de Mozart en guise d'éternel adieu. Malheureusement
elle a choisi un air et des paroles qui ressemblaient à un appel plus
qu'à une formulé d'abandon, et cela m'a mis en colère. Puis, je me suis
rassuré en la voyant aussi calme que si votre infidélité lui était la
chose du monde la plus indifférente; et, comme je vous aime, au fond,
j'étais triste en pensant à la femme qui remplaçait Cécilia dans votre
volage coeur. Voyons, dites, qui aimez-vous et où allez-vous? Ne
couriez-vous pas après la duchesse en passant par le village des
Désertes? Est-elle cachée dans quelque château voisin? Comment le hasard
aurait-il pu vous amener dans cette vallée, qui n'est sur la route de
rien? Si vous ne volez; pas à un rendez-vous donné par cette femme, il
est évident pour moi que vous êtes venu ici pour _l'autre_, que vous
avez réussi à connaître sa retraite et sa nouvelle situation, si bien
cachée depuis qu'elle en jouit. C'est donc à vous d'être sincère,
monsieur Salentini. De qui êtes-vous ou n'êtes-vous pas amoureux, et
vis-à-vis de qui prétendez-vous vous conduire en Ottavio ou en don
Giovanni?
[Illustration 008.png: M. SAND Un cinquième personnage.....me tournait
le dos. (Page 100.)]
Je répondis en racontant succinctement toute la vérité; je ne cachai
point que le _vedrai carino_ chanté par Cécilia, sous ma fenêtre,
m'avait sauvé des griffes de la duchesse, et j'ajoutai pour
conclure:--J'ai été sur le point d'oublier Cécilia, j'en conviens, et
j'ai tant souffert dans cette lutte, que je croyais n'y plus songer. Je
m'attendais si peu à vous revoir aujourd'hui, et l'existence fantastique
où vous me je les tout d'un coup est si nouvelle pour moi, que je ne
puis vous rien dire, sinon que vous, devenu naïf et amoureux, _elle_,
devenus expansive et brillante, son père, devenu sobre et lucide
d'intelligence, votre château mystérieux, vos deux charmantes soeurs,
ces figures inconnues qui m'apparaissent comme dans un rêve, cette vie
d'artiste-grand-seigneur que vous vous êtes créée si vite dans un nid
de vautours et de revenants, tandis que le vent siffle et que la neige
tombe au dehors, tout cela me donne le vertige. J'étais enivré, j'étais
heureux tout à l'heure, je ne touchais plus à la terre; vous me rejetez
dans la réalité, et vous voulez que je me résume. Je ne le puis.
Donnez-moi jusqu'à demain matin pour vous répondre. Puisque nous ne
pouvons ni ne voulons nous tromper l'un l'autre, je ne sais pas pourquoi
nous ne resterions pas amis jusqu'à demain matin.
--Tu as raison, répondit Célio, et si nous ne restons pas amis toute la
vie, j'en aurai un mortel regret. Nous causerons demain au jour. La nuit
est faite ici pour le délire.... Mais pourtant écoute un dernier mot
de réalité que je ne peux différer. Mes charmantes soeurs, dis-tu,
t'apparaissent comme dans un rêve? Méfie-toi de ce rêve! il y a une de
mes soeurs dont tu ne doit jamais devenir amoureux.
--Elle est mariée?
--Non: c'est plus grave encore. Réponds à une question qui ne souffre
pas d'ambages. Sais-tu le nom de ton père? Je puis te demander cela, moi
qui n'ai su que fort tard le nom du mien.
--Oui, je sais le nom de mon père, répondis-je.
--Et peux-tu le dire?
--Oui; c'est seulement le nom de ma mère que je dois cacher.
--C'est le contraire de moi. Donc ton père s'appelait?
--Tealdo Soavi. Il était chanteur au théâtre de Naples. Il est mort
jeune.
--C'est ce qu'on m'avait dit. Je voulais en être certain. Eh bien, ami,
regarde la petite Béatrice avec les yeux d'un frère, car elle est ta
soeur. Pas de questions là-dessus. Elle seule dans la famille a ce lien
mystérieux avec toi, et il ne faut pas qu'elle le sache. Pour nous,
notre mère est sacrée, et toutes ses actions ont été saintes. Nous
sommes ses enfants, nous portons son glorieux nom, il suffit à notre
orgueil; mais, quoi qu'il ait pu m'en coûter, je devait t'avertir, afin
qu'il n'y eût pas ici de méprise. Quelquefois le sentiment le plus pur
est un inceste de coeur, qu'il ne faut pas couver par ignorance. Cette
chaste enfant est disposée à la coquetterie, et peut-être un jour
sera-t-elle passionnée par réaction. Sois sévère, sois désobligeant avec
elle au besoin, afin que nous ne soyons pas forcés de lui dire ce que
vous êtes l'un à l'autre. Tu le vois, Adorno, j'avais bien quelque
raison pour m'intéresser à toi, et en même temps pour te surveiller un
peu; car ce lien direct de ma soeur avec toi établit entre nous un lien
indirect. Je serais bien malheureux d'avoir à te haïr!
--Eh bien, eh bien, nous cria Béatrice en rouvrant la trappe, êtes-vous
morts tout de bon là-dessous? D'où vient que vous ne remontez pas? On
vous attend pour souper.
La belle tête de cette enfant fit tressaillir mon coeur d'une émotion
profonde. Je compris pourquoi je l'avais aimée à la première vue, et,
quand je me demandai à qui elle ressemblait, je trouvai que ce devait
être à moi. Elle-même, par la suite, en fit un jour très-naïvement la
remarque.
J'étais donc, moi aussi, un peu de la famille, et cela me mit à l'aise.
Quoi qu'on en dise, il n'y a rien d'aussi poétique et d'aussi émouvant
que ces découvertes de parenté que couvre le mystère; elles ont presque
le charme de l'amour.
Nous passâmes dans la salle à manger, comme l'horloge du château sonnait
minuit. Le règlement portait qu'on souperait en costume. Il faisait
assez chaud dans les appartements pour que mon armure de carton ne
compromit pas ma santé, et, quand on vit l'_uomo di sasso_ s'asseoir
pour manger _cibo mortale_ entre don Juan et Leporello, il se fit une
grande gaieté, qui conserva pourtant une certaine nuance de fantastique
dans les imaginations même après que j'eus posé mon masque en guise de
couvercle sur un pâté de faisans.
On mangea vite et joyeusement; puis, comme Boccaferri commençait à
causer, Cécilia et Célio voulurent envoyer coucher _les enfants_; mais
Béatrice et Benjamin résistèrent à cet avis. Ils ouvraient de
grands yeux pour prouver qu'ils n'avaient point envie de dormir, et
prétendaient être aussi robustes que les _grandes personnes_ pour
veiller.--Ne les contrarie pas, dit Cécilia à Célio; dans un quart
d'heure, ils vont demander grâce.
En effet, Boccaferri que je voyais avec admiration, mettre beaucoup
d'eau dans son vin, entama l'examen de la pièce que nous venions de
jouer, et la belle tête blonde de Béatrice se pencha sur l'épaule de
Stella, pendant que, à l'autre bout de la table, Benjamin commençait à
regarder son assiette avec une fixité non équivoque. Célio, qui était
fort comme un athlète, prit sa soeur dans ses bras et l'emporta comme un
petit enfant; Stella secouait son jeune frère pour l'emmener. Je pris un
flambeau pour diriger leur marche dans les grandes galeries du château,
et, tandis que Stella prenait ma bougie pour aller allumer celle de
Benjamin, Célio me dit tout bas, en me montrant Béatrice, qu'il avait
déposée sur son lit: «Elle dort comme un loir. Embrasse-la dans ces
ténèbres, ta petite soeur que tu ne dois peut-être jamais embrasser une
seconde fois.» Je déposai un baiser presque paternel sur le front pur de
Béatrice, qui me répondit, sans me reconnaître: Bonsoir, Célio! puis,
elle ajouta, sans ouvrir les yeux et avec un malin sourire: «Tu diras
à M. Salentini de ne pas faire de bruit pendant le souper, crainte de
réveiller M. le marquis de Balma!»
Stella était revenue avec la lumière. Nous mîmes sa jeune soeur entre
ses mains pour la déshabiller, puis nous allâmes nous remettre à table.
Stella revint bientôt aussi, rapportant ce délicieux costume andalous de
Zerlina qui devait être serré et caché dans le magasin de costumes.
--Le mystère dont nous réussissons à nous entourer, me dit Cécilia,
donne un nouvel attrait à nos études et à nos fêtes nocturnes. J'espère
que vous ne le trahirez pas, et que vous laisserez les gens du village
croire que nous allons au sabbat toutes les nuits.
Je lui racontai les commentaires de mon hôtesse et l'histoire du petit
soulier.--Oh! c'est vrai, dit Stella; c'est la faute de Béatrice, qui ne
veut aller se coucher que quand elle dort debout. Cette nuit-là, elle
était si lasse, qu'elle a dormi avec un pied chaussé comme une vraie
petite sorcière. Nous ne nous en sommes aperçus que le lendemain.
--Ça, mes enfants, dit Boccaferri, ne perdons pas de temps à d'inutiles
paroles. Que jouons-nous demain?
--Je demande encore _Don Juan_ pour prendre ma revanche, dit Célio; car
j'ai été distrait ce soir et j'ai fait un progrès à reculons.
--C'est vrai, répondit Boccaferri: à demain donc _Don Juan_, pour la
troisième fois! Je commence à craindre, Célio, que tu ne sois pas assez
méchant pour ce rôle tel que tu l'as conçu dans le principe. Je te
conseille donc, si tu le sens autrement (et le sentiment intime d'un
acteur intelligent est la meilleure critique du rôle qu'il essaie), de
lui donner d'autres nuances. Celui de Molière est un marquis, celui
de Mozart un démon, celui d'Hoffmann un ange déchu. Pourquoi ne le
pousserais-tu pas dans ce dernier sens? Remarque que ce n'est point une
pure rêverie du poète allemand, cela est indiqué dans Molière, qui a
conçu ce marquis dans d'aussi grandes proportions que le _Misanthrope_
et _Tartufe_. Moi, je n'aime pas que _Don Juan_ ne soit que le
_dissoluto castigato_, comme on l'annonce, par respect pour les
moeurs, sur les affiches de spectacle de la _Fenice_. Fais-en un héros
corrompu, un grand coeur éteint par le vice, une flamme mourante qui
essaie en vain, par moments, de jeter une dernière lueur. Ne te gêne
pas, mon enfant, nous sommes ici pour interpréter plutôt que pour
traduire.
_Don Juan_ est un chef-d'oeuvre, ajouta Boccaferri en allumant un bon
cigare de la Havane (sa vielle pipe noire avait disparu), mais c'est
un chef-d'oeuvre en plusieurs versions. Mozart seul en a fait un
chef-d'oeuvre complet et sans tache; mais, si nous n'examinons que le
côté littéraire, nous verrons que Molière n'a pas donné à son drame le
mouvement et la passion qu'on trouve dans le libretto de notre opéra.
D'un autre côté, ce libretto est écrit en style de libretto, c'est tout
dire, et le style de Molière est admirable. Puis, l'opéra ne souffre pas
les développements de caractère, et le drame français y excelle. Mais
il manquera toujours à l'oeuvre de Molière la scène de dona Anna et le
meurtre du Commandeur, ce terrible épisode oui ouvre si violemment et
si franchement l'opéra; le bal où Zerlina est arrachée des mains du
séducteur est aussi très-dramatique; donc le drame manque un peu chez
Molière. Il faudrait refondre entièrement ces deux sujets l'un dans
l'autre; mais, pour cela, il faudrait retrancher et ajouter à Molière.
Qui l'oserait et qui le pourrait? Nous seuls sommes assez fous et assez
hardis pour le tenter. Ce qui nous excuse, c'est que nous voulons
de l'action à tout prix et retrouver ici, à huis clos, les parties
importantes de l'opéra que vous chanterez un jour en public. Et puis, de
douze acteurs, nous n'en avons que six! Il faut donc faire des tours de
force.
Essayons demain autre chose. Que M. Salentini fasse Ottavio, et que
ma fille crée cette fâcheuse Elvire, toujours furieuse et toujours
mystifiée, que nous avions fondue dans l'unique personnage d'Anna. Il
faut voir ce que Cécilia pourra faire de cette jalouse. Courage, ma
fille! Plus c'est difficile et déplaisant, plus ce sera glorieux!
--Eh bien, puisque nous changeons de rôle, dit Célio, je demande à être
Ottavio. Je me sens dans une veine de tendresse, et don Juan me sort par
les yeux.
--Mais qui fera don Juan? dit Boccaferri.
--Vous! mon père, répondit Cecilia. Vous saurez vous rajeunir, et comme
vous êtes encore notre maître à tous, cet essai profitera à Célio.
--Mauvaise idée! où trouverais-je la grâce et la beauté? Regarde Célio;
il peut mal jouer ce rôle: cette tournure, ce jarret, cette fausse
moustache blonde qui va si bien à ses yeux noirs, ce grand oeil un peu
cerné, mais si jeune encore, tout cela entretient l'illusion; au lieu
qu'avec moi, vieillard, vous serez tous froids et déroulés.
--Non! dit Célio, don Juan pouvait fort bien avoir quarante cinq ans,
et tu ne paraissais pas aujourd'hui un Leporello plus âgé que cela. Je
crois que je me suis fait trop jeune pour être un si profond scélérat et
un roué si célèbre. Essaie, nous t'en prions tous.
--Comme vous voudrez, mes enfants et toi, Cécilia, tu seras Elvire?
--Je serai tout ce qu'on voudra pour que la pièce marche. Mais M.
Salentini?
--Toujours statue à votre service.
--C'est un seul rôle, dit Boccaferri; les rôles courts doivent
nécessairement cumuler. Vous essaierez d'être Masetto, et le Benjamin,
qui a beaucoup de comique, se lancera dans Leporello Pourquoi non? On le
vieillira, et les grandes difficultés font les grands progrès.
--Il est donc convenu que je reviens ici demain soir? demandai-je en
faisant de l'oeil le tour de la table.
--Mais oui, si personne ne vous attend ailleurs? dît Cécilia en me
tendant la main avec une bienveillance tranquille, qui n'était pas faite
pour me rendre fier.
--Vous reviendrez demain matin habiter le château des Désertes! s'écria
Boccaferri. Je le veux vous êtes un acteur très-utile et très-distingué
par nature. Je vous tiens, je ne vous lâche pas. Et puis, nous nous
occuperons de peinture, vous verrez! La peinture en décors est la
grande école de relief, de profondeur et de la lumière que les peintres
d'histoire et de paysage dédaignent, faute de la connaître, et faute
aussi de la voir bien employée. J'ai mes idées aussi là-dessus, et
vous verrez que vous n'aurez pas perdu voire temps à écouter le vieux
Boccaferri. Et puis nos costumes et nos groupes vous inspireront des
sujets; il y a ici tout ce qu'il faut pour faire de la peinture, et des
ateliers à choisir.
--Laissez-moi songer à cela cette nuit, dis-je en regardant Célio, et je
vous répondrai demain matin.
--Je vous attends donc demain à déjeuner, ou plutôt je vous garde ici
sur l'heure.
--Non, dis-je, je demeure chez un brave homme qui ne se coucherait pas
cette nuit s'il ne tue voyait pas rentrer. Il croirait que je suis tombé
dans quelque précipice, ou que les diables du château m'ont dévoré.
Ceci convenu, nous nous séparâmes. Célio m'aide à reprendre mes habits
et voulut me reconduire jusqu'a mi-chemin de ma demeure; mais il me
parla à peine, et quand il me quitta, il me serra la main tristement. Je
le vis s'en retourner sur la neige, avec ses bottes de cule jaune, son
manteau de velours, sa grande rapière au côté et sa grande plume agitée
par la bise. Il n'y avait rien d'étrange comme de voir ce personnage du
temps passé traverser la campagne au clair de la lune, et de penser que
ce héros de théâtre était plongé dans les rêveries et les émotions du
monde réel.
XII.
L'HÉRITIÈRE.
Je trouvai en effet mes hôtes fort effrayés de ma disparition. Le bon
Volabù m'avait cherché dans la campagne et se disposait à y retourner.
Je sentis que ces pauvres gens étaient déjà de vrais amis pour moi.
Je leur dis que le hasard m'avait fait rencontrer un des habitants du
château en qui j'avais retrouvé une ancienne connaissance. La mère
Peirecote, apprenant que j'avais fait la veillée au château, m'accabla
de questions, et parut fort désappointée quand je lui répondis que je
n'avais vu là rien d'extraordinaire.
Le lendemain, à neuf heures, je me rendis au château en prévenant mes
hôtes que j'y passerais peut-être quelques jours et qu'ils n'eussent pas
à s'inquiéter de moi. Célio venait à ma rencontre.--Tu as bien dormi! me
dit-il en me regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux.
--Je l'avoue, répondis-je, et c'est la première fois depuis longtemps.
J'ai éprouvé un merveilleux bien-être, comme si j'étais arrivé au vrai
but de mon existence, heureux ou misérable. Si je dois être heureux
par vous tous qui êtes ici, ou souffrir de la part de plusieurs, il
n'importe. Je me sens des forces nouvelles pour la joie comme pour la
douleur.
--Ainsi, tu l'aimes?
--Oui, Célio, et toi?
--Eh bien, moi je ne puis répondre aussi nettement. Je crois l'aimer et
je n'en suis pas assez certain pour le dire à une femme que je respecte
par-dessus tout, que je crains même un peu. Ainsi je me vois supplanté
d'avance! La foi triomphe aisément de l'incertitude.
--Pour peu qu'elle soit femme, repris-je, ce sera peut-être le
contraire. Une conquête assurée a moins d'attraits pour ce sexe qu'une
conquête à faire. Donc, nous restons amis?
--Croyez-vous?
--Je vous le demande? Mais il me semble que nos rôles sont assez
naturellement indiqués, Si je vous trouvais véritablement épris et tant
soit peu payé de retour, je me retirerais. Je ne sais ce que c'est que
de se comporter comme un larron avec le premier venu de ses semblables,
à plus forte raison avec un homme qui se confie à votre loyauté; mais
vous n'en êtes pas là, et la partie est égale pour nous deux.
--Que savez-vous si je n'ai pas de l'espérance?
--Si vous étiez aimé d'une telle femme, Célio, je vous estime assez pour
croire que vous ne me souffririez pas ici, et vous savez qu'il ne me
faudrait qu'une pareille confidence de votre part pour m'en éloigner à
jamais; mais, comme je vois fort bien que vous n'avez qu'une velléité,
et que je crois mademoiselle Boccaferri trop fière pour s'en contenter,
je reste.
--Restez donc, mais je vous avertis que je jouerai aussi serré que vous.
--Je ne comprends pas cette expression. Si vous aimez, vous n'avez qu'à
le dire ainsi que moi, elle choisira. Si vous n'aimez pas, je ne vois
pas quel jeu vous pouvez jouer avec une femme que vous respectez.
--Tu as raison. Je suis un fou. J'ai même peur d'être un sot. Allons!
restons amis. Je t'aime, bien que je me sente un peu mortifié de trouver
en toi mon égal pour la franchise et la résolution. Je ne suis guère
habitué à cela. Dans le monde où j'ai vécu jusqu'ici, presque tous
les hommes sont perfides, insolents ou couards sur le terrain de la
galanterie. Fais donc la cour à Cécilia; moi, je verrai venir. Nous
ne nous engageons qu'à une chose: c'est à nous tenir l'un l'autre au
courant du résultat de nos tentatives pour épargner à celui qui échouera
un rôle ridicule. Puisque nous visons tous deux au mariage, à la chose
la plus honnête et la plus officielle du monde, l'honneur de la dame
n'exige pas que nous nous fassions mystère de son choix. Quant aux
lâches petits moyens usités en pareil cas par les plus honnêtes gens, la
délation, la calomnie, la raillerie, ou tout au moins la malveillance à
l'égard d'un rival qu'on veut supplanter, je n'en fais pas mention dans
notre traité. Ce serait nous faire une mutuelle injure.
Je souscrivis à tout ce que proposait Célio sans regarder en avant ni
en arrière, et sans même prévoir que l'exécution d'un pareil contrat
soulèverait peut-être de terribles difficultés.
--Maintenant, me dit-il en me faisant entrer dans la cour du château,
qui était vaste et superbe, il faut que je commence par te conduire chez
notre marquis.... Puis il ajouta en riant: car ce n'est pas sérieusement
que tu as demandé, hier au soir, chez qui nous étions ici?
--Si j'ai fait une sotte question, répondis-je, c'est de la meilleure
foi du monde. J'étais trop bouleversé et trop enivré de me retrouver au
milieu de vous pour m'inquiéter d'autre chose, et je ne me suis pas même
tourmenté, en venant ici, de l'idée que je pourrais être indiscret ou
mal venu à me présenter chez un personnage que je ne connais pas. A
la vie que vous menez chez lui, je ne m'attendais même pas à le voir
aujourd'hui. Sous quel titre et sous quel prétexte vas-tu donc me
présenter?
--Oh! mais tu es fort amusant, répondit Célio en me faisant monter
l'escalier en spirale et garni de tapis d'une grande tour. Voilà une
mystification que nous pourrions prolonger longtemps; mais tu t'y jettes
de trop bonne foi, et je ne veux pas en abuser.
En parlant ainsi, il ouvrit la double porte d'une salle ronde qui
servait de cabinet de travail au marquis, et il cria très-haut:--Eh!
mon cher marquis de Balma, voici Adorno Salentini qui persiste à vous
prendre pour un mythe, et qui ne veut être désabusé que par vous-même.
Le marquis, sortant du paravent qui enveloppait son bureau, vint à
ma rencontre en me tendant les deux mains, et j'éclatai de rire en
reconnaissant ma simplicité.
«_Les enfants_ pensaient, dit-il, que c'était un jeu de votre part;
mais, moi, je voyais bien que vous ne pouviez croire à l'identité du
vieux malheureux Boccaferri de Vienne et du facétieux Leporello de cette
nuit avec le marquis de Balma. Cela s'explique en quatre mots: j'ai eu
des écarts de jeunesse. Au lieu de les réparer et de me ramener ainsi
à la raison, mon père m'a banni et déshérité. Mes prénoms sont
Pierre-Anselme _Boccadiferro_. Ce nom de _Bouche de fer_ est dans ma
famille le partage de tous les cadets, comme celui de Crisostomo,
_Bouche d'or_, est celui de tous les aînés. Je pris pour tout titre mon
nom de baptême en le modifiant un peu, et je vécus, comme vous savez,
errant et malheureux dans toutes mes entreprises. Ce n'était ni le
courage ni l'intelligence qui me manquaient pour me tirer d'affaire;
mais j'étais un homme à illusions comme tous les hommes à idées. Je ne
tenais pas assez compte des obstacles. Tout s'écroulait sur moi, au
moment où, plein de génie et de fierté, j'apportais la clé de voûte à
mon édifice. Alors, criblé de dettes, poursuivi, forcé de fuir, j'allais
cacher ailleurs la honte et le désespoir de ma défaite; mais, comme je
ne suis pas homme à me décourager, je cherchais dans le vin une force
factice, et quand un certain temps consacré à l'ivresse, à l'ivrognerie,
si vous voulez, m'avait réchauffé le coeur et l'esprit, j'entreprenais
autre chose. On m'a donc qualifié très-généreusement en mille endroits
de _canaille_ et d'_abruti_, sans se douter le moins du monde que je
fusse par goût l'homme le plus sobre qui existât. Pour tomber dans cette
disgrâce de l'opinion, il suffit de trois choses: être pauvre, avoir
du chagrin, et rencontrer un de ses créanciers le jour où l'on sort du
cabaret.
«J'étais trop fier pour rien demander à mon frère aîné, après avoir
essuyé son premier refus. Je fus assez généreux pour ne pas le faire
rougir en reprenant mon nom et en parlant de lui et de son avarice.
J'oubliai même avec un certain plaisir que j'étais un patricien pour
m'affermir dans la vie d'artiste, pour laquelle j'étais né. Deux anges
m'assistèrent sans cesse et me consolèrent de tout, la mère de Célio et
ma fille. Honneur à ce sexe! il vaut mieux que nous par le coeur.
«J'étais à Vienne avec la Cécilia, il y a deux mois, lorsque je reçus
une lettre qui me fit partir à l'heure même. J'avais conservé en secret
des relations affectueuses avec un avocat de Briançon qui faisait les
affaires de mon frère. Dans cette lettre, il me donnait avis de l'état
désespéré où se trouvait mon aîné. Il savait qu'il n'existait pas de
titre qui pût me déshériter. Il m'appelait chez lui, où il me donna
l'hospitalité jusqu'à la mort du marquis, laquelle eut lieu deux jours
après sans qu'une parole d'affection et de souvenir pour moi sortît de
ses lèvres. Il n'avait qu'une idée fixe, la peur de la mort. Ce qui
adviendrait après lui ne l'occupait point.