--A la bonne heure, madame Peirecote! voici qui commença à m'intéresser!

Les vieux châteaux où il ne se passe pas des choses diaboliques ne sont

bons à rien.

--Vous riez, Monsieur; vous ne croyez pas à cela? Eh bien! si je vous

disais que j'ai été écouter le plus près possible avec ma fille, et que

j'ai vu quelque chose?

--Bien! voyons, contez-moi cela.

--Nous avons vu à travers les fentes d'un vieux contrevent qui ne ferme

pas aussi bien que les autres, et qui donne ouverture à l'ancienne salle

des gardes du château, des lumières passer et repasser si vite, qu'on

eût dit que des diables seuls pouvaient les faire courir ainsi sans les

éteindre. Et puis, nous avons entendu le bruit du tonnerre et le vent

siffler dans le château, quoiqu'il fit une belle nuit de gelée bien

tranquille comme ce soir. Un grand cri est venu jusqu'à nous, comme si

l'on tuait quelqu'un, et nous n'avions pas une goutte de sang dans les

veines. C'était la semaine dernière, Monsieur! Nous nous sommes sauvées,

ma fille et moi, parce que nous ne doutions pas qu'un crime n'eût été

commis, et nous ne voulions pas être appelées comme témoins: cela fait

toujours du tort à de pauvres gens comme nous de témoigner contre les

riches; on s'en aperçoit plus tard. Si bien que nous n'avons pu fermer

l'oeil de toute la nuit; mais le lendemain tout le monde se portait bien

dans le château: les demoiselles riaient et chantaient dans le jardin

comme à l'ordinaire, et M. le marquis a été à la messe, car c'était un

dimanche. Seulement les domestiques nous ont dit qu'ils avaient brûlé

dans la nuit plus de cinquante bougies, et que tout le souper avait été

mangé jusqu'au dernier os.

--Ah! il me paraît qu'ils fêtent joyeusement le diable?

--Tous les soirs, un bon souper de viandes froides, avec des gâteaux,

des confitures et des vins fins, leur est servi dans la salle à manger,

en même temps qu'on dessert leur dîner. On ne sait pas à quelle heure ni

avec quels convives ils le mangent; mais ils ont affaire à des esprits

qui ne se nourrissent pas de fumée. Le matin, on trouve les fauteuils

rangés en cercle autour de la cheminée du grand salon, et dans tout

le reste de la maison il n'y a pas trace du remue-ménage de la nuit.

Seulement, il y a toute une partie du château, celle qu'on n'habite

plus depuis longtemps, qui est fermée et cadenassée de façon à ce que

personne ne puisse y mettre le bout du nez. Ils ont, au reste, fort peu

de domestiques pour une si grande maison et tant de maîtres. Ils n'ont

encore reçu personne, si ce n'est le maire et le curé, lesquels ont vu

seulement M. le marquis dans son cabinet, sans qu'aucun de ses enfants

ait paru, excepté sa fille aînée. Les demoiselles n'ont pas de filles de

chambre, et semblent tout aussi habituées que les messieurs à se servir

elles-mêmes. Le service intérieur est fait aussi par des femmes de

journée que l'on congédie quand elles ont balayé et rangé; et vous

savez, Monsieur, les hommes sont si simples! Quand il n'y a pas de

femmes au courant des affaires d'une maison, on ne peut rien savoir.

--C'est vraiment désespérant, ma chère madame Peirecote, dis-je en

retenant une bonne envie de rire.

--Oui, Monsieur, oui! Ah! si j'étais plus jeune, et si je ne craignais

pas d'attraper un rhumatisme en faisant le guet, je saurais bientôt à

quoi m'en tenir. Par exemple, ces jours derniers, la servante qui a fait

les lits a trouvé au pied de celui d'une des demoiselles des pantoufles

dépareillées. On a beau se cacher, on n'est jamais à l'abri d'une

distraction. Eh bien, Monsieur, devinez ce qu'il y avait à la place de

la pantoufle perdue durant le sabbat!

--Quoi! un gros crapaud vert avec des yeux de feu? ou bien un fer de

cheval qui a brûlé les doigts de la pauvre servante?

--Non, Monsieur, un joli petit soulier de satin blanc avec un noeud de

beaux rubans rose et or!

--Diantre! cela sent le sabbat bien davantage. Il est évident que ces

demoiselles avaient été au bal sur un manche à balai!

--Chez le diable ou ailleurs; il y avait eu bal aussi au château, car

on avait justement entendu des airs de danse, et les parquets s'en

ressentaient; mais quels étaient les invités, et d'où sortait le beau

monde? car on n'a vu ni voitures ni visites d'aucune espèce autour du

château, et à moins que la bande joyeuse ne soit descendue et remontée

par les tuyaux de cheminée, je ne vois pas pour qui ces demoiselles ont

mis des souliers blancs à noeuds rose et or.

J'aurais écouté madame Peirecote toute la nuit, tant ses contes me

divertissaient; mais je vis que mes hôtes désiraient se retirer, et je

leur en donnai l'exemple. Volabù me conduisit à sa meilleure chambre et

à son meilleur lit. Sa femme m'accabla aussi de mille petits soins, et

ils ne me quittèrent qu'après s'être assurés que je ne manquais de rien.

Volabù me demanda au travers de la porte à quelle heure je voulais

partir pour Briançon. Je le priai d'être prêt à sept heures du matin, ne

voulant pas être à charge plus longtemps à sa famille.

Je n'avais pas la moindre envie de dormir, car il n'était que sept

heures du soir, et j'avais douze heures devant moi. Un bon feu de sapin

pétillait dans la cheminée de ma petite chambre, et une grande provision

de branches résineuses, placée à côté, me permettait de lutter contre la

froide bise qui sifflait à travers les fenêtres mal jointes. Je pris mes

crayons, et j'esquissai les deux jolies figures des demoiselles de Balma

dans le costume et les attitudes où elles m'étaient apparues, sans

oublier le beau lévrier blanc et le cadre des grands cyprès noirs

couverts de flocons de neige. Tout cela trottait encore plus vite dans

mon imagination que sur le papier, et je ne pouvais me défendre d'une

émotion analogue à celle que nous fait éprouver la lecture d'un conte

fantastique d'Hoffmann, en rapprochant de ces charmantes figures si

candides, si enjouées, si heureuses en apparence, les récits bizarres et

les diaboliques commentaires de ma vieille hôtesse. Ainsi que dans ces

contes germaniques, où des anges terrestres luttent sans cesse contre

les piéges d'un esprit infernal pétri d'ironie, de colère et de douleur,

je voyais ces beaux enfants fleurir à leur insu, sous l'influence

perfide de quelque vieux alchimiste couvert de crimes, qui les élevait à

la brochette pour vendre leurs âmes à Satan, afin de dégager la sienne

d'un pacte fatal. La petite ne se doutait de rien encore, l'autre

commençait à se méfier. Au milieu de leur gaieté railleuse, il m'avait

semblé voir percer de la crainte pour un maître qu'elles n'avaient pas

osé nommer. Qu'il _grogne_, _le grognon!_ avaient-elles dit, et puis

encore, en parlant de ma traversée périlleuse sur le fossé, l'aînée

avait dit: _S'il voyait cela il nous gronderait._ Était-ce leur père

qu'elles redoutaient ainsi, tout en affectant de se moquer? Rien ne

prouvait qu'elles fussent les filles de ce vieux marquis ressuscité par

magie après avoir passé pour mort, que dis-je? après avoir été mort

probablement pendant cinquante ans. Ce devait être un vampire. Il

les tourmentait déjà toutes les nuits, mais chaque matin, grâce à sa

science, elles avaient perdu le souvenir de ce cauchemar, et tâchaient

de se reprendre à la vie. Hélas! elles n'en avaient pas pour longtemps,

les pauvrettes! Un matin, on les trouverait étranglées dans quelque

gargouille du vieux manoir.

A ces folles rêveries, quelques indices réels venaient pourtant se

joindre. Je ne sais ce que les noeuds de rubans venaient faire là; mais

le ruban rose et or du petit soulier coïncidait, je ne sais comment,

avec le noeud de ruban cerise que j'avais ramassé. _Son noeud_,

avait-elle dit, _son noeud d'épée!_--Qui donc, dans le château, portait

encore la costume de nos pères, l'épée et le noeud d'épée? Cela était

vraiment bizarre, et _il_ l'avait fait lui-même! _Il_ prétendait que ces

charmantes petites mains de fée ne savaient pas faire un noeud digne de

_lui_! _Il_ était donc bien impérieux et bien difficile, ce tyran de la

jeunesse et de la beauté! Qu'il fût jeune ou vieux, ce porteur d'épée,

ce faiseur de noeuds, il était peu galant ou peu paternel. Ce ne pouvait

être que le diable ou l'un de ses suppôts rechignés.

Je ne sais combien de bizarres compositions me vinrent à ce sujet; mais

je ne les exécutai point. La mère Peirecote m'avait soufflé le poison

de sa curiosité, et je ne tenais pas en place. Il me sembla qu'il était

fort tard, tant j'avais fait de rêves en peu d'instants. Ma montre

s'était arrêtée; mais l'horloge du hameau sonna neuf heures, et je

m'inquiétai du reste de ma nuit, car je n'avais plus envie de dessiner;

il m'était impossible de lire, et je mourais d'envie d'agir comme un

écolier, c'est-à-dire d'aller chercher quelque aventure poétique ou

ridicule sous les murs du vieux château.

Je commençai par m'assurer d'un moyen de sortie qui ne fit ni bruit ni

scandale, et je l'eus trouvé avant d'être décidé à m'en servir. Les

contrevents de ma fenêtre ouvraient sans crier et donnaient sur un petit

jardin clos seulement d'une haie vive fort basse. La maison n'avait

qu'un étage de niveau avec le sol. Cela était si facile et si tentant,

que je n'y résistai pas. Je me munis d'un briquet, de plusieurs cigares,

de ma canne à tête plombée; je cachai ma figure dans un grand foulard,

je m'enveloppai de mon manteau, et, pour me déguiser mieux, je décrochai

de la muraille une espèce de chapeau tyrolien appartenant à M. Volabù;

puis je sortis de la maison par la fenêtre, je poussai les contrevents,

j'enjambai la haie; la neige absorbait le bruit de mes pas. Tout dormait

dans le village; la lune brillait au ciel. Je gagnai la campagne, rien

qu'en faisant à l'extérieur le tour de la maison.

J'arrivai au fossé que je connaissais déjà si bien. La nuit avait

raffermi la glace. Je montai, non sans peine, le petit escalier, qui

était devenu fort glissant. J'entrai résolument dans le parc, et

j'approchai du château comme un Almaviva préparé à toute aventure.

Je touchais aux portes vitrées du rez-de-chaussée donnant toutes sur

une longue terrasse couverte de vignes desséchées par l'hiver, qui

ressemblaient, dans la nuit, à de gros serpents noirs courant sur les

murs et se roulant autour des balustres. J'avais monté sans hésiter

l'escalier bordé de grands vases de terre cuite qui entaillait noblement

le perron sur chaque face. Tous les volets étaient hermétiquement

fermés; je ne craignais pas qu'on me vit de l'intérieur. Je voulais

écouter ces bruits étranges, ces cris, ces roulements de tonnerre, ces

meubles mis en danse, cette musique infernale dont ma vieille hôtesse

m'avait rempli la cervelle.

Je ne fus pas longtemps sans reconnaître qu'on agissait énergiquement

dans cette demeure silencieuse et déserte au dehors. De grands coups de

marteau résonnaient dans l'intérieur, et des éclats de voix, comme

de gens qui disentent ou s'avertissent en travaillant, frappèrent

confusément mon oreille. Tout cela se passait fort près de moi,

probablement dans une des pièces du rez-de-chaussée; mais les

contrevents en plein chêne, rembourrés de crin et garnis de cuir, ne me

permettaient pas de saisir un seul mot.

[Illustration 006.png: J'avais monté, sans hésiter, l'escalier... (Page

95.)]

Les aboiements d'un chien m'avertirent de me tenir à distance. Je

descendis le perron, et bientôt j'entendis ouvrir la porte que je venais

de quitter. Le chien hurlait, je me crus perdu, car le clair de lune ne

me permettait pas de franchir l'espace découvert qui me séparait des

premiers massifs.

--Ne laisse pas sortir Hécate! dit une voix que je reconnus aussitôt

pour celle de la plus jeune de mes deux héroïnes. Elle est folle au

clair de la lune, et elle casse tous les vases du perron.

--Rentrez, Hécate! dit l'autre, dont je reconnus aussi la voix. Elle

ferma la porte au nez de la grande levrette, qui les avertissait de ma

présence et gémissait de n'être pas comprise.

Les deux jeunes filles s'avancèrent sur le perron. Je me cachai sous la

voûte qu'il formait entre les deux escaliers latéraux.

--Ne mets donc pas ainsi tes bras nus sur la neige, petite; tu vas

t'enrhumer, disait l'aînée. Qu'as-tu besoin de t'appuyer sur la

balustrade?

--Je suis fatiguée, et je meurs de chaud.

--En ce cas, rentrons.

--Non, non! c'est si beau la nuit, la lune et la neige! Ils en ont au

moins pour un quart d'heure à arranger le _cimetière_, respirons un peu.

Le _cimetière_ me fit ouvrir l'oreille; la nuit sonore me permettait

de ne pas perdre une de leurs paroles, et j'allais saisir le mot de

l'énigme, lorsque quelqu'un de l'intérieur, ennuyé des cris du chien,

ouvrit la porte et laissa passer la maudite bête, qui s'élança jusqu'à

moi et s'arrêta à l'entrée de la voûte, indignée de ma présence, mais

tenue en respect par la canne dont je la menaçais.

--Oh! qu'_ils_ sont ennuyeux d'avoir lâché Hécate! disaient

tranquillement ces demoiselles, pendant que j'étais dans une situation

désespérée. Ici, Hécate, tais-toi donc! tu fais toujours du bruit pour

rien!

[Illustration 007.png: Je n'attendis pas longtemps Don Juan et

Leporello.... (Page 99.)]

--Mais comme elle est en colère! c'est peut-être un voleur! dit la

petite.

--Est-ce qu'il y a des voleurs ici? me cria l'aînée en riant; monsieur

le voleur, répondez.

--Ou bien, c'est un curieux, ajouta l'autre. Monsieur le curieux, vous

perdez votre temps; vous vous enrhumez pour rien. Vous ne nous verrez

pas.

--A toi, Hécate! mange-le!

Hécate n'eût pas demandé mieux, si elle eût osé. Bruyante, mais

craintive, comme le sont les levrettes, elle reculait hérissée de colère

et de peur, quoiqu'elle fût de taille à m'étrangler.

--Bah! ce n'est personne, dit l'une des demoiselles, elle crie après la

statue qui est là au fond de la grotte.

--Et si nous allions voir?

--Ma foi non, j'ai peur!

--Et moi aussi, rentrons!

--Appelons _nos garçons_!

--Ah bien oui! ils ont bien autre chose en tête, et ils se moqueront de

nous comme à l'ordinaire.

--Il fait froid, allons-nous-en.

--Il _fait peur_, sauvons-nous!

Elles rentrèrent en rappelant la chienne. Tout se referma

hermétiquement, et je n'entendis plus rien pendant un quart d'heure;

mais tout à coup les cris d'une personne qui semblait frappée

d'épouvante retentirent. On parla haut sans que je pusse distinguer ni

les paroles ni l'accent. Il y eut encore un silence, puis des éclats

de rire, puis plus rien, et je perdis patience, car j'étais transi de

froid, et la maudite levrette pouvait me trahir encore, pour peu qu'on

eût le caprice de venir poser de jolis petits bras nus sur la neige de

la balustrade. Je regagnai la maison Volabù, certain qu'on ne m'avait

pas tout à fait trompé, et qu'on travaillait dans le château à une

oeuvre inconnue et inqualifiable, mais un peu honteux de n'avoir rien

découvert, sinon qu'on arrangeait le _cimetière_ et qu'on se moquait des

curieux.

La nuit était fort avancée quand je me retrouvai dans ma petite chambre.

Je passai encore quelque temps à rallumer mon feu et à me réchauffer

avant de pouvoir m'endormir, si bien que, lorsque Volabù vint pour

m'éveiller avec le jour, il n'osa le faire, tant je m'acquittais en

conscience de mon premier somme. Je me levai tard. Il avait eu le

temps de me préparer mon déjeuner, qu'il fallut accepter sous peine de

désespérer le brave homme et madame Volabù, qui avait des prétentions

assez fondées au talent de cuisinière. A midi, une affaire survint à mon

hôte: il était prêt à y renoncer pour tenir sa parole envers moi; mais

moi, sans me vanter de mon escapade, j'avais un _fiasco_ sur le coeur,

et je me sentais beaucoup moins pressé que la veille d'arriver à

Briançon. Je priai donc mon hôte de ne pas se gêner, et je remis notre

départ au lendemain, à la condition qu'il me laisserait payer la dépense

que je faisais chez lui, ce qui donna lieu à de grandes contestations,

car cet homme était sincèrement libéral dans son hospitalité. Il eût

discuté avec moi pour une misère durant le voyage, si j'eusse voulu

marchander; chez lui, il était prêt à mettre le feu à la maison pour me

prouver son savoir-vivre.

IX.

L'UOM DI SASSO.

J'étais trop mécontent du résultat de mon entreprise pour me sentir

disposé à faire de nouvelles questions sur le château mystérieux. Je

renfermais ma curiosité comme une honte, le succès ne l'avait pas

justifiée; mais elle n'en subsistait pas moins au fond de mon

imagination, et je faisais de nouveaux projets pour la nuit suivante.

En attendant, je résolus d'aller pousser une reconnaissance autour

du château, pour me ménager les moyens de pénétrer nuitamment dans

l'intérieur de la place, s'il était possible... Bah! me disais-je, tout

est possible à celui qui veut.

J'allais sortir, lorsqu'un petit paysan, qui rôdait devant la route, me

regarda avec ce mélange de hardiesse et de poltronnerie qui caractérise

les enfants de la campagne. Puis, comme j'observais sa mine à la fois

espiègle et farouche, il vint à moi, et, me présentant une lettre, il

me dit: «Regardez ça, si c'est pour vous.» Je lus mon nom et mon prénom

tracés fort lisiblement et d'une main élégante sur l'adresse. A peine

eus-je fait un signe affirmatif que l'enfant s'enfuit sans attendre ni

questions ni récompense. Je courus à la signature, qui ne m'apprit rien

d'officiel, mais à laquelle pourtant je ne me trompai pas. Stella et

Béatrice! les jolis noms! m'écriai-je, et je rentrai dans ma chambre,

assez ému, je le confesse.

«Le hasard, aidé de la curiosité, disait cette gracieuse lettre

parfumée, a fait découvrir à deux petites filles fort rusées le nom de

l'étranger qui a ramassé le noeud de ruban cerise. Des pas laissés sur

la neige, coïncidant avec les avertissements de la belle chienne Hécate,

ont prouvé à ces demoiselles que l'étranger était encore plus curieux

que poli et prudent, et qu'il ne craignait pas de marcher sur les eaux

pour surprendre les secrets d'autrui. Le sort en est jeté! Puisque vous

voulez être initié à nos mystères, ô jeune présomptueux, vous le serez!

Puissiez-vous ne pas vous en repentir, et vous montrer digne de notre

confiance! Soyez muet comme la tombe; la plus légère indiscrétion nous

mettrait dans l'impossibilité de vous admettre. Venez à huit heures du

soir (_solo e inosservato_) au bord du fossé, vous y trouverez Stella et

Béatrice.»

Tout le billet était écrit en italien et rédigé dans le pur toscan que

je leur avais entendu parler. Je hâtai le dîner pour avoir le droit de

sortir à six heures, prétextant que j'allais voir lever la lune sur le

haut des collines. En effet, je fis une course au delà du château, et

à huit heures précises j'étais au rendez-vous. Je n'attendis pas cinq

minutes. Mes deux charmantes châtelaines parurent, bien enveloppées et

encapuchonnées. Je fus un peu inquiet, lorsque j'eus franchi l'escalier,

d'en voir une troisième sur laquelle je ne comptais pas. Celle-là était

masquée d'un _loup_ de velours noir et son manteau avait la forme d'un

domino de bal.--Ne soyez pas effrayé, me dit la petite Béatrice en me

prenant sans façon par-dessous le bras, nous sommes trois. Celle-ci est

notre soeur aînée. Ne lui parlez pas, elle est sourde. D'ailleurs il

faut nous suivre sans dire un mot, sans faire une question. Il faut

vous soumettre à tout ce que nous exigerons de vous, eussions-nous la

fantaisie de vous couper la moustache, les cheveux et même un peu de

l'oreille. Vous allez voir des choses fort extraordinaires et faire

tout ce qu'on vous commandera, sans hasarder la moindre objection, sans

hésiter, et surtout _sans rire_, dès que vous aurez passé le seuil du

sanctuaire. Le rire intempestif est odieux à notre _chef_, et je ne

réponds pas de ce qui vous arriverait si vous ne vous comportiez pas

avec la plus grande dignité.

--Monsieur engage-t-il ici sa parole d'honnête homme, dit à son tour

Stella, la seconde des deux soeurs, à nous obéir dans toutes ces

prescriptions? Autrement, il ne fera point un pas de plus sur nos

domaines, et ma soeur aînée que voici, et qui est sourde comme la loi du

destin, l'enchaînera jusqu'au jour, par une force magique, au pied de

cet arbre où il servira demain de risée aux passants. Pour cela il ne

faut qu'un signe de nous; ainsi, parlez vite, Monsieur.

--Je jure sur mon honneur, et par le diable, si vous voulez, d'être à

vous corps et âme jusqu'à demain matin.

--A la bonne heure, dirent-elles; et me prenant chacune par un bras,

elles m'entraînèrent dans un dédale obscur de bosquets d'arbres verts.

Le domino noir nous précédait, marchant vite, sans détourner la tête.

Une branche ayant accroché le bas de son manteau, je vis se dessiner sur

la neige une jambe très-fine et qui pourtant me parut suspecte, car elle

était chaussée d'un bas noir avec une floche de rubans pareils retombant

sur le côté, sans aucun indice de l'existence d'un jupon. Cette soeur

aînée, sourde et muette, me fit l'effet d'un jeune garçon qui ne voulait

pas se trahir par la voix et qui surveillait ma conduite auprès de ses

soeurs, pour me remettre à la raison, s'il en était besoin.

Je ne pus me défendre du sot amour-propre de faire part de ma

découverte, et j'en fus aussitôt châtié.--Pourquoi avez-vous manqué de

confiance en moi? disais-je à mes deux jeunes amies. Il n'était pas

besoin de la présence de votre frère pour m'engager d'être auprès de

vous le plus soumis et le plus respectueux des adeptes.

--Et vous, pourquoi manquez-vous à votre serment? répliqua Stella d'un

ton sévère: allons, il est trop tard pour reculer, et il faut employer

les grands moyens pour vous forcer au silence.

Elle m'arrêta; le domino noir se retourna malgré sa surdité, et présenta

un bandeau, qu'à elles trois elles placèrent sur mes yeux avec la

précaution et la dextérité de jeunes filles qui connaissent les

supercheries possibles du jeu de colin-maillard.--On vous fait grâce du

bâillon, me dit Béatrice; mais, à la première parole que vous direz,

vous ne l'échapperez pas, d'autant plus que nous allons trouver

main-forte, je vous en avertis. En attendant, donnez-nous vos mains;

vous ne serez pas assez félon, je pense, pour nous les retirer et pour

nous forcer à vous les lier derrière le dos.

Je ne trouvais pas désagréable cette manière d'avoir les mains liées,

en les enlaçant à celles de deux filles charmantes, et la cérémonie du

bandeau ne m'avait pas révolté non plus; car j'avais senti se poser

doucement sur mon front et passer légèrement dans ma chevelure deux

autres mains, celles de la soeur aînée, lesquelles, dégantées pour cet

office d'exécuteur des hautes-oeuvres, ne me laissèrent plus aucun doute

sur le sexe du personnage muet.

Je dois dire à ma louange que je n'eus pas un instant d'inquiétude sur

les suites de mon aventure. Quelque inexplicable qu'elle fût encore, je

n'eus pas le _provincialisme_ de redouter une mystification de mauvais

goût; je ne m'étais muni d'aucun poignard, et les menaces de mes jolies

sibylles ne m'inspiraient aucune crainte pour mes oreilles ni même pour

ma moustache. Je voyais assez clairement que j'avais affaire à des

personnes d'esprit, et le souvenir de leurs figures, le son de leurs

voix, ne trahissaient en elles ni la méchanceté ni l'effronterie.

Certes, elles étaient autorisées par leur père, qui sans doute me

connaissait de réputation, à me faire cet accueil romanesque, et, ne

le fussent-elles pas, il y a autour de la femme pure je ne sais quelle

indéfinissable atmosphère de candeur, qui ne trompe pas le sens exercé

d'un homme.

Je sentis bientôt, à la chaleur de la température et à la sonorité

de mes pas, que j'étais dans le château; on me fit monter plusieurs

marches, on m'enferma dans une chambre, et la voix de Béatrice me cria à

travers la porte: «Préparez-vous, ôtez votre bandeau, revêtez l'armure,

mettez le masque, n'oubliez rien! On viendra vous chercher tout à

l'heure.»

Le château des Désertes · 第 6 / 12 段