Il se fait dans notre existence, comme de grande courants magnétiques

que nous traversons quelquefois, sans être emportés par eux, mais où

quelquefois aussi nous nous précipitons de nous-mêmes, parce que notre

_moi_ se trouve admirablement prédisposé à subir l'influence de ce qui

est notre élément naturel, longtemps ignoré ou méconnu. Quand nous

sommes entraînés sur cette pente irrésistible, il semble que tout nous

aide à en subir l'impulsion souveraine, que tout s'enchaîne autour de

nous de façon à nous faire nier le hasard, enfin que les circonstances

les plus naturelles, les plus insignifiantes dans d'autres moments

n'existent, à ce moment donné, que pour nous pousser vers le but de

notre destinée, que ce but soit un abîme ou un sanctuaire.

Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux et qui ne fut autre

chose que la rencontre d'un fait parallèle à celui de mon ennui et de

mon inquiétude. Mon _vetturino_ était marié non loin de la frontière, du

côté de Briançon, à une jeune et jolie femme dont il était séparé assez

souvent par l'activité de sa profession. Je lui dis que je voulais aller

du côté de la France, et je le voulais parce qu'il s'agissait pour moi

de prendre la route diamétralement opposée à celle de Milan, et aussi

un peu parce que j'avais quelques renseignements vagues sur le pas&age

récent de Célio dans la contrée que je parcourais. Mon _vetturino_ vit

que je ne savais pas bien où je voulais aller, et comme il avait envie

d'aller à Briançon, il prit naturellement la route de Suse et d'Exille,

traversa la frontière avec la Doire, et me fit entrer dans le

département des Hautes-Alpes par le Mont-Genèvre.

Comme nous approchions de Briançon, il me demanda si je ne comptais pas

m'y arrêter quelques jours, du ton d'un homme décidé à m'y contraindre.

Et, comme j'hésitais à lui répondre avant d'avoir bien pénétré son

dessein, il m'annonça que son plus jeune cheval était malade, qu'il

ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'être forcé de voir un

vétérinaire pour le faire saigner. Je descendis de voiture et j'examinai

le cheval: il avait l'oeil pur, le flanc calme; il n'était pas plus

malade que l'autre.

--Mon ami, dis-je à maître Volabù (c'était le nom de mon voiturin), je

te prie d'être sincère avec moi. Tu cherches un prétexte pour t'arrêter,

et moi je n'ai pas de raisons pour t'attendre. Je ne tiens pas plus

longtemps à ton voiturin que tu ne tiens à ma personne. Que j'arrive à

Briançon, c'est tout ce que je demande. Là, je penserai à ce que je veux

faire, et j'aurai sous la main tous les moyens de transport désirables.

Si tu l'obstinés à me laisser ici (nous n'étions plus qu'à cinq lieues

de Briançon), je m'obstinerai peut-être de mon côté à le faire marcher,

car je t'ai pris pour huit jour. Sois donc franc, si tu veux que je sois

bon. Tu as ici, aux environs, une affaire de coeur ou d'argent, et c'est

pour cela que ton cheval ne mange pas? Le brave homme se mit à rire,

puis il secoua la tête d'un air mélancolique:--Je ne suis plus de la

première jeunesse, dit-il, ma femme a dix-huit ans, et j'aurais été

bien aise de la surprendre; elle ne demeure qu'à une toute petite

lieue d'ici, aux _Désertes_. Par la traverse, nous y serons dans une

demi-heure; le chemin est bon, et puisque vous aime à vous arrêter

n'importe où, pour marcher au hasard dans la neige, vous verrez là un

bel endroit et de la belle neige, le diable m'emporte! Nous repartirions

demain malin, et nous serions à Briançon avant midi. Allons, j'ai été

franc, voulez-vous être bon enfant?

--Oui, puisque je t'ai fait moi-même cette condition. Va pour les

_Désertes_! le non me lait, et la traverse aussi. J'aime assez les

paysages qu'on ne voit pas des grandes routes; mais s'il te prend

fantaisie, mon compère, de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton

cheval recommence demain à ne plus manger?

--Voulez-vous vous fier à la parole d'un ancien militaire, mon

bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous voulez.

--Je veux me fier, répondis-je. En route!

Où cet homme me conduisit, tu le sauras bientôt, cher lecteur, et tu me

diras si, dans l'accès de flânerie bienveillante qui me poussa à subir

son caprice, il n'y eut pas quelque chose qu'un homme plus impertinent

que moi eût pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne m'avait

pas trompé, le brave Volabù. Le paysage où il me fit pénétrer avait un

caractère à la fois naïf et grandiose, qui s'empara de moi d'autant plus

que je n'avais pas compté sur le discernement pittoresque de mon guide.

Sans doute c'était son amour pour sa jeune femme qui lui faisait aimer

ou mieux comprendre instinctivement la beauté du lieu qu'elle habitait.

Il voulut reconnaître ma complaisance en exerçant envers moi les devoirs

de l'hospitalité.

Il possédait là quelques morceaux de terre et une maisonnette

très-propre où il me conduisit. Et quand il eut trouvé sa jeune ménagère

au travail, bien gaie, bien sage, bien pure (cela se voyait à la joie

franche qu'elle montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fête

qu'il ne me fit: ils se mirent en quatre, sa femme et lui, pour me

préparer un meilleur repas que celui que j'aurais pu faire à l'auberge

du hameau, et, comme je leur disais que tant de soin n'était pas

nécessaire pour me contenter, ils jurèrent naïvement que cela _ne me

regardait pas_, c'est-à-dire qu'ils voulaient me traiter et m'héberger

gratis.

Je les laissai à leur fricassée entremêlée de doux propos et de gros

baisers, pour aller admirer le site environnant. Il était simple et

superbe. Des collines escarpées servant de premier échelon aux grandes

montagnes des Alpes, toutes couvertes de sapins et de mélèzes,

encadraient la vallée et la préservaient des vents du nord et de l'est.

Au-dessus du hameau, à mi-côte de la colline la plus rapprochée et la

plus adoucie, s'élevait un vieux et fier château, une des anciennes

défenses de la frontière probablement, demeure paisible et confortable

désormais, car je voyais au ton frais des châssis de croisées en bois de

chêne, encadrant de longues vitres bien claires, que l'antique manoir

était habite par des propriétaires fort civilisés. Un parc immense, jeté

noblement sur la pente de la colline et masquant ses froides lignes de

clôture sous un luxe de végétation chaque jour plus rare en France,

formait un des accidents les plus heureux du tableau. Malgré la rigueur

de la saison (nous étions à la fin de janvier, et la terre était

couverte de frimas), la soirée était douce et riante. Le ciel avait ces

tons rose vif qui sont propres aux beaux temps de gelée; les horizons

neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages doux, couleur de

perle, attendaient le soleil qui descendait lentement pour s'y plonger.

Avant de s'envelopper dans ces suaves vapeurs, il semblait vouloir

sourire encore à la vallée, et il dardait sur les toits élevés du vieux

château un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne et moussue un

dôme de cuivre rouge resplendissant.

Comme j'étais vêtu et chaussé en conséquence de la saison, je prenais un

plaisir extrême à marcher sur cette neige brillante, cristallisée par le

froid, et qui craquait sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces

grandes surfaces à peine égratignées par la trace de quelques petites

pattes d'oiseaux, j'étudiais avec attention le reflet verdâtre que

donne ce blanc éblouissant auprès duquel l'hermine et le duvet du cygne

paraissent jaunes ou malpropres. Je ne pensais plus qu'à la peinture et

à remercier le ciel de m'avoir détourné de Milan.

Tout en marchant, j'approchais du parc, et je pouvais embrasser de

l'oeil la vaste pelouse blanche, coupée de massifs noirs, qui s'étendait

devant le château. On avait rajeuni les abords de cette austère demeure

en nivelant les anciens fossés, en exhaussant les terres et en amenant

le jardin, la verdure et les allées sablées jusqu'au niveau du

rez-de-chaussée, jusqu'à la porte des appartements, comme c'est l'usage

aujourd'hui que nous sentons à la fois le confortable et la poésie de la

vie de château. L'enclos était bien fermé de grands murs; mais, en face

du manoir, on en avait échancré une longueur de trente mètres au moins

pour prendre vue sur la campagne. Cette ouverture formait terrasse,

à une hauteur peu considérable, et avait pour défense un large fossé

extérieur. Un petit escalier, pratiqué dans l'épaisseur du massif

de pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de l'eau pour

permettre, apparemment, aux jardiniers d'y venir puiser durant l'été.

Comme l'eau était couverte d'une croûte de glace très-forte, je fis la

remarque qu'il était très-facile en ce moment d'entrer dans la résidence

seigneuriale des Désertes; mais il me parut qu'on s'en rapportait à la

discrétion des habitants de la contrée, car aucune précaution n'était

prise pour garantir ce côté faible de la place.

Comme le lieu me parut désert, j'eus quelque tentation d'y pénétrer pour

admirer de plus près le tronc des ifs superbes et des pins centenaires

dont les groupes formaient, dans cet intérieur, mille paysages aussi

_vrais_, quoique beaucoup mieux _composés_ que ceux de la campagne

environnante; mais je m'abstins prudemment et respectueusement de cette

témérité de peintre, en entendant venir vers la terrasse deux femmes

qui, vues de près, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je

les regardai courir et folâtrer sur la neige, sans qu'elles fissent

attention à moi. Quoique enveloppées de manteaux et de fourrures, elles

étaient aussi légères que le grand lévrier blanc qui bondissait autour

d'elles. L'une me parut en âge d'être mariée; mais, à son insouciance,

on voyait qu'elle ne l'était pas, et même qu'elle n'y songeait point.

Elle était grande, mince, blonde, jolie, et, par sa coiffure et ses

attitudes, elle me rappelait les nymphes de marbre qui ornaient les

jardins du temps de Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa

beauté était merveilleuse, quoique sa taille me parût moins élégante. Je

ne sais pas non plus pourquoi je fus ému en la regardant, comme si elle

me rappelait une image connue et chère. Cependant il me fut impossible,

ce jour-là et plus tard, de trouver de moi-même à qui elle ressemblait.

Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels ébats, qu'elles

passèrent sans me voir. Elles parlaient italien, mais si vite (et

souvent toutes deux ensemble), chaque phrase était d'ailleurs

entrecoupée de rires si bruyants et si prolongés, que je ne pus rien

saisir qui eût un sens. Un peu plus loin, elles s'arrêtèrent et se

mirent à briser sans pitié de superbes branches d'arbre vert dont elles

firent, les vandales! un grand tas, qu'elles abandonnèrent ensuite sur

la neige, en disant:

«Ma foi, qu'_il_ vienne les chercher, c'est trop froid à manier.»

J'allais les perdre de vue à regret, je l'avoue, car il y avait quelque

chose de sympathique et d'excitant pour moi dans la pétulance et la

gaieté de ces jolies filles, lorsqu'une d'elles s'écria: «Bon! j'ai

perdu _son_ noeud, son fameux noeud d'épée, que j'avais attaché sur mon

capuchon, avec une épingle!

--Eh bien! dit l'aînée, nous en ferons un autre; la belle affaire!

--Oh! il l'avait fait lui-même! Il prétend que nous ne savons pas faire

les noeuds, comme si c'était bien malin! Il va grogner.

--Eh bien, qu'il grogne, le grognon! répliqua l'autre, et toutes deux

recommencèrent à rire, comme rient les jeunes filles, sans savoir

pourquoi, sinon qu'elles ont besoin de rire.

--Tiens! je le vois, mon noeud! _son_ noeud! s'écria la cadette en

bondissant vers le fossé; le voilà qui s'épanouit sur la neige. Oh! le

beau coquelicot!

Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais, au moment de ramasser ce

noeud de rubans rouges que j'avais fort bien remarqué, elle partit d'un

nouvel éclat de rire: une petite brise soudaine qui venait de s'élever

emportait le ruban, et le déposait, à mes pieds, sur la glace du fossé.

Je le ramassai pour le rendre à la belle rieuse, et ce fut alors

seulement qu'elle m'aperçut et devint aussi rouge que son noeud de

rubans cerise.

--Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, je serai forcé de

traverser ce fossé; me le permettez-vous?

--Non, non, ne faites pas cela! répondit l'enfant, en qui un fonds

d'assurance mutine parut dominer trés-vite le premier accès de timidité,

c'est peut-être dangereux. Si la glace ne porte pas?

--N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose que de courir un

petit danger pour votre service.

Et je traversai résolument la glace, qui criait un peu. En voyant qu'en

effet il y avait bien quelque danger pour moi, car le fossé était large

et profond, l'enfant rougit encore et descendit quelques marches du

petit escalier pour venir à ma rencontre. Elle ne riait plus.

--Eh bien, qu'est-ce que cela? Que faites-vous donc, petite soeur? dit

l'aînée, qui venait la rejoindre, et qui me regarda d'un air de surprise

et de mécontentement. Celle-ci était déjà une jeune personne. Elle

connaissait sans doute déjà la prudence. Elle avait au moins une

vingtaine d'années.

--Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant à sa soeur le noeud de

rubans au bout de ma canne, je m'arrête à la limite de votre empire, je

ne me permets pas de mettre le pied seulement sur la première marche de

l'escalier.

Elle vit tout de suite que j'étais un homme bien élevé, et me remercia

d'un doux et charmant sourire. Quant à l'enfant, elle saisit le noeud

avec vivacité, et me fit signe de ne pas m'arrêter sur la glace. Je m'en

retournai lentement et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me

crièrent _merci_ avec beaucoup de grâce; puis j'entendis l'aînée dire à

la petite: S'il voyait cela, il nous gronderait!--Sauvons-nous! répondit

l'enfant en recommençant son rire frais et clair comme une clochette

d'argent. Elles se prirent par la main, et partirent en courant et

en riant vers le château. Quand elles eurent disparu, je regagnai la

modeste demeure de monsieur et madame Volabù, un peu préoccupé de ma

petite aventure.

Je trouvai mon souper prêt. J'aurais été Grandgousier en personne,

qu'on ne m'eut pas traité plus largement. Je crois que toute la petite

basse-cour de madame Volabù y avait passé. Je n'aurais pas eu bonne

grâce à me plaindre de cette prodigalité, en voyant l'air de triomphe

naïf avec lequel ces braves gens me faisaient les honneurs de chez eux.

J'exigeai qu'ils se missent à table avec moi, ainsi que la vieille mère

de madame Volabù, qui était encore un robuste virago, nommée madame

Peirecote, et qui paraissait prendre à coeur d'être bonne gardienne de

l'honneur de son gendre.

Il me fallut soutenir un rude assaut pour me préserver d'une

indigestion, car mon brave _vetturino_ semblait décidé à me faire

étouffer. Dès que je pus obtenir quelques instants de répit, j'en

profitai pour faire des questions sur le château et ses habitants.

--C'est bien vieux, ce château, me dit Volabù d'un air capable; c'est

laid, n'est-ce pas? Ça ressemble à une grande masure? Mais c'est plus

joli en dedans qu'on ne croirait; c'est très-bien tenu, bien conservé,

bien arrangé, quoique en vieux meubles qui ne sont plus de mode. Il y a

des calorifères, ma foi! C'est que le vieux marquis ne se refusait rien.

Il n'était pas très-généreux pour les autres, mais il aimait bien ses

aises, et il passait presque toute l'année ici. L'hiver, il n'allait

qu'un peu à Paris, en Italie jamais, et pourtant c'était son pays.

--Et qui possède ce château à présent?

--Son frère, la comte de Balma, qui vient de passer marquis par le décès

de l'aîné de la famille. Dame, il n'est pas jeune non plus! C'est le

sort de notre village, on dirait, d'avoir sous les yeux vieille maison

et vieilles gens.

--Bah! la jeunesse ne manque pas encore dans le château, dit madame

Volabù; M. le nouveau marquis n'a-t-il pas cinq enfants, dont le plus

âgé ne l'est guère plus que monsieur? En parlant ainsi, madame Volabù me

désignait à son mari, dont les yeux s'arrondirent tout à coup, en même

temps que sa bouche s'allongeait en une moue assez risible.

--Oh! s'écria-t-il, M. de Balma a des garçons à présent! Quand je suis

parti, il n'avait qu'une fille, et il n'y a qu'un mois de cela.

--C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment, dit à son tour la

vieille madame Peirecote. Depuis un mois, il lui est arrivé une famille

nombreuse, deux autres filles et deux garçons, tous beaux comme des

amours; mais qu'est-ce que ça vous fait, Volabù?

--Ça ne me fait rien, la mère; mais c'est égal, notre vieux marquis

est diablement sournois, car je lui ai entendu dire à M. le curé qu'il

n'avait qu'une fille, celle qui est arrivée avec lui le lendemain de la

mort du dernier marquis.

--Eh bien, reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que celle-là de légitime

peut-être, et que les quatre autres enfants sont des bâtards. Ça ne

prouve pas un mauvais homme d'avoir recueilli tout ça le jour où il

s'est vu riche et seigneur. Sans doute il veut les établir pour effacer

devant Dieu tous ses vieux péchés.

--Après ça, ils ne sont peut-être pas à lui, tous ces enfants? observa

madame Volabù.

--Il les appelle tous mes enfants, répondit la mère Peirecote, et ils

l'appellent tous _mon papa_. Quand à savoir au juste ce qui en est,

ce n'est pas facile. C'est une maison où il y a toujours eu de gros

secrets, par rapport surtout à M. le marquis actuel. Du temps de

l'autre, est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui d'à

présent. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu un frère qui est mort

aux Indes, disaient les uns. D'autres disaient au contraire: Le frère

puiné* de M. le marquis n'est pas si mort ni si éloigné qu'on croit;

mais il a changé de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes qu'il

ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que monsieur ne veut pas le

voir. Les uns disaient encore: Il ne peut pas lui pardonner sa mauvaise

conduite, mais il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette.

Et les autres répondaient: Il ne lui envoie rien du tout. Il a le coeur

trop dur pour cela. Le pire des deux n'est pas celui qu'on pense.

--Et ne peut-on éclaircir cette histoire? demandai-je. Personne, dans

le pays, n'est-il mieux renseigné que vous? Il est étrange qu'un membre

d'une grande famille sorte ainsi de dessous terre.

--Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir de ces gens-là. Moi,

voilà ce que je sais, ce que j'ai vu dans ma jeunesse. Il y avait deux

frères du nom de Balma, famille piémontaise bien anciennement établie

dans le pays. L'aîné était fort sage, mais pas de très-bon coeur, cela

est certain. Le cadet était une diable de tête, mais il n'était pas

fier. Il n'avait rien à lui, et je n'ai point vu d'enfant si aimable et

si joli. Les Balma ont vécu longtemps hors du pays. Un beau jour, l'aîné

vint prendre possession de son domaine et habiter son château, sans

vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question, et mettant à la

porte quiconque se montrait curieux du sort de son frère. Cet aîné a

vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans sans se marier, sans adopter

personne, sans souffrir un seul parent près de lui. Il est mort sans

faire de testament, comme un homme qui dit: Après moi, la fin du monde!

Mais voilà que l'on a vu arriver tout à coup le jeune homme qui a

produit de bons litres, et qui a hérité naturellement du titre, du

château et des grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois

ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour un homme qui

était; dit-on, dans la dernière misère. Pauvre enfant! j'ai été le

saluer; il s'est souvenu de moi, et il a été encore galant en paroles,

comme si je n'avais que quinze ans.

--Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, la mère, c'est

donc le nouveau marquis? dit M. Volabù. Diantre! il n'a pas l'air d'un

freluquet pourtant.

--Dame! il peut bien avoir, à cette heure, soixante-douze ans, répondit

naïvement madame Peirecote. Aussi il est bien changé! Et l'on dit qu'il

est devenu raisonnable, et que sa fille aînée est rangée, économe; que

c'est surprenant de la part de gens qu'on croyait disposés à tout avaler

dans un jour.

--Peste! c'est l'âge de s'amender, reprit Volabù. Soixante-douze ans!

excusez! Le _jeune homme_ a dû mettre de l'eau dans son vin.

Les époux Volabù, voyant que j'avais fini de manger, commencèrent à

desservir, et je m'approchai du feu, où je retins la mère Peirecote

pour la faire encore parler. Je n'aurais pourtant pas au dire pourquoi

l'histoire des Balma excitait à ce point ma curiosité.

VIII.

LE SABBAT.

--Et les deux jeunes demoiselles, dis-je à ma vieille hôtesse, vous les

connaissez?

--Non, Monsieur. Je n'ai fait encore que les apercevoir. Il n'y a qu'une

quinzaine qu'elles sont ici, et le dernier jeune homme, qui paraît avoir

quinze ans tout au plus, est arrivé avant-hier au soir. Ce qui fait dire

dans le village que ce n'est peut-être pas le dernier, et qu'on ne

sait pas où s'arrêtera la famille de M. le marquis. Chacun dit son mot

là-dessus: il faut bien rire un peu, pour se consoler de ne rien savoir.

--Le nouveau marquis a donc les mêmes habitudes de mystère que l'ancien?

--C'est à peu près la même chose, c'est même encore pire, puisque, ce

qu'il a été et ce qu'il a fait durant tant d'années qu'on ne l'a pas vu,

il a sans doute intérêt à le cacher plus encore que feu M. son frère;

mais pourtant ce n'est pas le même homme. On commence à me croire, quand

je dis que celui-ci vaut mieux, et on lui rendra justice plus tard.

L'autre était sec de coeur comme de corps; celui-ci est un peu brusque

de manières, et n'aime pas non plus les longs discours. Il ne se fie pas

au premier venu: on dirait qu'il connaît tous les tours et toutes les

ruses de ceux qui _quémandent_; mais il s'informe, il consulte; sa fille

aînée le fait avec lui, et les secours arrivent sans bruit à ceux

qui ont vraiment besoin. M. le curé a bien remarqué cela, lui qui

s'affligeait tant lorsqu'il a vu venir ce prétendu mauvais sujet: il

commence à dire que les pauvres gens n'ont pas perdu au change.

--Voilà qui s'explique, madame Peirecote, et l'histoire gagne en

moralité ce qu'elle perd en merveilleux. Cela se résume en un vieux

proverbe de votre connaissance sans doute: «Les mauvaises têtes font les

bons coeurs.»

--Vous avez bien raison, Monsieur, et c'est triste à dire, les trop

bonnes têtes font souvent les coeurs mauvais. Qui ne pense qu'à soi

n'est bon qu'à soi... Il n'en reste pas moins du merveilleux dans cette

maison-là. De tout temps, il s'est passé au château des Désertes des

choses que la pauvre monde comme moi ne peut pas comprendre. D'abord, on

dit que tous les Balma sont sorciers de père en fils, et l'on me dirait

que l'aînée des demoiselles en tient, que cela ne m'étonnerait pas, car

elle ne parle pas et n'agit pas comme tout le monde: elle ne va pas du

tout vêtue selon son rang, elle ne porte ni plumes à son chapeau ni

cachemires, comme les dames riches du pays; elle a la figure si blanche,

qu'on dirait qu'elle est morte. Les deux autres demoiselles sont un peu

plus élégantes et paraissent plus gaies; mais l'aîné des jeunes gens a

l'air d'un vrai fou: on l'entend parler tout seul, et on le voit faire

des gestes qui font peur. Quant à M. le marquis, tout charitable qu'il

est, il a l'air bien malin. Enfin, Monsieur, vous me croirez si vous

voulez, mais les domestiques du château ont peur et sont fort aises

qu'on les renvoie à sept heures du soir, en leur permettant d'aller

faire la veillée et coucher dans le village, où ils ont tous leur

famille, car ce marquis n'a amené avec lui aucun serviteur étranger

qu'on puisse faire parler. Tous ceux qui sont employés au château sont

pris à la journée, parce qu'on a renvoyé tous les anciens. Cela fait

que, pendant douze heures de nuit, personne ne peut savoir ce qui se

passe dans la maison.

--Et pourquoi suppose-t-on qu'il s'y passe quelque chose? Peut-être que

ces Balma sont tout simplement de grands dormeurs qui craignent le bruit

de l'office.

--Oh! que non, Monsieur! Ils ne dorment pas. Ils s'en vont dans tout

le château, montant, descendant, traversant les vieilles galeries,

s'arrêtant dans des chambres qui n'ont pas été habitées depuis cent

ans peut-être. Ils remuent les meubles, les transportent d'un coin à

l'autre, parlent, crient, chantent, rient, pleurent, se disputent...,

on dit même qu'ils se battent, car *car ils font là-dedans un sabbat

désordonné.

--Comment sait-on tout cela, puisqu'ils renvoient tout le monde de si

bonne heure?

--Oui, et ils s'enferment, ils barricadent tout, portes et contrevents,

après avoir fait la ronde pour s'assurer qu'on ne les espionne pas. Le

fils du jardinier, qui s'était caché dans une armoire par curiosité, a

manqué être jeté par les fenêtres, et il a eu une si grosse peur, qu'il

en a été malade, car il prétend que ces messieurs et ces demoiselles,

et même M. le marquis, étaient tous habillés en diables, et que cela

faisait dresser les cheveux sur la tête de les voir ainsi, et de leur

entendre dire des choses qui ne ressemblaient à rien.

Le château des Désertes · 第 5 / 12 段