--A la bonne heure, répondis-je. Ce que vous me dites là me prouve qui

elle est, et ce respect pour la vertu dans la bouche d'un soi-disant

libertin me pousse au mariage les yeux fermés.

Nous nous serrâmes la main, et notre repas fut fort enjoué. J'étais

plein d'espoir et de confiance, je ne sais pourquoi, car mademoiselle

Boccaferri était partie. Je ne savais plus quand ni où je la

retrouverais, et elle ne m'avait pas accordé seulement un regard qui pût

me faire croire à son amour pour moi. Étais-je en proie à un accès

de fatuité? Non, j'aimais. Mon entretien avec Célio venait de rendre

évident pour moi ce mérite que j'avais deviné la veille. L'amour élargit

la poitrine et parfume l'air qui y pénètre: c'était mon premier amour

véritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se colorait à mes

yeux d'une lumière plus vive et plus pure.

--Savez-vous un rêve que je faisais ces jours-ci, me dit Célio, et

qui me revient plus sérieux après mon _fiasco_? C'est d'aller passer

quelques semaines, quelques mois peut-être, dans un coin tranquille et

ignoré, avec le vieux fou Boccaferri et sa très-raisonnable fille. A eux

deux ils possèdent le secret de l'art: chacun en représente une face.

Le père est particulièrement inventif et spontané, la fille éminemment

consciencieuse et savante, car c'est une grande musicienne que la

Cécilia; le public ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez

probablement rien non plus. Eh bien, elle est peut-être la dernière

grande musicienne que possédera l'Italie. Elle comprend encore les

maîtres qu'aucun nouveau chanteur en renom ne comprend plus. Qu'elle

chante dans un ensemble, avec sa voix qu'on entend à peine, tout le

monde marche sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine

toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la force du

poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le dit pas. Quels sont les

favoris du public qui voudraient avouer la supériorité d'un talent

qu'on n'applaudit jamais? Mais allez ce soir au théâtre, et vous verrez

comment marchera l'opéra; on s'apercevra _un peu_ de la lacune creusée

par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai qu'on ne dira pas à quoi

tient ce manque d'ensemble et d'âme collective. Ce sera l'enrouement

de celui-ci, la distraction de celui-là; les voix s'en prendront à

l'orchestre, et réciproquement. Mais moi, qui serai spectateur ce soir,

je rirai de la déroute générale, et je me dirai: Sot public, vous aviez

un trésor, et vous ne l'avez jamais compris! Il vous faut des roulades,

on vous en donne _en veux-tu? en voilà_, et vous n'êtes pas content!

Tâchez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant, moi, j'observe

et je me repose.

--Vous ne m'apprenez rien, Célio; précisément hier soir je rompais

une lance contre la duchesse de... pour le talent élevé et profond de

mademoiselle Boccaferri.

--Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela, reprit Célio en haussant

les épaules. Elle n'est pas plus artiste que _ma botte_! Et il faut être

extrêmement fort pour reconnaître des qualités enfouies sous un _fiasco_

perpétuel, car c'est là le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle dise

comme un maître les parties les plus insignifiantes de son rôle,

quatre ou cinq vrais dilettanti épars dans les profondeurs de la salle

souriront d'un plaisir mystérieux et tranquille. Quelques demi-musiciens

diront: «Quelle belle musique! comme c'est écrit» sans reconnaître

qu'ils ne se fussent pas aperçus de cette perfection dans le détail

d'une belle chose si la _seconda donna_ n'était pas une grande artiste.

Ainsi va le monde, Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche

le succès de toute la puissance de ma volonté, mais c'est pour me venger

du public que je hais, c'est pour le mépriser davantage. Je me suis

trompé sur les moyens, mais je réussirai à les trouver, en profitant

du vieux Boccaferri, de sa fille, et de moi-même par-dessus tout.

Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne comme véritable

artiste; ce sera l'affaire de peu de temps; chaque année, pour moi,

représente dix ans de la vie du vulgaire; je suis actif et entêté. Quand

j'aurai acquis ce qui me manque pour moi-même, je saurai parfaitement ce

qui manque au public pour comprendre le vrai mérite. Je parviendrai à

être infiniment plus mauvais que je ne l'ai été hier devant lui, et par

conséquent à lui plaire infiniment. Voilà ma théorie. Comprenez-vous!

--Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne cherchez pas le

beau et le vrai pour l'enseigner au public, en supposant que vous lui

plaisiez dans le faux, vous ne posséderez jamais le vrai. On ne dédouble

jamais son être à ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en

reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous avez fait fausse

route, et vous allez vous perdre entièrement.

--Et voyez pourtant l'exemple de la Cécilia! s'écria Célio fort animé;

ne possède-t-elle pas le vrai en elle, ne s'opiniâtre-t-elle pas à ne

donner au public que du vrai, et n'est-elle pas méconnue et ignorée? Et

il ne faut pas dire qu'elle est incomplète et qu'elle manque de force et

de feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai entendu la

Boccaferri chanter et déclamer seule entre quatre murs et ne sachant

pas que j'étais là pour l'écouter. Elle embrasait l'atmosphère de sa

passion, elle avait des accents à faire vibrer et tressaillir une foule

comme un seul homme. Cependant elle ne méprise pas le public, elle se

borne à ne pas l'aimer. Elle chante bien devant lui, pour son propre

compte, sans colère, sans passion, sans audace. Le public reste sourd et

froid; il veut, avant tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire,

et moi, je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui donnerai

de mon feu et de ma science que le rebut, encore trop bon pour lui.

Je ne pus calmer Célio. Il prenait beaucoup de café en jurant contre la

platitude du café viennois. Il cherchait à s'exciter de plus en plus.

La rage de sa défaite lui revenait plus amère. Je lui rappelai qu'il

fallait aller au théâtre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le

soir chez moi.

VI.

LA DUCHESSE.

A l'heure convenue, j'attendais Célio, mais je ne reçus qu'un billet

ainsi conçu:

«Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers pour que vous

ayez à terminer demain l'affaire de mademoiselle Boccaferri avec le

théâtre. Rien n'est plus simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe

et de prendre un reçu que vous conserverez. Son engagement était à la

veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une amende ordinaire pour

deux représentations auxquelles elle fait défaut. Elle trouve ailleurs

un engagement plus avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai

parti quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une heure de

plus l'air du pays et les compliments de condoléance: je me fâcherais,

je dirais ou ferais quelque sottise. Je vais ailleurs, je pousse plus

loin. En avant, en Avant!

«Vous aurez bientôt de mes nouvelles et _d'autres_ qui vous intéressent

davantage.

«A vous de coeur,

«CÉLIO FLORIANI.»

[Illustration 004.png: Tu as été mauvais, archimauvais! (Page 83.)]

Je retournai cette épître pour voir si elle était bien à mon adresse:

_Adorno Salentini, place... n°..._ Rien n'y manquait.

Je retombai anéanti, dévoré d'une affreuse inquiétude, en proie à de

noirs soupçons, consterné d'avoir perdu la trace de Cécilia et de celui

qui pouvait me la disputer ou m'aider à la rejoindre. Je me crus joué.

Des jours, des semaines se passèrent, je n'entendis parler ni de Célio

ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention à leur brusque

départ, puisqu'il s'était effectué presque avec la clôture de la saison

musicale. Je lisais avidement tous les journaux de musique et de théâtre

qui me tombaient sous la main. Nulle part il n'était question d'un

engagement pour Cécilia ou pour Célio. Je ne connaissais personne

qui fût lié avec eux, excepté le vieux professeur de mademoiselle

Boccaferri, qui ne savait rien ou ne voulait rien savoir. Je me disposai

à quitter Vienne, où je commençais à prendre le spleen, et j'allai faire

mes adieux à la duchesse, espérant qu'elle pourrait peut-être me dire

quelque chose de Célio.

Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au moment de

m'épanouir à l'amour par la confiance et l'estime, je me voyais rejeté

dans le doute, et je sentais les atteintes empoisonnées du scepticisme

et de l'ironie. Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse,

et ne la trouvais nulle part. Je fus plus méchant dans mon entretien

avec la duchesse que Célio lui-même ne l'eût été à ma place. Ceci la

passionna pour, je devrais dire _contre_ moi: les coquettes sont ainsi

faites.

L'inquiétude mal déguisée avec laquelle je l'interrogeais sur Célio lui

fit croire que j'étais resté jaloux et amoureux d'elle. Elle me jura ne

pas savoir ce qu'il était devenu depuis la malencontreuse soirée de

son début; mais, en me supposant épris d'elle et en voyant avec quelle

assurance je le niais, elle se forma une grande idée de la force de mon

caractère. Elle prit à coeur de le dompter, elle se piqua au jeu; une

lutte acharnée avec un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et

qui l'abandonnait sur un simple soupçon lui parut digne de toute sa

science.

[Illustration 005.png: Cela se voyait à la joie franche... (Page 92.)]

Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai à Turin; au bout de deux

jours, elle y était aussi; elle se compromettait ouvertement, elle

faisait pour moi ce qu'elle n'avait jamais fait pour personne. Cette

femme qui m'avait tenu dans un plateau de la balance avec Célio dans

l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en herbe pour

choisir celui des deux qui flatterait le plus sa vanité, cette sage

coquette qui nous ménageait tous les deux pour éconduire celui de nous

qui serait brisé par le public, cette grande dame, jusque-là fort

prudente et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, se

jetait à corps perdu dans un scandale, sans que j'eusse grandi d'une

ligne dans l'opinion publique, et tout simplement par la seule raison

que je lui résistais.

Pourtant Célio avait été aussi cruel avec elle, et elle ne s'en était

pas émue d'une manière apparente. Il ne suffisait donc pas de lui

résister pour qu'elle s'éprît de la sorte. Elle avait senti que Célio

ne l'aimait pas, et qu'il n'était peut-être pas capable d'aimer

sérieusement; mais, outre que mon caractère et mon savoir-vivre lui

offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincèrement ému auprès

d'elle, elle devinait que j'étais capable de concevoir une grande

passion, et elle pensait me l'inspirer encore en dépit de mon courage

et de ma fierté. Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva

qu'elle fit pour moi, lorsque j'étais refroidi à son égard, ce qu'elle

n'eût point songé à faire lorsque j'étais enflammé. Les femmes ne sont

jamais si habiles qu'elles ne tombent dans le piège de leur propre

vanité.

Je la vis donc se jeter dans mes bras à un moment de ma vie où je ne

l'aimais point, et où je souffrais à cause d'une autre femme. Il ne me

fallut ni courage, ni vertu, ni orgueil pour la repousser d'abord, et

pour tenter de la faire renoncer à sa propre perte. J'y mis une énergie

qui l'excita d'autant plus à se perdre; j'aurais été un scélérat,

un roué, un ennemi acharné à son désastre, que je n'aurais pas agi

autrement pour la pousser à bout et lui faire fouler aux pieds tout

souci de sa réputation. Elle crut que je mettais son amour à l'épreuve,

et le mien au prix de cette épreuve décisive, éclatante. Cette femme,

funeste aux autres, le devint volontairement à elle-même tout d'un

coup, au milieu d'une vie d'égoïsme et de calcul. Elle tendit tous

les ressorts de sa volonté pour vaincre une aversion qu'elle prenait

seulement pour de la méfiance. La crise de son orgueil blessé l'emporta

sur les habitudes de sa vanité froide et dédaigneuse. Peut-être aussi

s'ennuyait-elle, peut-être voulait-elle connaître les orages d'une

passion véritable ou d'une lutte violente.

Ma résistance l'irrita à ce point qu'elle jura de me forcer par un éclat

à tomber à ses pieds. Elle chercha à se faire insulter publiquement pour

me contraindre à prendre sa défense. Elle vint en plein jour chez moi

dans sa voiture; elle confia son prétendu secret à trois ou quatre

amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus indiscrètes possible.

Elle laissa tomber son masque en plein bal, au moment où elle s'emparait

de mon bras; enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de théâtre

où elle se fût montrée à tous les regards, si je n'en fusse sorti

précipitamment avec elle.

Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut multiplier des

incidents incroyables. Cette femme indolente et superbe de mollesse

était en proie à une activité dévorante. Elle ne dormait pas, elle ne

mangeait plus, elle était changée d'une manière effrayante. Elle savait

aussi s'opposer à ma fuite en me faisant croire à chaque instant qu'elle

venait me dire adieu et qu'elle renonçait à moi. J'aurais voulu calmer

la douleur que je lui causais, l'amener à de bonnes résolutions, la

quitter noblement et avec des paroles d'amitié. Je ne faisais qu'irriter

son désespoir, et il reparaissait plus terrible, plus impérieux, plus

enlaçant au moment où je me flattais de l'avoir fait céder à l'empire de

la raison.

Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible à confesser.

L'amour d'une femme est peut-être irrésistible, quelle que soit cette

femme, et celle-là était belle, jeune, intelligente, audacieuse, pleine

de séductions. Le chagrin qui la consumait rapidement donnait à sa

beauté un caractère terrible, bien fait pour agir sur une imagination

d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait pour l'être,

elle l'avait peut-être toujours été; mais, avec moi, elle paraissait

dévorée d'un besoin de coeur qui faisait taire les sens et l'ornait du

prestige nouveau de la chasteté. Je me sentais glisser sur une pente

rapide dans un précipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer un

instant cette femme pour être à jamais perdu. Cela, je n'en pouvais

douter; je savais bien quelle réaction de tyrannie j'aurais à subir

une fois que j'aurais abandonné mon âme à cet attrait perfide. Je me

connaissais, ou plutôt je me pressentais. Fort dans le combat, j'étais

trop naïf dans la défaite pour n'être pas enlacé à tout jamais par ma

conscience. Et je pouvais encore combattre, parce que je me retenais

d'aimer, car je voyais en elle tout le contraire de mon idéal: le

dévouement, il est vrai, mais le dévouement dans la fièvre, l'énergie

dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-même, et point de

force véritable, point de dignité, point de durée possible dans ce subit

engouement. Elle me faisait horreur et pitié en même temps qu'elle

allumait en moi des agitations sauvages et une sombre curiosité. Je

voyais mon avenir perdu, mon caractère déconsidéré, toutes les femmes

effrontées et galantes ayant déjà l'oeil sur moi pour me disputer à

une puissante rivale et jouer avec moi à coups de griffes comme des

panthères avec un gladiateur. Je devenais un homme à bonnes fortunes,

moi qui détestais ce plat métier, un charlatan pour les esprits sévères

qui m'accuseraient de chercher la renommée dans le scandale des

aventures, au lieu de la conquérir par le progrès dans mon art. Je

me sentais défaillir, et, lorsque le feu de la passion montait à ma

poitrine, la sueur froide de l'épouvante coulait de mon front. Que cette

femme fût perdue par moi ou seulement acceptée par moi dans sa chute

volontaire, j'étais lié à elle par l'honneur; je ne pouvais plus

l'abandonner. J'aurais beau m'étourdir et m'exalter en me battant pour

elle, il me faudrait toujours traîner à mon pied ce boulet dégradant

d'un amour imposé par la faiblesse d'un instant à la dignité de toute la

vie.

Déjà elle me menaçait de s'empoisonner, et, dans la situation extrême où

elle s'était jetée, une heure de rage et de délire pouvait la porter au

suicide. Le ciel m'inspira un _mezzo termine_. Je résolus de la tromper

en laissant une porte ouverte à l'observation de ma promesse. J'exigeai

qu'elle allât rejoindre ses amis et sa famille à Milan; j'en fis une

condition de mon amour, lui disant que je rougirais de profiter, pour

la posséder, de la crise où elle se jetait, que ma conscience ne serait

plus troublée dès que je la verrais reprendre sa place dans le monde

et son rang dans l'opinion, que je restais à Turin pour ne pas la

compromettre en la suivant, mais que dans huit jours je serais auprès

d'elle pour l'aimer dans les douceurs du mystère.

J'eus un peu de peine à la persuader, mais j'étais assez ému, assez peu

sûr de ma force pour qu'elle crût encore à la sienne. Elle partit, et je

restai brisé de tant d'émotions, fatigué de ma victoire, incertain si

j'allais me sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus la

quitter.

Je fus plus faible après son départ que je ne l'avais été en sa

présence. Elle m'écrivait des lettres délirantes. Il y avait en moi

une sorte d'antipathie instinctive que son langage et ses manières

réveillaient par instants, et qui s'effaçait quand son souvenir me

revenait accompagné de tant de preuves d'abnégation et d'emportement.

Et puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies me

sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Célio m'avait trompé. Le

monde était vide, sans un être à aimer exclusivement. Les huit jours

expirés, je fis venir un voiturin pour me rendre à Milan.

On chargeait mes effets, les chevaux attendaient à ma porte; j'entrai

dans mon atelier pour y jeter un dernier coup d'oeil.

J'étais venu à Turin avec l'intention d'y passer un certain temps.

J'aimais cette ville, qui me rappelait toute mon enfance, et où j'avais

conservé de bonnes relations. J'avais loué un des plus agréables

logements d'artiste; mon atelier était excellent, et, le jour où je m'y

étais installé, j'avais travaillé avec délices, me flattant d'y oublier

tous mes soucis et d'y faire des progrès rapides. L'arrivée de la

duchesse avait brisé ces doux projets, et, en quittant cet asile, je

tremblai que tout ne fût brisé dans ma vie. Il me prit un remords, une

terreur, un regret, sous lesquels je me débattis en vain. Je me jetai

sur un sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin

s'impatientait; ses petits chevaux, qui étaient jeunes et fringants,

grattaient le pavé. Je ne bougeais pas. Je n'avais pas la force de

me dire que je ne partirais point; je me disais avec une certaine

satisfaction puérile que je n'étais pas encore parti.

Enfin le voiturin vint frapper en personne à ma porte. Je vois encore sa

casquette de loutre et sa casaque de molleton. Il avait une bonne figure

à la fois mécontente et amicale. C'était un ancien militaire, irrité de

mon inexactitude, mais soumis à l'idée de subordination. «Eh! mon cher

monsieur, les jours sont si courts dans cette saison! la route est si

mauvaise! Si la nuit nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il

y a une grande heure que je suis à vos ordres, et mes petits chevaux

ne demandent qu'à courir pour votre service.» Ce fut là toute sa

plainte.--«C'est juste, ami, lui dis-je, monte sur ton siége, me voilà!»

Il sortit; je me disposai à en faire autant. Un papier qui voltigeait

sur le plancher arrêta mes regards. Je le ramassai: c'était un feuillet

détaché de mon album. Je reconnus la composition que j'avais esquissée

dans la nuit où Célio m'avait ramené à ma demeure, à Vienne, après son

_fiasco_. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits tous deux

de moi par un malin personnage qui avait la tournure et le costume de

théâtre de Célio. Je me reportai à cette nuit d'insomnie où la duchesse

m'était apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si

grande.

LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.

Je ne sais quelle réaction se fit en moi. Je courus vers la porte;

j'ordonnai au _vetturino_ de dételer et de s'en aller. Je rentrai; je

respirai; je mis mon album sur une table comme pour reprendre possession

de mon atelier, de mon travail et de ma liberté; puis l'effroi de la

solitude me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier me serrèrent

le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me mis a pleurer, à sangloter,

presque, comme un enfant qui subit une pénitence et se désole à l'aspect

de la chambre qui va lui servir de prison.

Tout à coup une voix de femme qui chantait dans la rue me fit entendre

les premières phrases de cet air du _Don Juan_ de Mozart:

Vedrai, Carino

Se sei buonfuo,

Che bel rimedio

Ti voglio dar.

Était-ce un rêve? J'entendais la voix de Cécilia Boccaterri. Je l'avais

entendue deux fois dans le rôle de Zerline, où elle avait une naïveté

charmante, mais où elle manquait de la nuance de coquetterie nécessaire.

En cet instant, il me sembla qu'elle s'adressait à moi avec une

tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public, et qu'elle

m'appelait avec un accent irrésistible. Je bondis vers la porte; je

m'élançai dehors: je ne trouvai que le _vetturino_ qui dételait. Je

me livrai à mille recherches minutieuses. La rue et tous les alentour

étaient déserts. Il faisait à peine jour, et une bise piquante soufflait

des montagnes. «Reviens demain, dis-je à mon conducteur en lui donnant

un pourboire; je ne puis partir aujourd'hui.»

Je passai vingt-quatre heures à chercher et à m'informer. Je demandais

la Boccaferri, son père et Célio, au ciel et à la terre. Personne ne

savait ce que je voulais dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de

Boccaferri était mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri n'avait

jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani devait être en

Angleterre, parce qu'il avait traversé Turin deux mois auparavant en

disant qu'il était engagé à Londres.

Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce n'était pas la voix

de Cécilia qui m'avait chanté ces quatre vers beaucoup trop tendres pour

elle; mais pendant ces vingt-quatre heures, mon émotion avait changé

d'objet; la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. Au

point du jour, le brave _vetturino_ était à ma porte comme la veille.

Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je chargeai moi-même mes effets;

je m'installai dans son frêle _legno_ (c'est comme on dirait à Paris _un

sapin_), et je lui ordonnai de marcher vers l'ouest.

--Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan!

--Je le sais bien; je ne vais plus à Milan.

--Alors, mon maître, dites-moi où nous allons.

--Où tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible, du côté opposé à

Milan.

--Je vous mènerais à Paris avec ces chevaux-là; mais encore voudrais-je

savoir si c'est à Paris ou à Rome qu'il faut aller.

--Va vers la France, tout droit vers la France, lui dis-je, obéissant à

un instinct spontané. Je t'arrêterai quand je serai fatigué, ou quand la

belle nature m'invitera à la contempler.

--La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit en souriant le

brave homme. Voyez, que de neige du haut en bas des montagnes! Nous ne

passerons pas aisément le Mont-Cenis!

--Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons peut-être pas.

Allons, partons. J'ai besoin de voyager. Pourvu que ta voiture roule et

m'éloigne de Mifan, comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour

aujourd'hui.

--Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui firent une longue

glissade sur le pavé cristallisé par la gelée, tête d'artiste, tête de

fou! mais les gens raisonnables sont souvent bêtes et toujours avares.

Vivent les artistes!

VII.

LE NOEUD CERISE.

Je ne crois, d'une manière absolue, ni à la destiné, ni à mes instincts,

et je suis pourtant forcé de croire à quelque chose qui semble une

combinaison de l'un ou de l'autre, à une force mystérieuse qui est comme

l'attraction de la fatalité.

Le château des Désertes · 第 4 / 12 段