elle est, et ce respect pour la vertu dans la bouche d'un soi-disant
libertin me pousse au mariage les yeux fermés.
Nous nous serrâmes la main, et notre repas fut fort enjoué. J'étais
plein d'espoir et de confiance, je ne sais pourquoi, car mademoiselle
Boccaferri était partie. Je ne savais plus quand ni où je la
retrouverais, et elle ne m'avait pas accordé seulement un regard qui pût
me faire croire à son amour pour moi. Étais-je en proie à un accès
de fatuité? Non, j'aimais. Mon entretien avec Célio venait de rendre
évident pour moi ce mérite que j'avais deviné la veille. L'amour élargit
la poitrine et parfume l'air qui y pénètre: c'était mon premier amour
véritable, je me sentais heureux, jeune et fort; tout se colorait à mes
yeux d'une lumière plus vive et plus pure.
--Savez-vous un rêve que je faisais ces jours-ci, me dit Célio, et
qui me revient plus sérieux après mon _fiasco_? C'est d'aller passer
quelques semaines, quelques mois peut-être, dans un coin tranquille et
ignoré, avec le vieux fou Boccaferri et sa très-raisonnable fille. A eux
deux ils possèdent le secret de l'art: chacun en représente une face.
Le père est particulièrement inventif et spontané, la fille éminemment
consciencieuse et savante, car c'est une grande musicienne que la
Cécilia; le public ne s'en doute pas, et vous, vous n'en savez
probablement rien non plus. Eh bien, elle est peut-être la dernière
grande musicienne que possédera l'Italie. Elle comprend encore les
maîtres qu'aucun nouveau chanteur en renom ne comprend plus. Qu'elle
chante dans un ensemble, avec sa voix qu'on entend à peine, tout le
monde marche sans se rendre compte qu'elle seule contient et domine
toutes les parties par sa seule intelligence, et sans que la force du
poumon y soit pour rien. On le sent, on ne le dit pas. Quels sont les
favoris du public qui voudraient avouer la supériorité d'un talent
qu'on n'applaudit jamais? Mais allez ce soir au théâtre, et vous verrez
comment marchera l'opéra; on s'apercevra _un peu_ de la lacune creusée
par l'absence de la Boccaferri! Il est vrai qu'on ne dira pas à quoi
tient ce manque d'ensemble et d'âme collective. Ce sera l'enrouement
de celui-ci, la distraction de celui-là; les voix s'en prendront à
l'orchestre, et réciproquement. Mais moi, qui serai spectateur ce soir,
je rirai de la déroute générale, et je me dirai: Sot public, vous aviez
un trésor, et vous ne l'avez jamais compris! Il vous faut des roulades,
on vous en donne _en veux-tu? en voilà_, et vous n'êtes pas content!
Tâchez donc de savoir ce que vous voulez. En attendant, moi, j'observe
et je me repose.
--Vous ne m'apprenez rien, Célio; précisément hier soir je rompais
une lance contre la duchesse de... pour le talent élevé et profond de
mademoiselle Boccaferri.
--Mais la duchesse ne peut pas comprendre cela, reprit Célio en haussant
les épaules. Elle n'est pas plus artiste que _ma botte_! Et il faut être
extrêmement fort pour reconnaître des qualités enfouies sous un _fiasco_
perpétuel, car c'est là le sort de la pauvre Boccaferri. Qu'elle dise
comme un maître les parties les plus insignifiantes de son rôle,
quatre ou cinq vrais dilettanti épars dans les profondeurs de la salle
souriront d'un plaisir mystérieux et tranquille. Quelques demi-musiciens
diront: «Quelle belle musique! comme c'est écrit» sans reconnaître
qu'ils ne se fussent pas aperçus de cette perfection dans le détail
d'une belle chose si la _seconda donna_ n'était pas une grande artiste.
Ainsi va le monde, Salentini! Moi, je veux faire du bruit, et je cherche
le succès de toute la puissance de ma volonté, mais c'est pour me venger
du public que je hais, c'est pour le mépriser davantage. Je me suis
trompé sur les moyens, mais je réussirai à les trouver, en profitant
du vieux Boccaferri, de sa fille, et de moi-même par-dessus tout.
Pour cela, voyez-vous, il faut que je me perfectionne comme véritable
artiste; ce sera l'affaire de peu de temps; chaque année, pour moi,
représente dix ans de la vie du vulgaire; je suis actif et entêté. Quand
j'aurai acquis ce qui me manque pour moi-même, je saurai parfaitement ce
qui manque au public pour comprendre le vrai mérite. Je parviendrai à
être infiniment plus mauvais que je ne l'ai été hier devant lui, et par
conséquent à lui plaire infiniment. Voilà ma théorie. Comprenez-vous!
--Je comprends qu'elle est fausse, et que si vous ne cherchez pas le
beau et le vrai pour l'enseigner au public, en supposant que vous lui
plaisiez dans le faux, vous ne posséderez jamais le vrai. On ne dédouble
jamais son être à ce point. On ne fait point la grimace sans qu'il en
reste un pli au plus beau visage. Prenez garde, vous avez fait fausse
route, et vous allez vous perdre entièrement.
--Et voyez pourtant l'exemple de la Cécilia! s'écria Célio fort animé;
ne possède-t-elle pas le vrai en elle, ne s'opiniâtre-t-elle pas à ne
donner au public que du vrai, et n'est-elle pas méconnue et ignorée? Et
il ne faut pas dire qu'elle est incomplète et qu'elle manque de force et
de feu. Voyez-vous, pas plus loin qu'il y a deux jours, j'ai entendu la
Boccaferri chanter et déclamer seule entre quatre murs et ne sachant
pas que j'étais là pour l'écouter. Elle embrasait l'atmosphère de sa
passion, elle avait des accents à faire vibrer et tressaillir une foule
comme un seul homme. Cependant elle ne méprise pas le public, elle se
borne à ne pas l'aimer. Elle chante bien devant lui, pour son propre
compte, sans colère, sans passion, sans audace. Le public reste sourd et
froid; il veut, avant tout, qu'on se donne de la peine pour lui plaire,
et moi, je m'en donnerai; mais il me le paiera, car je ne lui donnerai
de mon feu et de ma science que le rebut, encore trop bon pour lui.
Je ne pus calmer Célio. Il prenait beaucoup de café en jurant contre la
platitude du café viennois. Il cherchait à s'exciter de plus en plus.
La rage de sa défaite lui revenait plus amère. Je lui rappelai qu'il
fallait aller au théâtre; il y courut en me donnant rendez-vous pour le
soir chez moi.
VI.
LA DUCHESSE.
A l'heure convenue, j'attendais Célio, mais je ne reçus qu'un billet
ainsi conçu:
«Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et des papiers pour que vous
ayez à terminer demain l'affaire de mademoiselle Boccaferri avec le
théâtre. Rien n'est plus simple: il s'agit de verser la somme ci-jointe
et de prendre un reçu que vous conserverez. Son engagement était à la
veille d'expirer, et elle n'est passible que d'une amende ordinaire pour
deux représentations auxquelles elle fait défaut. Elle trouve ailleurs
un engagement plus avantageux. Moi, je pars, mon cher ami. Je serai
parti quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une heure de
plus l'air du pays et les compliments de condoléance: je me fâcherais,
je dirais ou ferais quelque sottise. Je vais ailleurs, je pousse plus
loin. En avant, en Avant!
«Vous aurez bientôt de mes nouvelles et _d'autres_ qui vous intéressent
davantage.
«A vous de coeur,
«CÉLIO FLORIANI.»
[Illustration 004.png: Tu as été mauvais, archimauvais! (Page 83.)]
Je retournai cette épître pour voir si elle était bien à mon adresse:
_Adorno Salentini, place... n°..._ Rien n'y manquait.
Je retombai anéanti, dévoré d'une affreuse inquiétude, en proie à de
noirs soupçons, consterné d'avoir perdu la trace de Cécilia et de celui
qui pouvait me la disputer ou m'aider à la rejoindre. Je me crus joué.
Des jours, des semaines se passèrent, je n'entendis parler ni de Célio
ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention à leur brusque
départ, puisqu'il s'était effectué presque avec la clôture de la saison
musicale. Je lisais avidement tous les journaux de musique et de théâtre
qui me tombaient sous la main. Nulle part il n'était question d'un
engagement pour Cécilia ou pour Célio. Je ne connaissais personne
qui fût lié avec eux, excepté le vieux professeur de mademoiselle
Boccaferri, qui ne savait rien ou ne voulait rien savoir. Je me disposai
à quitter Vienne, où je commençais à prendre le spleen, et j'allai faire
mes adieux à la duchesse, espérant qu'elle pourrait peut-être me dire
quelque chose de Célio.
Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au moment de
m'épanouir à l'amour par la confiance et l'estime, je me voyais rejeté
dans le doute, et je sentais les atteintes empoisonnées du scepticisme
et de l'ironie. Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse,
et ne la trouvais nulle part. Je fus plus méchant dans mon entretien
avec la duchesse que Célio lui-même ne l'eût été à ma place. Ceci la
passionna pour, je devrais dire _contre_ moi: les coquettes sont ainsi
faites.
L'inquiétude mal déguisée avec laquelle je l'interrogeais sur Célio lui
fit croire que j'étais resté jaloux et amoureux d'elle. Elle me jura ne
pas savoir ce qu'il était devenu depuis la malencontreuse soirée de
son début; mais, en me supposant épris d'elle et en voyant avec quelle
assurance je le niais, elle se forma une grande idée de la force de mon
caractère. Elle prit à coeur de le dompter, elle se piqua au jeu; une
lutte acharnée avec un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et
qui l'abandonnait sur un simple soupçon lui parut digne de toute sa
science.
[Illustration 005.png: Cela se voyait à la joie franche... (Page 92.)]
Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai à Turin; au bout de deux
jours, elle y était aussi; elle se compromettait ouvertement, elle
faisait pour moi ce qu'elle n'avait jamais fait pour personne. Cette
femme qui m'avait tenu dans un plateau de la balance avec Célio dans
l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en herbe pour
choisir celui des deux qui flatterait le plus sa vanité, cette sage
coquette qui nous ménageait tous les deux pour éconduire celui de nous
qui serait brisé par le public, cette grande dame, jusque-là fort
prudente et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, se
jetait à corps perdu dans un scandale, sans que j'eusse grandi d'une
ligne dans l'opinion publique, et tout simplement par la seule raison
que je lui résistais.
Pourtant Célio avait été aussi cruel avec elle, et elle ne s'en était
pas émue d'une manière apparente. Il ne suffisait donc pas de lui
résister pour qu'elle s'éprît de la sorte. Elle avait senti que Célio
ne l'aimait pas, et qu'il n'était peut-être pas capable d'aimer
sérieusement; mais, outre que mon caractère et mon savoir-vivre lui
offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincèrement ému auprès
d'elle, elle devinait que j'étais capable de concevoir une grande
passion, et elle pensait me l'inspirer encore en dépit de mon courage
et de ma fierté. Elle se trompait de date, il est vrai, et il se trouva
qu'elle fit pour moi, lorsque j'étais refroidi à son égard, ce qu'elle
n'eût point songé à faire lorsque j'étais enflammé. Les femmes ne sont
jamais si habiles qu'elles ne tombent dans le piège de leur propre
vanité.
Je la vis donc se jeter dans mes bras à un moment de ma vie où je ne
l'aimais point, et où je souffrais à cause d'une autre femme. Il ne me
fallut ni courage, ni vertu, ni orgueil pour la repousser d'abord, et
pour tenter de la faire renoncer à sa propre perte. J'y mis une énergie
qui l'excita d'autant plus à se perdre; j'aurais été un scélérat,
un roué, un ennemi acharné à son désastre, que je n'aurais pas agi
autrement pour la pousser à bout et lui faire fouler aux pieds tout
souci de sa réputation. Elle crut que je mettais son amour à l'épreuve,
et le mien au prix de cette épreuve décisive, éclatante. Cette femme,
funeste aux autres, le devint volontairement à elle-même tout d'un
coup, au milieu d'une vie d'égoïsme et de calcul. Elle tendit tous
les ressorts de sa volonté pour vaincre une aversion qu'elle prenait
seulement pour de la méfiance. La crise de son orgueil blessé l'emporta
sur les habitudes de sa vanité froide et dédaigneuse. Peut-être aussi
s'ennuyait-elle, peut-être voulait-elle connaître les orages d'une
passion véritable ou d'une lutte violente.
Ma résistance l'irrita à ce point qu'elle jura de me forcer par un éclat
à tomber à ses pieds. Elle chercha à se faire insulter publiquement pour
me contraindre à prendre sa défense. Elle vint en plein jour chez moi
dans sa voiture; elle confia son prétendu secret à trois ou quatre
amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus indiscrètes possible.
Elle laissa tomber son masque en plein bal, au moment où elle s'emparait
de mon bras; enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de théâtre
où elle se fût montrée à tous les regards, si je n'en fusse sorti
précipitamment avec elle.
Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut multiplier des
incidents incroyables. Cette femme indolente et superbe de mollesse
était en proie à une activité dévorante. Elle ne dormait pas, elle ne
mangeait plus, elle était changée d'une manière effrayante. Elle savait
aussi s'opposer à ma fuite en me faisant croire à chaque instant qu'elle
venait me dire adieu et qu'elle renonçait à moi. J'aurais voulu calmer
la douleur que je lui causais, l'amener à de bonnes résolutions, la
quitter noblement et avec des paroles d'amitié. Je ne faisais qu'irriter
son désespoir, et il reparaissait plus terrible, plus impérieux, plus
enlaçant au moment où je me flattais de l'avoir fait céder à l'empire de
la raison.
Ce que je souffris durant ces huit jours est impossible à confesser.
L'amour d'une femme est peut-être irrésistible, quelle que soit cette
femme, et celle-là était belle, jeune, intelligente, audacieuse, pleine
de séductions. Le chagrin qui la consumait rapidement donnait à sa
beauté un caractère terrible, bien fait pour agir sur une imagination
d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait pour l'être,
elle l'avait peut-être toujours été; mais, avec moi, elle paraissait
dévorée d'un besoin de coeur qui faisait taire les sens et l'ornait du
prestige nouveau de la chasteté. Je me sentais glisser sur une pente
rapide dans un précipice sans fond, car il ne me fallait qu'aimer un
instant cette femme pour être à jamais perdu. Cela, je n'en pouvais
douter; je savais bien quelle réaction de tyrannie j'aurais à subir
une fois que j'aurais abandonné mon âme à cet attrait perfide. Je me
connaissais, ou plutôt je me pressentais. Fort dans le combat, j'étais
trop naïf dans la défaite pour n'être pas enlacé à tout jamais par ma
conscience. Et je pouvais encore combattre, parce que je me retenais
d'aimer, car je voyais en elle tout le contraire de mon idéal: le
dévouement, il est vrai, mais le dévouement dans la fièvre, l'énergie
dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soi-même, et point de
force véritable, point de dignité, point de durée possible dans ce subit
engouement. Elle me faisait horreur et pitié en même temps qu'elle
allumait en moi des agitations sauvages et une sombre curiosité. Je
voyais mon avenir perdu, mon caractère déconsidéré, toutes les femmes
effrontées et galantes ayant déjà l'oeil sur moi pour me disputer à
une puissante rivale et jouer avec moi à coups de griffes comme des
panthères avec un gladiateur. Je devenais un homme à bonnes fortunes,
moi qui détestais ce plat métier, un charlatan pour les esprits sévères
qui m'accuseraient de chercher la renommée dans le scandale des
aventures, au lieu de la conquérir par le progrès dans mon art. Je
me sentais défaillir, et, lorsque le feu de la passion montait à ma
poitrine, la sueur froide de l'épouvante coulait de mon front. Que cette
femme fût perdue par moi ou seulement acceptée par moi dans sa chute
volontaire, j'étais lié à elle par l'honneur; je ne pouvais plus
l'abandonner. J'aurais beau m'étourdir et m'exalter en me battant pour
elle, il me faudrait toujours traîner à mon pied ce boulet dégradant
d'un amour imposé par la faiblesse d'un instant à la dignité de toute la
vie.
Déjà elle me menaçait de s'empoisonner, et, dans la situation extrême où
elle s'était jetée, une heure de rage et de délire pouvait la porter au
suicide. Le ciel m'inspira un _mezzo termine_. Je résolus de la tromper
en laissant une porte ouverte à l'observation de ma promesse. J'exigeai
qu'elle allât rejoindre ses amis et sa famille à Milan; j'en fis une
condition de mon amour, lui disant que je rougirais de profiter, pour
la posséder, de la crise où elle se jetait, que ma conscience ne serait
plus troublée dès que je la verrais reprendre sa place dans le monde
et son rang dans l'opinion, que je restais à Turin pour ne pas la
compromettre en la suivant, mais que dans huit jours je serais auprès
d'elle pour l'aimer dans les douceurs du mystère.
J'eus un peu de peine à la persuader, mais j'étais assez ému, assez peu
sûr de ma force pour qu'elle crût encore à la sienne. Elle partit, et je
restai brisé de tant d'émotions, fatigué de ma victoire, incertain si
j'allais me sauver au bout du monde, ou la rejoindre pour ne plus la
quitter.
Je fus plus faible après son départ que je ne l'avais été en sa
présence. Elle m'écrivait des lettres délirantes. Il y avait en moi
une sorte d'antipathie instinctive que son langage et ses manières
réveillaient par instants, et qui s'effaçait quand son souvenir me
revenait accompagné de tant de preuves d'abnégation et d'emportement.
Et puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies me
sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Célio m'avait trompé. Le
monde était vide, sans un être à aimer exclusivement. Les huit jours
expirés, je fis venir un voiturin pour me rendre à Milan.
On chargeait mes effets, les chevaux attendaient à ma porte; j'entrai
dans mon atelier pour y jeter un dernier coup d'oeil.
J'étais venu à Turin avec l'intention d'y passer un certain temps.
J'aimais cette ville, qui me rappelait toute mon enfance, et où j'avais
conservé de bonnes relations. J'avais loué un des plus agréables
logements d'artiste; mon atelier était excellent, et, le jour où je m'y
étais installé, j'avais travaillé avec délices, me flattant d'y oublier
tous mes soucis et d'y faire des progrès rapides. L'arrivée de la
duchesse avait brisé ces doux projets, et, en quittant cet asile, je
tremblai que tout ne fût brisé dans ma vie. Il me prit un remords, une
terreur, un regret, sous lesquels je me débattis en vain. Je me jetai
sur un sofa; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin
s'impatientait; ses petits chevaux, qui étaient jeunes et fringants,
grattaient le pavé. Je ne bougeais pas. Je n'avais pas la force de
me dire que je ne partirais point; je me disais avec une certaine
satisfaction puérile que je n'étais pas encore parti.
Enfin le voiturin vint frapper en personne à ma porte. Je vois encore sa
casquette de loutre et sa casaque de molleton. Il avait une bonne figure
à la fois mécontente et amicale. C'était un ancien militaire, irrité de
mon inexactitude, mais soumis à l'idée de subordination. «Eh! mon cher
monsieur, les jours sont si courts dans cette saison! la route est si
mauvaise! Si la nuit nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? Il
y a une grande heure que je suis à vos ordres, et mes petits chevaux
ne demandent qu'à courir pour votre service.» Ce fut là toute sa
plainte.--«C'est juste, ami, lui dis-je, monte sur ton siége, me voilà!»
Il sortit; je me disposai à en faire autant. Un papier qui voltigeait
sur le plancher arrêta mes regards. Je le ramassai: c'était un feuillet
détaché de mon album. Je reconnus la composition que j'avais esquissée
dans la nuit où Célio m'avait ramené à ma demeure, à Vienne, après son
_fiasco_. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits tous deux
de moi par un malin personnage qui avait la tournure et le costume de
théâtre de Célio. Je me reportai à cette nuit d'insomnie où la duchesse
m'était apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si
grande.
LE CHÂTEAU DES DÉSERTES.
Je ne sais quelle réaction se fit en moi. Je courus vers la porte;
j'ordonnai au _vetturino_ de dételer et de s'en aller. Je rentrai; je
respirai; je mis mon album sur une table comme pour reprendre possession
de mon atelier, de mon travail et de ma liberté; puis l'effroi de la
solitude me saisit. Ces grandes murailles nues d'un atelier me serrèrent
le coeur. Je retombai sur le sofa, et je me mis a pleurer, à sangloter,
presque, comme un enfant qui subit une pénitence et se désole à l'aspect
de la chambre qui va lui servir de prison.
Tout à coup une voix de femme qui chantait dans la rue me fit entendre
les premières phrases de cet air du _Don Juan_ de Mozart:
Vedrai, Carino
Se sei buonfuo,
Che bel rimedio
Ti voglio dar.
Était-ce un rêve? J'entendais la voix de Cécilia Boccaterri. Je l'avais
entendue deux fois dans le rôle de Zerline, où elle avait une naïveté
charmante, mais où elle manquait de la nuance de coquetterie nécessaire.
En cet instant, il me sembla qu'elle s'adressait à moi avec une
tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en public, et qu'elle
m'appelait avec un accent irrésistible. Je bondis vers la porte; je
m'élançai dehors: je ne trouvai que le _vetturino_ qui dételait. Je
me livrai à mille recherches minutieuses. La rue et tous les alentour
étaient déserts. Il faisait à peine jour, et une bise piquante soufflait
des montagnes. «Reviens demain, dis-je à mon conducteur en lui donnant
un pourboire; je ne puis partir aujourd'hui.»
Je passai vingt-quatre heures à chercher et à m'informer. Je demandais
la Boccaferri, son père et Célio, au ciel et à la terre. Personne ne
savait ce que je voulais dire. L'un me disait que le vieil ivrogne de
Boccaferri était mort depuis dix ans; l'autre, que ce Boccaferri n'avait
jamais eu de fille; tous, que le fils de la Floriani devait être en
Angleterre, parce qu'il avait traversé Turin deux mois auparavant en
disant qu'il était engagé à Londres.
Je me dis que j'avais eu une hallucination, que ce n'était pas la voix
de Cécilia qui m'avait chanté ces quatre vers beaucoup trop tendres pour
elle; mais pendant ces vingt-quatre heures, mon émotion avait changé
d'objet; la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. Au
point du jour, le brave _vetturino_ était à ma porte comme la veille.
Cette fois, je ne le fis pas attendre. Je chargeai moi-même mes effets;
je m'installai dans son frêle _legno_ (c'est comme on dirait à Paris _un
sapin_), et je lui ordonnai de marcher vers l'ouest.
--Eh quoi! Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan!
--Je le sais bien; je ne vais plus à Milan.
--Alors, mon maître, dites-moi où nous allons.
--Où tu voudras, mon ami; allons le plus loin possible, du côté opposé à
Milan.
--Je vous mènerais à Paris avec ces chevaux-là; mais encore voudrais-je
savoir si c'est à Paris ou à Rome qu'il faut aller.
--Va vers la France, tout droit vers la France, lui dis-je, obéissant à
un instinct spontané. Je t'arrêterai quand je serai fatigué, ou quand la
belle nature m'invitera à la contempler.
--La belle nature est bien laide dais ce temps-ci, dit en souriant le
brave homme. Voyez, que de neige du haut en bas des montagnes! Nous ne
passerons pas aisément le Mont-Cenis!
--Nous verrons bien; d'ailleurs nous ne le passerons peut-être pas.
Allons, partons. J'ai besoin de voyager. Pourvu que ta voiture roule et
m'éloigne de Mifan, comme de Turin, c'est tout ce qu'il me faut pour
aujourd'hui.
--Allons, allons! dit-il en fouettant ses chevaux, qui firent une longue
glissade sur le pavé cristallisé par la gelée, tête d'artiste, tête de
fou! mais les gens raisonnables sont souvent bêtes et toujours avares.
Vivent les artistes!
VII.
LE NOEUD CERISE.
Je ne crois, d'une manière absolue, ni à la destiné, ni à mes instincts,
et je suis pourtant forcé de croire à quelque chose qui semble une
combinaison de l'un ou de l'autre, à une force mystérieuse qui est comme
l'attraction de la fatalité.