--Non, Célio; ce n'est pas avec les femmes que je veux faire de la

force; les coquettes surtout n'en valent pas la peine. L'ironie du dépit

les flatte plus qu'elle ne les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il

y a, c'est la plus grande sérénité d'âme dans ma conduite avec celle-ci

désormais.

--Allons, vous êtes meilleur que moi. Il est vrai que vous n'avez pas

été _chuté_ ce soir, ce qui est fort malsain, je vous jure, et crispe

les nerfs horriblement; mais il me semble que vous êtes un calmant

pour moi. Ne trouvez pas le mot blessant: un esprit qui nous calme est

souvent un esprit qui nous domine, et il se peut que le calme soit la

plus grande des forces de la nature.

--C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agitation, c'est l'orage qui

dérange et bouleverse.

--Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour tout, et chaque chose

a son usage. Peut-être que l'union de deux natures aussi opposées que la

vôtre et la mienne ferait une force complète. Je veux devenir votre ami,

je sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis égoïste et

que je ne commence rien sans me demander ce qui m'en reviendra; mais

c'est dans l'ordre intellectuel et moral que je cherche mes profits.

Dans les choses matérielles, je suis presque aussi prodigue et

insouciant que le vieux Boccaferri, lequel serait le premier des hommes,

si le genre humain n'était pas la dernière des races. Tenez, il a

raison, ce Boccaferri, et j'avais tort de ne pas vouloir supporter son

insolence tout à l'heure. Il m'a dit la vérité. J'ai perdu la partie

parce que j'étais au-dessous de moi-même. Là-dessus, j'étais d'accord

avec lui; mais j'ai été au-dessous de mon propre talent et j'ai manqué

d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait fausse route. Un talent sain

et dispos est toujours prêt pour l'inspiration. Le mien est malade,

et il faut que je le remette au régime. Voilà pourquoi je suivrai son

conseil et n'écouterai pas celui que votre politesse me donnait. Je ne

tenterai pas une seconde épreuve avant de m'être retrempé. Il faut que

je sois à l'abri de ces défaillances soudaines, et pour cela je dois

envisager autrement la philosophie de mon art. Il faut que je revienne

aux leçons de ma mère, que je n'ai pas voulu suivre, mais que je garde

écrites en caractères sacrés dans mon souvenir. Ce soir, le vieux

Boccaferri a parlé comme elle, et la paisible Cécilia... cette froide

artiste qui n'a jamais ni blâme ni éloge pour ce qui l'entoure, oui,

oui, la _vieille_ Cécilia a glissé, comme point d'orgue aux théories de

son père, deux ou trois mots qui m'ont fait une grande impression, bien

que je n'aie pas eu l'air de les entendre.

--Pourquoi l'appelez-vous la _vieille_ Cécilia, mon cher Célio? Elle n'a

que bien peu d'années de plus que vous et moi.

--Oh! c'est une manière de dire, une habitude d'enfance, un terme

d'amitié, si vous voulez. Je l'appelle _mon vieux fer_. C'est un

sobriquet tiré de son nom, et qui ne la fâche pas. Elle a toujours été

en avant de son âge, triste, raisonnable et prudente. Quand j'étais

enfant, j'ai joué quelquefois avec elle dans les grands corridors des

vieux palais; elle me cédait toujours, ce qui me la faisait croire aussi

vieille que ma bonne, quoiqu'elle fût alors une jolie fille. Nous ne

nous sommes bien connus et rencontrés souvent que depuis la mort de ma

mère, c'est-à-dire depuis qu'elle est au théâtre et que je suis sorti du

nid où j'ai été couvé si longtemps et avec tant d'amour. J'ai déjà

pas mal couru le monde depuis deux ans. J'étais arriéré en fait

d'expérience; j'étais avide d'en acquérir, et je me suis dénoué vite. Le

furieux besoin que j'avais de vivre par moi-même m'a étourdi d'abord

sur ma douleur, car j'avais une mère telle qu'aucun homme n'en a eu une

semblable. Elle me portait encore dans son coeur, dans son esprit, dans

ses bras, sans s'apercevoir que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne

m'en apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi; mais elle

partie pour le ciel, j'ai voulu courir, bâtir, posséder sur la terre.

Déjà je suis fatigué, et j'ai encore les mains vides. C'est maintenant

que je sens réellement que ma mère me manque; c'est maintenant que je

la pleure, que je crie après elle dans la solitude de mes pensées... Eh

bien! dans cette solitude effrayante toujours, navrante parfois pour un

homme habitué à l'amour exclusif et passionné d'une mère, il y a un être

qui me fait encore un peu de bien et auprès duquel je respire de toute

la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri. Voyez-vous, Salentini,

je vais vous dire une chose qui vous étonnera; mais pesez-la, et vous

la comprendrez: je n'aime pas les femmes, je les déteste, et je suis

affreusement méchant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri,

parce que, seule, elle ressemble par certains côtés à ma mère, à

la femme qui est cause de mon aversion pour toutes les autres;

comprenez-vous cela?

--Parfaitement, Célio. Votre mère ne vivait que pour vous, et vous

vous étiez habitué à la société d'une femme qui vous aimait plus

qu'elle-même... Ah! vous ne savez pas à qui vous parlez, Célio, et

quelles souffrances tout opposées ce nom de mère réveille dans mon

coeur! Plus mon enfance a différé de la vôtre, mieux je vous comprends,

ô enfant gâté, insolent et beau comme le bonheur! Aussi tant qu'a duré

votre virginale inexpérience, vous avez cru que la femme était l'idéal

du dévouement, que l'amour de la femme était le bien suprême pour

l'homme; enfin, qu'une femme ne servait qu'à nous servir, à nous adorer,

à nous garantir, à écarter de nous le danger, le mal, la peine, le

souci, et jusqu'à l'ennui, n'est-ce pas?

--Oui, oui, c'est cela, s'écria Célio en s'arrêtant et en regardant

le ciel. L'amour d'une femme, c'était, dans mon attente, la lumière

splendide et palpitante d'une étoile qui ne défaille et ne pâlit jamais.

Ma mère m'aimait comme un astre verse le feu qui féconde. Auprès d'elle,

j'étais une plante vivace, une fleur aussi pure que la rosée dont elle

me nourrissait. Je n'avais pas une mauvaise pensée, pas un doute, pas

un désir. Je ne me donnais pas la peine de vivre par moi-même dans les

moments où la vie eût pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant; elle

mourait, rongée par un chagrin secret, et moi, misérable, je ne le

voyais pas. Si je l'interrogeais à cet égard, je me laissais rassurer

par ses réponses; je croyais à son divin sourire..... Je la tenais un

matin inanimée dans mes bras; je la rapportais dans sa maison la croyant

évanouie... Elle était morte, morte! et j'embrassais son cadavre...

Célio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions en ce

moment-là. Un cri de désespoir et de terreur s'échappa de sa poitrine,

comme si une apparition eût passé devant lui. Je vis bien que ce pauvre

enfant ne savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir réveillé et

envenimé par son récent désastre ne devînt trop violent pour ses nerfs;

je le pris par le bras, je l'emmenai.

--Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses idées, comment

et pourquoi je suis égoïste; je ne pouvais pas être autrement, et vous

comprenez aussi pourquoi je suis devenu haineux et colère aussitôt qu'en

cherchant l'amour et l'amitié dans le commerce de mes semblables, je me

suis heurté et brisé contre des égoïsmes pareils au mien. Les femmes

que j'ai rencontrées (et je commence à croire que toutes sont ainsi)

n'aiment qu'elles-mêmes, ou, si elles nous aiment un peu, c'est par

rapport à elles, à cause de la satisfaction que nous donnons à leurs

appétits de vanité ou de libertinage. Que nous ne leur soyons plus bons

à rien, elles nous brisent et nous marchent sur la figure, et vous

voudriez que j'eusse du respect pour ces créatures ambitieuses ou

sensuelles, qui remarquent que je suis beau et que je pourrais bien

avoir de l'avenir! Oh! ma mère m'eût aimé bossu et idiot! mais les

autres!... Essayez, essayez d'y croire, Salentini, et vous verrez!

--Mon cher Célio, vous avez raison en général; mais, en faveur des

exceptions possibles, vous ne devriez pas tant vous hâter de tout

maudire. Moi qui n'ai jamais été gâté, et qui n'ai encore été aimé de

personne, j'espère encore, j'attends toujours.

--Vous n'avez jamais été aimé de personne?... Vous n'avez pas eu de

mère?... ou la vôtre ne valait pas mieux que vos maîtresses? Pauvre

garçon! En ce cas, vous avez toujours été seul avec vous-même, et il

n'y a point de plus terrible tête-à-tête. Ah! je voudrais être aimant,

Salentini, je vous aimerais, car ce doit être un grand bonheur que de

pouvoir faire le bonheur d'un autre!

--Étrange coeur que vous êtes, Célio! Je ne vous comprends pas encore;

mais je veux vous connaître, car il me semble qu'en dépit de vos

contradictions et de votre inconséquence, en dépit de votre prétention

à la haine, à l'égoïsme, à la dureté, il y a en vous quelque chose de

l'âme qui vous a versé ses trésors.

--Quelque chose de ma mère? je ne le crois pas. Elle était si humble

dans sa grandeur, cette âme incomparable, qu'elle craignait toujours

de détruire mon individualité en y substituant la sienne. Elle me

développait dans le sens que je lui manifestais, elle me prenait tel que

je suis, sans se douter que je puisse être mauvais. Ah! c'est là aimer,

et ce n'est pas ainsi que nos maîtresses nous aiment, convenez-en.

--Comment se fait-il que, comprenant si bien la grandeur et la beauté

du dévouement dans l'amour, vous ne le sentiez pas vivre ou germer dans

votre propre sein?

--Et vous, Salentini, répondit-il en m'arrêtant avec vivacité, que

portez-vous ou que couvez-vous dans votre âme? Est-ce le dévouement aux

autres? non, c'est le dévouement à vous-même, car vous êtes artiste.

Soyez sincère, je ne suis pas de ceux qui se paient des mots sonores

vulgairement appelés _blagues_ de sentiment.

--Vous me faites trembler, Célio, lui dis-je, et, en me pénétrant d'un

examen si froid, vous me feriez douter de moi-même. Laissez-moi jusqu'à

demain pour vous répondre, car me voici à ma porte, et je crains que

vous ne soyez fatigué. Où demeurez-vous, et à quelle heure secouez-vous

les pavots du sommeil?

--Le sommeil! encore une _blague!_ répondit-il; je suis toujours

éveillé. Venez me demander à déjeuner aussitôt que vous voudrez. Voilà

ma carte.

Il ralluma son cigare au mien, et s'éloigna.

V.

DÉPIT.

J'étais fatigué, et pourtant je ne pus dormir. Je comptai les heures

sans réussir à résumer les émotions de ma soirée et à conclure avec

moi-même. Il n'y avait qu'une chose certaine pour moi, c'est que je

n'aimais plus la duchesse, et que j'avais failli faire une lourde école

en m'attachant à elle; mais une âme blessée cherche vite une autre

blessure pour effacer celle qui mortifie l'amour-propre, et j'éprouvais

un besoin d'aimer qui me donnait la fièvre. Pour la première fois,

je n'étais plus le maître absolu de ma volonté; j'étais impatient du

lendemain. Depuis douze heures, j'étais entré dans une nouvelle phase de

ma vie, et, ne me reconnaissant plus, je me crus malade.

Je ne l'avais jamais été, ma santé avait fait ma force; je m'étais

développé dans un équilibre inappréciable. J'eus peur en me sentant le

pouls légèrement agité. Je sautai à bas de mon lit; je me regardai dans

une glace, et je me mis à rire. Je rallumai ma lampe, je taillai un

crayon, je jetai sur un bout de papier les idées qui me vinrent. Je fis

une composition qui me plut, quoique ce fût une mauvaise composition.

C'était un homme assis entre son bon et son mauvais ange. Le bon ange

était distrait et comme pris de sollicitude pour un passant auquel le

mauvais ange faisait des agaceries dans le même moment. Entre ces deux

anges, le personnage principal délaissé, et ne comptant ni sur l'un ni

sur l'autre, regardait en souriant une fleur qui personnifiait pour lui

la nature. Cette allégorie n'avait pas le sens commun, mais elle avait

une signification pour moi seul. Je me crus vainqueur de mon angoisse;

je me recouchai, je m'assoupis, j'eus le cauchemar: je rêvai que

j'égorgeais Célio.

Je quittai mon lit décidément, je m'habillai aux premières lueurs de

l'aube; j'allai faire un tour de promenade sur les remparts, et, quand

le soleil fut levé, je gagnai le logis de Célio.

Célio ne s'était pas couché, je le trouvai écrivant des lettres.--Vous

n'avez pas dormi, me dit-il, et vous êtes fatigué pour avoir essayé de

dormir? J'ai fait mieux que vous; j'ai passé la nuit dehors. Quand on

est excité, il faut s'exciter davantage; c'est le moyen d'en finir plus

vite.

--Fi! Célio, dis-je en riant, vous me scandalisez.

--Il n'y a pas de quoi, reprit-il, car j'ai passé la nuit sagement à

causer et à écrire avec la plus honnête des femmes.

--Qui? mademoiselle Boccaferri?

--Eh! pourquoi devinez-vous? Est-ce que.... mais il serait trop tard,

elle est partie.

--Partie!

--Ah! vous pâlissez? Tiens, tiens! je ne m'étais pas aperçu de cela; il

est vrai que j'étais tout plongé en moi-même hier soir. Mais écoutez: en

vous quittant cette nuit, j'étais de fort mauvaise humeur contre vous.

J'aurais causé encore deux heures avec plaisir, et vous me disiez

d'aller me reposer, ce qui voulait dire que vous aviez assez de moi.

Résolu à causer jusqu'au grand jour, n'importe avec qui, j'allai droit

chez le vieux Boccaferri. Je sais qu'il ne dort jamais de manière, même

quand il a bu, à ne pas s'éveiller tout d'un coup le plus honnêtement

du monde et parfaitement lucide. Je vois de la lumière à sa fenêtre, je

frappe, je le trouve debout causant avec sa fille. Ils accourent à

moi, m'embrassent et me montrent une lettre qui était arrivée chez

eux pendant la soirée et qu'ils venaient d'ouvrir en rentrant. Ce que

contenait cette lettre, je ne puis vous le dire, vous le saurez plus

tard; c'est un secret important pour eux, et j'ai donné ma parole de

n'en parler à qui que ce soit. Je les ai aidés à faire leurs paquets; je

me suis chargé d'arranger ici leurs affaires avec le théâtre; j'ai causé

des miennes avec Cécilia, pendant que le vieux allait chercher une

voiture. Bref, il y a une heure que je les y ai vus monter et sortir de

la ville. A présent me voilà réglant leurs comptes, en attendant que

j'aille à la direction théâtrale pour dégager la Cécilia de toutes

poursuites. Ne me questionnez pas, puisque j'ai la bouche scellée; mais

je vous prie de remarquer que je suis fort actif et fort joyeux ce

matin, que je ne songe pas à ménager la fraîcheur de ma voix, enfin

que je fais du dévouement pour mes amis, ni plus ni moins qu'un simple

épicier. Que cela ne vous émerveille pas trop! je suis _obligeant_,

parce que je suis actif, et qu'au lieu de me coûter, cela m'occupe et

m'amuse, voilà tout.

--Vous ne pouvez même pas me dire vers quelle contrée ils se dirigent!

--Pas même cela. C'est bien cruel, n'est-ce pas? Prenez-vous-en à la

Boccaferri, qui n'a pas fait d'exception en votre faveur au silence

qu'elle m'imposait, tant les femmes sont ingrates et perverses!

--J'avais cru que vous, vous faisiez une exception en faveur de

mademoiselle Boccaferri dans vos anathèmes contre son sexe?

--Parlons-nous sérieusement? Oui, certes, elle est une exception, et je

le proclame. C'est une femme honnête; mais pourquoi? Parce qu'elle n'est

point belle.

--Vous êtes bien persuadé qu'elle n'est pas belle? repris-je avec feu;

vous parlez comme un comédien, mais non comme un artiste. Moi, je suis

peintre, je m'y connais, et je vous dis qu'elle est plus belle que

la duchesse de X..., qui a tant de réputation, et que la prima donna

actuelle, dont on fait tant de bruit.

Je m'attendais à des plaisanteries ou à des négations de la part de

Célio. Il ne me répondit rien, changea de vêtements, et m'emmena

déjeuner. Chemin faisant, il me dit brusquement:--Vous avez parfaitement

raison, elle est plus belle qu'aucune femme au monde. Seulement j'avais

la mauvaise honte de le nier, parce que je croyais être le seul à m'en

apercevoir.

--Vous parlez comme un possesseur, Célio, comme un amant.

--Moi! s'écria-t-il en tournant son visage vers le mien avec assurance,

je ne le suis pas, je ne l'ai jamais été, et je ne le serai jamais!

--D'où vient que vous ne désirez pas l'être?

--De ce que je la respecte et veux l'aimer toujours, de ce qu'elle a été

la protégée de ma mère qui l'estimait, de ce qu'elle est, après moi (et

peut-être autant que moi), le coeur qui a le mieux compris, le mieux

aimé, le mieux pleuré ma mère. Oh! ma _vieille_ Cécilia, jamais! c'est

une tête sacrée, et c'est la seule tête portant un bonnet sur laquelle

je ne voudrais pas mettre le pied.

--Toujours étrange et inconséquent, Célio!... Vous reconnaissez qu'elle

est respectable et adorable, et vous méprisez tant votre propre amour,

que vous l'en préservez comme d'une souillure! Vous ne pouvez donc que

flétrir et dégrader ce que votre souffle atteint! Quel homme ou quel

diable êtes-vous? Mais, permettez-moi de vous le dire et d'employer

un des mots crus que vous aimez, ceci me paraît de la _blague_, une

prétention au _méphistophélisme_, que votre âge et votre expérience ne

peuvent pas encore justifier. Bref, je ne vous crois pas. Vous voulez

m'étonner, faire le fort, l'invincible, le satanique; mais, tout

bonnement, vous êtes un honnête jeune homme, un peu libertin, un peu

taquin, un peu fanfaron... pas assez pourtant pour ne pas comprendre

qu'il faut épouser une honnête fille quand on l'a séduite; et comme vous

êtes trop jeune ou trop ambitieux pour vous décider si tôt à un mariage

si modeste, vous ne voulez pas faire la cour à mademoiselle Boccaferri.

--Plût au ciel que je fusse ainsi! dit Célio sans montrer d'humeur et

sans regimber; je ne serais pas malheureux, et je le suis pourtant! Ce

que je souffre est atroce... Ah! si j'étais honnête et bon, je serais

naïf, j'épouserais demain la Boccaferri, et j'aurais une existence

calme, rangée, charmante, d'autant plus que ce ne serait peut-être pas

un mariage aussi modeste que vous croyez. Qui connaît l'avenir? Je ne

puis m'expliquer là-dessus; mais sachez que, quand même la Cécilia

serait une riche héritière, parée d'un grand nom, je ne voudrais pas

devenir amoureux d'elle. Écoutez, Salentini, une grande vérité, bien

niaise, un lieu commun: l'amour des mauvaises femmes nous tue; l'amour

des femmes grandes et bonnes les tue. Nous n'aimons beaucoup que ce qui

nous aime peu, et nous aimons mal ce qui nous aime bien. Ma mère est

morte de cela, à quarante ans, après dix années de silence et d'agonie.

--C'est donc vrai? je l'avais entendu dire.

--Celui qui l'a tuée vit encore. Je n'ai jamais pu l'amener à se battre

avec moi. Je l'ai insulté atrocement, et lui qui n'est point un lâche,

tant s'en faut, il a tout supporté plutôt que de lever la main contre

le fils de la Floriani... Aussi je vis comme un réprouvé, avec une

vengeance inassouvie qui fait mon supplice, et je n'ai pas le courage

d'assassiner l'assassin de ma mère! Tenez, vous voyez en moi un nouvel

Hamlet, qui ne pose pas la douleur et la folie, mais qui se consume dans

le remords, dans la haine et dans la colère. Et pourtant, vous l'avez

dit, je suis bon: tous les égoïstes sont faciles à vivre, tolérants et

doux. Mais je suivrai l'exemple d'Hamlet, je ne briserai point la pâle

Ophélia; qu'elle aille dans un cloître plutôt! je suis trop malheureux

pour aimer. Je n'en ai plus le temps ni la force. Et puis Hamlet se

complique en moi de passions encore vivantes; je suis ambitieux,

personnel; l'art, pour moi, n'est qu'une lutte, et la gloire qu'une

vengeance. Mon ennemi avait prédit que je ne serais rien, parce que ma

mère m'avait trop gâté. Je veux l'écraser d'un éclatant démenti à la

face du monde. Quant à la Boccaferri, je ne veux pas être pour elle ce

que cet homme maudit a été pour ma mère, et je le serais! Voyez-vous,

il y a une fatalité! Les orages et les malheurs qui nous frappent dans

notre enfance s'attachent à nous comme des furies, et, plus nous tâchons

de nous en préserver, plus nous sommes entraînés, par je ne sais quel

funeste instinct d'imitation, à les reproduire plus tard: le crime est

contagieux. L'injustice et la folie, que j'ai détestées chez l'amant de

ma mère, je les sens s'éveiller en moi dès que je commence à aimer une

femme. Je ne veux donc pas aimer, car, si je n'étais pas la victime, je

serais le bourreau.

--Donc vous avez peur aussi, quelquefois et à votre insu, d'être la

victime? Donc vous êtes capable d'aimer?

--Peut-être; mais j'ai vu, par l'exemple de ma mère, dans quel abîme

nous précipite le dévouement, et je ne veux pas tomber dans cet abîme.

--Et vous ne croyez pas que l'amour puisse être soumis à d'autres lois

qu'à cette diabolique alternative du dévouement méconnu et immolé, ou de

la tyrannie délirante et homicide?

--Non!

--Pauvre Célio, je vous plains, et je vois que vous êtes un homme faible

et passionné. Je vous connais enfin: vous êtes destiné, en effet, à être

victime ou bourreau; mais vous ne faites là le procès qu'à vous-même, et

le genre humain n'est pas forcément votre complice.

--Ah! vous me méprisez, parce que vous avez meilleure opinion de

vous-même? s'écria Célio avec amertume; eh bien, attendons. Si vous êtes

sincère, nous philosopherons ensemble un jour: nous ne disputerons plus.

Jusque-là, que voulez-vous faire? La cour à ma vieille Boccaferri? En

ce cas, prenez garde! je veille à sa défense comme un jeune chien déjà

méfiant et hargneux. Il vous faudra marcher droit avec elle. Si je la

respecte, ce n'est pas pour permettre aux autres de s'emparer d'elle,

même dans le secret de leurs pensées.

Je fus frappé de l'âpreté de ces dernières paroles de Célio et de

l'accent de haine et de dépit qui les accompagna.--Célio, lui dis-je,

vous serez jaloux de la Boccaferri, vous l'êtes déjà; convenez que nous

sommes rivaux! Soyons francs, je vous en supplie, puisque vous dites

que la franchise c'est le signe de la force. Vous m'avez dit que vous

n'étiez pas son amant et que vous ne vouliez pas l'être; mais descendez

dans le plus profond de votre coeur, et voyez si vous êtes bien sûr de

l'avenir; puis vous me direz si je vais sur vos brisées, et si nous

sommes dès aujourd'hui amis ou ennemis.

--Ce que vous me demandez là est délicat, répondit-il; mais ma réponse

ne se fera pas attendre. Je ne mens jamais aux autres ni à moi-même. Je

ne serai jamais jaloux de la Cécilia, parce que je n'en serai jamais

amoureux... à moins que pourtant elle ne devienne amoureuse de moi, ce

qui est aussi vraisemblable que de voir la duchesse devenir sincère et

le vieux Boccaferri devenir sobre.

--Et pourquoi donc, Célio? Si, par malheur pour moi, la Cécilia vous

voyait et vous entendait en cet instant, elle pourrait bien être émue,

tremblante, indécise...

--Si je la voyais indécise, émue et tremblante, je fuirais, je vous en

donne ma parole d'honneur, monsieur Salentini! Je sais trop ce que c'est

que de profiter d'un moment d'émotion et de prendre les femmes par

surprise. Ce n'est pas ainsi que je voudrais être aimé d'une femme comme

la Boccaferri; je n'y trouverais aucun plaisir et aucune gloire, parce

qu'elle est sincère et honnête, parce qu'elle ne me cacherait pas sa

honte et ses larmes, parce qu'au lieu de volupté je ne lui donnerais et

ne recevrais d'elle que de la douleur et des remords. Oh! non, ce n'est

pas ainsi que je voudrais posséder une femme pure! Et, comme je ne

cherche que l'ivresse, je ne m'adresserai jamais qu'à celles qui ne

veulent rien de plus. Êtes-vous content?

--Pas encore, ami: rien ne me prouve que la Boccaferri ne vous aime pas

profondément, et que l'amitié qu'elle proclame pour vous ne soit pas un

amour qu'elle se cache encore à elle-même. S'il en était ainsi, si un

jour ou l'autre vous veniez à le découvrir, vous me la disputeriez,

n'est-ce pas?

--Oui, certes, Monsieur, répondit Célio sans hésiter, et, puisque

vous l'aimez, vous devez comprendre que son amour ne soit pas

chose indifférente... Mais alors, mon ami, ajouta-t-il saisi d'un

attendrissement douloureux qui se peignit sur son visage expressif et

sincère, je vous demanderais en grâce de vous battre avec moi. J'aurais

la chance d'être tué, parce que je me bats mal. Je suis passé maître

à la salle d'armes: en présence d'un adversaire réel, je suis ému, la

colère me transporte, et j'ai toujours été blessé. Ma mort sauverait la

Cécilia de mon amour. Ainsi, ne me manquez pas, si nous en venons jamais

là.* A présent, déjeunons, rions et soyons amis, car je suis bien sûr

qu'elle me regarde comme un enfant; je ne vois en elle qu'une vieille

amie, et, si cela continue, je ne vous porterai pas ombrage... Mais vous

l'épouseriez, n'est-ce pas? autrement je me battrais de sang-froid, et

je vous tuerais, comptez-y.

Le château des Désertes · 第 3 / 12 段