Tout cela s'agitait confusément et rapidement dans ma tête. Je tenais

toujours la main de Cécilia dans la mienne, je l'y avais gardée; elle

ne paraissait pas le trouver mauvais. J'interrogeais les fibres

mystérieuses de cette petite main, assez ferme, légèrement attiédie et

particulièrement calme, tout en plongeant dans les yeux noirs, grands

et graves de la cantatrice; mais l'oeil et la main d'une femme ne se

pénètrent pas si aisément que ceux d'un homme. Ma science d'observation

et ma délicatesse de perceptions m'ont souvent trahi ou éclairé selon le

sexe.

Par un mouvement très-naturel pour relever son châle, la Boccaferri me

retira sa main dès que nous fûmes seuls, mais sans détourner son regard

du mien.

--Monsieur Salentini, dit-elle, vous faites la cour à la duchesse

de X... et vous avez été jaloux de Célio; mais vous ne l'êtes plus,

n'est-ce pas? vous sentez bien que vous n'avez pas sujet de l'être.

--Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas sujet d'être jaloux

de Célio, si je faisais la cour à la duchesse, répondis-je en me

rapprochant un peu de la Boccaferri; mais je puis vous jurer que je ne

suis pas jaloux, parce que je n'aime pas cette femme.

Cécilia baissa les yeux, mais avec une expression de dignité et non de

trouble.--Je ne vous demande pas vos secrets, dit-elle, je n'ai pas

cette indiscrétion. Rien là dedans ne peut exciter ma curiosité; mais

je vous parle franchement. Je donnerais ma vie pour Célio; je sais que

certaines femmes du monde sont très-dangereuses. Je l'ai vu avec peine

aller chez quelques-unes, j'ai prévu que sa beauté lui serait funeste,

et peut-être son malheur d'aujourd'hui est-il le résultat de quelques

intrigues de coquettes, de quelques jalousies fomentées à dessein....

Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais quelquefois

chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Eh bien, j'ai vu ce soir

Célio _chuté_ par des gens qui lui promettaient chaudement hier de

l'applaudir, et j'ai cru comprendre certains petits drames dans les

loges qui nous avoisinaient. J'ai remarqué aussi votre générosité, j'en

ai été vivement touchée. Célio, depuis le peu de temps qu'il est à

Vienne, s'est déjà fait des ennemis. Je ne suis pas en position de l'en

préserver; mais, lorsque l'occasion se présente pour moi de lui assurer

et de lui conserver une noble amitié, je ne veux pas la négliger. Célio

n'a point aspiré à plaire à la duchesse; voilà tout ce que j'avais

à vous dire, signor Salentini, et ce que je puis vous affirmer sur

l'honneur, car Célio n'a point de secrets pour moi, et je l'ai interrogé

sur ce point-là, il n'y a qu'un instant, comme vous entriez ici.

[Illustration 002.png: C'est une cruauté, Madame. (Page 76.)]

Chacun sait plus ou moins la figure que tâche de ne pas faire un homme

qui trouve occupée la place qu'il venait pour conquérir. Je fis de

mon mieux pour que mon désappointement ne parût pas.--Bonne Cécilia,

répondis-je, je vous déclare que cela me serait parfaitement égal, et je

permets à Célio d'être aujourd'hui ou de ne jamais être l'amant de la

duchesse, sans que cela change rien à ma sympathie pour lui, à mon

impartialité comme _dilettante_, à mon zèle comme ami. Oui, je serai

son ami de bon coeur, puisqu'il est le vôtre, car vous êtes une des

personnes que j'estime le plus. Vous l'avez compris, vous, puisque vous

venez de me livrer sans détour le secret de votre coeur, et je vous en

remercie.

--Le secret de mon coeur! dit la Boccaferri d'un ton de sincérité qui me

pétrifia. Quel secret?

--Etes-vous donc distraite à ce point que vous m'ayez dit, sans le

savoir, votre amour pour Célio; ou que vous l'ayez déjà oublié?

La Boccaferri se mit à rire. C'était la première fois que je la voyais

rire, et le rire est aussi un indice à étudier. Sa figure grave et

réservée ne semblait pas faite pour la gaieté, et pourtant cet éclair

d'enjouement l'éclaira d'une beauté que je ne lui connaissais pas.

C'était le rire franc, bref et harmonieusement rhythmé d'une petite

fille épanouie et bonne.--Oui, oui, dit-elle, il faut que je sois bien

distraite pour m'être exprimée comme je l'ai fait sur le compte de

Célio, sans songer que vous alliez prendre le change et me supposer

amoureuse de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pédanterie de ma

part à m'en défendre, lorsque cela doit vous paraître très-naturel et

très-indifférent.

--Très-naturel... c'est possible... Très-indifférent... c'est possible

encore; mais je vous prie cependant de vous expliquer.--Et je pris le

bras de Cécilia avec une brusquerie involontaire dont je me repentis

tout à coup, car elle me regarda d'un air étonné, comme si je venais de

la préserver d'une brûlure ou d'une araignée. Je me calmai aussitôt et

j'ajoutai:--Je tiens à savoir si je suis assez votre ami pour que vous

m'ayez confié votre secret, ou si je le suis assez peu pour qu'il vous

soit indifférent, à vous, de n'être pas connue de moi.

[Illustration 003.png: Puis, en voyant de près combien sa beauté était

vraie... (Page 79.)]

--Ni l'un ni l'autre, répondit-elle. Si j'avais un tel secret, j'avoue

que je ne vous le confierais pas sans vous connaître et vous éprouver

davantage; mais, n'ayant point de secret, j'aime mieux que vous me

connaissiez telle que je suis. Je vais vous expliquer mon dévouement

pour Célio, et d'abord je dois vous dire que Célio a deux soeurs et

un jeune frère pour lesquels je me dévouerais encore davantage, parce

qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui des services et de la

sollicitude d'une femme. Oh! oui, si j'avais un sort indépendant, je

voudrais consacrer ma vie à remplacer la Floriani auprès de ses enfants,

car l'être que j'aime de passion et d'enthousiasme, c'est un nom, c'est

une morte, c'est un souvenir sacré, c'est la grande et bonne Lucrezia

Floriani!

Je pensai, malgré moi, à la duchesse, qui, une heure auparavant, avait

motivé son engouement pour Célio par une ancienne relation d'amitié avec

sa mère. La duchesse avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani

était morte à quarante, absolument retirée du théâtre et du monde depuis

douze ou quatorze ans... Ces deux femmes l'avaient-elles beaucoup

connue? Je ne sais pourquoi cela me paraissait invraisemblable. Je

craignais que le nom de Floriani ne servît mieux à Célio auprès des

femmes qu'auprès du public.

Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou si Cécilia

alla naturellement au-devant de mes objections, car elle ajouta sans

transition:--Et pourtant je ne l'ai vue, dans toute ma vie, que cinq ou

six fois, et notre plus longue intimité a été de quinze jours, lorsque

j'étais encore une enfant.

Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je l'observais. Il y

avait comme un embarras douloureux en elle; mais elle reprit bientôt:

«Je souffre un peu de vous dire pourquoi mon coeur a voué un culte à

cette femme, mais je présume que je n'ai rien de neuf à vous apprendre

là-dessus. Mon père... vous savez, est un homme excellent, une âme

ardente, généreuse, une intelligence supérieure... ou plutôt vous ne

savez guère cela; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il a

toujours vécu dans le désordre, dans l'incurie, dans la misère. Il était

trop aimable pour n'avoir pas beaucoup d'amis; il en faisait tous les

jours, parce qu'il plaisait, mais il n'en conserva jamais aucun, parce

qu'il était incorrigible, et que leurs secours ne pouvaient le guérir

de son imprévoyance et de ses illusions. Lui et moi nous devons de la

reconnaissance à tant de gens, que la liste serait trop longue; mais une

seule personne a droit, de notre part, à une éternelle adoration. Seule

entre tous, seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver

tous les ans... quelquefois plus souvent. Inépuisable en patience, en

tolérance, en compréhension, en largesse, elle ne méprisa jamais mon

père, elle ne l'humilia jamais de sa pitié ni de ses reproches. Jamais

ce mot amer et cruel ne sortit de ses lèvres: «Ce pauvre homme avait

du mérite; la misère l'a dégradé.» Non! la Floriani disait: «Jacopo

Boccaferri aura beau faire, il sera toujours un homme de coeur et de

génie!» Et c'était vrai; mais, pour comprendre cela, il fallait être la

pauvre fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia.

«Pendant vingt ans, c'est-à-dire depuis le jour où elle le rencontra

jusqu'à celui où elle cessa de vivre, elle le traita comme un ami dont

on ne doute point. Elle était bien sûre, au fond du coeur, que ses

bienfaits ne l'enrichiraient pas; et que chaque dette criante qu'elle

acquittait ferait naître d'autres dettes semblables. Elle continua; elle

ne s'arrêta jamais. Mon père n'avait qu'un mot à lui écrire, l'argent

arrivait à point, et avec l'argent la consolation, le bienfait de l'âme,

quelques lignes si belles, si bonnes! Je les ai tous conservés comme des

reliques, ces précieux billets. Le dernier disait:

«Courage, mon ami, _cette fois-ci_ la destinée vous sourira, et vos

efforts ne seront pas vains, j'en suis sûre. Embrassez pour moi la

Cécilia, et comptez toujours sur votre vieille amie.»

«Voyez quelle délicatesse et quelle science de la vie! C'était bien la

centième fois qu'elle lui parlait ainsi. Elle l'encourageait toujours;

et, grâce à elle, il entreprenait toujours quelque chose. Cela ne durait

point et creusait de nouveaux abîmes; mais, sans cela, il serait mort

sur un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver.... Oui, oui,

la Floriani m'a légué son courage.... Sans elle, j'aurais peut-être

moi-même douté de mon père; mais j'ai toujours foi en lui, grâce à elle!

Il est vieux, mais il n'est pas fini. Son intelligence et sa fierté

n'ont rien perdu de leur énergie. Je ne puis le rendre riche comme il le

faudrait à un homme d'une imagination si féconde et si ardente; mais je

puis le préserver de la misère et de l'abattement. Je ne le laisserai

pas tomber; je suis forte!»

La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique ce feu fût

encore contenu par une habitude de dignité calme.

Elle se transformait à mes yeux, ou plutôt elle me révélait ces trésors

de l'âme que j'avais toujours pressentis en elle. Je pris sa main

très-franchement cette fois, et je la baisai sans arrière-pensée.

--Vous êtes une noble créature, lui dis-je, je le savais bien, et

je suis fier de l'effort que vous daignez faire pour m'avouer cette

grandeur que vous cachez aux yeux du monde, comme les autres cachent

la honte de leur petitesse. Parlez, parlez encore; vous ne pouvez pas

savoir le bien que vous me faites, à moi qui suis né pour croire et pour

aimer, mais que le monde extérieur contriste et alarme perpétuellement.

--Mais je n'ai plus rien à vous dire, mon ami. La Floriani n'est plus,

mais elle est toujours vivante dans mon coeur. Son fils aîné commence

la vie et tâte le terrain de la destinée d'un pied hasardeux, téméraire

peut-être. Est-ce à moi de douter de lui? Ah! qu'il soit ambitieux,

imprudent, impuissant même dans les arts, qu'il se trompe mille fois,

qu'il devienne coupable envers lui-même, je veux l'aimer et le servir

comme si j'étais sa mère. Je puis bien peu de chose, je ne suis presque

rien; mais ce que je peux, ce que je suis, j'en voudrais faire le

marchepied de sa gloire, puisque c'est dans la gloire qu'il cherche son

bonheur. Vous voyez bien, Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en

tête. J'ai l'esprit et le coeur forcément sérieux, et je n'ai pas de

temps à perdre, ni de puissance à dépenser pour la satisfaction de mes

fantaisies personnelles.

--Oh! oui, je vous comprends, m'écriai-je, une vie toute d'abnégation et

de dévouement! Si vous êtes au théâtre, ce n'est point pour vous. Vous

n'aimez pas le théâtre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au

succès. Vous dédaignez la gloriole; vous travaillez pour les autres.

--Je travaille pour mon père, reprit-elle, et c'est encore grâce à la

Floriani que je peux travailler ainsi. Sans elle, je serais restée ce

que j'étais, une pauvre petite ouvrière à la journée, gagnant à peine

un morceau de pain pour empêcher son père de mendier dans les mauvais

jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et trouva ma voix agréable.

Elle me dit que je pouvais chanter dans les salons, même au théâtre,

les seconds rôles. Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon

mieux. Je n'étais déjà plus jeune, j'avais vingt six ans, et j'avais

déjà beaucoup souffert; mais je n'aspirais point au premier rang, et

cela fit que je parvins rapidement à pouvoir occuper le second. J'avais

l'horreur du théâtre. Mon père y travaillant comme acteur, comme

décorateur, comme souffleur même (il y a rempli tous les emplois, selon

les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais de bonne heure

cette sentine d'impuretés où nulle fille ne peut se préserver de

souillure, à moins d'être une martyre volontaire. J'hésitai longtemps;

je donnais des leçons, je chantais dans les concerts; mais il n'y avait

là rien d'assuré. Je manque d'audace, je n'entends rien à l'intrigue. Ma

clientèle, fort bornée et fort modeste, m'échappait à tout moment. La

Floriani mourut presque subitement. Je sentis que mon père n'avait plus

que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai mon aversion pour

ce contact avec le public, qui viole la pureté de l'âme et flétrit le

sanctuaire de la pensée. Je suis actrice depuis trois ans, je le serai

tant qu'il plaira à Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous

mes goûts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le dis à

personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-t-il pas son fardeau? J'ai

la force de porter le mien: je fais mon métier en conscience. J'aime

l'art, je mentirais si je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais

j'aurais aimé à cultiver le mien dans des conditions toutes différentes.

J'étais née pour tenir l'orgue dans un couvent de nonnes et pour chanter

la prière du soir aux échos profonds et mystérieux d'un cloître.

Qu'importe? ne parlons plus de moi, c'est trop!

La Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et me tendit la main

en souriant. Je me sentis hors de moi. Mon heure était venue: j'aimais!

IV.

FLÂNERIE.

Elle s'était levée pour partir; elle ramena son châle sur ses épaules.

Elle était mal mise, affreusement mise, comme une actrice pauvre

et fatiguée, qui s'est débarrassée à la hâte de son costume et qui

s'enveloppe avec joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en

aller à pied par les rues. Elle avait un voile noir très-fané sur la

tête et de gros souliers aux pieds, parce que le temps était à la pluie.

Elle cachait ses jolies mains (je me rappelle ce détail exactement) dans

de vilains gants tricotés. Elle était très pâle, même un peu jaune,

comme j'ai remarqué depuis qu'elle le devenait quand on la forçait à

remuer la cendre qui couvrait le feu de son âme. Probablement elle eût

été moins belle que laide pour tout autre que moi en ce moment-là.

Eh bien! je la trouvai, pour la première fois de ma vie, la plus belle

femme que j'eusse encore contemplée. Et elle l'était, en effet, j'en

suis certain. Ce mélange de désespoir et de volonté, de dégoût et de

courage, cette abnégation complète dans une nature si énergique, et par

conséquent si capable de goûter la vie avec plénitude, cette flamme

profonde, cette mémoire endolorie, voilées par un sourire de douceur

naïve, la faisaient resplendir à mes yeux d'un éclat singulier. Elle

était devant moi comme la douce lumière d'une petite lampe qu'on

viendrait d'allumer dans une vaste église. D'abord ce n'est qu'une

étincelle dans les ténèbres, et puis la flamme s'alimente, la clarté

s'épure, l'oeil s'habitue et comprend, tous les objets s'illuminent peu

à peu. Chaque détail se révèle sans que l'ensemble perde rien de sa

lucidité transparente et de son austérité mélancolique. Au premier

moment, on n'eût pu marcher sans se heurter dans ce crépuscule, et puis

voilà qu'on peut lire à cette lampe du sanctuaire et que les images du

temple se colorent et flottent devant vous comme des êtres vivants.

La vue augmente à chaque seconde comme un sens nouveau, perfectionné,

satisfait, idéalisé, par ce suave aliment d'une lumière pure, égale et

sereine.

Cette métaphore, longue à dire, me vint rapide et complète dans la

pensée. Comme un peintre que je suis, je vis le symbole avec les yeux de

l'imagination en même temps que je regardais la femme avec les yeux

du sentiment. Je m'élançai vers elle, je l'entourai de mes bras, en

m'écriant follement: «_Fiat lux!_ aimons-nous, et la lumière sera.»

Mais elle ne me comprit pas, ou plutôt elle n'entendit pas mes sottes

paroles. Elle écoutait un bruit de voix dans la loge voisine. «Ah! mon

Dieu! me dit-elle, voici mon père qui se querelle avec Célio! allons

vite les distraire. Mon père sort du café. Il est très-animé à cette

heure-ci, et Célio n'est guère disposé à entendre une théorie sur le

néant de la gloire. Venez, mon ami!»

Elle s'empara de mon bras, et courut à la loge de Célio. Il devait se

passer bien du temps avant que l'occasion de lui dire mon amour se

retrouvât.

Le vieux Boccaferri était fort débraillé et à moitié ivre, ce qui lui

arrivait toujours quand il ne l'était pas tout à fait. Célio, tout en

se lavant la figure avec de la pâte de concombre, frappait du pied avec

fureur.

--Oui, disait Boccaferri, je te le répéterai quand même tu devrais

m'étrangler. C'est ta faute; tu as été _mauvais, archimauvais_! Je te

savais bien _mauvais_, mais je ne te croyais pas encore capable d'être

aussi _mauvais_ que tu l'as été ce soir!

--Est-ce que je ne le sais pas que j'ai été _mauvais, mauvais_ ivrogne

que vous êtes? s'écria Célio en roulant sa serviette convulsivement pour

la lancer à la figure du vieillard; mais, en voyant paraître Cécilia,

il atténua ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber à nos

pieds.--Cécilia, reprit-il, délivre-moi de ton fléau de père; ce vieux

fou m'apporte le coup de pied de l'âne. Qu'il me laisse tranquille, ou

je le jette par la fenêtre!

Cette violence de Célio sentait si fort le cabotin, que j'en fus

révolté; mais la paisible Cécilia n'en parut ni surprise ni émue.

Comme une salamandre habituée à traverser le feu, comme un nautonier

familiarisé avec la tempête, elle se glissa entre les deux antagonistes,

prit leurs mains et les força à se joindre en disant:--Et pourtant vous

vous aimez! si mon père est fou ce soir, c'est de chagrin; si Célio est

méchant, c'est qu'il est malheureux, mais il sait bien que c'est son

malheur qui fait déraisonner son vieil ami.

Boccaferri se jeta au cou de Célio, et, le pressant dans ses bras: «Le

ciel m'est témoin, s'écria-t-il, que je t'aime presque autant que ma

propre fille!» Et il se mit à pleurer. Ces larmes venaient à la fois du

coeur et de la bouteille. Célio haussa les épaules tout en l'embrassant.

--C'est que, vois-tu, reprit le vieillard, toi, ta mère, tes soeurs, ton

jeune frère... je voudrais vous placer dans le ciel, avec une auréole,

une couronne d'éclairs au front, comme des dieux!... Et voilà que tu

fais un _fiasco orribile_ pour ne m'avoir pas consulté!

Il déraisonna pendant quelques minutes, puis ses idées s'éclaircirent

en parlant. Il dit d'excellentes choses sur l'amour de l'art, sur la

personnalité mal entendue qui nuit à celle du talent. Il appelait

cela la _personnalité de la personne_. Il s'exprima d'abord en termes

heurtés, bizarres, obscurs; mais, à mesure qu'il parlait, l'ivresse se

dissipait: il devenait extraordinairement lucide, il trouvait même des

formes agréables pour faire accepter sa critique au récalcitrant Célio.

Il lui dit à peu près les mêmes choses, quant au fond, que j'avais dites

à la duchesse; mais il les dit autrement et mieux. Je vis qu'il pensait

comme moi, ou plutôt que je pensais comme lui, et qu'il résumait devant

moi ma propre pensée. Je n'avais jamais voulu faire attention aux

paroles de ce vieillard, dont le désordre me répugnait. Je m'aperçus ce

soir-là qu'il avait de l'intelligence, de la finesse, une grande science

de la philosophie de l'art, et que, par moments il trouvait des mots

qu'un homme de génie n'eût pas désavoués.

Célio l'écoutait l'oreille basse, se défendant mal, et montrant, avec la

naïveté généreuse qui lui était propre, qu'il était convaincu en dépit

de lui-même. L'heure s'écoulait, on éteignait jusque dans les couloirs,

et les portes du théâtre allaient se fermer. Boccaferri était partout

chez lui. Avec cette admirable insouciance qui est une grâce d'état pour

les débauchés, il eût couché sur les planches ou bavardé jusqu'au jour

sans s'aviser de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre.

Cécilia le prit par le bras pour l'emmener, nous dit adieu dans la

rue, et je me trouvai seul avec Célio, qui, se sentant trop agité pour

dormir, voulut me reconduire jusqu'à mon domicile.

--Quand je pense, me disait-il, que je suis invité à souper ce soir dans

dix maisons, et qu'à l'heure qu'il est, toutes mes connaissances sont

censées me chercher pour me consoler! Mais personne ne s'impatiente

après moi, personne ne regrettera mon absence, et je n'ai pas un ami qui

m'ait bien cherché, car j'étais dans la loge de Cécilia, et, en ne me

trouvant pas dans la mienne, on n'essayait pas de savoir si j'étais

de l'autre côté de la cloison. A travers cette cloison maudite, j'ai

entendu des mots qui devront me faire réfléchir. «Il est déjà parti!

Il est donc désespéré!--Pauvre diable!--Ma foi! je m'en vais.--Je lui

laisse ma carte.--J'aime autant l'avoir manqué ce soir, etc.» C'est

ainsi que mes bons et fidèles amis se parlaient l'un à l'autre. Et je

me tenais coi, enchanté de les entendre partir. Et votre duchesse! qui

devait m'envoyer prendre par son sigisbée avec sa voiture? Je n'ai pas

eu la peine de refuser son thé. _Vous en tenez_ pour cette duchesse,

vous? Vous avez grand tort; c'est une dévergondée. Attendez d'avoir un

_fiasco_ dans votre art, et vous m'en direz des nouvelles. Au reste,

celle-là ne m'a pas trompé. Dès le premier jour, j'ai vu qu'elle faisait

passer son monde sous la toise, et que, pour avoir les grandes entrées

chez elle, il fallait avoir son brevet de _grand homme_ à la main.

--Je ne sais, répondis-je, si c'est le dépit ou l'habitude qui vous rend

cynique, Célio; mais vous l'êtes, et c'est une tache en vous. A quoi bon

un langage si acerbe? Je ne voudrais pas qualifier de dévergondée une

femme dont j'aurais à me plaindre. Or, comme je n'ai pas ce droit-là, et

que je ne suis pas amoureux de la duchesse le moins du monde, je vous

prie d'en parler froidement et poliment devant moi; vous me ferez

plaisir, et je vous estimerai davantage.

--Écoutez, Salentini, reprit vivement Célio, vous êtes prudent, et vous

louvoyez à travers le monde comme tant d'autres. Je ne crois pas que

vous ayez raison; du moins ce n'est pas mon système. Il faut être franc

pour être fort, et moi, je veux exercer ma force à tout prix. Si vous

n'êtes pas l'amant de la duchesse, c'est que vous ne l'avez pas voulu,

car, pour mon compte, je sais que je l'aurais été, si cela eût été

de mon goût. Je sais ce qu'elle m'a dit de vous au premier mot de

galanterie que je lui ai adressé (et je le faisais par manière

d'amusement, par curiosité pure, je vous l'atteste): je regardais une

jolie esquisse que vous avez faite d'après elle et qu'elle a mise,

richement encadrée, dans son boudoir. Je trouvais le portrait flatté, et

je le lui disais, sans qu'elle s'en doutât, en insinuant que cette

noble interprétation de sa beauté ne pouvait avoir été trouvée que par

l'amour. «Parlez plus bas, me répondit-elle d'un air de mystère. J'ai

bien du mal à tenir cet homme-là en bride.» On sonna au même instant.

«Ah! mon Dieu! dit-elle, c'est peut-être lui qui force ma porte;

sortons d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi, à la veille de

débuter.--Oui, oui, répondis-je ironiquement; vous êtes si bonne pour

moi, que vous le rendriez heureux rien que pour me préserver de sa

haine.» Elle crut que c'était une déclaration, et, m'arrêtant sur le

seuil de son boudoir: «Que dites-vous là? s'écria-t-elle; si vous ne

craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui qu'il me

cause. Qu'il vienne, qu'il se fâche, restons!» C'était charmant,

n'est-ce pas, monsieur Salentini? mais je ne restai point. J'attendais

cette belle dame à l'épreuve de mon succès ou de ma chute. Si vous

voulez venir avec moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous?

Le château des Désertes · 第 2 / 12 段