Célio Floriani était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq

[Illustration: 001.png.]

LE CHÂTEAU DES DÉSERTES

NOTICE

Le _Château des Désertes_ est une analyse de quelques idées d'art plutôt

qu'une analyse de sentiments. Ce roman m'a servi, une fois de plus, à me

confirmer dans la certitude que les choses réelles, transportées dans

le domaine de la fiction, n'y apparaissent un instant que pour y

disparaître aussitôt, tant leur transformation y devient nécessaire.

Durant plusieurs hivers consécutifs, étant retirée à la campagne avec

mes enfants et quelques amis de leur âge, nous avions imaginé de jouer

la comédie sur scénario et sans spectateurs, non pour nous instruire en

quoique ce soit, mais pour nous amuser. Cet amusement devint une passion

pour les enfants, et peu à peu une sorte d'exercice littéraire qui ne

fut point inutile au développement intellectuel de plusieurs d'entre

eux. Une sorte de mystère que nous ne cherchions pas, mais qui résultait

naturellement de ce petit vacarme prolongé assez avant dans les nuits,

au milieu d'une campagne déserte, lorsque la neige ou le brouillard nous

enveloppaient au dehors, et que nos serviteurs même, n'aidant ni à nos

changements de décor, ni à nos soupers, quittaient de bonne heure la

maison où nous restions seuls; le tonnerre, les coups de pistolet, les

roulements du tambour, les cris du drame et la musique du ballet, tout

cela avait quelque chose de fantastique, et les rares passants qui en

saisirent de loin quelque chose n'hésitèrent pas à nous croire fous ou

ensorcelés.

Lorsque j'introduisis un épisode de ce genre dans le roman qu'on va

lire, il y devint une étude sérieuse, et y prit des proportions si

différentes de l'original, que mes pauvres enfants, après l'avoir lu,

ne regardaient plus qu'avec chagrin le paravent bleu et les costumes de

papier découpé qui avaient fait leurs délices. Mais à quelque chose sert

toujours l'exagération de la fantaisie, car ils firent eux-mêmes un

théâtre aussi grand que le permettait l'exiguïté du local, et arrivèrent

à y jouer des pièces qu'ils firent, eux-mêmes aussi, les années

suivantes.

Qu'elles fussent bonnes ou mauvaises, là n'est point la question

intéressante pour les autres: mais ne firent-ils pas mieux de s'amuser

et de s'exercer ainsi, que de courir cette bohème du monde réel, qui se

trouve à tous les étages de la société?

C'est ainsi que la fantaisie, le roman, l'oeuvre de l'imagination, en un

mot, a son effet détourné, mais certain, sur l'emploi de la vie. Effet

souvent funeste, disent les rigoristes de mauvaise foi ou de mauvaise

humeur. Je le nie. La fiction commence par transformer la réalité; mais

elle est transformée à son tour et fait entrer un peu d'idéal, non pas

seulement dans les petits faits, mais dans les grands sentiments de la

vie réelle.

GEORGE SAND.

NOHANT 17 janvier 1853

A M. W.-G. MACREADY.

Ce petit ouvrage essayant de remuer quelques idées sur l'art dramatique,

je le mets sous la protection d'un grand nom et d'une honorable amitié.

GEORGE SAND.

Nohant, 30 avril 1847.

I.

LA JEUNE MÈRE.

Avant d'arriver à l'époque de ma vie qui fait le sujet de ce récit, je

dois dire en trois mots qui je suis.

Je suis le fils d'un pauvre ténor italien et d'une belle dame française.

Mon père se nommait Tealdo Soavi; je ne nommerai point ma mère. Je ne

fus jamais avoué par elle, ce qui ne l'empêcha point d'être bonne et

généreuse pour moi. Je dirai seulement que je fus élevé dans la maison

de la marquise de..., à Turin et à Paris, sous un nom de fantaisie.

La marquise aimait les artistes sans aimer les arts. Elle n'y entendait

rien et prenait un égal plaisir à entendre une valse de Strauss et une

fugue de Bach. En peinture, elle avait un faible pour les étoffes vert

et or, et elle ne pouvait souffrir une toile mal encadrée. Légère et

charmante, elle dansait à quarante ans comme une sylphide et fumait des

cigarettes de contrebande avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Elle

n'avait aucun remords d'avoir cédé à quelques entraînements de jeunesse

et ne s'en cachait point trop, mais elle eût trouvé de mauvais goût de

les afficher. Elle eut de son mari un fils que je ne nommai jamais mon

frère, mais qui est toujours pour moi un bon camarade et un aimable ami.

Je fus élevé comme il plut à Dieu; l'argent n'y fut pas épargné. La

marquise était riche, et, pourvu qu'elle n'eût à prendre aucun souci

de mes aptitudes et de mes progrès, elle se faisait un devoir de ne me

refuser aucun moyen de développement. Si elle n'eût été en réalité

que ma parente éloignée et ma bienfaitrice, comme elle l'était

officiellement, j'aurais été le plus heureux et le plus reconnaissant

des orphelins; mais les femmes de chambre avaient eu trop de part à ma

première éducation pour que j'ignorasse le secret de ma naissance. Dès

que je pus sortir de leurs mains, je m'efforçai d'oublier la douleur et

l'effroi que leur indiscrétion m'avait causés. Ma mère me permit de voir

le monde à ses côtés, et je reconnus à la frivolité bienveillante de son

caractère, au peu de soin mental qu'elle prenait de son fils légitime,

que je n'avais aucun sujet de me plaindre. Je ne conservai donc point

d'amertume contre elle, je n'en eus jamais le droit mais une sorte de

mélancolie, jointe à beaucoup de patience, de tolérance extérieure et de

résolution intime, se trouva être au fond de mon esprit, de bonne heure

et pour toujours.

J'éprouvais parfois un violent désir d'aimer et d'embrasser ma mère.

Elle m'accordait un sourire en passant, une caresse à la dérobée. Elle

me consultait sur le choix de ses bijoux et de ses chevaux; elle me

félicitait d'avoir du _goût_, donnait des éloges à mes instincts de

savoir-vivre, et ne me gronda pas une seule fois en sa vie; mais jamais

aussi elle ne comprit mon besoin d'expansion avec elle. Le seul mot

maternel qui lui échappa fut pour me demander, un jour qu'elle s'aperçut

de ma tristesse, si j'étais jaloux de son fils, et si je ne me trouvais

pas aussi bien traité que l'_enfant de la maison_. Or, comme, sauf le

plaisir très-creux d'avoir un nom et le bonheur très-faux d'avoir dans

le monde une position toute faite pour l'oisiveté, mon frère n'était

effectivement pas mieux traité que moi, je compris une fois pour toutes,

dans un âge encore assez tendre, que tout sentiment d'envie et de dépit

serait de ma part ingratitude et lâcheté. Je reconnus que ma mère

m'aimait autant qu'elle pouvait aimer, plus peut-être qu'elle n'aimait

mon frère, car j'étais l'enfant de l'amour, et ma figure lui plaisait

plus que la ressemblance de son héritier avec son mari.

Je m'attachai donc à lui complaire, en prenant mieux que lui les leçons

qu'elle payait pour nous deux avec une égale libéralité, une égale

insouciance. Un beau jour, elle s'aperçut que j'avais profité, et

que j'étais capable de me tirer d'affaire dans la vie. «Et mon fils?

dit-elle avec un sourire; il risque fort d'être ignorant et paresseux,

n'est-ce pas?...» Puis elle ajouta naïvement: «Voyez comme c'est

heureux, que ces deux enfants aient compris chacun sa position!» Elle

m'embrassa au front, et tout fut dit. Mon frère n'essuya aucun reproche

de sa part. Sans s'en douter, et grâce à ses instincts débonnaires,

elle avait détruit entre nous tout levain d'émulation, et l'on conçoit

qu'entre un fils légitime et un bâtard l'émulation eût pu se changer

fort aisément en aversion et en jalousie.

Je travaillai donc pour mon propre compte, et je pus me livrer sans

anxiété et sans amour-propre maladif au plaisir que je trouvais

naturellement à m'instruire. Entouré d'artistes et de gens du monde, mon

choix se fit tout aussi naturellement. Je me sentais artiste, et, si

j'eusse été maltraité par ceux qui ne l'étaient pas, je me serais élancé

dans la carrière avec une sorte d'âpreté chagrine et hautaine. Il

n'en fut rien. Tous les amis de ma mère m'encourageaient de leur

bienveillance, et moi, ne me sentant blessé nulle part, j'entrai dans la

voie qui me parut la mienne avec le calme et la sérénité d'une âme qui

prend librement possession de son domaine.

Je portai dans l'étude de la peinture toutes les facultés qui étaient

en moi, sans fièvre, sans irritation, sans impatience. A vingt-cinq ans

seulement, je me sentis arrivé au premier degré de développement de ma

force, et je n'eus pas lieu de regretter mes tâtonnements.

Ma mère n'était plus; elle m'avait oublié dans son testament, mais

elle était morte en me faisant écrire un billet fort gracieux pour me

féliciter de mes premiers succès, et en donnant une signature à son

banquier pour payer les premières dettes de mon frère. Elle avait fait

autant pour moi que pour lui, puisqu'elle nous avait mis tous les deux

à même de devenir des hommes. J'étais arrivé au but le premier; je ne

dépendais plus que de mon courage et de mon intelligence. Mon frère

dépendait de sa fortune et de ses habitudes; je n'eusse pas changé son

sort contre le mien.

Depuis quelques années, je ne voyais plus ma mère que rarement. Je lui

écrivais à d'assez longs intervalles. Il m'en coûtait de l'appeler,

conformément à ses prescriptions, _ma bonne protectrice_. Ses lettres ne

me causaient qu'une joie mélancolique, car elles ne contenaient guère

que des questions de détail matériel et des offres d'argent relativement

à mon travail. «_Il me semble_, écrivait-elle, qu'il y a _quelque temps_

que vous ne m'avez rien demandé, et je vous supplie de ne point faire de

dettes, puisque ma bourse est toujours à votre disposition. Traitez-moi

toujours en ceci comme votre véritable amie.»

Cela était bon et généreux, sans doute, mais cela me blessait chaque

fois davantage. Elle ne remarquait pas que, depuis plusieurs années, je

ne lui coûtais plus rien, tout en ne faisant point de dettes. Quand

je l'eus perdue, ce que je regrettai le plus, ce fut l'espérance que

j'avais vaguement nourrie qu'elle m'aimerait un jour; ce qui me

fit verser des larmes, ce fut la pensée que j'aurais pu l'aimer

passionnément, si elle l'eût bien voulu. Enfin, je pleurais de ne

pouvoir pleurer vraiment ma mère.

Tout ce que je viens de raconter n'a aucun rapport avec l'épisode de ma

vie que je vais retracer. Il ne se trouvera aucun lien entre le souvenir

de ma première jeunesse et les aventures qui en ont rempli la seconde

période. J'aurais donc pu me dispenser de cette exposition; mais il

m'a semblé pourtant qu'elle était nécessaire. Un narrateur est un être

passif qui ennuie quand il ne rapporte pas les faits qui le touchent

à sa propre individualité bien constatée. J'ai toujours détesté les

histoires qui procèdent par _je_, et si je ne raconte pas la mienne à

la troisième personne, c'est que je me sens capable de rendre compte de

moi-même, et d'être, sinon le héros principal, du moins un personnage

actif dans les événements dont j'évoque le souvenir.

J'intitule ce petit drame du nom d'un lieu où ma vie s'est révélée

et dénouée. Mon nom, à moi, c'est-à-dire le nom qu'on m'a choisi en

naissant, est Adorno Salentini. Je ne sais pas pourquoi je ne me serais

pas appelé _Soavi_, comme mon père. Peut-être que ce n'était pas non

plus son nom. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il mourut sans savoir

que j'existais. Ma mère, aussi vite épouvantée qu'éprise, lui avait

caché les conséquences de leur liaison pour pouvoir la rompre plus

entièrement.

Pour toutes les causes qui précèdent, me voyant et me sentant doublement

orphelin dans la vie, j'étais tout accoutumé à ne compter que sur

moi-même. Je pris des habitudes de discrétion et de réserve en raison

des instincts de courage et de fierté que je cultivais en moi avec soin.

Deux ans après la mort de ma mère, c'est-à-dire à vingt-sept ans,

j'étais déjà fort et libre au gré de mon ambition, car je gagnais un

peu d'argent, et j'avais très-peu de besoins; j'arrivais à une certaine

réputation sans avoir eu trop de protecteurs, à un certain talent sans

trop craindre ni rechercher les conseils de personne, à une certaine

satisfaction intérieure, car je me trouvais sur la route d'un progrès

assuré, et je voyais assez clair dans mon avenir d'artiste. Tout ce qui

me manquait encore, je le sentais couver en silence dans mon sein, et

j'en attendais l'éclosion avec une joie secrète qui me soutenait, et une

apparence de calme qui m'empêchait d'avoir des ennemis. Personne encore

ne pressentait en moi un rival bien terrible; moi, je ne me sentais pas

de rivaux funestes. Aucune gloire officielle ne me faisait peur. Je

souriais intérieurement de voir des hommes, plus inquiets et plus

pressés que moi, s'enivrer d'un succès précaire. Doux et facile à vivre,

je pouvais constater en moi une force de patience dont je savais bien

être incapables les natures violentes, emportées autour de moi comme des

feuilles par le vent d'orage. Enfin j'offrais à l'oeil de celui qui voit

tout, ce que je cachais au regard dangereux et trouble des hommes: le

contraste d'un tempérament paisible avec une imagination vive et une

volonté prompte.

A vingt-sept ans, je n'avais pas encore aimé, et certes ce n'était pas

faute d'amour dans le sang et dans la tête; mais mon coeur ne s'était

jamais donné. Je le reconnaissais si bien, que je rougissais d'un

plaisir comme d'une faiblesse, et que je me reprochais presque ce qu'un

autre eût appelé ses bonnes fortunes. Pourquoi mon coeur se refusait-il

à partager l'enivrement de ma jeunesse? Je l'ignore. Il n'est point

d'homme qui puisse se définir au point de n'être pas, sous quelque

rapport, un mystère pour lui-même. Je ne puis donc m'expliquer ma

froideur intérieure que par induction. Peut-être ma volonté était-elle

trop tendue vers le progrès dans mon art. Peut-être étais-je trop fier

pour me livrer avant d'avoir le droit d'être compris. Peut-être encore,

et il me semble que je retrouve cette émotion dans mes vagues souvenirs,

peut-être avais-je dans l'âme un idéal de femme que je ne me croyais pas

encore digne de posséder, et pour lequel je voulais me conserver pur de

tout servage.

Cependant mon temps approchait. A mesure que la manifestation de ma vie

me devenait plus facile dans la peinture, l'explosion de ma puissance

cachée se préparait dans mon sein par une inquiétude croissante. A

Vienne, pendant un rude hiver, je connus la duchesse de... noble

italienne, belle comme un camée antique, éblouissante femme du monde,

et _dilettante_ à tous les degrés de l'art. Le hasard lui fit voir une

peinture de moi. Elle la comprit mieux que toutes les personnes qui

entouraient. Elle s'exprima sur mon compte en des termes qui caressèrent

mon amour-propre. Je sus qu'elle me plaçait plus haut que ne faisait

encore le public, et qu'elle travaillait à ma gloire sans me connaître,

par pur amour de l'art. J'en fus flatté; la reconnaissance vint

attendrir l'orgueil dans mon sein. Je désirai lui être présenté: je fus

accueilli mieux encore que je ne m'y attendais. Ma figure et mon langage

parurent lui plaire, et elle me dit, presque à la première entrevue,

qu'en moi l'homme était encore supérieur au peintre. Je me sentis plus

ému par sa grâce, son élégance et sa beauté, que je ne l'avais encore

été auprès d'aucune femme.

Une seule chose me chagrinait: certaines habitudes de mollesse,

certaines locutions d'éloges officiels, certaines formules de sympathie

et d'encouragement, me rappelaient la douce, libérale et insoucieuse

femme dont j'avais été le fils et le _protégé_. Parfois j'essayais de me

persuader que c'était une raison de plus pour moi de m'attacher à elle;

mais parfois aussi je tremblais de retrouver, sous cette enveloppe

charmante, la femme du monde, cet être banal et froid, habile dans l'art

des niaiseries, maladroit dans les choses sérieuses, généreux de fait

sans l'être d'intention, aimant à faire le bonheur d'autrui, à la

condition de ne pas compromettre le sien.

J'aimais, je doutais, je souffrais. Elle n'avait pas une réputation

d'austérité bien établie, quoique ses faiblesses n'eussent jamais fait

scandale. J'avais tout lieu d'espérer un délicieux caprice de sa part.

Cela ne m'enivrait pas. Je n'étais plus assez enfant pour me glorifier

d'inspirer un caprice; j'étais assez homme pour aspirer à être l'objet

d'une passion. Je brûlais d'un feu mystérieux trop longtemps comprimé

pour ne pas m'avouer que j'allais être en proie moi-même à une passion

énergique; mais, lorsque je me sentais sur le point d'y céder, j'étais

épouvanté de l'idée que j'allais donner tout pour recevoir peu...

peut-être rien. J'avais peur, non pas précisément de devenir dans

le monde une dupe de plus; qu'importe, quand l'erreur est douce et

profonde? mais peur d'user mon âme, ma force morale, l'avenir de mon

talent, dans une lutte pleine d'angoisses et de mécomptes. Je pourrais

dire que j'avais peur enfin de n'être pas complètement dupe, et que je

me méfiais du retour de ma clairvoyance prête à m'échapper.

Un soir, nous allâmes ensemble au théâtre. Il y avait plusieurs jours

que je ne l'avais vue. Elle avait été malade; du moins sa porte avait

été fermée, et ses traits étaient légèrement altérés. Elle m'avait

envoyé une place dans sa loge pour assister avec moi et un autre de ses

amis, espèce de sigisbée insignifiant, au début d'un jeune homme dans un

opéra italien.

J'avais travaillé avec beaucoup d'ardeur et avec une sorte de dépit

fiévreux durant la maladie feinte ou réelle de la duchesse. Je n'étais

pas sorti de mon atelier, je n'avais vu personne, je n'étais plus au

courant des nouvelles de la ville.

--Qui donc débute ce soir? lui demandai-je un instant avant l'ouverture.

--Quoi! vous ne le savez pas? me dit-elle avec un sourire caressant,

qui semblait me remercier de mon indifférence à tout ce qui n'était pas

elle.

Puis elle reprit d'un air d'indifférence:

--C'est un tout jeune homme, mais dont on espère beaucoup. Il porte un

nom célèbre au théâtre; il s'appelle Célio Floriani.

--Est-il parent, demandai-je, de la célèbre Lucrezia Floriani, qui est

morte il y a deux ou trois ans?

--Son propre fils, répondit la duchesse, un garçon de vingt-quatre ans,

beau comme sa mère et intelligent comme elle.

Je trouvai cet éloge trop complet; l'instinct jaloux se développait en

moi; à mon gré la duchesse se hâtait trop d'admirer les jeunes talents.

J'oubliai d'être reconnaissant pour mon propre compte.

--Vous le connaissez? lui dis-je avec d'autant plus de calme que je me

sentais plus ému.

--Oui, je le connais un peu, répondit-elle en dépliant son éventail; je

l'ai entendu deux fois depuis qu'il est ici.

Je ne répondis rien. Je fis faire un détour à la conversation, pour

obtenir, par surprise, l'aveu que je redoutais. Au bout de cinq minutes

de propos oiseux en apparence, j'appris que la duchesse avait entendu

chanter deux fois dans son salon le jeune Célio Floriani, pendant que la

porte m'était fermée, car ce débutant n'était arrivé à Vienne que depuis

cinq jours.

Je renfermai ma colère, mais elle fut devinée, et la duchesse s'en tira

aussi bien que possible. Je n'étais pas encore assez _lié_ avec elle

pour avoir le droit d'attendre une justification. Elle daigna me

la donner assez satisfaisante, et mon amertume fit place à la

reconnaissance. Elle avait beaucoup connu la fameuse Floriani et vu son

fils adolescent auprès d'elle. Il était venu naturellement la saluer

à son arrivée, et, croyant lui devoir aide et protection, elle avait

consenti à le recevoir et à l'entendre, quoique malade et séquestrée.

Il avait chanté pour elle devant son médecin, elle l'avait écouté par

ordonnance de médecin. «Je ne sais si c'est que je m'ennuyais d'être

seule, ajouta-t-elle d'un ton languissant, ou si mes nerfs étaient

détendus par le régime; mais il est certain qu'il m'a fait plaisir et

que j'ai bien auguré de son début. Il a une voix magnifique, une belle

méthode et un extérieur agréable; mais que sera-t-il sur la scène? C'est

si différent d'entendre un virtuose à huis clos! Je crains pour ce

pauvre enfant l'épreuve terrible du public. Le nom qu'il porte est un

rude fardeau à soutenir; on attend beaucoup de lui: noblesse oblige!

--C'est une cruauté, Madame, dit le marquis R., qui se tenait au fond

de la loge, le public est bête; il devrait savoir que les personnes

de génie ne mettent au monde que des enfants bêtes. C'est une loi de

nature.

--J'aime à croire que vous vous trompez, ou que la nature ne se trompe

pas toujours si sottement, répondit la duchesse d'un air narquois. Votre

fille est une personne charmante et pleine d'esprit.»--Puis, comme pour

atténuer l'effet désagréable que pouvait produire sur moi cette repartie

un peu vive, elle me dit tout bas, derrière son éventail: «J'ai choisi

le marquis pour être avec nous ce soir, parce qu'il est le plus bête de

tous mes amis.»

Je savais que le marquis s'endormait toujours au lever du rideau; je me

sentis heureux et tout disposé à la bienveillance pour le débutant.

--Quelle voix a-t-il? demandai-je.

--Qui? le marquis? reprit-elle en riant.

--Non, votre protégé!

--_Primo basso cantante_. Il se risque dans un rôle bien fort, ce soir.

Tenez, on commence; il entre en scène! voyez. Pauvre enfant! comme il

doit trembler!

Elle agita son éventail. Quelques claques saluèrent l'entrée de Célio.

Elle y joignit si vivement le faible bruit de ses petites mains, que

son éventail tomba. «Allons, me dit-elle, comme je le ramassais,

applaudissez aussi le nom de la Floriani, c'est un grand nom en Italie,

et, nous autres Italiens, nous devons le soutenir. Cette femme a été une

de nos gloires.

--Je l'ai entendue dans mon enfance, répondis-je; mais c'est donc depuis

qu'elle était retirée du théâtre que vous l'avez particulièrement

connue? car vous êtes trop jeune...

Ce n'était pas le moment de faire une circonlocution pour apprendre si

la duchesse avait vu la Floriani une fois ou vingt fois en sa vie. J'ai

su plus tard qu'elle ne l'avait jamais vue que de sa loge, et que Célio

lui avait été simplement recommandé par le comte Albani. J'ai su bien

d'autres choses... Mais Célio débitait son récitatif, et la duchesse

toussait trop pour me répondre. Elle avait été si enrhumée!

II.

LE VER LUISANT.

Il y avait alors au théâtre impérial une chanteuse qui eût fait quelque

impression sur moi, si la duchesse de... ne se fût emparée plus

victorieusement de mes pensées. Cette chanteuse n'était ni de la

première beauté, ni de la première jeunesse, ni du premier ordre de

talent. Elle se nommait Cécilia Boccaferri; elle avait une trentaine

d'années, les traits un peu fatigués, une jolie taille, de la

distinction, une voix plutôt douce et sympathique que puissante; elle

remplissait sans fracas d'engouement, comme sans contestation de la part

du public, l'emploi de _seconda donna_.

Sans m'éblouir, elle m'avait plu hors de la scène plutôt que sur les

planches. Je la rencontrais quelquefois chez un professeur de chant qui

était mon ami et qui avait été son maître, et dans quelques salons où

elle allait chanter avec les premiers sujets. Elle vivait, disait-on,

fort sagement, et faisait vivre son père, vieux artiste paresseux et

désordonné. C'était une personne modeste et calme que l'on accueillait

avec égard, mais dont on s'occupait fort peu dans le monde.

Elle entra en même temps que Célio, et, bien qu'elle ne s'occupât jamais

du public lorsqu'elle était à son rôle, elle tourna les yeux vers la

loge d'avant-scène où j'étais avec la duchesse. Il y eut dans ce regard

furtif et rapide quelque chose qui me frappa: j'étais disposé à tout

remarquer et à tout commenter ce soir-là.

Célio Floriani était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, d'une

beauté accomplie. On disait qu'il était tout le portrait de sa mère, qui

avait été la plus belle femme de son temps. Il était grand sans l'être

trop, svelte sans être grêle. Ses membres dégagés avaient de l'élégance,

sa poitrine large et pleine annonçait la force. La tête était petite

comme celle d'une belle statue antique, les traits d'une pureté délicate

avec une expression vive et une couleur solide; l'oeil noir étincelant,

les cheveux épais, ondés et plantés au front par la nature selon toutes

les règles de l'art italien; le nez était droit, la narine nette et

mobile, le sourcil pur comme un trait de pinceau, la bouche vermeille et

bien découpée, la moustache fine et encadrant la lèvre supérieure par

un mouvement de frisure naturelle d'une grâce coquette; les plans de la

joue sans défaut, l'oreille petite, le cou dégagé, rond, blanc et fort,

la main bien faite, le pied de même, les dents éblouissantes, le sourire

malin, le regard très-hardi... Je regardai la duchesse... Je la regardai

d'autant mieux, qu'elle n'y fit point attention, tant elle était

absorbée par l'entrée du débutant.

La voix de Célio était magnifique, et il savait chanter; cela se jugeait

dés les premières mesures. Sa beauté ne pouvait pas lui nuire: pourtant,

lorsque je reportai mes regards de la duchesse à l'acteur, ce dernier me

parut insupportable. Je crus d'abord que c'était prévention de jaloux;

je me moquai de moi-même; je l'applaudis, je l'encourageai d'un de ces

_bravo_ à demi-voix que l'acteur entend fort bien sur la scène. Là je

rencontrai encore le regard de mademoiselle Boccaferri attaché sur la

duchesse et sur moi. Cette préoccupation n'était pas dans ses habitudes,

car elle avait un maintien éminemment grave et un talent spécialement

consciencieux.

Mais j'avais beau faire le dégagé: d'une part, je voyais la duchesse en

proie à un trouble inconcevable, à une émotion qu'elle ne pouvait plus

me cacher, on eût dit qu'elle ne l'essayait même pas; d'autre part,

je voyais le beau Célio, en dépit de son audace et de ses moyens,

s'acheminer vers une de ces chutes dont on ne se relève guère, ou tout

au moins vers un de ces _fiasco_ qui laissent après eux des années de

découragement et d'impuissance. En effet, ce jeune homme se présenta

avec un aplomb qui frisait l'outrecuidance. On eût dit que le nom qu'il

portait était écrit par lui sur son front pour être salué et adoré sans

examen de son individualité; on eût dit aussi que sa beauté devait faire

baisser les yeux, même aux hommes. Il avait cependant du talent et une

puissance incontestable: il ne jouait pas mal, et il chantait bien; mais

il était insolent dans l'âme, et cela perçait par tous ses pores. La

manière dont il accueillit les premiers applaudissements déplut au

public. Dans son salut et dans son regard, on lisait clairement cette

modeste allocution intérieure: «Tas d'imbéciles que vous êtes, vous

serez bientôt forcés de m'applaudir davantage. Je méprise le faible

tribut de votre indulgence; j'ai droit à des transports d'admiration.»

Pendant deux actes, il se maintint à cette hauteur dédaigneuse; et le

public incertain lui pardonna généreusement son orgueil, voulant voir

s'il le justifierait, et si cet orgueil était un droit légitime ou une

prétention impertinente. Je n'aurais su dire moi-même lequel c'était,

car je l'écoutais avec un désintéressement amer. Je ne pouvais plus

douter de l'engouement de ma compagne pour lui; je le lui disais,

même assez malhonnêtement, sans la fâcher, sans la distraire; elle

n'attendait qu'un moment d'éclatant triomphe de Célio pour me dire que

j'étais un fat et qu'elle n'avait jamais pensé à moi.

Ce moment de triomphe sur lequel tous deux comptaient, c'était un duo du

troisième acte avec la signora Boccaferri. Cette sage créature semblait

s'y prêter de bonne grâce et vouloir s'effacer derrière le succès du

débutant. Célio s'était ménagé jusque-là; il arrivait à un effet avec la

certitude de le produire.

Mais que se passa-t-il tout d'un coup entre le public et lui? Nul ne

l'eût expliqué, chacun le sentit. Il était là, lui, comme un magnétiseur

qui essaie de prendre possession de son sujet, et qui ne se rebute pas

de la lenteur de son action. Le public était comme le patient, à la fois

naïf et sceptique, qui attend de ressentir ou de secouer le charme pour

se dire: «Celui-ci est un prophète ou un charlatan.» Célio ne chanta

pourtant pas mal, la voix ne lui manqua pas; mais il voulut peut-être

aider son effet par un jeu trop accusé: eut-il un geste faux, une

intonation douteuse, une attitude ridicule? Je n'en sais rien. Je

regardai la duchesse prête à s'évanouir, lorsqu'un froid sinistre plana

sur toutes les têtes, un sourire sépulcral effleura tous les visages.

L'air fini, quelques amis essayèrent d'applaudir; deux on trois _chut_

discrets, contre lesquels personne n'osa protester, firent tout rentrer

dans le silence. Le _fiasco_ était consommé.

La duchesse était pâle comme la mort; mais ce fut l'affaire d'un

instant. Reprenant l'empire d'elle-même avec une merveilleuse dextérité,

elle se tourna vers moi, et me dit en souriant, en affrontant mon regard

comme si rien n'était changé entre nous:--Allons, c'est trois ans

d'étude qu'il faut encore à ce chanteur-là! Le théâtre est un autre

lieu d'épreuve que l'auditoire bienveillant de la vie privée. J'aurais

pourtant cru qu'il s'en serait mieux tiré. Pauvre Floriani, comme elle

eùt souffert si cela se fût passé de son vivant! Mais qu'avez-vous donc,

monsieur Salentini? On dirait que vous avez pris tant d'intérêt à ce

début, que vous vous sentez consterné de la chute?

--Je n'y songeais pas, Madame, répondis-je; je regardais et j'écoutais

mademoiselle Boccaferri, qui vient de dire admirablement bien une toute

petite phrase fort simple.

--Ah! bah! vous écoutez la Boccaferri, vous? Je ne lui fais pas tant

d'honneur. Je n'ai jamais su ce qu'elle disait mal ou bien.

--Je ne vous crois pas, Madame; vous êtes trop bonne musicienne et trop

artiste pour n'avoir pas mille fois remarqué qu'elle chante comme un

ange.

--Rien que cela! A qui en avez-vous, Salentini? Est-ce vraiment de la

Boccaferri que vous me parlez? J'ai mal entendu, sans doute.

--Vous avez fort bien entendu, Madame; Cecilia Boccaferri est une

personne accomplie et une artiste du plus grand mérite. C'est votre

doute à cet égard qui m'étonne.

--Oui-da! vous êtes facétieux aujourd'hui, reprit la duchesse sans se

déconcerter.

Elle était charmée de me supposer du dépit; elle était loin de croire

que je fusse parfaitement calme et détaché d'elle, ou au moment de

l'être.

--Non, Madame, repris-je, je ne plaisante pas. J'ai toujours fait grand

cas des talents qui se respectent et qui se tiennent, sans aigreur, sans

dégoût et sans folle ambition, à la place que le jugement public leur

assigne. La signora Boccaferri est un de ces talents purs et modestes

qui n'ont pas besoin de bruit et de couronnes pour se maintenir dans la

bonne voie. Son organe manque d'éclat, mais son chant ne manque jamais

d'ampleur. Ce timbre, un peu voilé, a un charme qui me pénètre. Beaucoup

de _prime donne_ fort en vogue n'ont pas plus de plénitude ou de

fraîcheur dans le gosier; il en est même qui n'en ont plus du tout.

Elles appellent alors à leur aide l'_artifice_ au lieu de l'_art_,

c'est-à-dire le mensonge. Elles se créent une voix factice, une méthode

personnelle, qui consiste à sauver toutes les parties défectueuses

de leur registre pour ne faire valoir que certaines notes criées,

chevrotées, sanglotées, étouffées, qu'elles ont à leur service. Cette

méthode, prétendue dramatique et savante, n'est qu'un misérable tour de

gibecière, un escamotage maladroit, une fourberie dont les ignorants

sont seuls dupes; mais, à coup sûr, ce n'est plus là du chant, ce n'est

plus de la musique. Que deviennent l'intention du maître, le sens de la

mélodie, le génie du rôle, lorsqu'au lieu d'une déclamation naturelle,

et qui n'est vraisemblable et pathétique qu'à la condition d'avoir

des nuances alternatives de calme et de passion, d'abattement et

d'emportement, la cantatrice, incapable de rien _dire_ et de rien

_chanter_, crie, soupire et larmoie son rôle d'un bout à l'autre?

D'ailleurs, quelle couleur, quelle physionomie, quel sens peut avoir

un chant écrit pour la voix, quand, à la place d'une voix humaine et

vivante, le virtuose épuisé, met un cri, un grincement, une suffocation

perpétuels? Autant vaut chanter Mozart avec la _pratique_ de Pulcinella

sur la langue; autant vaut assister aux hurlements de l'épilepsie. Ce

n'est pas davantage de l'art, c'est de la réalité plus positive.

--Bravo, monsieur le peintre! dit la duchesse avec un sourire malin

et caressant; je ne vous savais pas si docte et si subtil en fait de

musique! Pourquoi est-ce la première fois que vous en parlez si bien?

J'aurais toujours été de votre avis... en théorie, car vous faites une

mauvaise application en ce moment. La pauvre Boccaferri a précisément

une de ces voix usées et flétries qui ne peuvent plus chanter.

--Et pourtant, repris-je avec fermeté, elle chante toujours, elle ne

fait que chanter; elle ne crie et ne suffoque jamais, et c'est pour cela

que le public frivole ne fait point d'attention à elle. Croyez-vous

qu'elle soit si peu habile qu'elle ne pût viser à l'_effet_ tout comme

une autre, et remplacer l'_art_ par l'_artifice_, si elle daignait

abaisser son âme et sa science jusque-là? Que demain elle se lasse de

passer inaperçue et qu'elle veuille agir sur la fibre nerveuse de son

auditoire par des cris, elle éclipsera ses rivales, je n'en doute

pas. Son organe, voilé d'habitude, est précisément de ceux qui

s'éclaircissent par un effort physique, et qui vibrent puissamment

quand le chanteur veut sacrifier le charme à l'étonnement, la vérité à

l'effet.

--Mais alors, convenez-en vous-même, que lui reste-t-il, si elle n'a ni

le courage et la volonté de produire l'effet par un certain artifice, ni

la santé de l'organe qui possède le charme naturel? Elle n'agit ni sur

l'imagination trompée, ni sur l'oreille satisfaite, cette pauvre fille!

Elle dit proprement ce qui est écrit dans son rôle; elle ne choque

jamais, elle ne dérange rien. Elle est musicienne, j'en conviens, et

utile dans l'ensemble; mais, seule, elle est nulle. Qu'elle entre,

qu'elle sorte, le théâtre est toujours vide quand elle le traverse de

ses bouts de rôle et de ses petites phrases perlées.

--Voilà ce que je nie, et, pour mon compte, je sens qu'elle remplit, non

pas seulement le théâtre de sa présence, mais qu'elle pénètre et anime

l'opéra de son intelligence. Je nie également que le défaut de plénitude

de son organe en exclue le charme. D'abord ce n'est pas une voix

malade, c'est une voix délicate, de même que la beauté de mademoiselle

Boccaferri n'est pas une beauté flétrie, mais une beauté voilée. Cette

beauté suave, cette voix douce, ne sont pas faites pour les sens

toujours un peu grossiers du public; mais l'artiste qui les comprend

devine des trésors de vérité sous cette expression contenue, où l'âme

tient plus encore qu'elle ne promet et ne s'épuise jamais, parce qu'elle

ne se prodigue point.

--Oh! mille et mille fois pardon, mon cher Salentini! s'écria la

duchesse en riant et en me tendant la main d'un air enjoué et

affectueux: je ne vous savais pas amoureux de la Boccaferri; si je m'en

étais doutée, je ne vous aurais pas contrarié en disant du mal d'elle.

Vous ne m'en voulez pas? vrai, je n'en savais rien!

Je regardai attentivement la duchesse. Qu'elle eût été sincère dans son

désintéressement, je redevenais amoureux; mais elle ne put soutenir mon

regard, et l'étincelle diabolique jaillit du sien à la dérobée.

--Madame, lui dis-je sans baiser sa main que je pressai faiblement, vous

n'aurez jamais à vous excuser d'une maladresse, et moi, je n'ai jamais

été amoureux de mademoiselle Boccaferri avant cette représentation, où

je viens de la comprendre pour la première fois.

--Et c'est moi qui vous ai aidé, sans doute, à faire cette découverte?

--Non, Madame, c'est Célio Floriani.

La duchesse frémit, et je continuai fort tranquillement:--C'est en

voyant combien ce jeune homme avait peu de conscience que j'ai senti le

prix de la conscience dans l'art lyrique, aussi clairement que je le

sens dans l'art de la peinture et dans tous les arts.

--Expliquez-moi cela, dit la duchesse affectant de reprendre parti pour

Célio. Je n'ai pas vu qu'il manquât de conscience, ce beau jeune homme;

il a manqué de bonheur, voilà tout.

--Il a manqué à ce qu'il y a de plus sacré, repris-je froidement; il a

manqué à l'amour et au respect de son art. Il a mérité que le public

l'en punit, quoique le public ait rarement de ces instincts de justice

et de fierté. Consolez-vous pourtant, Madame, son succès n'a tenu qu'à

un fil, et, en procédant par l'audace et le contentement de soi-même,

un artiste peut toujours être applaudi, faire des dupes, voire des

victimes; mais moi, qui vois très-clair et qui suis tout à fait

impartial dans la question, j'ai compris que l'absence de charme et de

puissance de ce jeune homme tenait à sa vanité, à son besoin d'être

admiré, à son peu d'amour pour l'oeuvre qu'il chantait, à son manque de

respect pour l'esprit et les traditions de son rôle. Il s'est nourri

toute sa vie, j'en suis sûr, de l'idée qu'il ne pouvait faillir et qu'il

avait le don de s'imposer. Probablement c'est un enfant gâté. Il est

joli, intelligent, gracieux; sa mère a dû être son esclave, et toutes

les dames qu'il fréquente doivent l'enivrer de voluptés. Celle de la

louange est la plus mortelle de toutes. Aussi s'est-il présenté devant

le public comme une coquette effrontée qui éclabousse le pauvre monde

du haut de son équipage. Personne n'a pu nier qu'il fût jeune, beau et

brillant; mais on s'est mis à le haïr, parce qu'on a senti dans son

maintien quelque chose de la coquette. Oui, coquette est le mot.

Savez-vous ce que c'est qu'une coquette, madame la duchesse?

--Je ne le sais pas, monsieur Salentini; mais vous, vous le savez, sans

doute?

--Une coquette, repris-je sans me laisser troubler par son air de

dédain, c'est une femme qui fait par vanité ce que la courtisane fait

par cupidité; c'est un être qui fait le fort pour cacher sa faiblesse,

qui fait semblant de tout mépriser pour secouer le poids du mépris

public, qui essaie d'écraser la foule pour faire oublier qu'elle

s'abaisse et rampe devant chacun en particulier; c'est un mélange

d'audace et de lâcheté, de bravade téméraire et de terreur secrète.... A

Dieu ne plaise que j'applique ce portrait dans toute sa rigueur à aucune

personne de votre connaissance! A Célio même, je ne le ferais pas sans

restriction. Mais je dis que la plupart des artistes qui cherchent le

succès sans conscience et sans recueillement sont un peu dans la voie

de la courtisane sans le savoir; ils feignent de mépriser le jugement

d'autrui, et ils n'ont travaillé toute leur vie qu'à l'obtenir

favorable; ils ne sont si irrités de manquer leur triomphe que parce

que le triomphe a été leur unique mobile. S'ils aimaient leur art pour

lui-même, ils seraient plus calmes et ne feraient pas dépendre leurs

progrès d'un peu plus ou moins de blâme ou d'éloge. Les courtisanes

affectent de mépriser la vertu qu'elles envient. Les artistes dont je

parle affectent de se suffire à eux-mêmes, précisément parce qu'ils se

sentent mal avec eux-mêmes. Célio Floriani est le fils d'une vraie,

d'une grande artiste. Il n'a pas voulu suivre les traditions de sa mère,

il en est trop cruellement puni! Dieu veuille qu'il profite de la leçon,

qu'il ne se laisse point abattre, et qu'il se remette à l'étude sans

dégoût et sans colère! Voulez-vous que j'aille le trouver de votre part,

Madame, et que je l'invite à souper chez vous au sortir du spectacle?

Il doit avoir besoin de consolation, et ce serait généreux à vous de

le traiter d'autant mieux qu'il est plus malheureux. Nous voici au

_finale_. J'ai mes entrées sur le théâtre, j'y vais et je vous l'amène.

--Non, Salentini, répondit la duchesse. Je ne comptais point souper ce

soir, et, si vous voulez prolonger la veillée, vous allez venir prendre

du thé avec moi et le marquis... dont la somnolence opiniâtre nous

laisse le champ libre pour causer. Il me semble que nous avons beaucoup

de choses à nous dire... à propos de Célio Floriani précisément.

Celui-ci serait de trop dans notre entretien, pour moi comme pour vous.

Elle accompagna ces paroles d'un regard plein de langueur et de passion,

et se leva pour prendre mon bras; mais j'esquivai cet honneur en me

plaçant derrière son sigisbée. Cette femme, qui n'aimait les _jeunes

talents_ que dans la prévision du succès, et qui les abandonnait si

lestement quand ils avaient échoué en public, me devenait odieuse tout

d'un coup; elle me faisait l'effet de ces enfants méchants et stupides

qui poursuivent le ver luisant dans les herbes, qui le saisissent,

le réchauffent et l'admirent tant que le phosphore l'illumine, puis

l'écrasent quand le toucher de leur main indiscrète l'a privé de sa

lumière. Parfois ils le torturent pour le ranimer, mais le pauvre

insecte s'éteint de plus en plus. Alors on le tue: il ne jette plus

d'éclat, il ne brille plus, il n'est plus bon à rien. «Pauvre Célio!

pensais-je, qu'as-tu fait de ton phosphore? Rentre dans la terre, ou

crains qu'on ne marche sur toi.... Mais à coup sûr ce n'est pas moi qui

profiterai du tête-à-tête qu'on t'avait ménagé pour cette nuit en cas

d'ovation. J'ai encore un peu de phosphore, et je veux le garder.»

--Eh bien, dit la duchesse d'un ton impérieux, vous ne venez pas?

--Pardon, Madame, répondis-je, je veux aller saluer mademoiselle

Boccaferri dans sa loge. Elle n'a pas eu plus de succès ce soir que

les autres fois, et elle n'en chantera pas moins bien demain. J'aime

beaucoup à porter le tribut de mon admiration aux talents ignorés ou

méconnus qui restent eux-mêmes et se consolent de l'indifférence de la

foule par la sympathie de leurs amis et la conscience de leur force. Si

je rencontre Célio Floriani, je veux faire connaissance avec lui. Me

permettez-vous de me recommander de Votre Seigneurie? Nous sommes tous

deux vos protégés.

La duchesse brisa son éventail et sortit sans me répondre. Je sentis que

sa souffrance me faisait mal; mais c'était le dernier tressaillement

de mon coeur pour elle. Je m'élançai dans les couloirs qui menaient au

théâtre, résolu, en effet, à porter mon hommage à Cécilia Boccaferri.

III.

CÉCILIA.

Mais il était écrit au livre de ma destinée que je retrouverais Célio

sur mon chemin. J'approche de la loge de Cécilia, je frappe, on vient

m'ouvrir: au lieu du visage doux et mélancolique de la cantatrice, c'est

la figure enflammée du débutant qui m'accueille d'un regard méfiant et

de cette parole insolente:--Que voulez-vous, Monsieur?

--Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, répondis-je; elle a

donc changé de loge?

--Non, non, c'est ici! me cria la voix de Cécilia. Entrez, signor

Salentini, je suis bien aise de vous voir.

J'entrai, elle quittait son costume derrière un paravent. Célio se

rassit sur le sofa; sans me rien dire, et même sans daigner faire la

moindre attention à ma présence, il reprit son discours au point où je

l'avais interrompu. A vrai dire, ce discours n'était qu'un monologue. Il

procédait même uniquement par exclamations et malédictions, donnant au

diable ce lourd et stupide parterre d'Allemands, ces buveurs, aussi

froids que leur bière, aussi incolores que leur café. Les loges

n'étaient pas mieux traitées.--Je sais que j'ai mal chanté et encore

plus mal joué, disait-il à la Boccaferri, comme pour répondre à une

objection qu'elle lui aurait faite avant mon arrivée; mais soyez

donc inspiré devant trois rangées de sots diplomates et d'affreuses

douairières! Maudite soit l'idée qui m'a fait choisir Vienne pour le

théâtre de mes débuts! Nulle part les femmes ne sont si laides, l'air si

épais, la vie si plate et les hommes si bêtes! En bas, des abrutis qui

vous glacent; en haut, des monstres qui vous épouvantent! Par tous les

diables! j'ai été à la hauteur de mon public, c'est-à-dire insipide et

détestable!

La naïveté de ce dépit me réconcilia avec Célio. Je lui dis qu'en

qualité d'Italien et de compatriote, je réclamais contre son arrêt, que

je ne l'avais point écouté froidement, et que j'avais protesté contre la

rigueur du public.

A cette ouverture, il leva la tête, me regarda en face, et, venant à moi

la main ouverte: «Ah! oui! dit-il, c'est vous qui étiez à l'avant-scène,

dans la loge de la duchesse de.... Vous m'avez soutenu, je l'ai

remarqué; Cécilia Boccaferri, ma bonne camarade, y a fait attention

aussi.... Cette haridelle de duchesse, elle aussi m'a abandonné! mais

vous luttiez jusqu'au dernier moment. Eh bien, touchez là; je vous

remercie. Il paraît que vous êtes artiste aussi, que vous avez du

talent, du succès? C'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui

tombent! cela vous portera bonheur!»

Il parlait si vite, il avait un accent si résolu, une cordialité si

spontanée, que, bien que choqué de l'expression de corps de garde

appliquée à la duchesse, mes récentes amours, je ne pus résister à ses

avances, ni rester froid à l'étreinte de sa main. J'ai toujours jugé les

gens à ce signe. Une main froide me gêne, une main humide me répugne,

une pression saccadée m'irrite, une main qui ne prend que du bout des

doigts me fait peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser la

mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas de livrer à une

main virile le contact de sa paume entière, m'inspire une confiance

et même une sympathie subite. Certains observateurs des variétés de

l'espèce humaine s'attachent au regard, d'autres à la forme du front,

ceux-ci à la qualité de la voix, ceux-là au sourire, d'autres enfin à

l'écriture, etc. Moi, je crois que tout l'homme est dans chaque détail

de son être, et que toute action ou aspect de cet être est un indice

révélateur de sa qualité dominante. Il faudrait donc tout examiner, si

on en avait le temps; mais, dès l'abord, j'avoue que je suis pris ou

repoussé par la première poignée de main.

Je m'assis auprès de Célio, et tâchai de le consoler de son échec en lui

parlant de ses moyens et des parties incontestables de son talent. «Ne

me flattez pas, ne m'épargnez pas, s'écria-t-il avec franchise. J'ai été

mauvais, j'ai mérité de faire naufrage; mais ne me jugez pas, je vous en

supplie, sur ce misérable début. Je vaux mieux que cela. Seulement je ne

suis pas assez vieux pour être bon à froid. Il me faut un auditoire qui

me porte, et j'en ai trouvé un ce soir qui, dès le commencement, n'a

fait que me supporter. J'ai été froissé et contrarié avant l'épreuve, au

point d'entrer en scène épuisé et frappé d'un sombre pressentiment. La

colère est bonne quelquefois, mais il la faut simultanée à l'opération

de la volonté. La mienne n'était pas encore assez refroidie, et elle

n'était plus assez chaude: j'ai succombé. O ma pauvre mère! si tu avais

été là, tu m'aurais électrisé par ta présence, et je n'aurais pas été

indigne de la gloire de porter ton nom! Dors bien sous tes cyprès,

chère sainte! Dans l'état où me voici, c'est la première fois que je me

réjouis de ce que tes yeux sont fermés pour moi!

Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau Célio. Sa sincérité,

ce retour enthousiaste vers sa mère, son expansion devant moi,

effaçaient le mauvais effet de son attitude sur la scène. Je me sentis

attendri, je sentis que je l'aimais. Puis, en voyant de près combien sa

beauté était _vraie_, son accent pénétrant et son regard sympathique, je

pardonnai à la duchesse de l'avoir aimé deux jours; je ne lui pardonnai

pas de ne plus l'aimer.

Il me restait à savoir s'il était aimé aussi de Cécilia Boccaferri. Elle

sortit de sa toilette et vint s'asseoir entre nous deux, nous prit la

main à l'un et à l'autre, et, s'adressant à moi:--C'est la première fois

que je vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon coeur. Vous

venez consoler mon pauvre Célio, mon ami d'enfance, le fils de ma

bienfaitrice, et c'est presque une soeur qui vous en remercie. Au reste,

je trouve cela tout simple de votre part; je sais que vous êtes un

noble esprit, et que les vrais talents ont la bonté et la franchise

en partage.... Ecoute, Célio, ajouta-t-elle, comme frappée d'une idée

soudaine, va quitter ton costume dans ta loge, il est temps: moi, j'ai

quelques mots à dire à M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous

partirons ensemble.

Célio sortit sans hésiter et d'un air de confiance absolue. Était-il

sûr, à ce point, de la fidélité de sa maîtresse?... ou bien n'était-il

pas l'amant de Cécilia? Et pourquoi l'aurait-il été? pourquoi en

avais-je la pensée, lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-être jamais

eue?

Le château des Désertes · 第 1 / 12 段