Un rayon de soleil entre deux orages.
Cet élan de la jeune fille avait été si spontané, qu'elle y trahit en
quelques mots le voeu secret de son coeur et l'idée fixe de sa
sollicitude. A peine les eut-elle prononcés, qu'elle s'arrêta, toute
confuse. Ses yeux s'abaissèrent par un chaste retour sur elle-même; ses
joues se couvrirent du vermillon le plus vif; un embarras plein de grâce
et de pudeur régna dans sa contenance. Il se fit entre elle et son
cousin un silence expressif pendant lequel leurs pensées seules se
répondaient. Enfin, Emma leva timidement sur le beau jeune homme des
yeux pleins de tendresse et d'abandon.
--Venez, Paul, lui dit-elle; la nuit se fait; il est temps de regagner
le château.
Elle lui tendit une main, dont il s'empara avec vivacité, et ils
marchèrent ainsi sans échanger une parole: le bonheur de se sentir l'un
près de l'autre leur suffisait. La présence de Vernon ne tenait point à
des motifs romanesques, mais aux causes les plus naturelles et les plus
simples. La saison des chasses approchait; et l'un des propriétaires du
voisinage, grand amateur de vénerie, avait invité le jeune homme à venir
passer chez lui une partie de l'automne. Paul avait accepté avec
empressement un double attrait le poussait vers Champfleury. A peine
arrivé, il s'était empressé de se rendre auprès de sa cousine et l'avait
trouvée sur son chemin. Ainsi s'expliquait cette rencontre fortuite;
Muller n'y vit rien de plus.
L'imagination d'Emma ne se contentait pas d'une réalité aussi prosaïque;
son thème était tout autre. Dans le hasard qui l'avait conduite
au-devant de son cousin, elle voyait le doigt de la Providence. Pourquoi
résister encore? Pourquoi lutter? Le ciel s'en mêlait, il réunissait
deux coeurs que l'orage avait séparés. L'absence avait dû être une
expiation nécessaire; le retour marquait l'aurore d'un bonheur nouveau.
La jeune fille s'exaltait à ces pensées; il lui semblait soulever le
voile qui couvrait l'avenir et y apercevoir une longue suite de beaux
jours. Qu'eût-elle fait, d'ailleurs, seule en ce monde, sans un bras
pour la soutenir, avec le vide dans son coeur comme dans son existence?
Quel que fût le sort qui l'attendait, il ne lui restait plus qu'à céder;
car son amour, c'était sa vie même. Sa résistance était à bout; elle ne
pouvait plus fuir son destin.
Quand cette détermination fut bien prise, la physionomie d'Emma recouvra
une sérénité que depuis longtemps elle avait perdue. Le sourire revint
sur ses lèvres et ne les quitta plus; une joie douce anima ses traits,
une grâce charmante releva le prix de ses paroles. Elle avait, vis-à-vis
de Muller, à expier des torts récents; elle se montra charmante pour
lui, et mit une sorte de coquetterie à lui plaire. La soirée s'écoula
ainsi, au milieu de mille attentions et de mille soins. De temps en
temps, Emma quittait le salon et allait donner quelques ordres, puis
elle revenait joyeuse comme l'oiseau. Il était déjà tard quand Paul se
leva pour prendre congé.
--Halte-là, mon cousin, lui dit la jeune fille; on ne sort pas ainsi de
nos domaines. Nous avons à Champfleury droit de haute et de basse
justice: demandez plutôt à Muller.
--C'est dans nos chartes, répliqua celui-ci en riant et sans savoir où
Emma voulait en venir.
--Soit, dit Paul; mais je n'ai rien à craindre de vos arrêts, ma
cousine. Je ne suis point un vassal rebelle.
--Vous l'entendez, bon ami, poursuivit la jeune fille. Ce que c'est que
l'habitude chez les grands coupables! elle détruit le sentiment de la
faute.
--Mais encore, répondit Vernon, faut-il savoir ce que vous avez à me
reprocher, ma cousine.
--Quoi! monsieur, dit Emma en croisant ses bras pour se donner l'air
d'un juge sévère, vous venez dans les Vosges, et c'est chez un étranger
que vous descendez! Il est impossible que l'on n'ait pas prévu ce
crime-là. Outrager l'hospitalité dans la personne d'une cousine! Qu'en
dites-vous, Muller?
--C'est un cas très-grave, répondit le précepteur; les lois des
Ripuaires l'avaient prévu; il s'agit de la peine de mort.
--Nous serons moins rigoureux, dit la châtelaine en gardant son sérieux;
nous nous contenterons de la prison perpétuelle. Vous connaissez le
pavillon du petit parc, bon ami?
--Oui, madame la baronne, répliqua Muller, qui s'associait à ce jeu; un
cachot véritable.
--Eh bien, poursuivit Emma, c'est là que nous enfermerons notre captif.
Je vous institue son geôlier, monsieur Muller; vous m'en répondez sur
votre tête!
Paul était enchanté, cependant il se défendit pour la forme. C'était
tantôt la crainte de causer trop d'embarras, tantôt celle de se montrer
impoli vis-à-vis de son hôte actuel, puis les bagages qui étaient loin,
et d'autres prétextes encore. Emma trouvait réponse à tout.
--Mon cousin, disait-elle, c'est jugé et bien jugé; il n'y a plus à en
revenir. Votre hôte est prévenu et vous excuse; vos bagages sont dans le
pavillon du parc. Tout s'est fait pendant que vous causiez avec nous ce
soir, Ainsi, résignez-vous, c'est sans appel.
--Il faut vouloir tout ce que vous voulez, ma cousine, dit le jeune
homme en lui serrant la main avec tendresse.
Le pavillon était à une petite distance du château: Emma ne voulut
laisser à personne le soin d'y installer son prisonnier. Les domestiques
s'acheminèrent avec des falots; Muller les suivait, ainsi que les deux
amants. Emma s'appuyait sur le bras de Paul et marchait avec une
légèreté telle, qu'on eût dit qu'elle ne touchait pas la terre. La nuit
était magnifique: les étoiles brillaient comme des diamants. Le long des
arbres couraient ces sons harmonieux de la nuit qui semblent bercer la
terre endormie..
--Emma! disait Paul à demi-voix et avec un accent qui allait au coeur de
la jeune tille, où est le bonheur, si ce n'est ici?
--Oui, répondit-elle inondée de joie, ici et point ailleurs, Paul,
restons où nous sommes bien.
Leurs mains s'étaient rapprochées et ne se quittèrent plus qu'au moment
où on arriva devant le pavillon. Du temps du baron, ce bâtiment avait
été l'objet d'une dépense considérable. Il y venait coucher pendant la
saison de la chasse, et s'était plu à l'embellir. A proprement dire,
c'était plutôt un logement complet qu'un simple pavillon. Situé dans le
centre d'un rond-point, il avait pour perspective, d'un côté un petit
lac sur lequel s'ébattaient des cygnes, de l'autre une large allée
d'ormes qui descendait vers la Meuse. Le mobilier en était moderne,
riche, presque fastueux: des tableaux de prix ornaient les murs, une
bibliothèque pourvue de livres choisis y offrait une ressource contre
l'oisiveté. Un sage aurait pu s'y plaire; à plus forte raison un
amoureux. Paul prit possession de son domicile avec un bonheur réel et
s'endormit au milieu des songes les plus riants.
Depuis ce jour, la vie des deux amoureux ne fut qu'un perpétuel
enchantement. Emma ne voulait pas que Paul renonçât pour elle à ses
goûts favoris; mais elle arrangeait si bien les choses, que, au fort de
ses plus grandes chasses, elle se trouvait sur son passage comme une fée
familière, sans qu'on pût dire comment elle y était venue. Muller
trouvait parfois ces excursions un peu rudes; mais le digne homme était
si heureux du bonheur de son élève, qu'il n'osait pas se plaindre, et
dissimulait de son mieux la fatigue qu'il éprouvait. La joie de ces
enfants le spectacle de leur mutuelle tendresse l'enivraient et le
rajeunissaient. Il voyait enfin rentrer dans cette maison la gaieté et
l'amour, deux hôtes qui, depuis si longtemps, s'en étaient éloignés.
Tous les nuages s'étaient dissipés peu à peu, le ciel avait repris son
azur. La jeunesse a un charme puissant auquel rien ne résiste, ni les
soupçons du coeur, ni les alarmes de la raison. Le passé avait fui; il
n'en restait qu'une page blanche, sur laquelle le couple fortuné avait
inscrit la date de ses amours.
Dès lors, l'union prochaine d'Emma et de Paul devint un fait public à
plusieurs lieues à la ronde. Le dimanche, à la messe solennelle, on les
voyait s'asseoir ensemble au banc d'honneur; à la promenade, aux fêtes
du village, partout, ils étaient inséparables. Les fermiers de
Champfleury saluaient Paul comme un maître; les autorités municipales
étaient pleines de déférence pour lui. C'était une souveraineté
anticipée. Quoique Vernon éprouvât pour sa cousine une tendresse réelle,
il restait encore chez lui quelque place pour un autre sentiment. Sa
passion n'avait pas, comme celle d'Emma, ce caractère exclusif qui ferme
le coeur à toute pensée étrangère. Il aimait, sans doute, mais il
calculait aussi. Les leçons de Granpré ne pouvaient s'effacer d'une
manière aussi rapide. Dès qu'il fut certain de cette alliance, objet de
tous ses voeux, il se prit à jouer sérieusement le rôle de maître, et
voulut s'initier d'avance à la gestion d'intérêts qui allaient devenir
les siens. Jusqu'alors Muller avait tout réglé, tout administré. Paul se
fit rendre des comptes, et engagea plus d'une fois à ce sujet des
discussions interminables. Il demandait des justifications à propos des
plus petites minuties, s'inquiétait des moindres détails, faisait subir
au pauvre Allemand des interrogatoires dont celui-ci s'échappait le
coeur navré.
Dans les débuts, le jeune homme apportait à cette espèce d'enquête
quelque discrétion et quelque réserve; mais peu à peu, enhardi par
l'impunité, il poussa les choses jusqu'à la plus injurieuse défiance.
L'élève de Granpré se retrouvait tout entier. Muller aurait eu un moyen
de mettre un terme à ces odieux procédés, c'eût été d'en parler à Emma;
mais plutôt que de recourir à ce moyen extrême il eût préféré toutes les
humiliations du monde. Désormais, pour la jeune fille, la perte de ses
illusions était le coup de la mort. Il la voyait heureuse, florissante:
il eût craint de troubler par sa faute cet heureux retour vers le
bonheur et la santé. Il se résigna donc à souffrir en silence. Il fallut
peu de temps à Paul pour retrouver les instincts les plus âpres de
l'homme d'affaires, et cette passion du calcul qui distinguait son
maître. La perspective d'une fortune considérable l'enivrait et
troublait sa prudence habituelle. Sous prétexte de soulager Muller, il
fit porter dans son pavillon les titres de famille, les baux, les
conventions, les actes authentiques et privés, enfin tous les éléments
d'une vérification générale. Ces titres, rédigés dans le grimoire
habituel des gens de loi, étaient, pour lui la plus douce, la plus
attachante des lectures; il s'en inspirait, il s'en nourrissait chaque
jour et à toute heure. Quand il avait besoin d'un renseignement, il
envoyait chercher Muller, et tenait avec lui de longues séances. Parfois
l'Allemand lui résistait et éclatait en reproches; Paul, en élève de
Granpré, passait outre et revenait à la charge avec une insistance
nouvelle. Jamais il ne laissait changer une thèse d'intérêt en une thèse
de sentiment; jamais il ne se payait de considérations d'un ordre moral
pour excuser un sacrifice matériel. Il n'admettait pas ces confusions,
indignes d'un logicien tel que lui, et voulait qu'on traitât avec le
coeur les affaires de coeur, avec le calcul les affaires de calcul.
Ces séances avaient lieu dans l'une des pièces du pavillon, située en
face de l'allée qui menait au château. C'était un petit salon octogone
éclairé par des croisées garnies de stores. Quand le soleil était haut,
ces stores tempéraient la clarté du jour tout en laissant quelque jeu à
la brise extérieure. Ces stores ne fermaient pas non plus assez
hermétiquement les ouvertures, qu'on ne pût entendre du dehors une
conversation engagée à haute voix, surtout quand les interlocuteurs y
mettaient quelque vivacité. Seulement, il était rare que les personnes
du château vinssent de ce côté, et les secrets des séances du pavillon
étaient ainsi gardés par sa position discrète et solitaire.
Un jour que le débat s'était prolongé plus longtemps que de coutume,
Emma éprouva un sentiment d'impatience inusité et presque fatal. Depuis
deux heures, elle attendait Paul au château, et Paul ne paraissait pas.
Elle eut voulu interroger Muller; Muller aussi se trouvait absent. Où
étaient-ils tous deux, et pourquoi la laissaient-ils seule? Voilà quelle
question se posait Emma. Elle n'y céda pas d'abord; mais peu à peu elle
sentit un tel vide à ses côtés et dans son coeur un trouble si étrange,
qu'elle résolut d'échapper à ce malaise en allant, à la découverte. Les
plus grandes chances étaient du côté du pavillon: aussi se
dirigea-t-elle vers l'allée qui y conduisait. Cette avenue était
couverte d'un gazon ras et serré qui amortissait le bruit des pas; elle
parvint de la sorte jusqu'au seuil même du salon octogone sans que rien
vînt trahir sa présence. La discussion continuait entre Paul et Muller;
l'accent avait atteint son plus haut diapason. Emma, inquiète, s'arrêta
pour écouter:
--Oui, disait une voix que la jeune fille ne reconnut que trop, oui,
monsieur Muller, je vous répète qu'il serait absurde de s'obstiner dans
un placement pareil: c'est contre toutes les règles.
--Une propriété de famille, monsieur Paul! disait l'autre voix; aliéner
une propriété de famille! Songez-y, mademoiselle Emma n'y prêtera jamais
les mains.
--Allons donc! un objet qui ne rend pas deux et demi pour cent, répondit
Paul. On voit bien que vous n'êtes pas financier, monsieur Muller.
--Non, monsieur, dit Muller avec un accent de reproche, et je m'en
honore. Je ne pousse pas le calcul si loin. Vous ne voyez dans cette
terre que le revenu; moi, je vois les souvenirs qui s'y rattachent;
mademoiselle Emma aussi. C'est un legs de son père, le lieu où sa mère a
rendu le dernier soupir. Voilà pourquoi elle l'a rachetée au prix de
quelques sacrifices.
--Bah! des raisons de sentiment, répliqua Paul; cela n'a plus de cours.
Deux et demi pour cent, monsieur Muller, c'est à quoi se réduit la
question. Si vous trouvez un pareil placement convenable, je n'ai rien à
ajouter. De l'argent que nous pourrions faire valoir à raison de six...
Trois et demi pour cent de perdus. Fi donc! Décidément, il faudra
vendre.
Chacune de ces tristes paroles pénétrait le coeur d'Emma et y rouvrait
ses blessures; elle n'eut plus la force de se tenir debout et s'appuya
sur le mur qui régnait entre les croisées. L'entretien continuait.
--Et ces baux, disait Paul, a-t-on jamais rien vu de plus naïvement
fait! Soixante, quatre-vingts francs l'hectare, pour des terres qui en
valent bien, haut la main, cent quarante et cent cinquante! Autant
vaudrait prendre des poignées d'or et les jeter dans la Meuse! ils sont
bien heureux, vos manants.
--Monsieur Paul, répondit Muller d'une voix sévère, ces manants sont
d'anciens serviteurs, fort attachés à la famille. C'est le général qui a
signé ces baux; il était fils de cultivateur et il s'y connaissait. Il a
voulu autour de lui des heureux et non des misérables. N'insultez point
à sa mémoire.
--Soit, monsieur Muller, répliqua le jeune homme; mais avec moi il en
retournera autrement, je vous le jure. Peste, comme vous les défendez!
Est-ce que vous auriez par hasard un pot-de-vin sur l'affaire?
A cette imputation outrageante, Muller ne put se contenir; sa colère
éclata.
--Monsieur, dit-il, en se levant, voilà un propos odieux; j'aurai le
soin de ne plus m'exposer à rien de semblable.
Il se dirigea vers la porte; et en sortant il aurait immanquablement
aperçu Emma, si la jeune fille, par un mouvement plus prompt que la
pensée, n'eût tourné l'un des angles que formait la construction. Muller
sortit fort agité et gagna la grande avenue, tandis qu'Emma se rejetait
du côté du parc et allait égarer sa douleur dans les allées les plus
solitaires.