XXIII

Un rayon de soleil entre deux orages.

Cet élan de la jeune fille avait été si spontané, qu'elle y trahit en

quelques mots le voeu secret de son coeur et l'idée fixe de sa

sollicitude. A peine les eut-elle prononcés, qu'elle s'arrêta, toute

confuse. Ses yeux s'abaissèrent par un chaste retour sur elle-même; ses

joues se couvrirent du vermillon le plus vif; un embarras plein de grâce

et de pudeur régna dans sa contenance. Il se fit entre elle et son

cousin un silence expressif pendant lequel leurs pensées seules se

répondaient. Enfin, Emma leva timidement sur le beau jeune homme des

yeux pleins de tendresse et d'abandon.

--Venez, Paul, lui dit-elle; la nuit se fait; il est temps de regagner

le château.

Elle lui tendit une main, dont il s'empara avec vivacité, et ils

marchèrent ainsi sans échanger une parole: le bonheur de se sentir l'un

près de l'autre leur suffisait. La présence de Vernon ne tenait point à

des motifs romanesques, mais aux causes les plus naturelles et les plus

simples. La saison des chasses approchait; et l'un des propriétaires du

voisinage, grand amateur de vénerie, avait invité le jeune homme à venir

passer chez lui une partie de l'automne. Paul avait accepté avec

empressement un double attrait le poussait vers Champfleury. A peine

arrivé, il s'était empressé de se rendre auprès de sa cousine et l'avait

trouvée sur son chemin. Ainsi s'expliquait cette rencontre fortuite;

Muller n'y vit rien de plus.

L'imagination d'Emma ne se contentait pas d'une réalité aussi prosaïque;

son thème était tout autre. Dans le hasard qui l'avait conduite

au-devant de son cousin, elle voyait le doigt de la Providence. Pourquoi

résister encore? Pourquoi lutter? Le ciel s'en mêlait, il réunissait

deux coeurs que l'orage avait séparés. L'absence avait dû être une

expiation nécessaire; le retour marquait l'aurore d'un bonheur nouveau.

La jeune fille s'exaltait à ces pensées; il lui semblait soulever le

voile qui couvrait l'avenir et y apercevoir une longue suite de beaux

jours. Qu'eût-elle fait, d'ailleurs, seule en ce monde, sans un bras

pour la soutenir, avec le vide dans son coeur comme dans son existence?

Quel que fût le sort qui l'attendait, il ne lui restait plus qu'à céder;

car son amour, c'était sa vie même. Sa résistance était à bout; elle ne

pouvait plus fuir son destin.

Quand cette détermination fut bien prise, la physionomie d'Emma recouvra

une sérénité que depuis longtemps elle avait perdue. Le sourire revint

sur ses lèvres et ne les quitta plus; une joie douce anima ses traits,

une grâce charmante releva le prix de ses paroles. Elle avait, vis-à-vis

de Muller, à expier des torts récents; elle se montra charmante pour

lui, et mit une sorte de coquetterie à lui plaire. La soirée s'écoula

ainsi, au milieu de mille attentions et de mille soins. De temps en

temps, Emma quittait le salon et allait donner quelques ordres, puis

elle revenait joyeuse comme l'oiseau. Il était déjà tard quand Paul se

leva pour prendre congé.

--Halte-là, mon cousin, lui dit la jeune fille; on ne sort pas ainsi de

nos domaines. Nous avons à Champfleury droit de haute et de basse

justice: demandez plutôt à Muller.

--C'est dans nos chartes, répliqua celui-ci en riant et sans savoir où

Emma voulait en venir.

--Soit, dit Paul; mais je n'ai rien à craindre de vos arrêts, ma

cousine. Je ne suis point un vassal rebelle.

--Vous l'entendez, bon ami, poursuivit la jeune fille. Ce que c'est que

l'habitude chez les grands coupables! elle détruit le sentiment de la

faute.

--Mais encore, répondit Vernon, faut-il savoir ce que vous avez à me

reprocher, ma cousine.

--Quoi! monsieur, dit Emma en croisant ses bras pour se donner l'air

d'un juge sévère, vous venez dans les Vosges, et c'est chez un étranger

que vous descendez! Il est impossible que l'on n'ait pas prévu ce

crime-là. Outrager l'hospitalité dans la personne d'une cousine! Qu'en

dites-vous, Muller?

--C'est un cas très-grave, répondit le précepteur; les lois des

Ripuaires l'avaient prévu; il s'agit de la peine de mort.

--Nous serons moins rigoureux, dit la châtelaine en gardant son sérieux;

nous nous contenterons de la prison perpétuelle. Vous connaissez le

pavillon du petit parc, bon ami?

--Oui, madame la baronne, répliqua Muller, qui s'associait à ce jeu; un

cachot véritable.

--Eh bien, poursuivit Emma, c'est là que nous enfermerons notre captif.

Je vous institue son geôlier, monsieur Muller; vous m'en répondez sur

votre tête!

Paul était enchanté, cependant il se défendit pour la forme. C'était

tantôt la crainte de causer trop d'embarras, tantôt celle de se montrer

impoli vis-à-vis de son hôte actuel, puis les bagages qui étaient loin,

et d'autres prétextes encore. Emma trouvait réponse à tout.

--Mon cousin, disait-elle, c'est jugé et bien jugé; il n'y a plus à en

revenir. Votre hôte est prévenu et vous excuse; vos bagages sont dans le

pavillon du parc. Tout s'est fait pendant que vous causiez avec nous ce

soir, Ainsi, résignez-vous, c'est sans appel.

--Il faut vouloir tout ce que vous voulez, ma cousine, dit le jeune

homme en lui serrant la main avec tendresse.

Le pavillon était à une petite distance du château: Emma ne voulut

laisser à personne le soin d'y installer son prisonnier. Les domestiques

s'acheminèrent avec des falots; Muller les suivait, ainsi que les deux

amants. Emma s'appuyait sur le bras de Paul et marchait avec une

légèreté telle, qu'on eût dit qu'elle ne touchait pas la terre. La nuit

était magnifique: les étoiles brillaient comme des diamants. Le long des

arbres couraient ces sons harmonieux de la nuit qui semblent bercer la

terre endormie..

--Emma! disait Paul à demi-voix et avec un accent qui allait au coeur de

la jeune tille, où est le bonheur, si ce n'est ici?

--Oui, répondit-elle inondée de joie, ici et point ailleurs, Paul,

restons où nous sommes bien.

Leurs mains s'étaient rapprochées et ne se quittèrent plus qu'au moment

où on arriva devant le pavillon. Du temps du baron, ce bâtiment avait

été l'objet d'une dépense considérable. Il y venait coucher pendant la

saison de la chasse, et s'était plu à l'embellir. A proprement dire,

c'était plutôt un logement complet qu'un simple pavillon. Situé dans le

centre d'un rond-point, il avait pour perspective, d'un côté un petit

lac sur lequel s'ébattaient des cygnes, de l'autre une large allée

d'ormes qui descendait vers la Meuse. Le mobilier en était moderne,

riche, presque fastueux: des tableaux de prix ornaient les murs, une

bibliothèque pourvue de livres choisis y offrait une ressource contre

l'oisiveté. Un sage aurait pu s'y plaire; à plus forte raison un

amoureux. Paul prit possession de son domicile avec un bonheur réel et

s'endormit au milieu des songes les plus riants.

Depuis ce jour, la vie des deux amoureux ne fut qu'un perpétuel

enchantement. Emma ne voulait pas que Paul renonçât pour elle à ses

goûts favoris; mais elle arrangeait si bien les choses, que, au fort de

ses plus grandes chasses, elle se trouvait sur son passage comme une fée

familière, sans qu'on pût dire comment elle y était venue. Muller

trouvait parfois ces excursions un peu rudes; mais le digne homme était

si heureux du bonheur de son élève, qu'il n'osait pas se plaindre, et

dissimulait de son mieux la fatigue qu'il éprouvait. La joie de ces

enfants le spectacle de leur mutuelle tendresse l'enivraient et le

rajeunissaient. Il voyait enfin rentrer dans cette maison la gaieté et

l'amour, deux hôtes qui, depuis si longtemps, s'en étaient éloignés.

Tous les nuages s'étaient dissipés peu à peu, le ciel avait repris son

azur. La jeunesse a un charme puissant auquel rien ne résiste, ni les

soupçons du coeur, ni les alarmes de la raison. Le passé avait fui; il

n'en restait qu'une page blanche, sur laquelle le couple fortuné avait

inscrit la date de ses amours.

Dès lors, l'union prochaine d'Emma et de Paul devint un fait public à

plusieurs lieues à la ronde. Le dimanche, à la messe solennelle, on les

voyait s'asseoir ensemble au banc d'honneur; à la promenade, aux fêtes

du village, partout, ils étaient inséparables. Les fermiers de

Champfleury saluaient Paul comme un maître; les autorités municipales

étaient pleines de déférence pour lui. C'était une souveraineté

anticipée. Quoique Vernon éprouvât pour sa cousine une tendresse réelle,

il restait encore chez lui quelque place pour un autre sentiment. Sa

passion n'avait pas, comme celle d'Emma, ce caractère exclusif qui ferme

le coeur à toute pensée étrangère. Il aimait, sans doute, mais il

calculait aussi. Les leçons de Granpré ne pouvaient s'effacer d'une

manière aussi rapide. Dès qu'il fut certain de cette alliance, objet de

tous ses voeux, il se prit à jouer sérieusement le rôle de maître, et

voulut s'initier d'avance à la gestion d'intérêts qui allaient devenir

les siens. Jusqu'alors Muller avait tout réglé, tout administré. Paul se

fit rendre des comptes, et engagea plus d'une fois à ce sujet des

discussions interminables. Il demandait des justifications à propos des

plus petites minuties, s'inquiétait des moindres détails, faisait subir

au pauvre Allemand des interrogatoires dont celui-ci s'échappait le

coeur navré.

Dans les débuts, le jeune homme apportait à cette espèce d'enquête

quelque discrétion et quelque réserve; mais peu à peu, enhardi par

l'impunité, il poussa les choses jusqu'à la plus injurieuse défiance.

L'élève de Granpré se retrouvait tout entier. Muller aurait eu un moyen

de mettre un terme à ces odieux procédés, c'eût été d'en parler à Emma;

mais plutôt que de recourir à ce moyen extrême il eût préféré toutes les

humiliations du monde. Désormais, pour la jeune fille, la perte de ses

illusions était le coup de la mort. Il la voyait heureuse, florissante:

il eût craint de troubler par sa faute cet heureux retour vers le

bonheur et la santé. Il se résigna donc à souffrir en silence. Il fallut

peu de temps à Paul pour retrouver les instincts les plus âpres de

l'homme d'affaires, et cette passion du calcul qui distinguait son

maître. La perspective d'une fortune considérable l'enivrait et

troublait sa prudence habituelle. Sous prétexte de soulager Muller, il

fit porter dans son pavillon les titres de famille, les baux, les

conventions, les actes authentiques et privés, enfin tous les éléments

d'une vérification générale. Ces titres, rédigés dans le grimoire

habituel des gens de loi, étaient, pour lui la plus douce, la plus

attachante des lectures; il s'en inspirait, il s'en nourrissait chaque

jour et à toute heure. Quand il avait besoin d'un renseignement, il

envoyait chercher Muller, et tenait avec lui de longues séances. Parfois

l'Allemand lui résistait et éclatait en reproches; Paul, en élève de

Granpré, passait outre et revenait à la charge avec une insistance

nouvelle. Jamais il ne laissait changer une thèse d'intérêt en une thèse

de sentiment; jamais il ne se payait de considérations d'un ordre moral

pour excuser un sacrifice matériel. Il n'admettait pas ces confusions,

indignes d'un logicien tel que lui, et voulait qu'on traitât avec le

coeur les affaires de coeur, avec le calcul les affaires de calcul.

Ces séances avaient lieu dans l'une des pièces du pavillon, située en

face de l'allée qui menait au château. C'était un petit salon octogone

éclairé par des croisées garnies de stores. Quand le soleil était haut,

ces stores tempéraient la clarté du jour tout en laissant quelque jeu à

la brise extérieure. Ces stores ne fermaient pas non plus assez

hermétiquement les ouvertures, qu'on ne pût entendre du dehors une

conversation engagée à haute voix, surtout quand les interlocuteurs y

mettaient quelque vivacité. Seulement, il était rare que les personnes

du château vinssent de ce côté, et les secrets des séances du pavillon

étaient ainsi gardés par sa position discrète et solitaire.

Un jour que le débat s'était prolongé plus longtemps que de coutume,

Emma éprouva un sentiment d'impatience inusité et presque fatal. Depuis

deux heures, elle attendait Paul au château, et Paul ne paraissait pas.

Elle eut voulu interroger Muller; Muller aussi se trouvait absent. Où

étaient-ils tous deux, et pourquoi la laissaient-ils seule? Voilà quelle

question se posait Emma. Elle n'y céda pas d'abord; mais peu à peu elle

sentit un tel vide à ses côtés et dans son coeur un trouble si étrange,

qu'elle résolut d'échapper à ce malaise en allant, à la découverte. Les

plus grandes chances étaient du côté du pavillon: aussi se

dirigea-t-elle vers l'allée qui y conduisait. Cette avenue était

couverte d'un gazon ras et serré qui amortissait le bruit des pas; elle

parvint de la sorte jusqu'au seuil même du salon octogone sans que rien

vînt trahir sa présence. La discussion continuait entre Paul et Muller;

l'accent avait atteint son plus haut diapason. Emma, inquiète, s'arrêta

pour écouter:

--Oui, disait une voix que la jeune fille ne reconnut que trop, oui,

monsieur Muller, je vous répète qu'il serait absurde de s'obstiner dans

un placement pareil: c'est contre toutes les règles.

--Une propriété de famille, monsieur Paul! disait l'autre voix; aliéner

une propriété de famille! Songez-y, mademoiselle Emma n'y prêtera jamais

les mains.

--Allons donc! un objet qui ne rend pas deux et demi pour cent, répondit

Paul. On voit bien que vous n'êtes pas financier, monsieur Muller.

--Non, monsieur, dit Muller avec un accent de reproche, et je m'en

honore. Je ne pousse pas le calcul si loin. Vous ne voyez dans cette

terre que le revenu; moi, je vois les souvenirs qui s'y rattachent;

mademoiselle Emma aussi. C'est un legs de son père, le lieu où sa mère a

rendu le dernier soupir. Voilà pourquoi elle l'a rachetée au prix de

quelques sacrifices.

--Bah! des raisons de sentiment, répliqua Paul; cela n'a plus de cours.

Deux et demi pour cent, monsieur Muller, c'est à quoi se réduit la

question. Si vous trouvez un pareil placement convenable, je n'ai rien à

ajouter. De l'argent que nous pourrions faire valoir à raison de six...

Trois et demi pour cent de perdus. Fi donc! Décidément, il faudra

vendre.

Chacune de ces tristes paroles pénétrait le coeur d'Emma et y rouvrait

ses blessures; elle n'eut plus la force de se tenir debout et s'appuya

sur le mur qui régnait entre les croisées. L'entretien continuait.

--Et ces baux, disait Paul, a-t-on jamais rien vu de plus naïvement

fait! Soixante, quatre-vingts francs l'hectare, pour des terres qui en

valent bien, haut la main, cent quarante et cent cinquante! Autant

vaudrait prendre des poignées d'or et les jeter dans la Meuse! ils sont

bien heureux, vos manants.

--Monsieur Paul, répondit Muller d'une voix sévère, ces manants sont

d'anciens serviteurs, fort attachés à la famille. C'est le général qui a

signé ces baux; il était fils de cultivateur et il s'y connaissait. Il a

voulu autour de lui des heureux et non des misérables. N'insultez point

à sa mémoire.

--Soit, monsieur Muller, répliqua le jeune homme; mais avec moi il en

retournera autrement, je vous le jure. Peste, comme vous les défendez!

Est-ce que vous auriez par hasard un pot-de-vin sur l'affaire?

A cette imputation outrageante, Muller ne put se contenir; sa colère

éclata.

--Monsieur, dit-il, en se levant, voilà un propos odieux; j'aurai le

soin de ne plus m'exposer à rien de semblable.

Il se dirigea vers la porte; et en sortant il aurait immanquablement

aperçu Emma, si la jeune fille, par un mouvement plus prompt que la

pensée, n'eût tourné l'un des angles que formait la construction. Muller

sortit fort agité et gagna la grande avenue, tandis qu'Emma se rejetait

du côté du parc et allait égarer sa douleur dans les allées les plus

solitaires.

Les Idoles d'argile. · 第 22 / 24 题