XXII

Champfleury.

Quand Emma revit les bords de la Meuse, le soleil regagnait à grands pas

notre hémisphère, et la campagne ressemblait à une corbeille de fleurs.

Les haies d'aubépine envoyaient à l'envi leurs parfums vers la voiture

qui portait la jeune fille, les grands marronniers inclinaient devant

elle leurs aigrettes blanches, les acacias la couvraient d'une pluie

embaumée. En aucun temps, et sous aucun ciel, le paysage n'aurait pu

offrir des horizons plus caressants, des lignes plus molles, des

couleurs plus douces au regard. Il régnait dans l'air cette tiédeur des

premiers beaux jours qui pénètre les sens et invite l'âme à une langueur

pleine de charmes. Tout s'animait au loin, tout s'associait au réveil de

la nature: les troupeaux dans les prés, l'oiseau sur la cime de l'arbre,

l'insecte bourdonnant sur les calices entr'ouverts.

Aucun détail de ce spectacle n'échappait à Emma, aucun de ces bruits ne

se dérobait à son oreille. C'était la vie de ses jours heureux, les

sons, familiers, l'atmosphère où elle avait puisé sa force; le lieu où

elle avait grandi près du tombeau de sa mère. La fille des champs se

sentait revivre au contact de cette existence pleine d'air et de soleil;

sa poitrine se dilatait à cette source pure. A mesure qu'elle approchait

de Champfleury, chaque site lui rappelait un souvenir: ici le moulin du

village, plus loin la ferme, plus loin encore le clocher du bourg. A

tous ces objets se rattachait quelque épisode de son enfance; la jeune

fille les retrouvait classés dans sa mémoire, et les rappelait à Muller,

heureux de ces récits. Lorsque Emma les suspendait, c'était pour

contempler d'un oeil rêveur le cours de la Meuse, qui se déroulait au

loin comme un filet d'argent sur un tapis d'émeraudes. Aux abords du

château, l'émotion fut plus vive encore. Les arbres s'animaient, les

toits d'ardoise semblaient prendre un langage. Emma revoyait son

colombier et, de loin, croyait en reconnaître les hôtes; elle cherchait

sur la pelouse la génisse qui accourait naguère à sa voix, elle appelait

par leurs noms les chiens de garde; elle s'imaginait apercevoir, dans le

lointain de la perspective, sa vieille nourrice, filant son lin debout,

tout en gardant le troupeau. Chaque villageois qui passait était pour

elle une découverte; on eût dit qu'elle retrouvait d'anciens amis. Quand

ils parlaient, c'était un autre bonheur: cet accent, cet idiome local

avaient pour elle un charme infini; elle s'y plaisait comme à l'idée du

pain bis et de la jatte de crème. Elle marcha ainsi de joie en joie, de

surprise en surprise, jusqu'au moment où la voiture s'arrêta dans la

cour du château. Ces émotions retombaient sur son coeur comme la rosée

matinale sur la tige des plantes; elles y répandaient une fraîcheur

salutaire et tempéraient l'ardeur fatale de ses souvenirs.

--Comme il fait bon vivre ici! disait-elle à Muller; tout y est

meilleur, les hommes et la nature. Voyez, bon ami, quel air de fête

partout; ces prés se sont parés pour nous recevoir, les arbres nous

offrent des bouquets, la Meuse nous sourit de loin, et les Vosges nous

envoient des saluts harmonieux. Il n'est pas jusqu'au vieux donjon qui

ne se soit revêtu d'un rayon de soleil, comme d'un habit d'étiquette.

Oh! qu'il fait bon vivre ici!

En répétant ces mots, elle s'élança joyeuse hors de la calèche de

voyage, et trouva sur le perron les gens du château empressés de la

recevoir. Emma avait laissé à Champfleury des regrets bien vifs;

longtemps elle avait été la fée du pays, la providence des malheureux.

Son retour fut l'événement du jour à plus de trois lieues à la ronde. De

toutes parts on accourut pour voir la fille du général, et ces braves

villageois s'en allaient heureux d'avoir pu embrasser un coin de son

vêtement. C'était une réception de reine; le salon ne désemplissait pas.

Muller craignit que cette fatigue nouvelle, ajoutée à celle du voyage,

n'épuisât les forces d'Emma; il fit quelques observations.

--Non, bon ami, soyez sans crainte, répondit la jeune fille; la vue de

ces braves gens me fait du bien; ils m'apportent la joie et la santé;

laissez-les venir.

--Demain, dit Muller en insistant, demain, Emma; cela vaudra mieux; vous

serez plus reposée.

--A quoi bon! répondit la jeune fille. Quand le plaisir est là, pourquoi

dire demain? Sommes-nous sûrs de demain? ajouta-t-elle avec un accent

plus mélancolique. Bon ami, je suis heureuse, et le bonheur donne de la

force. Laissez-moi remplir jusqu'au bout mes devoirs de châtelaine.

--Soit, dit Muller; excusez alors la liberté qu'a prise votre vassal. Je

vais voir ce que sont devenus nos herbiers.

Le mois qui suivit l'arrivée d'Emma fut rempli de pareilles fêtes. Le

curé du village vint la voir, et ne plaida pas en vain pour ses pauvres.

La commune se plaignait de ses routes; Emma y pourvut mieux qu'un

conseiller municipal. Elle voulut que Champfleury eût une école, et

assura le traitement de l'instituteur. Pas un indigent ne s'adressa

vainement à elle; une souffrance révélée était une souffrance secourue.

Sans blâmer ces libéralités, Muller eût désiré qu'Emma en réglât mieux

l'emploi; là-dessus s'engageaient entre eux des débats où le digne

Allemand était toujours vaincu.

--Me défier de gens qui tendent la main! disait Emma; mais, mon bon ami,

où avez-vous donc la tête? Est-ce que vous croyez que l'on fait ce

métier-là de gaieté de coeur?

Ainsi, Emma s'initiait à une vie nouvelle, et trouvait un aliment à son

activité. Pendant son absence, le château avait été fort négligé, et le

changement de maître n'avait pas peu contribué à son dépérissement. La

jeune fille fit venir des ouvriers du chef-lieu, ordonna les travaux,

les surveilla elle-même. Muller se résignait au rôle d'intendant, trop

heureux de ne figurer qu'en seconde ligne. Emma prenait de l'intérêt à

ce qui se passait autour d'elle: c'était beaucoup; il en résultait une

diversion heureuse à ses douleurs récentes, et un précieux moyen de

guérison. On remonta l'écurie, on songea à la basse-cour, on repeupla la

garenne. Tous les oiseaux rares qu'Emma avait rassemblés dans sa volière

étaient morts faute de soins; il fallait combler ces vides et

recommencer sur de nouveaux frais. L'humidité avait attaqué les herbiers

et les cadres d'insectes: c'était encore une besogne à refaire. Ce

changement d'habitudes opéra sur la jeune fille une métamorphose

complète. Elle se remettait à vue d'oeil, elle prenait chaque jour un

meilleur visage. Cet air natal avait en lui quelque chose de si puissant

et de si généreux, il agissait si activement sur ces organes où

sommeillait la plus grande des forces, celle de la jeunesse, que peu à

peu les symptômes les plus fâcheux disparurent pour faire place à des

signes évidents de réaction. Le teint reprit ses tons naturels, la

respiration devint plus libre, la toux disparut, les yeux perdirent leur

éclat fébrile.

Champfleury agissait donc plus puissamment que la science des docteurs,

et fournissait la preuve de ses vertus souveraines. Le ciel, l'air, le

régime, ces grands modificateurs; le temps, qui adoucit les blessures;

l'activité physique, qui trompe les douleurs de l'âme: tout contribuait

à ranimer en elle les sources de la vie. On entrait d'ailleurs dans la

belle saison; l'air était doux, la température égale, rien ne

contrariait un rétablissement prochain. Pour seconder ce triomphe de la

jeunesse et de la nature, Muller n'oubliait, ne négligeait rien. Il

avait lu dans quelques livres que l'oxygène exhalé par les arbres est

favorable aux poumons, et il en concluait qu'en passant une grande

partie de la journée sous les voûtes des grandes forêts il procurerait à

son élève une atmosphère propre à accélérer sa guérison. Ce fut dès lors

pour lui un souci que de préparer des excursions dans toute la chaîne

des Vosges, et promener Emma sous ces ombrages séculaires. C'était

tantôt un site, tantôt une ruine qu'il s'agissait de visiter; une leçon

d'histoire ou de botanique, un acte de bienfaisance ou un dîner sur

l'herbe: les prétextes ne manquaient jamais à Muller. Il tenait ainsi la

jeune fille en haleine, et l'empêchait de se blaser sur cette vie des

champs, qui a, au début, tout le charme d'une idylle, et qui devient, à

la longue, monotone comme les sables du désert.

Parfois des surprises donnaient à ces excursions un attrait de plus.

Dans les bois voisins du château, Muller avait fait disposer des chalets

rustiques au moyen de quelques planches recouvertes de feuillage. Quand

la fatigue commençait à gagner Emma, un de ces réduits s'offrait à point

nommé avec du laitage, de la crème et de ce bon pain villageois dans

lequel la jeune fille mordait avec délices. Cette collation si frugale

et si bien accueillie était du plus strict régime: Muller déguisait les

prescriptions des docteurs sous les apparences du plaisir.

--Savez-vous, bon ami, que vous me gâtez! disait Emma en portant dans ce

repas improvisé l'appétit que donne la promenade. Que cette crème est

donc délicieuse!

--Parfaite, répondit Muller en prenant sa part du festin; c'est

Georgette qui l'a apportée ici ce matin. Vous ayez été si bonne pour son

aïeule. C'est une surprise qu'elle aura voulu vous ménager.

--Les bonnes gens! disait Emma. Je ne sais comment on peut être dur pour

ce peuple de la campagne. Comme il souffre avec patience! comme il aime

ceux qui le traitent bien! Le riche est injuste envers eux.

--Oh! bien injuste! répondait Muller, s'associant à la pensée de la

jeune fille; bien injuste, Emma! Le riche ne tient pas compte comme il

le devrait des sueurs du pauvre. Entre le laboureur qui pousse le soc et

le boeuf qui ouvre le sillon, le riche fait peu de différence. Ce sont

deux services qui, à ses yeux, se ressemblent beaucoup. L'essentiel,

pour lui, c'est que le blé lui appartienne.

La belle saison s'écoula au milieu de ces distractions que Muller

multipliait sous les pas de sa pupille. Cependant, quelque soin qu'il

prît à les varier, il ne fut pas longtemps à s'apercevoir qu'elles

perdaient graduellement de leur attrait; Dans les premiers mois de son

séjour, Emma avait paru jeter un voile sur le passé et l'effacer

complètement de sa mémoire. Pas un mot sur Paris, rien qui, de près où

de loin, se rattachât à Paul Vernon. Muller se réjouissait de ce

changement: il y voyait le signe d'une cure complète, et croyait que le

temps achèverait ce que Champfleury avait si bien commencé. Le temps

agit en sens contraire. Emma, insouciante d'abord, devint chaque jour

plus sérieuse et plus réfléchie; elle prit moins de goût aux choses qui

jusqu'alors l'avaient intéressée, laissa à Muller le soin du

commandement, et se retrancha de nouveau dans ses habitudes de

mélancolie et de méditation.

L'Allemand comprit qu'il s'était flatté d'un succès trop prompt et que

le champ était encore ouvert aux inquiétudes. Cela devait être. Emma ne

pouvait supporter longtemps sans souffrir les tristesses de l'isolement.

Autour d'elle se réunissait tout ce qui rend la vie heureuse: la

richesse, la considération, les honneurs du rang, les ressources de

l'intelligence; et elle en était réduite à jouir seule de tout cela,

sans entrevoir le moment où elle y associerait un coeur digne du sien et

qui méritât cette préférence. A mesure qu'il s'opérait chez elle un

retour plus complet vers la santé, ce vide de l'âme, ces élans vagues

vers un avenir inconnu se manifestaient avec plus de force et

troublaient la sécurité de son esprit. La pureté sans tache dans

laquelle s'était écoulée sa vie n'excluait pas un travail d'imagination

qui, à son insu, la dominait. Elle n'avait jamais lu d'autre roman que

celui qui s'agitait dans son coeur; mais ce roman était inépuisable, et

chaque jour elle y ajoutait un nouveau chapitre. Avec une mère pour la

guider, la jeune fille n'aurait pas été la proie de ce long combat. Une

mère sait armer son enfant contre les déceptions et la préparer aux

épreuves qui l'attendent. Emma s'était élevée pour ainsi dire toute

seule, avec Muller pour confident et sa conscience pour guide. Ces deux

tuteurs ne suffisaient pas. Entre l'élève et le précepteur régnaient une

certaine distance de condition et une réserve bien naturelle chez une

jeune fille. Muller devinait plus de choses qu'on ne lui en confiait, et

il était loin de tout deviner. Les fluctuations de ce coeur lui

échappaient aussi bien que ses angoisses.

Vers la fin du mois d'août, la mélancolie d'Emma prit un caractère

taciturne qui affligea profondément son précepteur. Elle ne se trouvait

bien que seule, et souffrait avec impatience qu'on l'accompagnât dans

ses promenades solitaires. Muller respectai! ce caprice et s'éloignait

les larmes aux yeux. Cette époque de l'année était celle où, pour la

première fois, elle avait vu Paul Vernon, et elle se rappelait tous les

détails qui se rattachaient à son séjour à Champfleury. Elle était

enfant alors, gaie, rieuse, sans souci de l'avenir. Combien l'horizon

s'était assombri depuis ce temps! Quelles dures leçons lui avait

infligées le destin! Et pourtant combien le bonheur était près d'elle

encore! Paul n'était pas marié; la liaison passagère qu'il avait formée

venait de se rompre. Libres tous deux, qui les empêchait de s'unir? Paul

s'était éloigné d'elle, mais ne fallait-il pas excuser un écart de

jeunesse? Peut-être n'était-il pas aussi corrompu qu'on le croyait, et

l'amour d'ailleurs ne pouvait-il pas faire un miracle?

Voilà sur quel terrain s'aventurait l'imagination de la jeune fille,

quels problèmes elle se posait pour les résoudre dans le sens de sa

passion. À Paris, sur le théâtre de ses torts, Paul n'aurait eu que peu

de chance de rentrer en grâce; à Champfleury, tout lui était propice, la

voix des souvenirs, les conseils de l'isolement. Plus la solitude

agissait sur Emma, plus la chance devenait favorable au beau cousin,

plus elle se sentait ramenée impérieusement vers lui. Tout ce qui

pouvait flatter ce sentiment trouvait accès auprès d'elle, tandis

qu'elle en éloignait tout ce qui lui était contraire. Elle avait peur

des scrupules de Muller et se défiait de sa bonté; de là sa réserve à

son égard et son système de réticences.

Comme but favori de ses promenades, Emma avait choisi la lisière d'un

petit bois que Paul Vernon traversait toujours quand il revenait de ses

grandes chasses sur les crêtes des Vosges. C'était là qu'elle avait

autrefois coutume de l'attendre; c'est là qu'elle se rendait chaque

jour. Une sorte de carrefour pratiqué à l'entrée du bois permettait

d'embrasser d'un coup d'oeil les divers sentiers qui le traversaient. Un

soir qu'Emma était allée, comme d'habitude, s'asseoir sur un tertre de

gazon ménagé en avant des taillis, elle crut apercevoir dans l'une des

avenues une apparition familière. Elle eut peur; un nuage passa devant

ses yeux.

-Ah! mon Dieu! dit-elle, mon Dieu! serait-ce lui?

Tout son corps frémissait; elle s'appuya sur une branche voisine, comme

si elle eût craint de défaillir. L'apparition se rapprochait et devenait

de plus en plus distincte. C'était lui, en effet; c'était Paul Vernon,

en costume de chasse, tel qu'Emma l'avait gravé dans ses souvenirs. Il

s'approcha de la jeune fille, tremblante d'émotion et de surprise.

--Quoi! ma cousine, lui dit-il, c'est vous! Vous ici toute seule!

--Oui, mon cousin, répondit Emma heureuse et troublée; oui, c'est bien

moi: je vous attendais.

Les Idoles d'argile. · 第 21 / 24 题