La chute des feuilles.
Deux heures après qu'elle eut surpris cet entretien, Emma rentra au
château l'oeil égaré, la figure sombre. Une fièvre ardente s'était
emparée d'elle, ses membres s'agitaient en proie au frisson. Elle voulut
lutter, mais en vain: le mal la vainquit. Il fallut regagner péniblement
sa chambre et se jeter sur un lit, que la souffrance et le délire
vinrent assiéger. Ni Muller ni Paul ne comprenaient rien à cette rechute
soudaine; en fille héroïque, Emma gardait le silence; elle avait résolu
de mourir avec son secret. Muller envoya de tous les côtés afin de
chercher des secours. Un domestique du château courut à franc étrier
vers le chef-lieu pour en ramener un médecin, tandis qu'un homme de
confiance se dirigeait en poste vers Paris avec l'ordre de ne point en
revenir sans un praticien célèbre.
En attendant, il pourvut lui-même au plus pressé. Le docteur du
chef-lieu arriva; il se trouva être un homme instruit, expérimenté,
comme on en rencontre tant aujourd'hui dans nos provinces. Il n'hésita
pas un instant sur la nature du mal: c'était une inflammation de
poitrine, qui exigeait un traitement énergique et prompt. Tout fut mis
sur-le-champ en usage, avec une décision qui n'excluait pas la prudence.
L'état de la jeune fille était des plus graves; le pouls s'élevait de
plus en plus, la respiration devenait pénible, la tête s'embarrassait.
Un désordre au cerveau pouvait se déclarer et rendre impuissants les
efforts de l'art. On agit donc avec vigueur et de manière à conjurer ces
fâcheux symptômes. Pendant cinq jours et cinq nuits, aucune amélioration
sensible ne se manifesta. La fièvre était toujours vive, le délire
opiniâtre. La jeune fille semblait se débattre sous une obsession
constante: de temps à autre, elle portait autour d'elle un regard
effaré, puis elle s'engloutissait dans ses oreillers comme pour échapper
aux poursuites d'un fantôme. Des paroles entrecoupées, des phrases sans
suite s'échappaient de ses lèvres, et le nom de Paul était le seul qui y
trouvât place. Tantôt elle le prononçait avec une expression de
tendresse qui eût amolli les rochers: tantôt elle y apportait un dédain,
une colère manifestes.
Dans le cours de ces rêves fiévreux, il n'était pas rare qu'elle se mît
sur son séant et envoyât la main dans le vide comme si elle eût voulu se
saisir de quelque objet; parfois même elle rejetait violemment les
couvertures et, fredonnant un air de chasse, elle essayait de s'élancer
hors de son lit. Deux femmes, qui ne la quittaient pas, avaient beaucoup
de peine à contenir ces accès de délire et ces gestes désordonnés. On
voyait que l'âme et le corps étaient à la fois atteints chez la malade,
et que la force de la jeunesse s'y trouvait aux prises avec l'énergie de
la douleur.
Depuis qu'Emma reposait sur son lit d'angoisses, personne ne dormait
dans le château; tout ce qui l'entourait souffrait comme elle et avec
elle. Le docteur n'abandonnait que rarement le chevet. Muller y restait
des heures entières abîmé dans son désespoir. Paul eût aussi voulu s'y
établir; mais sa présence jetait Emma dans une agitation si grande, que
le médecin le pria de s'abstenir désormais. Le jeune homme en fut donc
réduit à errer autour de la chambre et à y attendre des nouvelles avec
anxiété.
Le coeur de Vernon n'était point mauvais; seulement, le bien y
sommeillait et ne reprenait le dessus que dans les occasions décisives.
La maladie d'Emma amena une de ces réactions; Paul y prit une part
profonde et sincère. S'il eût suffi de donner quelques années de sa vie
pour prolonger les jours de sa cousine, il l'aurait fait avec joie; sans
arrière-pensée, sans calcul. C'était un caractère où la nature et
l'éducation se livraient un perpétuel, combat; généreux au fond, mais
enchaîné à l'intérêt par des habitudes invétérées. Tant que sa cousine
fut mourante, aucune autre pensée n'eut de place dans son esprit; il s'y
intéressait pour elle-même et non pour cette dot qu'elle menaçait
d'emporter dans sa tombe. Enfin, le sixième jour, le docteur donna
quelque espoir: il y eut du mieux dans l'état de la malade. Le pouls se
modérait graduellement, l'oeil n'avait plus l'aspect vitreux, le sommeil
redevint plus tranquille, le délire cessa. Emma parla aux personnes qui
entouraient son lit; elle tendit la main à Muller, que la joie
suffoquait, et demanda elle-même à voir son cousin. Quand Paul entra, il
passa sur ses traits une expression de douleur contenue; mais elle eut
bientôt triomphé de ce mouvement, et ne laissa plus voir que de la
douceur et de la bonté. De pareilles émotions pouvaient être
dangereuses; on les abrégea, et le silence se fit de nouveau autour du
lit de la jeune fille.
Ce fut dans cette première période de la convalescence qu'arriva le
célèbre praticien de Paris. Son confrère de province lui avait ravi les
honneurs de la cure; il ne lui restait plus rien à faire, si ce n'est à
approuver ce qui s'était fait. Ainsi se passent presque toujours les
choses. Seulement, il y eut entre les deux docteurs la séance obligée où
ils arrêtèrent en commun la marche à suivre pour accélérer la guérison.
Rien de plus simple: un régime doux, un exercice modéré, point
d'imprudence et peu d'émotions, le logis dans les jours froids ou
pluvieux, les rayons du soleil dans les beaux jours. La conférence où
ceci fut arrêté se passait dans une petite pièce attenante à la chambre
d'Emma, et il était facile d'y entendre le bruit d'une petite toux sèche
et opiniâtre qui venait de se déclarer chez la malade.
--Diable! dit le médecin de Paris, vous n'êtes pas au bout de vos
ennuis, mon confrère; voilà un mauvais son de cloche.
--Je l'avais déjà remarque, répliqua le médecin de province: le coffre
n'est pas fort.
--Soignez les bronches, dit en insistant le docteur parisien. Diable!
diable! ajouta-t-il en levant la séance, je n'aime pas cette toux-là.
Deux jours après, Emma pouvait se lever et passer la journée au coin du
feu; les forces lui revenaient à vue d'oeil, sa convalescence marchait à
pas rapides. Seulement, la toux persistait et prenait un caractère
périodique. Les accès n'en étaient ni longs ni fréquents, mais ils se
succédaient avec régularité, et des sueurs abondantes s'y joignaient.
Quoique le pouls n'eût plus ce mouvement déréglé qui signale les ardeurs
de la fièvre, il n'était pas redescendu à la limite désirable et avait
conservé un peu d'accélération. Ces symptômes inquiétaient le docteur:
mais ils semblaient si peu graves auprès de ceux dont la nature et l'art
venaient de se rendre maîtres, que personne au château ne s'associait à
ses inquiétudes.
Peut-être la jeunesse d'Emma aurait-elle été plus forte que ces
secousses, si un tourment moral ne fût venu les aggraver. La scène du
pavillon, les mots cruels qu'elle y avait recueillis étaient pour elle
l'objet d'un désespoir désormais sans fin. Le dernier voile venait de
tomber; plus de rêve, plus d'illusion possible. Lutter contre des
instincts si enracinés ou en supporter les tristes conséquences étaient
deux perspectives également odieuses à sa pensée. Elle avait envisagé le
mariage comme un concert, non comme un duel; elle se sentait trop fière
pour subir la tyrannie du calcul et trop résignée pour la combattre.
Entre les deux écueils, il n'y avait qu'une ligne à suivre, celle de
l'oubli du passé. Assez de songes, assez de fol espoir! il fallait
rentrer dans le monde réel après avoir longtemps poursuivi des chimères.
Une barrière, cette fois infranchissable, s'élevait entre elle et son
cousin. Une pareille résolution ne put pas entrer dans le coeur de la
jeune fille et y prendre un caractère formel sans y occasionner de
profonds déchirements. Emma souffrait comme le Spartiate, en dévorant sa
douleur, mais sa souffrance n'en était que plus vive. Décidée à laisser
ignorer à Paul le motif réel qui l'éloignait d'une union longtemps
désirée, elle était obligée de se retrancher derrière le chapitre des
subterfuges, d'alléguer le soin de sa santé, les ordres rigoureux du
médecin, enfin d'employer mille ruses qui répugnaient à ses habitudes
nobles et franches. Pour que son cousin ne soupçonnât pas la vérité,
elle se voyait contrainte aussi de l'accueillir avec le même sourire et
de lui témoigner la même affection. Ces mensonges la navraient; vingt
fois elle fut sur le point d'y renoncer; cependant sa bonté l'emportait
toujours: elle craignait de blesser Paul, d'inquiéter Muller; elle
aimait mieux endurer seule ce mal secret que d'en laisser retomber la
plus légère partie sur les autres.
C'est ainsi que son état allait chaque jour empirant, et qu'aux ravages
d'une fièvre lente s'unissaient les tortures d'une âme ulcérée. Les
premiers froids de l'automne aggravèrent cette situation. Autant l'air
vif des montagnes lui avait été favorable pendant la belle saison,
autant il devint meurtrier quand l'automne ramena les horizons brumeux
et les courtes journées. La Meuse était devenue le siège d'un brouillard
permanent que le soleil dissipait avec peine, et qui, plus d'une fois,
couvrit le château, d'un voile humide et épais. Les feuilles jaunies se
détachaient des arbres et roulaient au loin, chassées par la brise. La
nature prenait le deuil comme le coeur d'Emma. A peine, de loin en loin,
se faisait-il un peu d'azur dans le ciel; encore n'avait-il ni la pureté
ni la transparence accoutumées.
L'influence de la saison agit sur la santé de la jeune fille de la
manière la plus funeste; les symptômes qui avaient alarmé Muller
reparurent: la toux devint plus fréquente, le pouls plus capricieux et
plus irrégulier. La destruction commençait, et, loin de la retarder, la
jeunesse en hâtait les progrès. Bientôt les forces d'Emma
s'affaiblirent; elle ne put pas supporter sans fatigue la plus courte
promenade. Il fallait que Muller et Paul la soutinssent chacun de leur
côté; qu'ils l'aidassent à gravir les marches du perron, trop pénibles
pour sa poitrine oppressée. Elle, cependant, leur souriait, mais d'un
sourire qui avait déjà l'expression de celui des anges. Cette âme ne
tenait plus à la terre que par un lien si léger, qu'à chaque instant on
pouvait croire qu'il allait se rompre.
Bientôt il ne fut plus possible à la malade de sortir du château; ses
jambes affaiblies la portaient avec peine. Elle ne quitta plus son
fauteuil, et passa ses journées avec Muller devant un grand feu et à
l'abri d'un écran mobile. Tout était pour elle un sujet de fatigue, la
parole surtout; aussi se ménageait-elle dans l'entretien. Mais ce
qu'elle disait était marqué au coin d'une grâce infinie et d'une bonté
inaltérable. Elle songeait à tout, à ses pauvres que le froid allait
assaillir, à ses fermiers que la saison retardait dans leurs travaux, à
Muller qu'elle consolait, à Paul dont elle cherchait à élever l'âme, à
ses serviteurs, à tout ce qui lui était cher. Jamais une plainte, jamais
un reproche; elle étouffait la douleur afin qu'autour d'elle on n'en
ressentît pas le contre-coup; elle semblait déjà vivre dans un monde
meilleur et au-dessus des misères du nôtre. Ce fut ainsi qu'elle
s'éteignit, toujours aimante, toujours chaste, toujours dévouée. La mort
ne la surprit pas: elle l'attendait; quand elle la sentit venir, elle se
tourna du côté de Muller, et lui remit un pli cacheté.
--Prenez ceci, lui dit-elle; vous l'ouvrirez quand je ne serai plus:
c'est mon dernier voeu.
Puis, tendant une main à son précepteur, l'autre à Paul, elle ajouta
d'une voix douce:
--Adieu, mes amis, c'en est fait; nous nous retrouverons Là-haut, Adieu.
La vie la quitta avec ces mots; elle mourut, la lèvre parée d'un dernier
sourire. Paul s'agenouilla au pied de ces restes bien-aimés, tandis que
Muller contemplait avec une sombre tristesse le visage de son élève, de
son enfant.
Le premier soin du précepteur, quand il se fut arraché à cette
douloureuse scène, se porta vers le dépôt qu'Emma lui avait confié.
Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
«Ceci est ma dernière volonté.
«Je laisse à la femme de mon père, la veuve du général Dalincour, deux
cent mille francs sur les sommes qui sont déposées chez mon notaire.
J'espère que ma belle-mère voudra bien accepter ce souvenir de celle qui
n'est plus et qui n'a jamais cessé de faire des voeux pour son bonheur.
«Je laisse à mon ami Muller cinquante mille francs; c'est tout ce qu'il
accepterait de moi, mais je veux absolument qu'il les accepte. Je lui
laisse aussi ma bibliothèque, mes oiseaux, mes herbiers, tout mon
mobilier de jeune fille, tous les effets à mon usage. Je désire qu'aucun
de ces objets ne soit distrait de ses mains.
«Je laisse à César Falempin et à sa femme vingt mille francs en mémoire
de leurs bons services; ces vingt mille francs reviendront à Suzon après
leur mort.
«J'institue pour mon; légataire universel mon cousin Paul Vernon, et lui
laisse le reste de ma fortune; mais aux conditions suivantes, qui sont
expresses et rendraient nulle toute disposition en sa faveur s'il y
dérogeait:
«La première condition, c'est que la terre de Champfleury ne pourra pas
être aliénée avant quinze ans d'ici.
«La seconde condition, c'est que tous les baux actuels seront renouvelés
aux mêmes prix et clauses pendant ces quinze années; les fermiers ayant
le droit de se prévaloir de cette réserve de mon testament, qui est
faite en leur faveur.
«Moyennant quoi, mon cousin Paul Vernon entrera en jouissance de tous
mes biens; et, faute par lui de déférer aux voeux que j'exprime, mon ami
Muller pourrait les revendiquer pour en faire tel usage qu'il lui
conviendrait.
«Je désire que mes restes mortels reposent près de ceux de ma mère.
«Fait au château de Champfleury, le...
«Emma Dalincour.»
Ce testament fut un trait de lumière pour Muller; il vit à quelles
atteintes la jeune fille avait succombé. Paul le comprit aussi et en
éprouva quelque remords. Pour tromper ce sentiment, il fit élever un
monument fastueux à sa cousine; mais, à six mois de là, ces impressions
étaient effacées, et Muller restait seul à pleurer sur la tombe de la
pauvre Emma.
Ainsi s'en vont les âmes d'élite, comme si la terre se refusait
désormais à les porter. Dispersées au milieu d'une génération avide,
âpre au gain, dépourvue de culture morale, elles se sentent hors de leur
place, y étouffent et y meurent. C'est le sort de toute plante féconde
dans un champ qu'envahissent les ivraies.
Vernon entra en possession de la fortune de sa cousine, et bientôt il ne
lui resta plus de ce souvenir qu'un sentiment d'humeur contre les
restrictions dont elle avait entouré son héritage. L'histoire de cet
enfant du siècle serait, trop longue à raconter en quelques lignes; un
jour peut-être m'en occuperai-je avec détail. Ce sera à la fois la
sanction et l'expiation du mélancolique épisode qui vient de clore ce
récit.
Quant aux autres personnages qui y ont figuré, peu de mots suffiront
pour fixer le lecteur sur leur destinée.
La baronne a déposé un faux orgueil pour accepter le legs d'Emma; c'est
aujourd'hui sa seule ressource et celle de Granpré, qu'a ruiné le tapis
vert de la bourse. Ce couple, bien fait pour s'entendre, a fini par
s'associer d'une manière légitime. Madame la baronne Dalincour est
aujourd'hui madame Granpré.
César Falempin et sa femme continuent d'habiter l'hôtel du faubourg du
Roule, où ils sont visibles de six heures du matin à onze heures du
soir. César attend les gendarmes de pied ferme; il demeure persuadé que
la justice l'oublie et qu'il est un grand criminel.
Anselme et Suzon conduisent de la manière la plus brillante le cabaret
des Thèmes. Anselme est le plus grand consommateur de son établissement;
mais Suzon est une ménagère si alerte, si vigilante, si économe, qu'elle
répare amplement les brèches causées par les appétits immodérés de son
mari. Toute la famille est restée fidèle à la mémoire d'Emma et la bénit
chaque jour; César la place immédiatement, au-dessous de celle de
l'empereur.
Quant au grand Vincent, il persiste à croire qu'il n'y a de moral
ici-bas que ce qui est matériel, et il vient de prouver, pour la
quarantième fois, que le dernier mot du génie humain est de faire
circuler les gens à raison d'un kilomètre par minute.