La noce d'Anselme.
Le retour de César à l'hôtel du faubourg du Roule fut un véritable
triomphe. Le conquérant des Gaules, traînant à sa suite les otages de
vingt nations, ne devait pas porter la tête plus fièrement, ni fouler le
sol d'un pas plus ferme. De temps en temps, comme pour s'assurer qu'il
n'était pas le jouet d'un rêve, le vieux soldat portait la main sur ses
poches et ne pouvait se défendre d'un mouvement de joie en constatant de
nouveau la présence de son butin. Quand il rentra dans la loge, son air
était majestueux, sa pose solennelle:
--Femme, dit-il, le coup est fait; il ne me reste plus qu'à passer
devant un conseil de guerre. Ça tournera comme il plaira à Dieu;
seulement, je voudrais bien savoir ce que l'empereur en pense.
César voulut, que les choses se fissent avec un certain éclat; on
assembla le tribunal de famille sous la présidence du juge de paix. Le
notaire d'Emma était présent à la séance. On écouta avec intérêt le
récit du héros, qui déposa sur la table le fruit de son expédition et
sortit pour aller attendre chez lui la visite des gendarmes. Pendant
quinze jours ce fut son idée fixe; il avait compté là-dessus comme sur
un dénouement obligé. Chaque fois qu'il entendait retentir le marteau de
l'hôtel, il se levait pour aller s'offrir de lui-même à la justice et
témoigner par cet acte spontané qu'il ne prétendait en aucune manière se
dérober à ses recherches. Les gendarmes, on le pense bien, ne parurent
pas; et ce fut l'un des mécomptes de César, un vide dans ses
combinaisons.
Cet événement changeait la situation d'Emma; elle reprenait sa place
parmi les plus opulentes héritières du royaume. Au nombre des valeurs
que le vieux soldat avait rapportées, il s'en trouvait un petit nombre
de caduques; d'autres qui ne pouvaient être recouvrées qu'au moyen de
quelques réserves, faute d'endossement régulier. On provoqua contre
Granpré des jugements où l'origine des titres fut débattue. Personne ne
se présenta pour une discussion contradictoire; et bientôt, au moyen de
sentences ou d'arrêts définitifs, la jeune fille se vit assurer la
possession légitime de ces sommes. Neuf cent mille francs furent ainsi
liquidés; ce qui, joint aux cent mille écus si heureusement retrouvés
par César, élevait la fortune d'Emma à plus de douze cent mille francs.
L'étoile de cette maison semblait reprendre son éclat. Sous l'empire de
ces circonstances, la vente de l'hôtel n'était plus une nécessité. On
retira l'enchère en faisant à la baronne une offre judiciaire pour le
payement de son douaire. Emma exigea qu'on y joignît une démarche auprès
de sa belle-mère, pour mettre à sa disposition une partie de la fortune
qu'elle venait de recouvrer si miraculeusement. Elle témoignait ainsi
qu'elle ne la croyait ni la complice ni la confidente du spoliateur.
Éléonore était avide, mais fière encore plus. Peut-être, se
trouvait-elle, en outre, sous l'influence d'un dépit récent. Elle refusa
ce qui ressemblait à une libéralité, et ne voulut pas rester liée par un
bienfait. On en revint donc aux termes du droit strict, son douaire fut
liquidé, et on y ajouta tout le mobilier des pièces qu'elle occupait.
Désormais, le séjour de cette maison ne pouvait être qu'odieux à la
baronne; tout l'y accusait; sa condamnation était écrite sur chaque mur.
Ici, le général était mort sous le poids de tortures morales; là, elle
avait promené le scandale de ses liaisons criminelles. A sa porte
veillait un homme qui avait renversé l'édifice de ses projets; au-dessus
d'elle vivait une jeune fille dont elle avait médité, accompli la ruine,
et que la Providence, sous les traits d'un vieux serviteur, avait seule
tirée de ce mauvais pas. Ce qui devait l'accabler plus encore que la
pensée de tant de crimes, c'était la honte d'en voir avorter les effets.
Elle eût porté légèrement le poids du remords; mais le sentiment de la
défaite devait lui être éternellement amer. Cependant, elle résista
pendant quelques semaines; elle opposa à la tempête un front d'airain.
Sa présence était une protestation, une sorte de défi; elle tint à la
prolonger à ce titre. Elle cacha sous un visage riant les angoisses de
son coeur, et ne retrancha rien de sa fastueuse existence. Plus tard
peut-être ce dernier éclair d'opulence allait-il se traduire en
privations; elle se préparait de la sorte une souffrance et un regret.
N'importe! l'altière créature entendit pousser l'expérience jusqu'au
bout. Il ne fallait pas que l'on pût constater entre la chute de Granpré
et sa propre retraite une coïncidence suspecte: elle voulait sortir de
cette triste épreuve avec tous les honneurs du combat. Ce ne fut guère
qu'au bout de trois semaines, et après s'être mise en règle avec
l'opinion, qu'elle quitta la partie. Elle disparut un jour, et personne
ne sut le chemin qu'elle avait pris. César, qui s'entendait en oraisons
funèbres, se chargea de lui en faire une à la fois énergique et concise.
Elle se composait de deux épithètes dignes de Tacite.
Emma n'avait prêté à cette stratégie qu'une attention très-légère.
Aucune pensée haineuse n'avait de racines dans son coeur: elle ne
comprenait ni les inimitiés ni les raffinements du monde. Cependant,
lorsque Éléonore se fut éloignée de l'hôtel, la jeune fille éprouva un
moment de bien-être. L'air lui semblait plus léger, le ciel plus bleu,
la nature plus riante; elle allait et venait avec une joie d'enfant.
Pour la première fois depuis le jour où ses illusions s'étaient
évanouies, elle eut un désir, une volonté. Muller la surprit dans des
accès d'impatience tout à fait inaccoutumés. Elle voulait être obéie
sur-le-champ et s'irritait des obstacles avec une vivacité mutine. Il
s'agissait de renouveler en entier l'ameublement des pièces qu'avait
habitées la baronne. La serre vitrée lui était surtout odieuse; elle
voulait qu'on la détruisît pour la transporter ailleurs et vers la
partie du jardin où elle cultivait ses pervenches.
Le bon Muller se prêta à ce caprice, dont il était seul à deviner
l'origine. Il pressa les ouvriers, présida lui-même aux travaux, et
bientôt l'hôtel subit une métamorphose complète. La chambre du général
resta seule ce qu'elle était au jour de sa mort; tous les meubles en
furent conservés avec une piété religieuse. En mémoire du mort, Emma
témoigna un autre désir; elle demanda instamment que Champfleury fût
racheté. La négociation était difficile. Le nouvel acquéreur avait pu
s'assurer de la beauté et de la richesse de ce domaine; il s'y était
attaché. Cependant le notaire d'Emma conduisit l'affaire avec tant
d'adresse et en vint à des propositions si avantageuses, que le marché
fut conclu. Champfleury redevint la propriété de la famille Dalincour.
Quand Emma signa ce contrat, une larme, qu'elle ne put contenir, tomba
sur cet acte comme pour le sceller. Quel souvenir dominait alors la
pensée de la jeune fille et causait cette émotion? Était-ce celui de sa
mère, morte en lui donnant le jour; ou bien celui du jeune chasseur
qu'elle voyait au loin, sur la lisière de la forêt ou le long des
prairies qui bordent la Meuse? Ce sont là des secrets que le coeur n'ose
s'avouer et que la pudeur couvre d'un voile impénétrable. Emma
retrouvait son Champfleury, elle était heureuse à cette pensée. De là
cette larme furtive tombée sur le contrat.
Depuis la journée fatale où elle surprit pour la seconde fois les
relations qui existaient entre Paul et la baronne, la jeune fille
n'avait pas revu son cousin. Vernon avait appris, par le bruit public et
par les instances engagées devant les tribunaux, le singulier événement
qui rendait à Emma la majeure partie de sa fortune. Cette nouvelle
l'avait profondément affecté. Par sa faute, il voyait s'échapper de ses
mains une position magnifique et l'un des plus beaux partis de la
France.
--Est-ce assez de malheur! se disait-il; je tourne le dos à la fortune.
Il faut décidément, Vernon, que ton étoile ne soit point heureuse. Tu as
tenu entre tes doigts les millions de la _Compagnie Péninsulaire_:
évanouis! Tu inspires une passion véhémente à une femme qui menait grand
train: ruinée! Il te restait l'amour d'une jeune fille, belle, adorable,
d'un abandon charmant; tu prétends à sa main quand elle est riche: le
destin la frappe! tu la délaisses quand elle est pauvre, tu l'outrages
par tes dédains: à l'instant le sort lui redevient favorable, elle
retrouve une opulence fabuleuse! Si ce n'est pas là une fatalité, il
n'est rien qui mérite ce nom. Tu ressembles, Vernon, à ce personnage
maudit des contes arabes devant lequel les fontaines se dessèchent et
les fruits des arbres se pourrissent. Puisque l'enfer s'en mêle, il n'y
a pas à résister; résigne-toi, tu n'es pas de force à lutter contre lui.
Plus d'une fois, au milieu de ces réflexions, l'idée de se rapprocher de
sa cousine traversa l'esprit du jeune homme et lui sourit comme un beau
rêve. Emma ne pouvait l'avoir oublié: son penchant pour lui était trop
vif et trop sincère. Cependant, Paul éprouvait quelques scrupules:
renouer ainsi, c'était revenir vers la fortune. Quoiqu'il y eût chez lui
ce germe fatal de l'intérêt, qui s'attache au caractère comme le ver au
fruit, pour ne le plus quitter, un peu de fierté le soutenait encore et
l'empêchait de précipiter ce retour. Il sentait qu'il fallait mûrir les
choses, ménager les transitions. Il se tenait donc à l'écart, espérant
beaucoup du temps et décidé à mettre l'occasion à profit.
Pendant que Paul faisait ce calcul, digne de Fabius, Muller en faisait
un autre digne d'Annibal. Ce que celui-là cherchait à éloigner, celui-ci
voulait le brusquer. Muller prenait en main la cause de Paul contre Paul
même. Le digne Allemand s'était depuis longtemps aperçu que la vue du
jeune homme était nécessaire à Emma, et que sa santé souffrait de son
absence. De là l'intérêt qu'il prenait à Paul et le soin qu'il mettait à
ménager son retour. Il y procédait sans illusion sur le compte de
l'élève de Granpré: il l'avait désormais jugé. C'était une proie de plus
pour le démon de l'égoïsme. Muller ne comptait que sur un seul
sentiment, celui de la reconnaissance; il avait foi aussi dans la grâce
d'Emma et dans une bonté d'ange à laquelle on ne pouvait résister.
D'ailleurs, Emma souffrait; elle était profondément atteinte: sans être
un grand docteur, Muller voyait cela. Il se mit donc en mesure de
pourvoir au plus pressé.
Le mariage d'Anselme, retardé par quelques, formalités civiles, devait
se célébrer le jeudi suivant. Muller y vit une occasion naturelle de
réunir Emma et Paul. Emma, comme bienfaitrice de Suzon, devait assister
à la noce; il était facile d'y amener Paul comme le témoin d'Anselme. Le
gros garçon reçut cette consigne et l'exécuta avec son intelligence
ordinaire. Vernon ne pouvait refuser: il promit d'être exact au
rendez-vous.
--Allez, monsieur Paul, lui dit Anselme, on vous traitera dans le
soigné; les choses iront bien, je m'en flatte. Ce n'est pas moi qui vous
dérangerais pour vous donner des crampes d'estomac. Soyez calme, ça
flambera. Des violons en masse, une messe avec serinettes, des rubans à
tous les bonnets, puis un dîner de vingt-cinq couverts. Et quel menu!
quel menu! Une merveille! Nous allons vous traiter en petit Balthazar.
--Je n'en doute pas, répliqua Vernon; vous aviez l'air d'un fin
connaisseur du temps de Granpré.
--Ne m'en parlez pas, monsieur Paul; rien que d'y penser, j'en ai l'eau
à la bouche et la larme à l'oil. Mais baste! ce qui est fait est fait;
le morceau avalé n'a plus de goût. N'empêche que vous aurez de quoi vous
divertir. Dame! quand on a du monde bien, il faut lâcher tous les
robinets. Vous pouvez porter vos gants jaunes, allez; ils ne vous
écorcheront pas les doigts. C'est, mademoiselle Emma qui ouvre le bal.
--Mademoiselle Emma? dit vivement Vernon, ma cousine Emma?
--Oui, monsieur Paul, répondit Anselme enchanté de l'effet qu'il venait
de produire; oui, votre cousine Emma. C'est elle qui est la reine de la
cérémonie. Elle signe au contrat, elle vient à la messe, elle danse un
rigodon, le tout en l'honneur de votre serviteur et de sa compagnie.
Vous pouvez mettre l'habit noir et la cravate de satin, monsieur Paul:
tout le monde sera en tenue.
--Ma cousine Emma! dit Vernon pensif.
--Sans doute, votre cousine! répliqua Anselme; votre belle et bonne
cousine, un ange du ciel, qui aime ma Suzon comme la prunelle de ses
yeux. Ah çà! vous n'oublierez pas l'adresse, au moins, monsieur Vernon.
Aux Thernes, entendez-vous, boulevard de Monceaux. Vous devriez coucher
la chose par écrit.
--N'ayez pas peur, Anselme, dit vivement Paul, je serai ponctuel. A dix
heures, n'est-ce pas?
--A dix heures, monsieur Paul, sans vous commander, répondit le jeune
homme en prenant congé. Quand vous mettriez la chemise brodée, il n'y
aurait pas plus de mal.
Si vous voulez lâcher la botte vernie, ce sera encore mieux. Bon genre,
allez. Fendez-vous; vous trouverez à qui parler.
Le jeudi suivant, Paul Vernon montait en cabriolet à neuf heures pour se
rendre à l'invitation d'Anselme. La noce avait lieu dans le cabaret du
père Lalouette, que César Falempin, en sa qualité de tuteur et de père
adoptif de Suzon, avait fait disposer pour le festin. Le couvert était
mis dans la plus grande pièce, et un petit salon attenant recevait les
convives à mesure qu'ils arrivaient. Quand Vernon entra, César et sa
femme occupaient le poste d'honneur, et autour d'eux se groupaient
quelques amis. Suzon se tenait dans un coin, en robe blanche, avec le
bouquet et la couronne d'oranger, qu'elle ne portait ni sans embarras ni
sans confusion. Le gros Anselme la courtisait à sa manière, lui faisait
mille agaceries qu'il assaisonnait de propos assez légers. L'arrivée de
Paul causa quelque émotion dans la compagnie; Anselme quitta sa fiancée
pour aller vers lui, tandis que César et sa femme lui adressaient un
salut militaire digne de la plus belle époque de l'empire. Suzon
compléta cet accueil par une révérence timide: à peine osait-elle lever
les yeux sur ce beau monsieur.
Les présentations étaient à peine achevées, qu'un bruit de voiture se
fit entendre à la porte; c'était Emma qui arrivait, accompagnée de
Muller. Paul n'attendit pas qu'elle fût descendue, il courut vers elle
et lui offrit la main, au moment où elle posait le pied sur le sol de
l'allée.
--Ma cousine, dit-il, ma bonne cousine, que j'ai donc du plaisir à vous
revoir! Pardonnez-moi de vous avoir si longtemps négligée.
Emma ne s'attendait pas à trouver Paul à cette fête; Muller avait voulu
lui ménager une surprise. Son premier mouvement fut un saisissement mêlé
de joie; elle pâlit et s'appuya sur le bras de son cousin. Cependant,
les fiancés et les gens de la noce étaient accourus; il fallait faire
bonne contenance. On marcha vers la petite église du faubourg, où devait
s'accomplir la célébration religieuse. Emma s'y assit à côté de Paul, et
des pensées à la fois douces et amères remplirent son coeur pendant que
dura la cérémonie. Elle jetait sur le couple que bénissait le prêtre des
regards mélancoliques et attendris; elle semblait, se dire que ce
bonheur ne serait jamais le sien. Quand elle portait les yeux vers Paul,
elle se sentait inondée de joie; quand elle redescendait en elle-même,
un voile s'étendait sur ce bonheur et le couvrait d'une ombre lugubre.
Entre elle et Paul se dressait un fantôme, celui du calcul. Il l'avait
abandonnée quand elle était pauvre; il revenait parce qu'elle était
riche. Cette pensée odieuse glaçait son amour; elle frémissait à l'idée
de servir d'objet à un marché.
Cependant, le jeune homme sentait près de sa cousine ses sentiments
s'épurer. Il la regardait avec une émotion réelle, et ne pouvait se
défendre d'un certain effroi en voyant les altérations que son visage
avait subies. C'était toujours une fleur pleine de grâce et de beauté;
mais on pouvait voir que la sève y manquait: cette beauté était triste,
cette grâce languissante. De temps en temps, et sous le coup d'une
émotion vive, des teintes ardentes se fixaient sur le visage, les
pommettes se coloraient d'un rouge de feu. Parfois même il s'y joignait
quelques accès d'une toux sèche et sonore qui faisait tressaillir Muller
et qui semblait retentir jusque dans sa poitrine.
La cérémonie s'acheva, et l'on regagna le cabaret où le couvert était
mis. À table, Anselme fut admirable; il y tint tête à tous les convives.
Son entrain, sa gaieté gagnèrent l'assemblée entière, et jusqu'à Emma.
Le gros garçon n'avait rien promis qui ne fût tenu; le festin était
merveilleux: César y avait pourvu. Quand il fut achevé, on ouvrit le
bal. Emma eut la force de danser avec Anselme, qui exécuta en son
honneur de hardis flic-flacs; Paul prit la main de Suzon et figura
vis-à-vis de sa cousine.
--Je vous l'ai bien dit, monsieur Vernon, disait Anselme dans l'un de
ses balancés les plus audacieux, n'est-ce pas que c'est très-bien? On ne
ferait pas mieux pour la noce d'un prince.
--Oui, mon ami, répondait Paul en surveillant les mouvements du gros
garçon; mais ménagez-vous. Vous ne serez plus bon à rien.
--Bah! disait Anselme, j'en filerais vingt de contredanses de ce numéro.
On voit bien que vous ne me connaissez pas.
Ce fut le dernier effort d'Emma. Quand la contredanse fut achevée, elle
alla rejoindre Muller, effrayé de la voir pâlir et rougir presque dans
la même seconde.
--Bon ami, dit-elle, partons; je ne me sens pas bien. Il faut nous en
aller à Champfleury: je veux mourir où est morte ma mère.