La seconde idée de César.
En roulant sur la route de Bruxelles. César Falempin arrêta ses
dernières dispositions. Le nom et l'adresse qu'il avait entrevus
étaient, il n'en doutait pas, le nom d'emprunt, de Granpré et l'adresse
où il devait le rencontrer. C'est donc à M. Martinon qu'il allait avoir
affaire, et la rue de la Montagne devenait le centre de ses opérations.
Arrivé dans la capitale de la Belgique, César ne s'inquiéta ni des
beautés de la perspective, ni de la date des monuments. Bruxelles
n'avait pour lui qu'un intérêt: Granpré s'y était réfugié. Il se logea
dans une obscure auberge des faubourgs; et, après s'y être installé tant
bien que mal, il sortit pour aller poursuivre une première
reconnaissance.
La rue de la Montagne est une assez longue rue; il n'y vit qu'un seul
numéro, celui que portait la lettre de la baronne, et qui avait laissé
dans la tête du vieux soldat une empreinte ineffaçable. Précisément, en
face du numéro suspect, se trouvait un petit estaminet qui pouvait
servir de poste avancé. César s'y installa, et en fit dès lors sa
résidence habituelle. Il y vida pot de bière sur pot de bière, s'enfuma
comme un Flamand, s'inonda comme un Brabançon, et se livra pendant trois
jours à ces exercices sans en paraître ni fatigué ni ému. L'homme de
l'Empire se retrouvait, même dans les factions infiniment prolongées.
Cette surveillance préliminaire avait un but: c'était de se mettre au
courant des allures du faux Martinon. Avant d'agir, il était essentiel
de connaître les éléments de succès, de peser les chances, de calculer
le fort et le faible de l'entreprise. César appartenait à une école qui
avait reculé les limites de la stratégie; il déploya en cette occasion
toutes les ressources de cet art, et fit véritablement honneur à ses
maîtres. Voir Granpré sans en être vu, épier ses démarches, pénétrer sa
vie, sonder son intérieur, telle était la tâche du vieux soldat; il sut
se mettre à la hauteur des efforts qu'elle exigeait. Ses rancunes
l'inspiraient; il devenait ingénieux à force de haine. Une autre idée le
soutenait: c'est que son général approuverait sa conduite, et en
rendrait un compte favorable à l'empereur. Superstition bien innocente
et plus commune qu'on ne le croit parmi les hommes qui furent mêlés aux
pompes impériales!
Les premières heures de faction ne furent pas heureuses pour César. Il
eut beau faire bonne garde et tenir l'oeil fixé sur la porte de
l'ennemi, rien ne parut. Trois pintes de bière avaient été consommées en
pure perte! Le vieux soldat ne se rebuta pas; il revint à la charge et
redoubla de vigilance. Enfin, Granpré se montra: c'était lui; César le
connaissait trop bien pour s'y méprendre. Assez de fois il avait vu ce
visage fin et ce sourire moqueur, ce regard pénétrant comme l'acier, ces
lèvres pâles et amincies. Granpré était le fameux Martinon; cette
découverte assurait un point d'appui à l'entreprise de César. Il ne
s'agissait plus que de conduire les opérations de manière à ne pas
donner l'éveil, et avec la prudence consommée des grands capitaines. Ce
système de temporisation prolongeait le duel du vieux soldat contre la
bière flamande; mais il n'est rien que ne puisse affronter un estomac
qu'anime le sentiment du devoir et qui se dévoue à une oeuvre de
justice.
Grâce à cette enquête, suivie avec prudence, César eut bientôt complété
ses renseignements. Pendant l'une des absences de Granpré, il alla
frapper à la porte de son domicile et recueillit de précieuses
informations. Il était rare que le faux Martinon sortit dans le cours de
la matinée; renfermé dans son cabinet de travail, il mettait alors à
jour sa correspondance, arrêtait ses écritures, réglait ses affaires de
la veille. Granpré avait été un joueur acharné, Martinon l'était aussi:
c'est une passion qui ne s'éteint qu'avec la vie. Le nom de Martinon
commençait à devenir célèbre sur la place de Bruxelles comme celui de
Granpré l'avait été à Paris. On s'accordait à lui reconnaître les
grandes qualités de l'agioteur; la hardiesse, le sang-froid, l'ardeur
dans le succès, l'impassibilité dans la défaite. C'était une étoile
nouvelle qui se levait sur l'horizon des spéculations belges, et deux ou
trois coups vigoureusement frappés avaient marqué sa place au premier
rang.
Contre un tel homme, protégé par sa position et déjà mêlé aux gens de
finance, César comprit qu'il ne trouverait qu'un insuffisant appui
auprès des autorités locales. Un pauvre soldat d'un côté, de l'autre un
agioteur opulent; c'eût été la lutte dont parle la fable; il s'y serait
brisé sans succès. De pareils détours répugnaient d'ailleurs à César; il
aimait mieux aborder les gens de front et avec ses procédés militaires.
Rien qu'à voir la manière dont il tordait sa moustache grise dans le
cours de ses longues stations sur les bancs de l'estaminet, il était
facile de surprendre chez lui une colère contenue et un besoin d'agir à
l'unisson de cette colère. Ce n'était pas l'attitude d'un homme qui,
avant de prendre un parti, règle ses comptes avec sa conscience; c'était
une contenance ferme, décidée, qui annonçait une résolution irrévocable.
Quand César crut avoir tout prévu, il se présenta chez le faux Martinon
à une heure assez matinale pour ne pas le manquer. Jamais sa tenue
n'avait été plus sévère ni plus irréprochable. La redingote bleue était
boutonnée jusqu'au menton, le col noir encadrait un collier de barbe
bien peigné, les moustaches avaient été cirées à neuf, la chevelure
coupée en brosse affectait on ne saurait dire quel air rébarbatif et
menaçant. Le vêtement était fort ample et aurait pu cacher un arsenal
complet.
Comme assortiment à cette tenue, César avait la physionomie solennelle
et la pose des grands jours. Depuis les adieux de Fontainebleau, son
oeil n'avait pas eu une expression plus profonde, son visage un
caractère plus significatif. Ce n'était point encore l'orage; mais, aux
éclairs du regard, au grondement sourd de la parole, on pouvait
pressentir qu'il n'était pas loin.
César sonna: un valet vint ouvrir. Granpré était chez lui, mais en
conférence avec un des financiers de Bruxelles. On proposa au vieux
soldat d'attendre; il aima mieux renvoyer sa visite. Il ne fallait pas
perdre les avantages d'une surprise. Sa vue seule devait mettre Granpré
sur ses gardes; s'offrir à lui en présence d'un tiers, c'était tout
risquer. A l'aide d'un prétexte, il se retira après s'être mieux assuré
de la distribution des lieux. Le cabinet de l'homme d'affaires était
situé sur le derrière de la maison, dans l'angle le plus solitaire de
l'appartement. On y arrivait par un corridor sombre qui servait, à
isoler les pièces. Cette circonstance sembla précieuse à César; il
pourrait ainsi arriver seul devant Granpré: Dieu ferait le reste.
Le lendemain le vieux soldat fut ponctuel; il reprit de très-bonne heure
son poste d'observation sur les bancs de l'estaminet. Le hasard le
servit au delà de ses espérances. Vers neuf heures le valet de Granpré
sortit pour aller faire quelques courses en ville. C'était une occasion
précieuse; César s'empressa d'en profiter. Peu d'instants après il
agitait la sonnette de l'homme d'affaires. Une vieille servante vint,
ouvrir et lui indiqua son chemin du doigt; César fit un geste d'habitué
et marcha sans hésiter vers le cabinet. La clef était sur la porte; il
l'ouvrit avec précaution et entra. Granpré, en entendent le bruit de ses
pas, releva la tête, le reconnut, et parut plus étonné qu'effrayé de
cette apparition. Sa première impression fut de voir dans César un
envoyé d'Éléonore.
--Vous ici, mon brave! lui dit-il, quel bon vent vous amène, et que
venez-vous faire en ces parages?
Cependant, à mesure qu'il examinait mieux le vieux soldat, l'homme
d'affaires perdait de sa confiance et comprenait instinctivement qu'il
avait un ennemi en face de lui. César était au bout de son rôle
d'emprunt: il se dédommageait d'une longue contrainte. Son oeil menaçant
ne quittait pas l'oeil de Granpré, sa moustache hérissée ressemblait à
la fourrure du porc-épic, ses cheveux se dressaient vers le ciel avec
une énergie inaccoutumée. Dans les commissures des lèvres, dans le
mouvement des narines, dans le tremblement du poignet, dans les trois
plis du front, on pouvait deviner que cet homme était poussé par une
fatalité inexorable, et qu'il se ferait au besoin une justice vehmique.
A cette idée, Granpré se troubla pour la première fois il se sentit
faible devant sa conscience. Par un mouvement instinctif, il envoya la
main vers un cordon de sonnette qui était à sa portée, mais il fut
prévenu; le poignet de fer de César fit justice de ce geste.
--Monsieur Granpré, lui dit le vieux soldat d'une voix pénétrante, si
vous commencez les hostilités, tout est perdu. Pas un geste, pas un cri,
pas un mot qui puisse ressembler à une menace, ou vous êtes mort. Je
suis César. Falempin, un ancien, un homme de Marengo; quand je dis que
si vous bougez vous êtes mort, c'est comme si c'était fait.
En prononçant ces paroles, César tira de ses poches deux énormes
pistolets d'arçon, et les posa sur une table à côté de lui et à quelque
distance de Granpré. L'homme d'affaires, à la vue de ces tubes
foudroyants, ne put se défendre d'un sentiment d'effroi. Sa présence
d'esprit l'abandonnait, sa langue était paralysée. Le vieux soldat
continua:
--Ne croyez-pas, dit-il, que je sois venu chez vous comme un enfant; à
l'étourdie. Non, monsieur Granpré, j'ai tout calculé, j'ai tout prévu.
Au moindre bruit qui se fera dans ce corridor, deux hommes tomberont ici
pour ne plus se relever: vous, parce que vous avez dépouillé la fille de
mon général; moi, parce que, après un coup pareil, j'éprouverai le
besoin d'aller rendre mes comptes à l'empereur. Dites un mot plus haut
que l'autre, et le carnage commence.
--Mais, mon ami, répondit Granpré anéanti, qui peut donc vous animer à
ce point contre moi? J'aime les braves, j'ai toujours eu du respect pour
les braves. Vous êtes de l'ancienne armée, n'est-ce pas?
--Ne battons pas la campagne, dit César, ramenant les choses sur le vrai
terrain; je n'ai point de temps à perdre, monsieur Granpré. A dix
heures, le convoi de Valenciennes se met en route; il faut que je sois
en France avant trois heures. Il est neuf heures et un quart; jugez si
je puis m'amuser à vos compliments. Par ainsi, je vais droit au fait.
--Parlez, mon brave, répliqua Granpré, qui espérait gagner du temps;
parlez, expliquez-vous. Je suis à vos ordres.
César aimait les moyens expéditifs plus que les longs discours; il prit
l'un des pistolets, l'arma et saisit l'homme d'affaires au collet:
--Alors, levez-vous, ajouta-t-il, et marchons vers votre caisse. Vous
avez volé, volé, entendez-vous! à la famille de mon général, deux
millions, une bagatelle! Vous allez me les remettre ou je fais une
boucherie. Voyons, en route.
L'arme était sur la poitrine de Granpré, et une résolution si implacable
respirait dans les traits de César, que l'homme d'affaires n'osait ni
pousser un cri, ni faire un mouvement pour se dérober à cette terrible
étreinte. Cependant, en passant devant la croisée, il jeta son corps du
côté de la vitre pour voir si personne ne viendrait à son secours; mais
le vieux soldat le ramena par une secousse et porta le doigt vers la
détente avec un sourire farouche comme celui des démons. Granpré se
sentit défaillir.
--Grâce! s'écria-t-il en tombant sur ses genoux, je vais obéir.
--Deux secondes de plus, monsieur Granpré, dit César d'une voix sombre,
et vous alliez rendre vos comptes à Dieu. Ne vous y exposez plus; c'est
sans remise cette fois. Tenez, ajouta-t-il, je suis un soldat, je vais
droit au fait. S'il faut vous laisser quelques cents mille francs pour
vous rendre plus souple, je vous les laisserai. Donnez-nous un million,
et l'on vous tiendra quitte du reste.
--Un million! s'écria l'homme d'affaires d'une voix lamentable; ai-je
seulement un million? Où voulez-vous que je trouve un million?
La patience du soldat était à bout; il leva les yeux au ciel comme pour
le prendre à témoin de l'acte de justice qu'il allait accomplir, et
ramena le canon vers la poitrine du patient.
--Soit, monsieur, lui dit-il, on réglera alors avec vos héritiers.
Si Granpré n'avait pas détourné l'arme, c'en était fait de lui.
Il comprit que toute résistance serait vaine avec un tel homme et se
résigna. Son portefeuille était sous sa main, il en tira des valeurs de
diverses natures: rentes françaises, rentes belges, billets de banque,
bons au porteur. César examina avec soin les titres, et compta les
sommes, sans perdre toutefois de vue les mouvements de l'ennemi. Il
exigea que Granpré dressât de sa main le bordereau de ces valeurs, en le
menaçant de revenir à la charge si le compte n'était, pas exact. L'homme
d'affaires s'exécuta machinalement; il n'avait plus le sentiment complet
de ses actions. Ce passage de la vie à la mort, ces alternatives
douloureuses l'avaient mis dans la situation du condamné sous le coup de
la dernière heure. Il croyait avoir devant lui un bourreau; et, pour peu
qu'il eût hésité, César eût, en effet, rempli ce rôle. Sa figure
inexorable disait qu'il ne reculerait pas. Quand le bordereau eut été
achevé, le soldat prit silencieusement cette masse énorme de litres, qui
allèrent s'engloutir dans les vastes poches de sa redingote. Granpré le
regardait faire d'un air stupéfait. Quelques valeurs étaient encore
éparses sur le bureau.
--C'est votre lot, monsieur Granpré, dit César en les examinant.
Cependant, voici cinq mille francs que je m'adjuge encore.
--Faites, mon brave, répondit Granpré atterré et frappé d'inertie.
--Encore une restitution, monsieur, poursuivit César en mettant à part
cette somme. Les Falempin et les Lalouette vous en enverront quittance.
Granpré ne répondait plus; il se croyait le jouet d'un rêve. Cependant.
César vidait ses poches d'une main à mesure qu'il les remplissait de
l'autre. Il couvrit bientôt la table de mouchoirs en toile grossière,
épais, mais solides.
--Maintenant, monsieur, dit-il à Granpré sur un ton moins rude, quoique
aussi ferme, il ne me reste plus qu'à remplir une dernière formalité.
J'en ai du regret, mais les choses ne peuvent pas marcher autrement.
J'ai quelques précautions à prendre.
En disant ces mots, il mit sur l'homme d'affaires une main homérique.
Celui-ci voulut en vain se débattre. L'arme terrible recommença son jeu,
et la vigueur de Falempin fit le reste. César était un athlète: il
bâillonna Granpré, lui lia les pieds et les mains et l'attacha fortement
à l'une des colonnes de marbre qui servaient d'ornement à la cheminée.
Quand cette opération fut achevée, il salua militairement sa victime,
ferma la porte sur lui à double tour et en emporta la clef. Il sauvait
ainsi sa retraite, et couvrait son mouvement vers la France. Quand il
passa dans l'antichambre, la vieille servante s'y trouvait.
--La bonne, lui dit-il avec un grand sang-froid, M. Martinon ne veut
recevoir personne avant deux heures d'ici. Ayez soin de consigner sa
porte.
Une fois hors de la maison, César prit une voiture et se dirigea à toute
vitesse vers la gare du chemin de fer. Au moment où il y arriva, la
cloche de départ venait de s'ébranler pour la dernière fois. Il eut à
peine le temps de monter dans un wagon: de toutes parts on fermait les
portières, et la machine faisait entendre ce sifflement aigu qui
ressemble au hennissement du cheval. Quelques heures après, César se
trouvait en terre de France.
--N'empêche, se disait-il en achevant son examen de conscience, que
c'est le second crime que je commets. Voilà deux fois que je mérite
d'être fusillé.