XX

La seconde idée de César.

En roulant sur la route de Bruxelles. César Falempin arrêta ses

dernières dispositions. Le nom et l'adresse qu'il avait entrevus

étaient, il n'en doutait pas, le nom d'emprunt, de Granpré et l'adresse

où il devait le rencontrer. C'est donc à M. Martinon qu'il allait avoir

affaire, et la rue de la Montagne devenait le centre de ses opérations.

Arrivé dans la capitale de la Belgique, César ne s'inquiéta ni des

beautés de la perspective, ni de la date des monuments. Bruxelles

n'avait pour lui qu'un intérêt: Granpré s'y était réfugié. Il se logea

dans une obscure auberge des faubourgs; et, après s'y être installé tant

bien que mal, il sortit pour aller poursuivre une première

reconnaissance.

La rue de la Montagne est une assez longue rue; il n'y vit qu'un seul

numéro, celui que portait la lettre de la baronne, et qui avait laissé

dans la tête du vieux soldat une empreinte ineffaçable. Précisément, en

face du numéro suspect, se trouvait un petit estaminet qui pouvait

servir de poste avancé. César s'y installa, et en fit dès lors sa

résidence habituelle. Il y vida pot de bière sur pot de bière, s'enfuma

comme un Flamand, s'inonda comme un Brabançon, et se livra pendant trois

jours à ces exercices sans en paraître ni fatigué ni ému. L'homme de

l'Empire se retrouvait, même dans les factions infiniment prolongées.

Cette surveillance préliminaire avait un but: c'était de se mettre au

courant des allures du faux Martinon. Avant d'agir, il était essentiel

de connaître les éléments de succès, de peser les chances, de calculer

le fort et le faible de l'entreprise. César appartenait à une école qui

avait reculé les limites de la stratégie; il déploya en cette occasion

toutes les ressources de cet art, et fit véritablement honneur à ses

maîtres. Voir Granpré sans en être vu, épier ses démarches, pénétrer sa

vie, sonder son intérieur, telle était la tâche du vieux soldat; il sut

se mettre à la hauteur des efforts qu'elle exigeait. Ses rancunes

l'inspiraient; il devenait ingénieux à force de haine. Une autre idée le

soutenait: c'est que son général approuverait sa conduite, et en

rendrait un compte favorable à l'empereur. Superstition bien innocente

et plus commune qu'on ne le croit parmi les hommes qui furent mêlés aux

pompes impériales!

Les premières heures de faction ne furent pas heureuses pour César. Il

eut beau faire bonne garde et tenir l'oeil fixé sur la porte de

l'ennemi, rien ne parut. Trois pintes de bière avaient été consommées en

pure perte! Le vieux soldat ne se rebuta pas; il revint à la charge et

redoubla de vigilance. Enfin, Granpré se montra: c'était lui; César le

connaissait trop bien pour s'y méprendre. Assez de fois il avait vu ce

visage fin et ce sourire moqueur, ce regard pénétrant comme l'acier, ces

lèvres pâles et amincies. Granpré était le fameux Martinon; cette

découverte assurait un point d'appui à l'entreprise de César. Il ne

s'agissait plus que de conduire les opérations de manière à ne pas

donner l'éveil, et avec la prudence consommée des grands capitaines. Ce

système de temporisation prolongeait le duel du vieux soldat contre la

bière flamande; mais il n'est rien que ne puisse affronter un estomac

qu'anime le sentiment du devoir et qui se dévoue à une oeuvre de

justice.

Grâce à cette enquête, suivie avec prudence, César eut bientôt complété

ses renseignements. Pendant l'une des absences de Granpré, il alla

frapper à la porte de son domicile et recueillit de précieuses

informations. Il était rare que le faux Martinon sortit dans le cours de

la matinée; renfermé dans son cabinet de travail, il mettait alors à

jour sa correspondance, arrêtait ses écritures, réglait ses affaires de

la veille. Granpré avait été un joueur acharné, Martinon l'était aussi:

c'est une passion qui ne s'éteint qu'avec la vie. Le nom de Martinon

commençait à devenir célèbre sur la place de Bruxelles comme celui de

Granpré l'avait été à Paris. On s'accordait à lui reconnaître les

grandes qualités de l'agioteur; la hardiesse, le sang-froid, l'ardeur

dans le succès, l'impassibilité dans la défaite. C'était une étoile

nouvelle qui se levait sur l'horizon des spéculations belges, et deux ou

trois coups vigoureusement frappés avaient marqué sa place au premier

rang.

Contre un tel homme, protégé par sa position et déjà mêlé aux gens de

finance, César comprit qu'il ne trouverait qu'un insuffisant appui

auprès des autorités locales. Un pauvre soldat d'un côté, de l'autre un

agioteur opulent; c'eût été la lutte dont parle la fable; il s'y serait

brisé sans succès. De pareils détours répugnaient d'ailleurs à César; il

aimait mieux aborder les gens de front et avec ses procédés militaires.

Rien qu'à voir la manière dont il tordait sa moustache grise dans le

cours de ses longues stations sur les bancs de l'estaminet, il était

facile de surprendre chez lui une colère contenue et un besoin d'agir à

l'unisson de cette colère. Ce n'était pas l'attitude d'un homme qui,

avant de prendre un parti, règle ses comptes avec sa conscience; c'était

une contenance ferme, décidée, qui annonçait une résolution irrévocable.

Quand César crut avoir tout prévu, il se présenta chez le faux Martinon

à une heure assez matinale pour ne pas le manquer. Jamais sa tenue

n'avait été plus sévère ni plus irréprochable. La redingote bleue était

boutonnée jusqu'au menton, le col noir encadrait un collier de barbe

bien peigné, les moustaches avaient été cirées à neuf, la chevelure

coupée en brosse affectait on ne saurait dire quel air rébarbatif et

menaçant. Le vêtement était fort ample et aurait pu cacher un arsenal

complet.

Comme assortiment à cette tenue, César avait la physionomie solennelle

et la pose des grands jours. Depuis les adieux de Fontainebleau, son

oeil n'avait pas eu une expression plus profonde, son visage un

caractère plus significatif. Ce n'était point encore l'orage; mais, aux

éclairs du regard, au grondement sourd de la parole, on pouvait

pressentir qu'il n'était pas loin.

César sonna: un valet vint ouvrir. Granpré était chez lui, mais en

conférence avec un des financiers de Bruxelles. On proposa au vieux

soldat d'attendre; il aima mieux renvoyer sa visite. Il ne fallait pas

perdre les avantages d'une surprise. Sa vue seule devait mettre Granpré

sur ses gardes; s'offrir à lui en présence d'un tiers, c'était tout

risquer. A l'aide d'un prétexte, il se retira après s'être mieux assuré

de la distribution des lieux. Le cabinet de l'homme d'affaires était

situé sur le derrière de la maison, dans l'angle le plus solitaire de

l'appartement. On y arrivait par un corridor sombre qui servait, à

isoler les pièces. Cette circonstance sembla précieuse à César; il

pourrait ainsi arriver seul devant Granpré: Dieu ferait le reste.

Le lendemain le vieux soldat fut ponctuel; il reprit de très-bonne heure

son poste d'observation sur les bancs de l'estaminet. Le hasard le

servit au delà de ses espérances. Vers neuf heures le valet de Granpré

sortit pour aller faire quelques courses en ville. C'était une occasion

précieuse; César s'empressa d'en profiter. Peu d'instants après il

agitait la sonnette de l'homme d'affaires. Une vieille servante vint,

ouvrir et lui indiqua son chemin du doigt; César fit un geste d'habitué

et marcha sans hésiter vers le cabinet. La clef était sur la porte; il

l'ouvrit avec précaution et entra. Granpré, en entendent le bruit de ses

pas, releva la tête, le reconnut, et parut plus étonné qu'effrayé de

cette apparition. Sa première impression fut de voir dans César un

envoyé d'Éléonore.

--Vous ici, mon brave! lui dit-il, quel bon vent vous amène, et que

venez-vous faire en ces parages?

Cependant, à mesure qu'il examinait mieux le vieux soldat, l'homme

d'affaires perdait de sa confiance et comprenait instinctivement qu'il

avait un ennemi en face de lui. César était au bout de son rôle

d'emprunt: il se dédommageait d'une longue contrainte. Son oeil menaçant

ne quittait pas l'oeil de Granpré, sa moustache hérissée ressemblait à

la fourrure du porc-épic, ses cheveux se dressaient vers le ciel avec

une énergie inaccoutumée. Dans les commissures des lèvres, dans le

mouvement des narines, dans le tremblement du poignet, dans les trois

plis du front, on pouvait deviner que cet homme était poussé par une

fatalité inexorable, et qu'il se ferait au besoin une justice vehmique.

A cette idée, Granpré se troubla pour la première fois il se sentit

faible devant sa conscience. Par un mouvement instinctif, il envoya la

main vers un cordon de sonnette qui était à sa portée, mais il fut

prévenu; le poignet de fer de César fit justice de ce geste.

--Monsieur Granpré, lui dit le vieux soldat d'une voix pénétrante, si

vous commencez les hostilités, tout est perdu. Pas un geste, pas un cri,

pas un mot qui puisse ressembler à une menace, ou vous êtes mort. Je

suis César. Falempin, un ancien, un homme de Marengo; quand je dis que

si vous bougez vous êtes mort, c'est comme si c'était fait.

En prononçant ces paroles, César tira de ses poches deux énormes

pistolets d'arçon, et les posa sur une table à côté de lui et à quelque

distance de Granpré. L'homme d'affaires, à la vue de ces tubes

foudroyants, ne put se défendre d'un sentiment d'effroi. Sa présence

d'esprit l'abandonnait, sa langue était paralysée. Le vieux soldat

continua:

--Ne croyez-pas, dit-il, que je sois venu chez vous comme un enfant; à

l'étourdie. Non, monsieur Granpré, j'ai tout calculé, j'ai tout prévu.

Au moindre bruit qui se fera dans ce corridor, deux hommes tomberont ici

pour ne plus se relever: vous, parce que vous avez dépouillé la fille de

mon général; moi, parce que, après un coup pareil, j'éprouverai le

besoin d'aller rendre mes comptes à l'empereur. Dites un mot plus haut

que l'autre, et le carnage commence.

--Mais, mon ami, répondit Granpré anéanti, qui peut donc vous animer à

ce point contre moi? J'aime les braves, j'ai toujours eu du respect pour

les braves. Vous êtes de l'ancienne armée, n'est-ce pas?

--Ne battons pas la campagne, dit César, ramenant les choses sur le vrai

terrain; je n'ai point de temps à perdre, monsieur Granpré. A dix

heures, le convoi de Valenciennes se met en route; il faut que je sois

en France avant trois heures. Il est neuf heures et un quart; jugez si

je puis m'amuser à vos compliments. Par ainsi, je vais droit au fait.

--Parlez, mon brave, répliqua Granpré, qui espérait gagner du temps;

parlez, expliquez-vous. Je suis à vos ordres.

César aimait les moyens expéditifs plus que les longs discours; il prit

l'un des pistolets, l'arma et saisit l'homme d'affaires au collet:

--Alors, levez-vous, ajouta-t-il, et marchons vers votre caisse. Vous

avez volé, volé, entendez-vous! à la famille de mon général, deux

millions, une bagatelle! Vous allez me les remettre ou je fais une

boucherie. Voyons, en route.

L'arme était sur la poitrine de Granpré, et une résolution si implacable

respirait dans les traits de César, que l'homme d'affaires n'osait ni

pousser un cri, ni faire un mouvement pour se dérober à cette terrible

étreinte. Cependant, en passant devant la croisée, il jeta son corps du

côté de la vitre pour voir si personne ne viendrait à son secours; mais

le vieux soldat le ramena par une secousse et porta le doigt vers la

détente avec un sourire farouche comme celui des démons. Granpré se

sentit défaillir.

--Grâce! s'écria-t-il en tombant sur ses genoux, je vais obéir.

--Deux secondes de plus, monsieur Granpré, dit César d'une voix sombre,

et vous alliez rendre vos comptes à Dieu. Ne vous y exposez plus; c'est

sans remise cette fois. Tenez, ajouta-t-il, je suis un soldat, je vais

droit au fait. S'il faut vous laisser quelques cents mille francs pour

vous rendre plus souple, je vous les laisserai. Donnez-nous un million,

et l'on vous tiendra quitte du reste.

--Un million! s'écria l'homme d'affaires d'une voix lamentable; ai-je

seulement un million? Où voulez-vous que je trouve un million?

La patience du soldat était à bout; il leva les yeux au ciel comme pour

le prendre à témoin de l'acte de justice qu'il allait accomplir, et

ramena le canon vers la poitrine du patient.

--Soit, monsieur, lui dit-il, on réglera alors avec vos héritiers.

Si Granpré n'avait pas détourné l'arme, c'en était fait de lui.

Il comprit que toute résistance serait vaine avec un tel homme et se

résigna. Son portefeuille était sous sa main, il en tira des valeurs de

diverses natures: rentes françaises, rentes belges, billets de banque,

bons au porteur. César examina avec soin les titres, et compta les

sommes, sans perdre toutefois de vue les mouvements de l'ennemi. Il

exigea que Granpré dressât de sa main le bordereau de ces valeurs, en le

menaçant de revenir à la charge si le compte n'était, pas exact. L'homme

d'affaires s'exécuta machinalement; il n'avait plus le sentiment complet

de ses actions. Ce passage de la vie à la mort, ces alternatives

douloureuses l'avaient mis dans la situation du condamné sous le coup de

la dernière heure. Il croyait avoir devant lui un bourreau; et, pour peu

qu'il eût hésité, César eût, en effet, rempli ce rôle. Sa figure

inexorable disait qu'il ne reculerait pas. Quand le bordereau eut été

achevé, le soldat prit silencieusement cette masse énorme de litres, qui

allèrent s'engloutir dans les vastes poches de sa redingote. Granpré le

regardait faire d'un air stupéfait. Quelques valeurs étaient encore

éparses sur le bureau.

--C'est votre lot, monsieur Granpré, dit César en les examinant.

Cependant, voici cinq mille francs que je m'adjuge encore.

--Faites, mon brave, répondit Granpré atterré et frappé d'inertie.

--Encore une restitution, monsieur, poursuivit César en mettant à part

cette somme. Les Falempin et les Lalouette vous en enverront quittance.

Granpré ne répondait plus; il se croyait le jouet d'un rêve. Cependant.

César vidait ses poches d'une main à mesure qu'il les remplissait de

l'autre. Il couvrit bientôt la table de mouchoirs en toile grossière,

épais, mais solides.

--Maintenant, monsieur, dit-il à Granpré sur un ton moins rude, quoique

aussi ferme, il ne me reste plus qu'à remplir une dernière formalité.

J'en ai du regret, mais les choses ne peuvent pas marcher autrement.

J'ai quelques précautions à prendre.

En disant ces mots, il mit sur l'homme d'affaires une main homérique.

Celui-ci voulut en vain se débattre. L'arme terrible recommença son jeu,

et la vigueur de Falempin fit le reste. César était un athlète: il

bâillonna Granpré, lui lia les pieds et les mains et l'attacha fortement

à l'une des colonnes de marbre qui servaient d'ornement à la cheminée.

Quand cette opération fut achevée, il salua militairement sa victime,

ferma la porte sur lui à double tour et en emporta la clef. Il sauvait

ainsi sa retraite, et couvrait son mouvement vers la France. Quand il

passa dans l'antichambre, la vieille servante s'y trouvait.

--La bonne, lui dit-il avec un grand sang-froid, M. Martinon ne veut

recevoir personne avant deux heures d'ici. Ayez soin de consigner sa

porte.

Une fois hors de la maison, César prit une voiture et se dirigea à toute

vitesse vers la gare du chemin de fer. Au moment où il y arriva, la

cloche de départ venait de s'ébranler pour la dernière fois. Il eut à

peine le temps de monter dans un wagon: de toutes parts on fermait les

portières, et la machine faisait entendre ce sifflement aigu qui

ressemble au hennissement du cheval. Quelques heures après, César se

trouvait en terre de France.

--N'empêche, se disait-il en achevant son examen de conscience, que

c'est le second crime que je commets. Voilà deux fois que je mérite

d'être fusillé.

Les Idoles d'argile. · 第 19 / 24 题