XIX

La chasse au fiancé.

Pendant les dix jours que dura l'absence de César Falempin, l'hôtel du

faubourg du Roule fut témoin d'un incident qu'il est essentiel de

raconter. Suzon, comme on l'a vu, était entrée au service d'Emma; elle y

faisait des merveilles. Rien de plus actif, de plus alerte que cette

fille. On eût dit qu'elle cherchait dans un excès de travail un refuge

contre les souvenirs du passé.

La première débout, elle se couchait la dernière; et quand la besogne

manquait dans le ménage d'Emma, elle allait donner la main au service de

la loge. Madame Falempin était fière de son enfant adoptif; elle en

parlait avec l'orgueil et la tendresse d'une mère. Pour lui plaire, il

suffisait de célébrer les mérites de Suzon: aussi ne pardonnait-elle pas

à Anselme de les avoir méconnus.

--Va, ma petite, disait-elle à la jeune fille, faut pas avoir de regret.

Au fond, qu'est-ce que c'est que ton fiancé? Un gros sensuel, voilà

tout; un homme sur sa bouche; un vrai sans-coeur. Ah! il peut venir se

frotter chez nous, maintenant. César ne veut plus en entendre parler; il

lui a signifié sa malédiction.

Au lieu de répondre à ces consolations chaque jour renouvelées, Suzon

s'en allait le coeur gros, les yeux gonflés de larmes. Elle était trop

aimante pour oublier et trop fière pour se plaindre. Cependant, avec

plus de pénétration que n'en avait la cantinière émérite, il eût été

facile de s'apercevoir que la jeune fille changeait à vue d'oeil. Ses

joues pâlissaient, ses yeux s'entouraient d'un cercle bleuâtre. Ce

n'était plus la fauvette du cabaret des Thernes; les chants avaient

cessé avec le bonheur, les rires aussi. Sans être triste, elle sentait

peser sur elle une invincible mélancolie. Dans son zèle même se révélait

on ne sait quoi de maladif et de languissant; son activité éclatait par

excès, entrecoupés de défaillances. Ces symptômes bétonnaient; elle se

voyait atteinte d'un mal inconnu. Des spasmes singuliers troublaient sa

tête, le dégoût s'en mêlait; et plus d'une fois, sous l'influence de ce

malaise, elle s'abandonna à un découragement profond.

--O ciel! s'écriait-elle: est-ce que je vais mourir? C'est s'en aller

bien jeune, mon Dieu!

Un jour qu'elle était en proie à une de ces crises, la mère Falempin

entra doucement. Des torrents de pleurs sillonnaient les joues de la

jeune fille; ce spectacle frappa l'épouse de César.

--Qu'est-ce donc, petite? lui dit-elle avec bonté. Te voilà changée en

fontaine: d'où vient cela?

Aux premiers mots qu'avait prononcés la vieille femme, Suzon s'était

éveillée comme d'un rêve. Plonger la main dans la poche de son tablier,

y saisir un mouchoir et sécher ses pleurs fut l'affaire d'un instant.

Quand elle répondit, les traces de l'orage avaient disparu, et son oeil

brillait comme un rayon de soleil entre deux nuées.

--Ne faites pas attention, madame Falempin, répondit-elle: un moment

d'ennui, un tracas de petite fille. Cela passera.

En même temps, elle se remit à la besogne en affectant une gaieté qui

était loin de son coeur. Cette fois, l'épouse de César ne s'y trompa

point; elle examina mieux la physionomie de Suzon, et s'aperçut de

l'altération que ses traits avaient subie. Elle entrevit la vérité et

pressa la jeune fille.

--Ma petite, lui dit-elle, ne nous cachons pas derrière le doigt. Tu as

du chagrin, conte-moi ça.

--Mais, non, madame Falempin, je vous assure, répondit Suzon. Pourquoi

voulez-vous que j'aie du chagrin? Est-ce qu'il me manque quelque chose

ici? Est-ce que tout le monde n'y est pas bon pour moi?

On eût dit que le coeur protestait, car deux larmes suspendues au bord

des paupières donnèrent un démenti à ces paroles.

--Pauvre enfant! dit la vieille femme attendrie. Suzon, ajouta-t-elle,

ne sois donc pas boutonnée comme cela. A quoi bon, ma petite? est-ce que

je te fais peur?

--Peur? oh! non, madame Falempin, répliqua la jeune fille. Mais que

voulez-vous que je vous dise? un tas de misères. Depuis quelques jours,

je me sens toute sens dessus dessous. Eh bien, quoi! Un peu de patience;

ça s'en ira comme c'est venu. A dix-sept ans, il y a de la ressource.

--Tu te sens donc malade, Suzon?

--Un tantinet, madame Falempin; j'ai comme qui dirait le coeur sur

l'eau. Mais ça n'est rien: le bon Dieu ne veut pas me prendre encore, il

faut le croire.

L'épouse de César comprit tout ce qu'il y avait de naïf dans ces

réponses: elle continua son interrogatoire en ménageant l'ignorance de

la jeune fille. Suzon se défendit d'abord; mais peu à peu, gagnée par

l'intérêt profond qu'on lui témoignait, elle ouvrit son âme et se laissa

aller à des aveux complets. Pour la première fois, elle raconta ce qui

s'était passé au retour de Saint-Cloud; et à mesure qu'elle avançait

dans cette confidence, la mère Falempin laissait échapper plus

fréquemment cette interruption, qu'elle accentuait de manière à

témoigner une indignation croissante:

--Oh! le monstre! disait-elle, oh! le monstre!

La glace était rompue; Suzon fit une confession générale. Elle raconta

les hésitations d'Anselme, l'entrevue qu'elle avait eue avec lui, enfin

les circonstances qui avaient précédé la mort de son grand-père. En

finissant elle s'accusa d'avoir hâté la fin du vieillard, et se remit à

fondre en larmes. La mère Falempin continuait à lever les mains au ciel

et à s'écrier de loin en loin:

--Le monstre! le monstre!

Ces détails étaient nouveaux pour elle; les torts d'Anselme prenaient à

ses yeux une tout autre gravité. Il ne s'agissait plus d'une de ces

légèretés que le monde excuse; il y avait oubli coupable et nécessité de

réparation:

--Écoute, ma petite, dit-elle à Suzon en l'embrassant avec tendresse, il

ne faut pas se désespérer. Foi de mère Falempin, cela ne se passera pas

comme cela. Non, ce garnement d'Anselme n'en aura pas le dernier mot.

Ah! il lui faut de l'argent à ce mirliflore; il veut faire la belle

jambe aux dépens de sa femme; il tient à avoir du pain sur la planche,

le fainéant. Depuis que les Falempin et les Lalouette sont ruinés, il

leur tourne les talons. Attends, vaurien, et tu verras ce que c'est que

la mère Falempin, Ah mais! c'est qu'il ne faut pas se jouer des braves

gens, vois-tu! Attends seulement qu'on te rejoigne.

Pendant que l'épouse de César lançait ce défi dans le vide, Suzon était

retombée dans ses accès de tristesse; elle semblait inconsolable.

--Petite, lui dit la vieille, faisons-nous une raison. Pas plus tard

qu'aujourd'hui, je tirerai cela au clair. Voyons, assez de larmes comme

cela: je finirais par me mettre de la partie. Tu ne veux pas faire

pleurer une femme qui n'a pas pleuré à Waterloo. Eh bien, taris tes

fontaines; car je me sens gagnée.

La mère Falempin termina la scène sur ces mots; elle en était arrivée au

point de ne pouvoir maîtriser son émotion. En sortant et sur le seuil

même, elle aperçut Emma, qui rougit légèrement à son aspect et parut

embarrassée. L'épouse de César n'y prit pas garde et continua son

chemin. Une idée fixe la préoccupait: elle voulait rejoindre Anselme et

avoir une explication avec lui. Emma, cependant, revint sur ses pas

comme si elle eût craint de surprendre Suzon; et rencontrant dans

l'antichambre Muller, qui venait lui rendre sa visite habituelle:

--Bon ami, lui dit-elle, que vous voilà donc à propos! Nous avons à

causer ensemble. J'ai une commission délicate à vous donner.

--A vos ordres, mon enfant, répondit Muller. Vous savez que je suis

votre esclave. Commandez.

Ils passèrent dans le salon d'étude, et l'entretien s'engagea. De son

côté, la mère Falempin ne rentra dans la loge que pour se mettre en

tenue de ville. Elle se coiffa d'un bonnet resplendissant et revêtit sa

plus belle robe, comme si elle eût médité une conquête. La fille

d'Auvergne, chargée du gros service, était encore à l'hôtel; elle la

préposa au soin du cordon et lui traça minutieusement sa consigne. Quand

toutes ces précautions furent prises, elle sortit pour aller à la

recherche d'Anselme.

Ce n'était pas une entreprise facile. Depuis que César lui avait

signifié sa malédiction et l'avait menacé de voies de fait s'il

l'entrevoyait à moins de deux cents mètres de l'hôtel, Anselme, en

garçon prudent, s'était bien gardé de remettre les pieds dans le

faubourg du Roule. Il n'avait nulle envie de braver les colères de son

oncle et d'enfreindre la loi des distances; il se tenait à l'écart

naturellement et sans effort. Peut-être avait-il une petite idée de la

cuisine Falempin, depuis Je jour où la foudre avait frappé cette maison.

Ce calcul devait lui rendre encore l'obéissance plus facile. Quoiqu'il

en soit, personne aux environs ne l'avait vu et ne pouvait donner de

renseignements sur son compte. Sa tante était donc obligée de marcher à

l'aventure et de se fier au hasard pour le découvrir. Son premier soin

fut d'aller frapper à la porte des anciens bureaux de Granpré. De

nouveaux hôtes s'y trouvaient: c'était une compagnie, d'assurance contre

la grêle. Personne dans l'établissement n'avait connu M. Anselme; on

chercha vainement ce nom sur la liste des assurés. La mère Falempin

allait quitter la place quand elle songea au concierge de la maison. De

concierge à concierge, on se doit des égards; c'est de l'esprit de

corps. Celui-ci se montra fort aimable pour la mère Falempin, la fit

entrer, lui donna un siège, et, sur sa demande, consulta ses souvenirs.

--M. Anselme, dit-il enfin, le garçon de bureau de l'agent de change qui

a disparu; connais pas. Écoutez pourtant, la mère, ce jeune homme avait

des habitudes, dans le quartier. Voyez la charcutière d'en face, où il

prenait son salé; puis la fruitière du coin, où il achetait ses pommes.

Possible qu'on sache ce qu'il est devenu.

La mère Falempin profita du conseil, et bien lui en prit. Anselme était

installé chez la fruitière, non pas en simple client, mais en habitué et

presque en maître. Assis dans un coin du magasin, il découpait une

orange avec l'adresse d'un artiste et la savourait en connaisseur. La

marchande semblait l'oublier pour être toute à son public; on voyait

qu'elle avait une confiance entière dans ce consommateur et qu'elle le

regardait comme de la maison. C'était d'ailleurs une grosse commère de

trente ans à peu près, solidement construite, avec le visage le plus

plein et le plus rouge que l'on pût voir, un vrai morceau de résistance,

plus large que haut, retrouvant en rondeur ce qu'il avait de moins en

étendue.

Quand la mère Falempin eut aperçu son neveu au milieu de ces pyramides

de fruits, elle ne put se défendre d'un petit mouvement de colère. Au

fond, Anselme était l'une de ses faiblesses; elle avait eu pour lui une

foule d'attentions, et s'y était attachée en raison peut-être de ses

défauts. Les préférences, dans les familles, ne vont pas vers ceux qui

en sont les plus dignes. Il y avait donc, chez la mère Falempin, un

désir ardent de ramener la brebis au bercail, et de l'y fixer par un

lien devenu nécessaire. Un peu d'égoïsme se mêlait à son dévouement pour

Suzon. La vue de la fruitière et l'espèce d'intimité qu'Anselme s'était

ménagée dans son établissement semblaient porter à ce rêve un coup

décisif; l'épouse de César en fut vivement froissée. Sa voix, quand elle

retentit aux oreilles de son neveu, avait un accent militaire qui le fit

tressaillir. Il s'empressa d'accourir à l'ordre en avalant avec

précipitation sa dernière tranche d'orange.

--Ah! c'est vous, tante? dil-il en la reconnaissant. Parole d'honneur!

je vous ai prise pour mon oncle. Peste! le joli organe de commandement!

Tout en parlant, il l'entraîna hors du magasin, et, lui donnant le bras,

il s'éloigna avec elle. On voyait qu'il ne se souciait pas d'avoir la

fruitière pour témoin, de cet entretien.

--Voilà donc où il faut venir le chercher? s'écria la mère Falempin lui

rompant en visière; voilà où tu traînes tout le long du jour, sous des

cottes de femme, fainéant? Prends-y garde, tu finiras mal.

--Voyons, petite tante, dit amicalement Anselme, point de gros mots. La

commère Guichard est la première fruitière de la rue, et elle me veut du

bien. Faut voir comme elle est connue à la halle et quel crédit elle y a!

--C'est cela, répondit la mère Falempin, fais-en l'éloge encore. Joli

commerce! Un tas de coureuses!

--Ma tante, dit Anselme un peu scandalisé, modérez vos propos. La veuve

Guichard a mille francs à la caisse d'épargne, deux cents francs dans un

coin: de son tiroir, sans compter le fond du magasin et la clientèle.

Tout cela, c'est de l'or en barre. Du reste, première qualité de

marchandises, des pommes, des poires, tout ce que l'on connaît de mieux.

Et des oranges, faut goûter ça! Un vrai sucre, un parfum, un nectar!

Trente caisses de ce numéro! Voilà un capital, j'espère. Le tout payé

comptant, net et liquide!

--Veux-tu te taire avec ta Guichard! s'écria la vieille femme

impatientée.

--Dame! petite tante, il faut bien que je vous en parle, répondit

Anselme, puisqu'il est question d'unir nos destinées. Quand on n'a pas

un sou vaillant, il est tout naturel qu'on se rapproche de ceux qui ont

fait leur magot.

Pendant qu'Anselme achevait ces mots, sa tante avait quitté son bras et

venait de se placer en face de lui comme pour le tenir en arrêt:

--Et Suzon! s'écria-t-elle.

--Allons, répondit Anselme, voilà que vous prenez vos grands airs. Ne

faites donc pas des bêtises dans la rue, tante: on nous regarderait

comme des animaux curieux. Vous avez un diable d'organe qui est joliment

de l'Empire; on ne se sert plus de ces instruments-là aujourd'hui:

tâchez de le réformer.

Cette ironie déconcerta la mère Falempin et lui ôta une partie de sa

force. Longtemps elle avait souffert ce langage de la part d'Anselme;

elle ne savait plus comment achever cette pénible explication au milieu

de la foule des passants qui les coudoyaient. Aussi sa voix prit-elle

une expression presque suppliante pour ajouter:

--Je te parle de Suzon, Anselme; ce nom ne te dit-il rien? n'éprouves-tu

pas quelques remords à l'entendre?

--Suzon est gentille, répondit froidement Anselme; je la regrette; elle

vaut cent mille Guichard. Mais elle est montée en fonds comme moi; ce

serait misère et compagnie. Vous qui êtes une femme d'âge, vous devriez

comprendre cela, tante.

--Mais, malheureux! répondit la vieille avec une indignation contenue;

il ne fallait pas la tromper, alors! Veux-tu que je te dise tout?

--Dites, tante.

La mère Falempin se pencha vers son oreille, de manière à ce que rien de

ce qu'elle disait ne fût entendu par d'autres que lui. On put voir, à

cette confidence, un sentiment de trouble passer sur la figure du jeune

homme; mais ce fut un éclair; il se remit presque sur-le-champ:

--Eh bien? dit la vieille femme quand elle eut fini.

--Eh bien, répliqua le neveu: avant comme après. C'est triste à dire;

mais c'est comme ça.

--Anselme! s'écria la mère Falempin avec un accent indigné, ton oncle

t'a maudit, je te maudis aussi. Tu finiras mal, je te le répète; tu

monteras un jour sur l'échafaud!

Sans attendre sa réponse, elle le quitta brusquement après ces derniers

mois. Le jeune homme resta comme étourdi sur le coup.

--Deux malédictions pour une! se dit-il; voilà de la chance!

Il allait, toutefois, se remettre en chemin et regagner l'établissement

où il espérait entrer bientôt en maître, quand une main se posa sur son

épaule.

Il se retourna; c'était Muller.

--Anselme, lui dit le précepteur, voulez-vous m'accorder quelques

minutes d'entretien?

--Comment, monsieur Muller, mais autant de minutes que vous le voudrez!

des heures même, si cela vous plaît!

--Vous refusez d'épouser Suzon, continua l'Allemand, parce qu'elle n'a

point de dot. C'est bien l'unique motif de votre refus, n'est-ce pas?

L'unique motif, comme vous le dites, monsieur Muller, répondit Anselme.

--Alors, si l'on dotait Suzon, vous seriez disposé à l'épouser?

poursuivit Muller.

--Dame! il faudrait s'entendre, dit Anselme, voyant qu'il s'agissait

d'un marché, et se mettant sur ses gardes.

--Dix mille francs de dot et le trousseau, cela vous suffirait-il,

monsieur Anselme? dit Muller allant droit au fait. Réfléchissez-y.

--C'est tout réfléchi, digne Allemand, s'écria Anselme. Dix mille francs

et le trousseau?

--Dix mille francs et le trousseau, répéta froidement Muller.

--Et le garant du marché, ajouta Anselme, où est-il?

--C'est moi, dit Muller.

--Eh bien, noble Allemand, touchez là, répondit Anselme en lui tendant

la main. C'est fait. Vous pouvez commander les violons. A quand la noce?

--Dans quinze jours, répliqua Muller. Allez faire la paix avec votre

tante et consoler votre fiancée.

Anselme n'en entendit pas davantage; il se mit à courir dans la

direction qu'avait prise la mère Falempin, et laissa Muller enchanté

d'avoir servi d'instrument à de généreuses pensées.

Les Idoles d'argile. · 第 18 / 24 题