XVIII

Hostilités.

A partir de ce jour, il y eut guerre ouverte entre la souveraine de

l'hôtel et la dynastie Falempin. Le notaire de la famille reçut avec

empressement le dépôt de l'honnête concierge et fit dresser par

l'autorité compétente un procès-verbal de la remise. César expliqua

comment les choses s'étaient passées: il raconta l'entretien qu'il avait

eu avec son général, les divers incidents de l'aventure, enfin sa

découverte inespérée. Comme conclusion, il se déclara prêt à porter la

peine de sa conduite et parla comme un homme qui offre sa tête. Le

magistrat sourit et se contenta de lui adresser de vives félicitations.

Falempin sortit de là radieux. Quand il rentra dans la loge, sa figure

en était au plus haut point de l'épanouissement et de la joie.

--Eh bien, femme, dit-il en embrassant sa compagne avec une ardeur digne

de ses beaux jours, je te le disais bien que l'empereur avait ses

motifs. Un peu qu'il se dérangerait pour rien. Tu vois ce qui arrive;

c'est notre campagne de Prusse! En trois temps, enfoncé l'ennemi, et

l'autorité me félicite. On m'aurait donné le trône de Suède, comme à

Bernadotte, que je ne serais pas plus heureux. Et mon général, doit-il

l'être aussi! Doit-il se frotter les mains là-bas! Ça donnerait l'envie

d'y aller, rien que pour voir.

--Merci du souhait, dit la mère Falempin; il est flatteur. Venez donc

ici, évaporé, qu'on vous arrange cette cravate. Il ne faut pas que le

bonheur fasse oublier la tenue. Venez donc!

Cependant la baronne Dalincour ne se rendit pas sans combat; elle avait

pour conseils les amis de Granpré, c'est-à-dire d'astucieux hommes de

loi, au courant de toutes les embûches de la procédure. Ils essayèrent

de porter l'affaire au criminel en accusant Falempin de la manière la

plus audacieuse. Cette tentative échoua devant les interrogatoires du

vieux sergent; il s'y montra d'une simplicité et d'une sincérité qui

firent taire la calomnie. Battue de ce côté, la baronne entama un procès

au civil, fit valoir sur les sommes découvertes dans l'hôtel des droits

imaginaires; créa des répétitions considérables au profit de créanciers

qui lui servaient de prête-noms, et auxquels, de concert avec ses

procureurs, elle fabriquait des titres.

Ainsi la guerre était engagée et le papier timbré s'échangeait en

famille. Emma, dès le début de ce différend, déclara qu'elle voulait y

demeurer étrangère: une spoliation l'effrayait moins qu'une lutte. On

respecta ses scrupules, on éloigna d'elle tout ce qui pouvait blesser sa

susceptibilité; mais on ne poussa pas la déférence plus loin. Tous ses

droits furent maintenus contre des agressions odieuses. La jeune fille

n'était pas majeure; un conseil de famille fut institué, et Muller en

devint l'âme et le bras. Cet homme, si naïf, si étranger aux pièges du

monde, se transforma tout à coup en procureur consommé. Il étudia les

lois, s'initia aux ruses du palais, voulut tout apprendre afin de tout

prévoir; ce fut une métamorphose complète. Jamais il n'avait attaché un

grand prix à l'argent: il était né dans la pauvreté et ne s'était

soutenu que par son travail; mais en aucun temps il n'avait regardé la

richesse d'un oeil d'envie. Quand il s'agit de sa pupille, il devint

tout autre: il fut âpre, méticuleux; il se défendit pied à pied sur le

terrain des intérêts. Son affection pour Emma le soutenait dans ce duel

et son amour-propre y était engagé.

Muller avait un second tout trouvé: c'était Falempin. César était fier;

s'il n'oubliait pas les bons procédés, il ne pardonnait pas les mauvais.

La baronne avait blessé le vieux soldat dans ce qu'il avait de plus

cher, son honneur; c'était pour lui une plaie toujours saignante et

toujours nouvelle. Désormais, entre sa maîtresse et lui, il ne pouvait

plus exister que des rapports pénibles. Éléonore y mit le comble en lui

signifiant son congé. C'était excéder son droit: l'hôtel appartenait à

Emma; le choix d'un concierge dépendait de la jeune fille. Falempin en

référa à Muller, qui maintint César dans son poste en dépit de la

baronne. La guerre intestine s'aggravait de tous ces épisodes; l'hôtel

du faubourg du Roule était partagé en deux camps qui se mesuraient de

l'oeil.

Dès lors, les deux femmes vécurent entièrement à part. La baronne

continuait à s'entourer d'un luxe qui ne semblait pas en rapport avec sa

position; elle menait grand train, donnait des dîners et des fêtes,

comme si elle eût voulu jeter un défi à l'existence solitaire d'Emma.

Celle-ci, de son côté, se renfermait dans une retraite absolue, toute à

son chagrin et à ses regrets. Le coup récent que Paul avait porté à son

amour retentissait encore dans son coeur; elle était redevenue triste et

languissante. Elle avait pénétré les pieuses ruses de Muller, et s'y

prêtait sans en être désormais dupe. L'expérience commençait pour elle:

triste moment qui lui enlevait le dernier asile des âmes blessées,

l'illusion. Cette douloureuse journée, où s'était brisé tout son espoir,

l'avait mûrie avant l'âge; elle comprenait le monde et se sentait prise

d'une répugnance instinctive pour lui. Aussi n'eut-elle dès lors qu'un

souci, celui de se tenir à l'écart du bruit. Les visites de Muller lui

suffisaient comme distraction, et Suzon portait sans peine le poids de

son petit ménage.

Cependant, César Falempin nourrissait des colères sourdes qui ne

cherchaient qu'un moment propice pour faire explosion. Quand le vieux

soldat se mettait à haïr, ce n'était point à demi. Aucun des adversaires

qu'il avait combattus n'avait trouvé grâce à ses yeux, même après trente

ans de paix. Tout Prussien lui était odieux, tout Espagnol antipathique;

s'il eût vu un Cosaque près de lui, il aurait eu beaucoup de peine à lui

faire quartier. Il suffisait qu'on lui parlât des Bavarois pour le faire

frémir d'indignation, et il n'avait pas pardonné à l'empereur d'Autriche

sa conduite de 1815. César était ainsi fait; tout laissait dans son

esprit des traces ineffaçables. Il avait peu d'idées, mais celles qui se

logeaient sous son cuir chevelu y restaient gravées à jamais. Pour le

moment, il accordait une trêve à ces vieilles haines, afin de se livrer

plus entièrement à une haine récente; et la baronne occupait dans ses

rancunes une si large place, qu'il n'en restait guère pour les Cosaques,

les Prussiens, les Espagnols et les Bavarois.

Ce qui entretenait cette effervescence intérieure, c'était la révélation

de toutes les hontes, de toutes les iniquités dont l'hôtel avait été le

théâtre. Lui, si fier de son rôle, si jaloux de l'honneur de la maison,

il apprenait pour la première fois qu'il avait tenu les clefs d'une

véritable caverne. Muller, qui avait besoin de lui pour divers détails

d'affaires, le mettait au courant des faits les plus essentiels, et

chacune de ces confidences fournissait un aliment de plus au foyer de

colères allumé dans la tête de Falempin.

--Ça finira mal, disait-il à sa femme; la foudre tombera un jour sur

l'hôtel, si cette mégère n'en sort pas.

--Voyons, César, répliquait sa prudente ménagère, ne te monte pas la

tête. Voilà huit jours que tu n'es pas reconnaissable. Tu t'enflammes le

sang, mon mouton.

--Non, vois-tu, Cateau, il ne sera pas dit que Falempin aura souffert

des abominations pareilles. Je n'y tiens pas: la main me démange; je me

sens capable de faire un malheur. Tu ne sais donc pas qu'ils ont volé

mon pauvre général, qu'ils l'ont dépouillé comme dans un bois? Et tu

crois que je supporterai cela?

--Mon homme, répliqua la mère Falempin, veux-tu que je te donne un bon

conseil? Tu en feras ensuite à ta tête. Là, veux-tu?

--Oh! toi, répliqua César, tu es toujours dans les trembleurs: la mère

la Prudence! Dis, voyons.

--Eh bien, mon homme, poursuivit madame Falempin, ne te frotte pas aux

grands: ils ont les bras plus longs que nous. Les riches, ça peut tout.

Avec l'argent, ils achèteraient la terre entière, les juges, les

commissaires de police, les sergents de ville, tout ce qu'ils

voudraient.

--Il faut alors laisser dévaliser notre jeune maîtresse, s'écria

Falempin indigné. C'est cela! le champ libre aux scélérats. Une

supposition: Vous volez un pain: vingt ans de galères; vous volez deux

millions: tous les honneurs du monde. Cateau, Cateau, il me prend des

envies de mettre le feu à cette maison. Si la baronne y était seule, ce

serait bientôt fait.

--Allons, voilà encore de tes rages, dit la ménagère. Tu es comme à

Saragosse.

--Mais penses-y donc, femme, poursuivit Falempin: c'est deux millions

qu'ils ont subtilisés à mon général. Deux millions, entends-tu? Autant

de moins pour cette pauvre demoiselle, belle comme le jour et bonne

comme les anges. Tu sais, ce Granpré qui a fait partir ton petit magot,

les mille écus, tu sais?

--Ce gueux-là! s'écria la mère Falempin, s'élevant sur-le-champ jusqu'au

diapason de son mari.

--Le même! femme, le même! dit César. C'est lui qui a effarouché les

deux millions du général! Quand je dis lui, la baronne y est au moins

pour moitié. Les deux font la paire.

--Si c'est ainsi, Falempin, répliqua la vieille femme avec un ton

solennel, je ne te retiens plus. Tu peux cogner, mon homme. Le voleur de

nos mille écus! Je repasserai ton sabre, s'il le faut. Qu'il y a donc

des gens canailles dans ce Paris!

Le couple qui habitait la loge se mit ainsi d'accord sur le chapitre de

la vengeance. La difficulté était d'en trouver l'occasion. Falempin

avait beau demeurer à l'affût, rien ne s'offrait. Il faut dire que le

concierge était plus fort pour l'action que pour l'intrigue. S'il eût pu

charger sur la baronne comme sur un régiment, et se venger à la pointe

du sabre, nul doute que le résultat n'eût tourné en sa faveur; mais que

pouvait le vieux soldat au milieu des évolutions des gens d'affaires et

de la stratégie du Code de procédure? Il rongeait son frein et dévorait

son impuissance.

Un jour pourtant il fit une remarque qui le frappa. Une lettre arriva à

l'adresse de la baronne; elle était d'un fort volume et portait le

timbre de Bruxelles. Il la donna à l'un des valets de service, qui vint,

peu d'instants après, lui recommander d'envoyer désormais le facteur

directement à l'hôtel pour tout ce qui concernait Éléonore. Cette

précaution éveilla ses soupçons; il comprit que l'on se défiait de lui.

Le facteur reparut deux, trois fois par semaine, toujours avec des

lettres venant de Bruxelles. Falempin, fidèle à sa consigne, n'y toucha

pas et se contenta d'en vérifier le timbre. Plus de doutes pour lui: la

baronne était en relations suivies avec Bruxelles. Qui pouvait être ce

correspondant assidu et mystérieux, si ce n'est son complice, si ce

n'est Granpré! Sans un grand effort d'intelligence, Falempin en vint à

pressentir cela. Dès ce moment, son attention fut en éveil, et il

résolut de ne rien négliger pour arriver à une certitude complète. Voici

quel raisonnement il fit, et chez un soldat élevé à l'école de l'empire

c'était preuve d'imaginative.

--Si le complice de Bruxelles écrit aussi souvent, se dit-il, il faut

qu'il parte de Paris des réponses à toutes ces lettres; autrement elles

ne se multiplieraient pas à ce point. On demande d'ici des conseils et

de l'argent; de là-bas on envoie l'un et l'autre. C'est clair comme le

soleil d'Austerlitz; Maintenant, qui porte ces lettres? par quelles

mains passent-elles? voilà la question. Surveillons la valetaille.

Parmi les femmes qui étaient au service d'Éléonore, l'une d'elles

semblait avoir les bonnes grâces de sa maîtresse et se trouver plus

avant que les autres dans son intimité. C'était une fille jeune encore,

mais alerte, délurée, connaissant déjà le coeur humain, et sachant tirer

parti de ses faiblesses. Falempin ne douta pas que ce ne fût là ce qu'il

cherchait, c'est-à-dire la messagère d'Éléonore. Il l'épia pendant huit

jours; elle ne sortit pas de l'hôtel, où la retenait son service. Cette

circonstance dérouta les soupçons de César. Il en était fort préoccupé,

quand il vit entrer dans sa loge une fille de l'Auvergne qui n'était

point attachée à demeure à l'hôtel, mais qui chaque jour y venait pour

faire la grosse besogne.

--Eh bien, la Gothon; comment va cette santé? lui dit amicalement

Falempin. Toujours gaie, l'Auvergnate!

Le hasard voulut, que l'oeil du concierge se portât en même temps vers

la poche de la servante. Derrière un mouchoir à carreaux bleus se

laissait voir la corne d'une lettre. Cette vue frappa César; il tint

l'objet comme en arrêt. Point de doute: la baronne avait mieux aimé

confier ses messages à cette fille simple et presque idiote, à demi

étrangère à l'hôtel, plutôt que de mettre dans sa confidence quelqu'un

de ses gens. C'était le comble du calcul et de la prudence.

--Eh! eh! la Gothon, dit César, excité par la vue de l'objet qu'il

convoitait depuis longtemps; qu'est-ce que nous avons donc là? Un poulet

pour notre ami? Ah! friponne, on vous y prend!

En disant ces mots, il avait porté la main vers le tablier de la

servante, et, avec l'adresse d'un prestidigitateur, il s'était emparé du

précieux papier. A ce geste, la fille d'Auvergne se précipita sur lui,

tout effrayée.

Laissez donc! s'écria-t-elle; laissez donc cela, monsieur Falempin. Si

vous saviez combien on m'a recommandé de ne pas le laisser voir!

César fit semblant de se jouer des inquiétudes de la servante et de la

plaisanter sur ses correspondances galantes; mais en même temps il jeta

un regard rapide sur l'adresse de la lettre et y lut ce qui suit:

À monsieur MARTINON, rue de la Montagne, nº..., à Bruxelles.

Cela lui suffisait: le nom, la rue, le numéro, tout était désormais

gravé dans sa mémoire. Ne voulant pas tourmenter plus longtemps la fille

d'Auvergne, il lui rendit la lettre.

--Tenez, Gothon, lui dit-il en riant, cachez mieux vos poulets, une

autre fois. Peste! le beau papier. Cela sent le musc.

Quand la servante eut disparu, les traits du concierge reprirent leur

sérieux. Il alla vers sa femme, qui se tenait près de ses fourneaux dans

une petite pièce attenante à la loge:

--Mère Falempin, lui dit-il avec gravité, tu feras mes paquets ce soir.

Il faut que demain je sois sur la route de la Belgique.

Les Idoles d'argile. · 第 17 / 24 题