Hostilités.
A partir de ce jour, il y eut guerre ouverte entre la souveraine de
l'hôtel et la dynastie Falempin. Le notaire de la famille reçut avec
empressement le dépôt de l'honnête concierge et fit dresser par
l'autorité compétente un procès-verbal de la remise. César expliqua
comment les choses s'étaient passées: il raconta l'entretien qu'il avait
eu avec son général, les divers incidents de l'aventure, enfin sa
découverte inespérée. Comme conclusion, il se déclara prêt à porter la
peine de sa conduite et parla comme un homme qui offre sa tête. Le
magistrat sourit et se contenta de lui adresser de vives félicitations.
Falempin sortit de là radieux. Quand il rentra dans la loge, sa figure
en était au plus haut point de l'épanouissement et de la joie.
--Eh bien, femme, dit-il en embrassant sa compagne avec une ardeur digne
de ses beaux jours, je te le disais bien que l'empereur avait ses
motifs. Un peu qu'il se dérangerait pour rien. Tu vois ce qui arrive;
c'est notre campagne de Prusse! En trois temps, enfoncé l'ennemi, et
l'autorité me félicite. On m'aurait donné le trône de Suède, comme à
Bernadotte, que je ne serais pas plus heureux. Et mon général, doit-il
l'être aussi! Doit-il se frotter les mains là-bas! Ça donnerait l'envie
d'y aller, rien que pour voir.
--Merci du souhait, dit la mère Falempin; il est flatteur. Venez donc
ici, évaporé, qu'on vous arrange cette cravate. Il ne faut pas que le
bonheur fasse oublier la tenue. Venez donc!
Cependant la baronne Dalincour ne se rendit pas sans combat; elle avait
pour conseils les amis de Granpré, c'est-à-dire d'astucieux hommes de
loi, au courant de toutes les embûches de la procédure. Ils essayèrent
de porter l'affaire au criminel en accusant Falempin de la manière la
plus audacieuse. Cette tentative échoua devant les interrogatoires du
vieux sergent; il s'y montra d'une simplicité et d'une sincérité qui
firent taire la calomnie. Battue de ce côté, la baronne entama un procès
au civil, fit valoir sur les sommes découvertes dans l'hôtel des droits
imaginaires; créa des répétitions considérables au profit de créanciers
qui lui servaient de prête-noms, et auxquels, de concert avec ses
procureurs, elle fabriquait des titres.
Ainsi la guerre était engagée et le papier timbré s'échangeait en
famille. Emma, dès le début de ce différend, déclara qu'elle voulait y
demeurer étrangère: une spoliation l'effrayait moins qu'une lutte. On
respecta ses scrupules, on éloigna d'elle tout ce qui pouvait blesser sa
susceptibilité; mais on ne poussa pas la déférence plus loin. Tous ses
droits furent maintenus contre des agressions odieuses. La jeune fille
n'était pas majeure; un conseil de famille fut institué, et Muller en
devint l'âme et le bras. Cet homme, si naïf, si étranger aux pièges du
monde, se transforma tout à coup en procureur consommé. Il étudia les
lois, s'initia aux ruses du palais, voulut tout apprendre afin de tout
prévoir; ce fut une métamorphose complète. Jamais il n'avait attaché un
grand prix à l'argent: il était né dans la pauvreté et ne s'était
soutenu que par son travail; mais en aucun temps il n'avait regardé la
richesse d'un oeil d'envie. Quand il s'agit de sa pupille, il devint
tout autre: il fut âpre, méticuleux; il se défendit pied à pied sur le
terrain des intérêts. Son affection pour Emma le soutenait dans ce duel
et son amour-propre y était engagé.
Muller avait un second tout trouvé: c'était Falempin. César était fier;
s'il n'oubliait pas les bons procédés, il ne pardonnait pas les mauvais.
La baronne avait blessé le vieux soldat dans ce qu'il avait de plus
cher, son honneur; c'était pour lui une plaie toujours saignante et
toujours nouvelle. Désormais, entre sa maîtresse et lui, il ne pouvait
plus exister que des rapports pénibles. Éléonore y mit le comble en lui
signifiant son congé. C'était excéder son droit: l'hôtel appartenait à
Emma; le choix d'un concierge dépendait de la jeune fille. Falempin en
référa à Muller, qui maintint César dans son poste en dépit de la
baronne. La guerre intestine s'aggravait de tous ces épisodes; l'hôtel
du faubourg du Roule était partagé en deux camps qui se mesuraient de
l'oeil.
Dès lors, les deux femmes vécurent entièrement à part. La baronne
continuait à s'entourer d'un luxe qui ne semblait pas en rapport avec sa
position; elle menait grand train, donnait des dîners et des fêtes,
comme si elle eût voulu jeter un défi à l'existence solitaire d'Emma.
Celle-ci, de son côté, se renfermait dans une retraite absolue, toute à
son chagrin et à ses regrets. Le coup récent que Paul avait porté à son
amour retentissait encore dans son coeur; elle était redevenue triste et
languissante. Elle avait pénétré les pieuses ruses de Muller, et s'y
prêtait sans en être désormais dupe. L'expérience commençait pour elle:
triste moment qui lui enlevait le dernier asile des âmes blessées,
l'illusion. Cette douloureuse journée, où s'était brisé tout son espoir,
l'avait mûrie avant l'âge; elle comprenait le monde et se sentait prise
d'une répugnance instinctive pour lui. Aussi n'eut-elle dès lors qu'un
souci, celui de se tenir à l'écart du bruit. Les visites de Muller lui
suffisaient comme distraction, et Suzon portait sans peine le poids de
son petit ménage.
Cependant, César Falempin nourrissait des colères sourdes qui ne
cherchaient qu'un moment propice pour faire explosion. Quand le vieux
soldat se mettait à haïr, ce n'était point à demi. Aucun des adversaires
qu'il avait combattus n'avait trouvé grâce à ses yeux, même après trente
ans de paix. Tout Prussien lui était odieux, tout Espagnol antipathique;
s'il eût vu un Cosaque près de lui, il aurait eu beaucoup de peine à lui
faire quartier. Il suffisait qu'on lui parlât des Bavarois pour le faire
frémir d'indignation, et il n'avait pas pardonné à l'empereur d'Autriche
sa conduite de 1815. César était ainsi fait; tout laissait dans son
esprit des traces ineffaçables. Il avait peu d'idées, mais celles qui se
logeaient sous son cuir chevelu y restaient gravées à jamais. Pour le
moment, il accordait une trêve à ces vieilles haines, afin de se livrer
plus entièrement à une haine récente; et la baronne occupait dans ses
rancunes une si large place, qu'il n'en restait guère pour les Cosaques,
les Prussiens, les Espagnols et les Bavarois.
Ce qui entretenait cette effervescence intérieure, c'était la révélation
de toutes les hontes, de toutes les iniquités dont l'hôtel avait été le
théâtre. Lui, si fier de son rôle, si jaloux de l'honneur de la maison,
il apprenait pour la première fois qu'il avait tenu les clefs d'une
véritable caverne. Muller, qui avait besoin de lui pour divers détails
d'affaires, le mettait au courant des faits les plus essentiels, et
chacune de ces confidences fournissait un aliment de plus au foyer de
colères allumé dans la tête de Falempin.
--Ça finira mal, disait-il à sa femme; la foudre tombera un jour sur
l'hôtel, si cette mégère n'en sort pas.
--Voyons, César, répliquait sa prudente ménagère, ne te monte pas la
tête. Voilà huit jours que tu n'es pas reconnaissable. Tu t'enflammes le
sang, mon mouton.
--Non, vois-tu, Cateau, il ne sera pas dit que Falempin aura souffert
des abominations pareilles. Je n'y tiens pas: la main me démange; je me
sens capable de faire un malheur. Tu ne sais donc pas qu'ils ont volé
mon pauvre général, qu'ils l'ont dépouillé comme dans un bois? Et tu
crois que je supporterai cela?
--Mon homme, répliqua la mère Falempin, veux-tu que je te donne un bon
conseil? Tu en feras ensuite à ta tête. Là, veux-tu?
--Oh! toi, répliqua César, tu es toujours dans les trembleurs: la mère
la Prudence! Dis, voyons.
--Eh bien, mon homme, poursuivit madame Falempin, ne te frotte pas aux
grands: ils ont les bras plus longs que nous. Les riches, ça peut tout.
Avec l'argent, ils achèteraient la terre entière, les juges, les
commissaires de police, les sergents de ville, tout ce qu'ils
voudraient.
--Il faut alors laisser dévaliser notre jeune maîtresse, s'écria
Falempin indigné. C'est cela! le champ libre aux scélérats. Une
supposition: Vous volez un pain: vingt ans de galères; vous volez deux
millions: tous les honneurs du monde. Cateau, Cateau, il me prend des
envies de mettre le feu à cette maison. Si la baronne y était seule, ce
serait bientôt fait.
--Allons, voilà encore de tes rages, dit la ménagère. Tu es comme à
Saragosse.
--Mais penses-y donc, femme, poursuivit Falempin: c'est deux millions
qu'ils ont subtilisés à mon général. Deux millions, entends-tu? Autant
de moins pour cette pauvre demoiselle, belle comme le jour et bonne
comme les anges. Tu sais, ce Granpré qui a fait partir ton petit magot,
les mille écus, tu sais?
--Ce gueux-là! s'écria la mère Falempin, s'élevant sur-le-champ jusqu'au
diapason de son mari.
--Le même! femme, le même! dit César. C'est lui qui a effarouché les
deux millions du général! Quand je dis lui, la baronne y est au moins
pour moitié. Les deux font la paire.
--Si c'est ainsi, Falempin, répliqua la vieille femme avec un ton
solennel, je ne te retiens plus. Tu peux cogner, mon homme. Le voleur de
nos mille écus! Je repasserai ton sabre, s'il le faut. Qu'il y a donc
des gens canailles dans ce Paris!
Le couple qui habitait la loge se mit ainsi d'accord sur le chapitre de
la vengeance. La difficulté était d'en trouver l'occasion. Falempin
avait beau demeurer à l'affût, rien ne s'offrait. Il faut dire que le
concierge était plus fort pour l'action que pour l'intrigue. S'il eût pu
charger sur la baronne comme sur un régiment, et se venger à la pointe
du sabre, nul doute que le résultat n'eût tourné en sa faveur; mais que
pouvait le vieux soldat au milieu des évolutions des gens d'affaires et
de la stratégie du Code de procédure? Il rongeait son frein et dévorait
son impuissance.
Un jour pourtant il fit une remarque qui le frappa. Une lettre arriva à
l'adresse de la baronne; elle était d'un fort volume et portait le
timbre de Bruxelles. Il la donna à l'un des valets de service, qui vint,
peu d'instants après, lui recommander d'envoyer désormais le facteur
directement à l'hôtel pour tout ce qui concernait Éléonore. Cette
précaution éveilla ses soupçons; il comprit que l'on se défiait de lui.
Le facteur reparut deux, trois fois par semaine, toujours avec des
lettres venant de Bruxelles. Falempin, fidèle à sa consigne, n'y toucha
pas et se contenta d'en vérifier le timbre. Plus de doutes pour lui: la
baronne était en relations suivies avec Bruxelles. Qui pouvait être ce
correspondant assidu et mystérieux, si ce n'est son complice, si ce
n'est Granpré! Sans un grand effort d'intelligence, Falempin en vint à
pressentir cela. Dès ce moment, son attention fut en éveil, et il
résolut de ne rien négliger pour arriver à une certitude complète. Voici
quel raisonnement il fit, et chez un soldat élevé à l'école de l'empire
c'était preuve d'imaginative.
--Si le complice de Bruxelles écrit aussi souvent, se dit-il, il faut
qu'il parte de Paris des réponses à toutes ces lettres; autrement elles
ne se multiplieraient pas à ce point. On demande d'ici des conseils et
de l'argent; de là-bas on envoie l'un et l'autre. C'est clair comme le
soleil d'Austerlitz; Maintenant, qui porte ces lettres? par quelles
mains passent-elles? voilà la question. Surveillons la valetaille.
Parmi les femmes qui étaient au service d'Éléonore, l'une d'elles
semblait avoir les bonnes grâces de sa maîtresse et se trouver plus
avant que les autres dans son intimité. C'était une fille jeune encore,
mais alerte, délurée, connaissant déjà le coeur humain, et sachant tirer
parti de ses faiblesses. Falempin ne douta pas que ce ne fût là ce qu'il
cherchait, c'est-à-dire la messagère d'Éléonore. Il l'épia pendant huit
jours; elle ne sortit pas de l'hôtel, où la retenait son service. Cette
circonstance dérouta les soupçons de César. Il en était fort préoccupé,
quand il vit entrer dans sa loge une fille de l'Auvergne qui n'était
point attachée à demeure à l'hôtel, mais qui chaque jour y venait pour
faire la grosse besogne.
--Eh bien, la Gothon; comment va cette santé? lui dit amicalement
Falempin. Toujours gaie, l'Auvergnate!
Le hasard voulut, que l'oeil du concierge se portât en même temps vers
la poche de la servante. Derrière un mouchoir à carreaux bleus se
laissait voir la corne d'une lettre. Cette vue frappa César; il tint
l'objet comme en arrêt. Point de doute: la baronne avait mieux aimé
confier ses messages à cette fille simple et presque idiote, à demi
étrangère à l'hôtel, plutôt que de mettre dans sa confidence quelqu'un
de ses gens. C'était le comble du calcul et de la prudence.
--Eh! eh! la Gothon, dit César, excité par la vue de l'objet qu'il
convoitait depuis longtemps; qu'est-ce que nous avons donc là? Un poulet
pour notre ami? Ah! friponne, on vous y prend!
En disant ces mots, il avait porté la main vers le tablier de la
servante, et, avec l'adresse d'un prestidigitateur, il s'était emparé du
précieux papier. A ce geste, la fille d'Auvergne se précipita sur lui,
tout effrayée.
Laissez donc! s'écria-t-elle; laissez donc cela, monsieur Falempin. Si
vous saviez combien on m'a recommandé de ne pas le laisser voir!
César fit semblant de se jouer des inquiétudes de la servante et de la
plaisanter sur ses correspondances galantes; mais en même temps il jeta
un regard rapide sur l'adresse de la lettre et y lut ce qui suit:
À monsieur MARTINON, rue de la Montagne, nº..., à Bruxelles.
Cela lui suffisait: le nom, la rue, le numéro, tout était désormais
gravé dans sa mémoire. Ne voulant pas tourmenter plus longtemps la fille
d'Auvergne, il lui rendit la lettre.
--Tenez, Gothon, lui dit-il en riant, cachez mieux vos poulets, une
autre fois. Peste! le beau papier. Cela sent le musc.
Quand la servante eut disparu, les traits du concierge reprirent leur
sérieux. Il alla vers sa femme, qui se tenait près de ses fourneaux dans
une petite pièce attenante à la loge:
--Mère Falempin, lui dit-il avec gravité, tu feras mes paquets ce soir.
Il faut que demain je sois sur la route de la Belgique.