Une idée de César.
Le lendemain du jour qui suivit l'arrivée de la baronne, César Falempin
se leva dans des dispositions presque solennelles. Son air était grave,
son attitude recueillie. Il parcourait la loge dans tous les sens,
exhalait de profonds soupirs et attachait par moments sur le plafond des
yeux fixes et pensifs. Évidemment le vieux soldat était la proie d'une
idée, d'une grande idée. On eût pu le croire à la veille de sa bataille
de Pharsale, calculant s'il tournerait la position de l'ennemi ou s'il
le frapperait au visage. De temps en temps il s'arrêtait d'une manière
brusque et relevait l'index en guise de défi. Ce manège durait depuis
quelques minutes, lorsque sa ménagère le remarqua pour la première fois.
--Qu'as-tu donc, César? lui dit-elle. Comme te voilà effarouché; on
dirait que tu vas avaler de l'étoupe et des lames de sabre. Tu es
tragique, mon vieux.
--Femme, répliqua le soldat en empruntant les cordes les plus graves de
son organe, ne parlez pas avec légèreté de ce que vous ignorez. Il y a
du grabuge dans l'air, voilà ce qu'il vous suffit à savoir. Maintenant,
silence dans les rangs; j'ai à causer avec moi-même.
Madame Falempin obéit en épouse élevée à l'école de l'empire. Son
seigneur et maître avait pris l'accent des grands jours, celui qui ne
soutirait pas de réplique. Force était de se résigner; la ménagère s'en
vengea sur la besogne, qu'elle expédiait avec une ardeur qui ressemblait
à une revanche. La scène se prolongea ainsi, César rêvant toujours, sa
femme époussetant les meubles, lavant sa vaisselle et soufflant ses
fourneaux. Enfin, quand l'heure du déjeuner approcha, l'ex-cantinière
revint vers son mari, et, appuyant ses deux mains sur l'une de ses
épaules:
--C'est donc bien sévère, mon vieux? lui dit-elle de sa voix la plus
douce.
--Très-sévère, Cateau, répliqua le soldat qui n'employait ce nom que
dans ses moments d'effusion: très-sévère! très-sévère!
--Alors, parle, mon mouton, dit la ménagère que la curiosité
aiguillonnait; il n'y à rien qui soulage autant.
--C'est de la fatalité! s'écria César. Trois fois dans la même nuit!
Jamais rien de pareil, jamais!
--Voyons, mon homme, faut se dégorger! dit en insistant madame Falempin
autrement, ça t'étoufferait.
--Eh bien, femme, répliqua le sergent, tu vas frémir jusque dans la
moelle de tes os. Autant vaudrait quatre batteries de canon en face. On
n'a pas d'idée de ça!
--Mais, va donc! va donc! dit la vieille, que l'impatience gagnait.
--Il y a des moments dans la vie, ajouta mélancoliquement Falempin, où
je regrette de n'avoir pas été rôti en Égypte, gelé en Russie, tordu à
Saint-Domingue par la fièvre jaune, emporté à Dresde par le typhus. Tous
ces moyens avaient du bon; le boulet seul valait mieux. Mais le boulet
m'en a toujours voulu: quand il me voyait, il passait à gauche. Un vrai
guignon!
--Allons, voilà que tu retombes dans les humeurs noires, Falempin. Tu
auras fait quelque mauvais rêve, dit la vieille femme.
Ces mots suffirent pour arracher César à son accès de misanthropie; il
se réveilla comme un malade dont on touche la plaie.
--Juste! Cateau, s'écria-t-il, un mauvais rêve! Devine lequel! C'est à
ne plus vivre que de balles mâchées!
--Comment veux-tu que je devine, Falempin? Voyons, parle enfin,
déboutonne-toi.
--Femme, répliqua César avec une solennité toujours croissante, pesez
bien ce que je vais vous dire. L'empereur est mécontent de moi.
--Mécontent de toi, l'empereur? dit la vieille.
--Mécontent de moi, ajouta Falempin, prenant une pose digne de la statue
de la Douleur; tout ce qu'il y a de plus mécontent: il me l'a fait à
savoir; c'est son dernier mot, à cet homme. Si j'étais mort à Lobau au
moment où il me tira la moustache, j'emportais son estime à jamais.
C'était de la chance! Aujourd'hui je suis mal dans ses papiers. Il m'a
mis à l'ordre du jour de l'autre monde; il est mécontent de moi. C'est à
se faire sauter le crâne.
--Bah! un cauchemar, dit madame Falempin, quelque chose qui t'aura pesé
sur l'estomac, mon bonhomme. Si l'on s'affectait de ces misères...
--Non, Cateau, reprit Falempin, l'empereur ne se dérange pas pour rien.
Dès le moment, qu'il s'y met, c'est qu'il a ses motifs. Il n'y avait
qu'à voir son air; c'était cassant au possible. Trois fois il est venu,
et chaque fois son oeil m'entrait dans les chairs; j'aurais autant aimé
la lame d'un sabre. Ensuite il levait le doigt comme s'il eût voulu me
dire de soigner un peu mieux mon fourniment. Je connais ça; il a quelque
reproche à me faire. Trois fois dans une nuit! juge donc. Il faut que
j'aie mérité d'être fusillé.
--Mais, mon Dieu, moi aussi j'ai vu souvent l'empereur, dit madame
Falempin, et il n'avait pas toujours l'air aimable. Un rêve! c'est si
bizarre!
--Cateau, dit César en suivant sa pensée, je vous répète que l'empereur
a toujours ses motifs. Il m'a menacé du doigt; ce n'est pas le geste
d'un homme satisfait. Peut-être est-il mécontent de ce que je n'ai pas
rempli les dernières volontés de mon, général. Le général s'est plaint à
l'empereur,--quoi de plus naturel!--et l'empereur, qui n'a rien à lui
refuser, est venu me signifier la chose. Pour sûr, ils me boudent à eux
deux, et quand j'irai là-bas je me trouverai cassé au corps ou renvoyé
avec la cartouche jaune. C'est dur pour un ancien; j'ai envie d'en finir
pour aller m'expliquer avec eux.
Madame Falempin eut beau insister sur la vanité des songes et le peu
d'importance qu'il faut y attacher, César n'en voulut pas démordre: il
se crut frappé de la disgrâce de l'empereur. Au déjeuner, il ne mangea
que du bout des lèvres et ne se laissa pas même tenter par une bouteille
de vin vieux que sa ménagère lui servit comme un remède souverain contre
les mauvais rêves.
Le concierge s'imaginait que l'empereur et son général attendaient
quelque chose de lui. Quoi? il l'ignorait; seulement il avait la
conviction qu'ils comptaient sur leur vieux sergent. De là une
préoccupation qui pouvait prendre tous les caractères de l'idée fixe et
troubler le cerveau du brave Falempin. Quand le déjeuner fut achevé, il
quitta la loge et se dirigea vers l'hôtel. Sa besogne l'y appelait
souvent; personne n'avait à s'inquiéter de sa présence. C'est à lui
qu'était échue la surveillance de l'entretien des bâtiments; on était
accoutumé à le voir aller et venir. César marcha droit vers
l'appartement du général, qui était fermé depuis le jour où le magistrat
du ressort en avait achevé l'inventaire. Une fois entré; il ferma
soigneusement la porte afin de n'être pas troublé dans ses méditations.
En y pénétrant; il n'avait qu'un seul but, celui de se recueillir et de
s'inspirer de l'aspect des lieux. Il lui semblait que son général ne le
laisserait pas ainsi dans l'embarras et lui suggérerait quelque
expédient. Le lit sur lequel il avait rendu le dernier soupir, le
fauteuil témoin de sa longue agonie, tout devait lui rappeler des
souvenirs bien chers et porter peut-être le calme dans son esprit.
La chambre du mort se trouvait dans le même état qu'au jour du décès;
l'abandon et le désordre y régnaient sans partage. Les détails qui
trahissent le séjour d'un malade y figuraient encore; c'était une
infirmerie où il ne manquait guère que le patient. César examina tout
avec émotion; il croyait voir son général assis sur ce fauteuil ou
étendu sur ce lit de repos; il se rattachait par la pensée aux scènes
dont il avait été témoin, à leur dernière entrevue, à la confidence
qu'elle amena, à la nuit douloureuse où il s'inclinait devant son
cadavre. Les volets extérieurs de la pièce, avaient été fermés et ne
laissaient pénétrer qu'un demi-jour, doux et mélancolique.
Falempin resta pendant plus d'une heure sous le coup du premier
attendrissement. Peu à peu les angoisses de son rêve s'effacèrent pour
faire place à des impressions plus douces. Il se sentait plus à l'aise,
moins enclin à douter de son innocence. Il s'interrogeait et se prenait
à croire qu'il n'était pas le plus coupable des hommes et que l'empereur
avait voulu seulement l'éprouver.
--A la bonne heure! se dit-il. Mais n'empêche que c'est un peu fort à
lui de s'être dérangé trois fois pour faire droguer un vieux lapin. Je
persiste à croire qu'il y a un motif.
Au moment où il achevait ces mots, ses yeux se portèrent vers la fatale
armoire où le général avait déposé la somme qu'il voulait soustraire à
ses spoliateurs.
--Si je cherchais encore, pensa Falempin. Le jour du décès j'avais les
yeux en papillote; si par hasard j'avais mal fouillé! Ce serait curieux
tout de même.
Il ouvrit l'armoire avec précaution et dans le demi-jour chercha en
tâtonnant l'endroit où se trouvait la précieuse cachette. Elle était
fermée, rien n'indiquait qu'elle eût été violée. César eut beaucoup de
peine à retrouver le ressort qui, en jouant, mettait l'intérieur à
découvert. Ce ne fut qu'après beaucoup d'essais qu'il y parvint. Enfin,
la coulisse se mit en mouvement, et le concierge put de nouveau sonder
les profondeurs de ce mystérieux réduit. Il y passa la main dans tous
les sens, suivit les parois des compartiments, examina les rainures,
chercha à s'assurer qu'un second secret ne conduisait pas à un double
fond; enfin, il procéda à cette recherche avec l'attention la plus
minutieuse. Les résultats furent les mêmes qu'au premier jour; les
billets de banque ne s'y trouvaient plus, et l'émigration de ce dépôt
devait être antérieure à la mort du baron.
Un peu découragé, César ferma l'armoire, et reprit son attitude pensive.
Le lit du mort était sous ses yeux, et Falempin semblait demander au
chevet où son général avait exhalé le dernier soupir le secret qu'il
emportait dans la tombe. Par le fait de cette illusion qui naît de
l'intensité de la pensée, il voyait là le cadavre, déjà froid, et animé
seulement de quelques mouvements convulsifs. Ce fut alors, et pour la
première fois, qu'il se souvint d'une circonstance, singulière et dont
il s'était peu préoccupé. L'attitude du défunt, la position des membres,
l'espèce de vie galvanique qu'ils avaient conservée, indiquaient que la
mort l'avait surpris au moment où il dirigeait ses mains du côté de la
muraille. À peine César eut-il conçu cette idée, qu'il courut vers le
lit et le bouleversa; il pensait que le général avait pu, vers sa
dernière heure, chercher, pour son riche dépôt, un asile plus sûr et
cacher les billets de banque, soit sous les matelas, soit sous le chevet
même. Il fouilla tout avec soin, ramena le lit vers l'intérieur de la
chambre, de manière à ce que rien ne pût lui échapper, ouvrit les volets
extérieurs afin de poursuivre cette opération au grand jour. Peine
inutile! soins infructueux! Le trésor ne se retrouva pas.
César se retourna alors du côté du mur; il était lisse, et la tapisserie
n'offrait pas de solution de continuité. Seulement, un soubassement en
boiserie régnait dans l'étendue de la pièce. On sait, que les
constructions anciennes ont presque toutes de ces soubassements fort
élevés, tantôt garnis d'une plinthe, tantôt ornés d'une petite
décoration. Celui-ci allait presque à hauteur d'appui, et formait au
point du raccord une sorte de corniche. La boiserie était vieille, et le
jeu des plâtres l'avait repoussée en divers endroits de manière à
ménager des ouvertures assez larges entre les parois du mur et les
panneaux des soubassements. Le hasard voulut que César jetât les yeux
sur ces interstices, dont la plus considérable se trouvait à la hauteur
du lit. Il lui sembla, dans la pénombre, apercevoir quelques chiffons
d'un papier soyeux et souple. Ce fut un trait de lumière; il y plongea
les doigts avec une émotion indicible, s'y prit avec ménagement, et
finit par amener au jour un billet de banque. O joie inespérée! le nid
était trouvé; les 300,000 francs étaient là.
Quand César se fut assuré de sa découverte, le coeur lui battit si
violemment, qu'il ne put poursuivre; il se vit obligé de s'asseoir. Un
nuage passa devant ses yeux; un bourdonnement confus fatigua ses
oreilles. Il lui fallut quelques minutes pour s'habituer à sa joie et
supporter son bonheur. Dès que cette émotion se fut calmée, il se remit
à la besogne: elle était assez difficile. Les billets de banque avaient
glissé dans l'ouverture, et plusieurs étaient profondément engagés. Les
retirer un à un exigeait trop de soin, et Falempin était pressé d'en
finir. Après avoir bien calculé ce qui lui restait à faire, il prit un
parti décisif, sortit de l'appartement du baron, en emporta la clef, et
retourna dans sa loge. Sa femme, le voyant revenir presque hors de lui,
ne put retenir un cri:
--Jésus Dieu! César, s'écria-t-elle, d'où viens-tu? Tu as l'air d'un
déterré.
--Chut! femme, lui répondit-il en lui mettant la main sur la bouche.
Tout est sauvé.
--Mais encore? dit en insistant la ménagère.
--Chut, te dis-je, pas un mot, ajouta César. L'empereur a joliment bien
fait de me réclamer. Nous tenons le pot aux roses, Cateau. Dieu! quel
jour!
--Il est fou, pensa sa femme. Pauvre cher homme!
Tout en parlant, César avait cherché dans son coffre aux outils une
forte hache, et, ainsi armé, il regagna l'hôtel. Les valets étaient
ailleurs; il put rentrer dans l'appartement du général sans avoir été
aperçu. Son intention était d'abord de n'agir sur la boiserie qu'au
moyen de pesées lentes et douces; il ne voulait pas attirer les gens de
la maison et donner l'éveil à la baronne. Mais l'oeuvre de menuiserie,
quoique ancienne, était solide; elle témoignait de la conscience de
l'ouvrier qui l'avait confectionnée. César s'y épuisa en vains efforts
tant qu'il voulut procéder par des coups amortis. Quand il vit cela, il
n'hésita plus, frappa avec vigueur et fit voler en éclats la vénérable
boiserie. L'asile des billets de banque fut violé et on les vit bientôt
voltiger de toutes parts.
Falempin les recueillait par liasses et les mettait en sûreté. Il
parvint de la sorte à retrouver le dépôt tout entier. Ce travail de
découverte venait de finir quand la baronne entra dans la chambre.
Avertie par le bruit, elle accourait.
--Que signifie ce tapage? dit-elle; est-ce que vous êtes fou, Falempin?
vous démolissez la maison!
--Pardon! madame la baronne, répondit le concierge; voilà que c'est
achevé. C'était une opération nécessaire. Excusez-moi. Éléonore
regardait d'un oeil inquiet le concierge qui ramassait les dernières
valeurs éparses sur le parquet.
--Que prenez-vous là? dit-elle.
Elle avait reconnu des billets de banque, et à cette vue sa cupidité
s'était éveillée; elle devina tout.
--Mon Dieu, rien, madame la baronne, répliqua Falempin, qui avait
retrouvé son sang-froid en face du danger; quelques chiffons de papier
que m'avait recommandés le général.
--Des chiffons de papier, Falempin! s'écria la baronne en portant la
main sur son serviteur; dites des billets de banque, malheureux! Est-ce
que vous voudriez voler vos maîtres?
Tout le sang du soldat reflua vers son visage: il tenait encore la hache
à la main, et peu s'en fallut qu'il ne vengeât d'une façon sanglante
l'outrage qu'on lui faisait. Cependant, il parvint à se maîtriser et se
contenta de repousser doucement la baronne:
--Un voleur! non, madame, répondit-il; mais un dépositaire. J'exécute
les ordres de mon général. Ceci appartient à mademoiselle Emma.
--Qui vous en fait juge? s'écria impérieusement la baronne. Il n'y a ici
d'autre maître que moi. Remettez-moi ce dépôt, Falempin; c'est déjà un
crime que d'y avoir touché.
--Madame la baronne, dit le vieux soldat, j'en cours la chance.
Laissez-moi sortir, ajouta-t-il, voyant qu'elle cherchait à lui barrer
le passage; ne m'obligez pas à vous manquer de respect. J'obéis à mon
général, je vous le répète, et, malgré tout, j'exécuterai ce qu'il m'a
ordonné.
--Misérable! s'écria Éléonore exaspérée, je vous livrerai à la justice.
Voler les gens en plein jour!
--Point d'injures, madame la baronne; les billets de banque ne feront
pas un long séjour entre mes mains. De ce pas, je vais les porter au
notaire de la famille. Si c'est un crime que d'agir ainsi, on me
fusillera; j'y suis résigné. C'est le moins que je puisse faire pour la
mémoire de mon général.
En achevant ces paroles, il écarta Éléonore, se fraya un passage et
quitta la chambre avant que la baronne fût revenue de sa stupeur.