XVI

Les suites de l'orage.

Paul Vernon se consolait de l'échec industriel qu'il avait essuyé à

Madrid en se livrant à une excursion pittoresque dans les provinces de

la Péninsule. L'Andalousie l'attirait surtout: les poètes en ont tant

parlé!

Il comptait y trouver des villageoises sous la jupe de satin, des

paysans en culotte de velours, et des athlètes célèbres dans les combats

de taureaux; il n'y vit que des contrebandiers armés d'escopettes, des

mendiants en haillons et des moines couverts de scapulaires. Ce sont de

ces tours que joue la divine poésie. Elle prend volontiers les marécages

pour des eaux vives, les jachères pour des prés, les bruyères pour des

sycomores. Grâce à l'éclat de son prisme, tout oeil est noir et

brillant, toute forme souple et arrondie, tout, visage idéal. Il est

doux de vivre sous l'empire de ces chimères; il est toujours téméraire

de les pénétrer. Tel fut l'avis de Paul quand il foula le sol poudreux

de l'Espagne et en gravit les chemins escarpés. Au bout de six semaines,

il demandait grâce: il était las de ces auberges où, l'argent à la main,

on pouvait mourir d'inanition; de ces grabats peuplés de commensaux

incommodes, de cette cuisine âcre et odorante qui révoltait ses sens

délicats.

Ce fut donc avec un véritable plaisir qu'il se retrouva dans un port de

mer espagnol et monta sur le bateau à vapeur qui devait le ramener en

France. Cette absence avait néanmoins assez duré pour amener un

changement complet dans la position des personnes auxquelles son sort

était lié. Granpré avait disparu, la baronne courait à sa recherche;

plus d'amis, plus de protecteurs; Paul restait seul, livré à ses propres

ressources. Son premier mouvement fut d'aller vers sa cousine, mais

l'orgueil et le calcul le retinrent. Il lui répugnait de se montrer sous

le coup d'espérances déçues, de donner le spectacle de son

désappointement. Dans l'heure des illusions, il avait montré une

confiance tellement fanfaronne, porté si haut ses prétentions, que

l'échec en était plus humiliant et la chute plus douloureuse. Il aimait

mieux dévorer cela en silence, panser ses plaies sans témoins. D'un

autre côté, dans quel dessein erait-il retourné vers sa cousine? Les

événements n'avaient-ils pas brisé sans retour le rêve de leur jeunesse?

Pourquoi troubler désormais son repos et agiter son imagination?

N'était-il pas plus sage de laisser s'éteindre cette passion née en des

temps plus heureux et que les événements avaient assombrie? Ainsi

calculait le prudent jeune homme.

Combien les pensées d'Emma étaient différentes! Riche, elle avait aimé

son cousin; pauvre, elle l'aimait. La fortune n'avait rien ajouté à son

affection; la pauvreté n'en pouvait rien distraire. Incapable de calcul,

elle était confiante comme toutes les âmes pures et grandes. Un instant,

la scène du jardin avait tourmenté son coeur, elle avait senti

l'aiguillon envenimé de la jalousie; mais Muller s'était appliqué à

éclaircir ce que l'aventure avait d'obscur ou de mystérieux, et ce

nuage, sans se dissiper entièrement, ne pesait plus d'une manière aussi

menaçante sur l'horizon de leurs amours. Emma attendait Paul pour lui

demander une explication sincère. Son brusque départ l'avait surprise

sans l'inquiéter: Muller le justifiait par une nécessité impérieuse, et

c'est ainsi que cette âme aimante se berçait dans sa candeur et dans ses

illusions.

Cependant, la mort du général avait exigé d'Emma quelques soins,

quelques préoccupations. Il s'agissait de savoir où en était son

héritage. Avant le départ de la baronne, Muller n'eût pas osé confier à

d'autres mains les intérêts de son éiève, ni prendre un parti au sujet

de la succession. Un sentiment de délicatesse, excessif peut-être, l'en

empêchait. Mais lorsque Granpré, et, après lui, Éléonore, eurent

disparu, il comprit qu'un plus long délai pourrait compromettre

jusqu'aux débris de la fortune d'Emma, et il alla consulter le notaire

du général. C'était un homme probe, dévoué, qui accepta cette tâche

ingrate et se mit sur-le-champ à l'oeuvre. Le résultat de ses recherches

fut désespérant. D'un coup d'oeil il sonda le gouffre de dilapidations

et d'iniquités ouvert sous les pas du baron dès les premiers jours de sa

maladie, et qui, au moment du décès, aboutissait à une spoliation

complète. Sans doute un recours aux tribunaux eût fait justice des

fripons, mais le principal coupable était en fuite et sous le coup d'une

déconfiture scandaleuse. La vente des biens était inattaquable; aucune

formalité n'y manquait. Les pouvoirs donnés étaient réguliers, les

quittances explicites, enfin l'aliénation entière, formelle,

irrévocable. Il fallait se résigner en silence et passer condamnation.

De cet immense héritage, il ne restait rien qu'un petit immeuble,

l'hôtel du faubourg du Roule et quelques terrains adjacents. Encore

était-ce là-dessus que pesait le douaire d'Éléonore. L'inscription

légale et générale qui résultait à son profit des clauses de son acte de

mariage, et qui avait pour garantie tous les immeubles du baron, s'était

en définitive cantonnée, par suite d'aliénations successives, sur ce

dernier débris de sa fortune. L'actif de la succession ne se composait

donc que de la différence entre le chiffre du douaire et le prix de

l'hôtel.

Heureusement pour Emma, son père s'était montré fort réservé dans les

obligations volontaires qu'il avait prises en signant le contrat de

mariage d'Éléonore. On eût dit qu'une défiance instinctive, qu'un

pressentiment secret lui conseillaient alors de se tenir sur ses gardes.

Il n'avait reconnu à sa femme qu'un douaire de 80,000 francs, libéralité

peu en rapport avec son opulence et ses habitudes de grandeur. Il se

réservait de compléter par des dispositions testamentaires ce que cet

acte laissait d'inachevé, et de mesurer ses générosités aux événements.

Ainsi la somme de 80,000 francs restait seule inscrite: il est vrai que,

pour le reste, la baronne s'était payée de ses mains. L'avis du notaire

fut de procéder à une vente immédiate de l'immeuble, afin d'assurer la

position d'Emma. Situé dans un quartier un peu éloigné, l'hôtel, quoique

étendu et occupant beaucoup d'espace, n'avait pas une valeur

considérable. L'enchère publique devait emporter le prix entre 150 et

160,000 francs. C'était 70,000 francs que la jeune fille allait

retrouver pour son dernier appoint.

Ces détails navraient Muller. Quand il les recueillit de la bouche du

notaire, des larmes s'échappèrent de ses yeux. Il y avait douze ans de

cela, le général s'était ouvert à lui sur sa fortune; elle s'élevait

alors à trois millions! De trois millions descendre à 70,000 francs,

quelle épouvantable chute! Emma seule n'en était point, affectée; son

courage ne s'effrayait pas de la privation, sa simplicité la mettait

au-dessus des échecs de l'orgueil. Elle eût été aussi grande que la

fortune; elle se sentait plus forte que la pauvreté.

Déjà, au milieu des premiers embarras, elle avait su prendre quelques

mesures décisives. Le brusque départ de la baronne avait laissé l'hôtel

sans maître et sans direction. Emma procéda à une réforme complète,

congédia la domesticité, et mit les choses sur le pied de l'économie la

plus stricte. Les voitures furent vendues, les chevaux aussi: tout le

luxe d'une grande existence fut supprimé. César Falempin et sa femme

restèrent seuls pour garder la loge et montrer l'hôtel aux personnes qui

viendraient le visiter.

Ces braves gens avaient alors chez eux la petite Suzon. Emma l'aperçut

un jour, fut enchantée de son visage, et offrit de la prendre à son

service. Cet arrangement convint à tout le monde et à Suzon plus qu'à

personne. Sa maîtresse avait des airs si engageants et un coeur si bon!

Suzon, de son côté, était si laborieuse, si attentive! Désormais, le

soin du ménage roula sur elle, et il fallait voir comme tout marchait.

Une seule chose inquiétait alors Emma: c'était le long silence de Paul.

Les semaines, les mois s'écoulaient sans que le voyageur donnât signe de

vie. Point de nouvelles, point de lettres. La jeune fille s'en affectait

souvent.

--S'il était mort! disait-elle à son précepteur. L'Espagne est infectée

de bandits! Si on l'avait assassiné!

Muller recommençait son rôle laborieux et trouvait réponse à tout.

Jamais patience ne fut plus infatigable.

--C'était bon pour l'Espagne d'autrefois, disait-il avec un accent plein

de bonhomie; mais aujourd'hui, mon enfant, il n'y a plus de bandits

nulle part. D'ailleurs, s'il arrivait un malheur, les journaux

l'annonceraient. N'annoncent-ils pas tout ce qui se passe et même un peu

ce qui ne se passe pas?

--Point de lettres pourtant, ajoutait Emma avec un petit geste

d'impatience; pas une ligne, pas un mot.

--La poste est si mal servie en Espagne, répliquait Muller. Tout s'y

égare; il ne faut s'étonner de rien.

Le bon Allemand ne se lassait pas; il poussait le mensonge jusqu'à ses

dernières limites. Jamais une rougeur ne vint le trahir: il s'était fait

un front d'airain. Tant que Paul Vernon fut absent, sa tâche, sans être

aisée, n'offrait pas de difficultés insurmontables. Il s'était fait à

ces allures et avait pris toute l'assurance d'un personnage de comédie.

Mais lorsqu'il eut appris l'arrivée du jeune homme, il se troubla; son

sang-froid ne fut plus le même. Un moment il espéra que Paul viendrait

rendre visite à sa cousine, ne fût-ce que pour la consoler. Il attendait

au moins de lui ce témoignage d'affection; son attente fut trompée; le

jeune homme ne vint pas. Blessé de cette froideur, il recourut à des

moyens décisifs; il alla trouver Paul. Celui-ci l'accueillit avec

embarras et ne répondit à ses reproches que par des refus formels.

Muller voulut insister; le jeune homme le prit sur un ton très-haut et

s'oublia jusqu'à prononcer des paroles vives. C'était combler la mesure;

le pauvre Allemand sortit bouleversé et le coeur plein d'amertume.

--Malheureux! s'écriait-il en descendant l'escalier, voilà comment le

siècle vous a faits; l'égoïsme vous étouffe. Il n'est pas un de vos

pores qui ne le distille. Tout est convenance et intérêt: rien ne part

du coeur. Vous réglez vos actions avec une sagesse presque fatale; tant

pis pour les coeurs que vous broyez. Bien dupe qui se dévoue! tel est

votre cri. O égoïsme, égoïsme!

Quand Muller revit Emma, après cette dernière épreuve, il fut tenté de

changer avec elle de tactique, et de l'accoutumer peu à peu au

délaissement qui l'attendait. Il sentait bien que tous ses efforts pour

conjurer ce coup de foudre ne l'empêcheraient pas, à un jour donné,

d'éclater sur la tête de la jeune fille, et il espérait amortir ainsi le

choc. Cependant, au moment où il allait commencer cette triste

confidence, une angoisse indéfinissable s'empara de lui et paralysa ses

forces. Emma s'en aperçut:

--Bon ami, s'écria-t-elle, comme vous voilà ému! Je parie que c'est une

bonne nouvelle que vous m'apportez. Paul est de retour?

Et, en répétant ce dernier mot, la jeune fille se mit à sauter autour de

la chambre, prise d'une folle gaieté. Cette scène fit avorter les

résolutions du bon Allemand; il ne se sentit pas le courage de changer

cette joie en désespoir. Chaque jour d'illusion était autant de gagné

sur le malheur; il aima mieux laisser au hasard le soin de frapper la

victime.

Ce triste moment ne tarda pas d'arriver. Un soir d'automne et à une

heure indue, un grand bruit de voiture se fit entendre à la porte de

l'hôtel, et une main ébranla le marteau avec une force qui annonçait la

présence d'un maître. Falempin reposait déjà aux côtés de sa moitié.

--Entends-tu, César? lui dit sa femme.

--Si j'entends? répliqua le concierge; faudrait avoir des oreilles de

veau marin pour ne pas entendre. Ils ont déraciné le marteau.

--Qui diable ça peut-il être? poursuivit l'ex-cantinière. A ces heures,

Dieu Jésus! Minuit moins le quart. Prends tes précautions, César; n'y va

pas sans ton sabre..

Le vieux soldat s'était levé; et, après s'être vêtu à la hâte, il s'arma

d'un falot et marcha vers la porte:

--Qui est là? dit-il en déployant tous ses moyens de baryton.

--C'est moi, Falempin, répondit une voix claire et sonore. Ouvrez

sur-le-champ.

--Miséricorde! s'écria le concierge, c'est madame la baronne.

Il s'empressa d'ouvrir, et la porte donna passage à une calèche de

voyage d'où Éléonore descendit avec l'air de majesté qui lui était

habituel.

Une femme de chambre et un valet étaient avec elle.

Ils aidèrent Falempin à décharger la voiture. La baronne ne voulut

déranger personne dans la maison; elle se retira dans sa chambre, se fit

déshabiller et se mit au lit. Une demi-heure après, le silence se

rétablit, et César regagna sa couche en proie à des réflexions

tumultueuses. Que signifiait ce retour? La baronne le garderait-elle?

Comment s'entendrait-elle avec mademoiselle Emma? Ces divers problèmes

occupèrent le vieux soldat jusqu'au moment où la fatigue fut la plus

forte et entraîna sa pensée vers la région des songes.

Le lendemain, l'aspect de l'hôtel avait changé de nouveau. On voyait que

l'oeil du maître y était revenu. Éléonore ne semblait pas accepter cette

abdication à laquelle Emma s'était si facilement résignée; elle remit

les choses sinon sur le pied où elles étaient autrefois, du moins dans

un état convenable. La livrée fut rappelée en partie; on eut chevaux et

voiture. Dans la journée, un peu de mouvement se fit sentir dans

l'hôtel; il y eut quelques visites, des allées et des venues. Emma,

quoique étonnée de ce retour, s'était empressée d'accourir près de sa

belle-mère. Celle-ci reçut la jeune fille avec une bienveillance froide

et même un peu contrainte.

--L'hôtel est en vente, lui dit-elle; vous vous êtes bien pressée, Emma.

--Madame, répliqua la jeune fille, j'ignore ce qui s'est fait. Vous

savez combien je suis peu au fait de ces choses.

--C'est bien, dit la baronne d'un ton passablement sec; je verrai votre

homme d'affaires. Il ne faut pas que cette propriété sorte de la

famille.

L'entretien se termina sur ces mots. Emma remonta dans sa chambre, le

coeur gros, la tête malade. Il lui sembla que ce retour soudain était le

présage de quelque malheur. Pour la première fois de sa vie elle éprouva

un sentiment de curiosité. Parmi les pièces qu'elle occupait, il en

était une qui donnait sur la cour de l'hôtel. Jamais Emma ne s'y tenait;

elle était froide, triste, presque démeublée. Ce jour-là elle ne quitta

pas cet observatoire, curieuse de surveiller les mouvements de la

maison. Elle vit arriver un à un les fournisseurs ordinaires de la

baronne, qui voulait suppléer sur-le-champ aux vides causés par son

absence; ces détails intéressaient la jeune fille. Vers le soir pourtant

elle allait quitter son poste, quand un jeune homme déboucha de la porte

de l'hôtel et gravit hardiment le perron. À cette vue, un nuage passa

sur les yeux d'Emma; elle se sentit défaillir. C'était Paul, c'était son

cousin. Qu'on juge de son émotion! Avec la rapidité de l'éclair, elle

s'élança vers l'escalier pour l'attendre; ses membres tremblaient, son

coeur battait comme s'il eût voulu rompre sa poitrine. Emma ne doutait

pas que son cousin ne vînt pour elle. Sans doute il arrivait d'Espagne

et n'avait rien eu de plus pressé que d'accourir. Hélas! son attente fut

trahie; Paul se dirigea vers l'appartement de la baronne. À cette vue,

elle faillit mourir. Plongée dans une douleur morne, elle attendit

pendant trois heures sur l'escalier, froide, exténuée, agonisante, le

moment où il s'en irait. L'espoir, ce dieu des coeurs aimants, la

soutenait encore. Il sortit sans songer à elle, sans lever même la tête,

et quitta l'hôtel d'un pas délibéré. La jeune fille ne put résister à

cette dernière épreuve; elle s'évanouit sur les marches de l'escalier.

Les Idoles d'argile. · 第 15 / 24 题