Les suites de l'orage.
Paul Vernon se consolait de l'échec industriel qu'il avait essuyé à
Madrid en se livrant à une excursion pittoresque dans les provinces de
la Péninsule. L'Andalousie l'attirait surtout: les poètes en ont tant
parlé!
Il comptait y trouver des villageoises sous la jupe de satin, des
paysans en culotte de velours, et des athlètes célèbres dans les combats
de taureaux; il n'y vit que des contrebandiers armés d'escopettes, des
mendiants en haillons et des moines couverts de scapulaires. Ce sont de
ces tours que joue la divine poésie. Elle prend volontiers les marécages
pour des eaux vives, les jachères pour des prés, les bruyères pour des
sycomores. Grâce à l'éclat de son prisme, tout oeil est noir et
brillant, toute forme souple et arrondie, tout, visage idéal. Il est
doux de vivre sous l'empire de ces chimères; il est toujours téméraire
de les pénétrer. Tel fut l'avis de Paul quand il foula le sol poudreux
de l'Espagne et en gravit les chemins escarpés. Au bout de six semaines,
il demandait grâce: il était las de ces auberges où, l'argent à la main,
on pouvait mourir d'inanition; de ces grabats peuplés de commensaux
incommodes, de cette cuisine âcre et odorante qui révoltait ses sens
délicats.
Ce fut donc avec un véritable plaisir qu'il se retrouva dans un port de
mer espagnol et monta sur le bateau à vapeur qui devait le ramener en
France. Cette absence avait néanmoins assez duré pour amener un
changement complet dans la position des personnes auxquelles son sort
était lié. Granpré avait disparu, la baronne courait à sa recherche;
plus d'amis, plus de protecteurs; Paul restait seul, livré à ses propres
ressources. Son premier mouvement fut d'aller vers sa cousine, mais
l'orgueil et le calcul le retinrent. Il lui répugnait de se montrer sous
le coup d'espérances déçues, de donner le spectacle de son
désappointement. Dans l'heure des illusions, il avait montré une
confiance tellement fanfaronne, porté si haut ses prétentions, que
l'échec en était plus humiliant et la chute plus douloureuse. Il aimait
mieux dévorer cela en silence, panser ses plaies sans témoins. D'un
autre côté, dans quel dessein erait-il retourné vers sa cousine? Les
événements n'avaient-ils pas brisé sans retour le rêve de leur jeunesse?
Pourquoi troubler désormais son repos et agiter son imagination?
N'était-il pas plus sage de laisser s'éteindre cette passion née en des
temps plus heureux et que les événements avaient assombrie? Ainsi
calculait le prudent jeune homme.
Combien les pensées d'Emma étaient différentes! Riche, elle avait aimé
son cousin; pauvre, elle l'aimait. La fortune n'avait rien ajouté à son
affection; la pauvreté n'en pouvait rien distraire. Incapable de calcul,
elle était confiante comme toutes les âmes pures et grandes. Un instant,
la scène du jardin avait tourmenté son coeur, elle avait senti
l'aiguillon envenimé de la jalousie; mais Muller s'était appliqué à
éclaircir ce que l'aventure avait d'obscur ou de mystérieux, et ce
nuage, sans se dissiper entièrement, ne pesait plus d'une manière aussi
menaçante sur l'horizon de leurs amours. Emma attendait Paul pour lui
demander une explication sincère. Son brusque départ l'avait surprise
sans l'inquiéter: Muller le justifiait par une nécessité impérieuse, et
c'est ainsi que cette âme aimante se berçait dans sa candeur et dans ses
illusions.
Cependant, la mort du général avait exigé d'Emma quelques soins,
quelques préoccupations. Il s'agissait de savoir où en était son
héritage. Avant le départ de la baronne, Muller n'eût pas osé confier à
d'autres mains les intérêts de son éiève, ni prendre un parti au sujet
de la succession. Un sentiment de délicatesse, excessif peut-être, l'en
empêchait. Mais lorsque Granpré, et, après lui, Éléonore, eurent
disparu, il comprit qu'un plus long délai pourrait compromettre
jusqu'aux débris de la fortune d'Emma, et il alla consulter le notaire
du général. C'était un homme probe, dévoué, qui accepta cette tâche
ingrate et se mit sur-le-champ à l'oeuvre. Le résultat de ses recherches
fut désespérant. D'un coup d'oeil il sonda le gouffre de dilapidations
et d'iniquités ouvert sous les pas du baron dès les premiers jours de sa
maladie, et qui, au moment du décès, aboutissait à une spoliation
complète. Sans doute un recours aux tribunaux eût fait justice des
fripons, mais le principal coupable était en fuite et sous le coup d'une
déconfiture scandaleuse. La vente des biens était inattaquable; aucune
formalité n'y manquait. Les pouvoirs donnés étaient réguliers, les
quittances explicites, enfin l'aliénation entière, formelle,
irrévocable. Il fallait se résigner en silence et passer condamnation.
De cet immense héritage, il ne restait rien qu'un petit immeuble,
l'hôtel du faubourg du Roule et quelques terrains adjacents. Encore
était-ce là-dessus que pesait le douaire d'Éléonore. L'inscription
légale et générale qui résultait à son profit des clauses de son acte de
mariage, et qui avait pour garantie tous les immeubles du baron, s'était
en définitive cantonnée, par suite d'aliénations successives, sur ce
dernier débris de sa fortune. L'actif de la succession ne se composait
donc que de la différence entre le chiffre du douaire et le prix de
l'hôtel.
Heureusement pour Emma, son père s'était montré fort réservé dans les
obligations volontaires qu'il avait prises en signant le contrat de
mariage d'Éléonore. On eût dit qu'une défiance instinctive, qu'un
pressentiment secret lui conseillaient alors de se tenir sur ses gardes.
Il n'avait reconnu à sa femme qu'un douaire de 80,000 francs, libéralité
peu en rapport avec son opulence et ses habitudes de grandeur. Il se
réservait de compléter par des dispositions testamentaires ce que cet
acte laissait d'inachevé, et de mesurer ses générosités aux événements.
Ainsi la somme de 80,000 francs restait seule inscrite: il est vrai que,
pour le reste, la baronne s'était payée de ses mains. L'avis du notaire
fut de procéder à une vente immédiate de l'immeuble, afin d'assurer la
position d'Emma. Situé dans un quartier un peu éloigné, l'hôtel, quoique
étendu et occupant beaucoup d'espace, n'avait pas une valeur
considérable. L'enchère publique devait emporter le prix entre 150 et
160,000 francs. C'était 70,000 francs que la jeune fille allait
retrouver pour son dernier appoint.
Ces détails navraient Muller. Quand il les recueillit de la bouche du
notaire, des larmes s'échappèrent de ses yeux. Il y avait douze ans de
cela, le général s'était ouvert à lui sur sa fortune; elle s'élevait
alors à trois millions! De trois millions descendre à 70,000 francs,
quelle épouvantable chute! Emma seule n'en était point, affectée; son
courage ne s'effrayait pas de la privation, sa simplicité la mettait
au-dessus des échecs de l'orgueil. Elle eût été aussi grande que la
fortune; elle se sentait plus forte que la pauvreté.
Déjà, au milieu des premiers embarras, elle avait su prendre quelques
mesures décisives. Le brusque départ de la baronne avait laissé l'hôtel
sans maître et sans direction. Emma procéda à une réforme complète,
congédia la domesticité, et mit les choses sur le pied de l'économie la
plus stricte. Les voitures furent vendues, les chevaux aussi: tout le
luxe d'une grande existence fut supprimé. César Falempin et sa femme
restèrent seuls pour garder la loge et montrer l'hôtel aux personnes qui
viendraient le visiter.
Ces braves gens avaient alors chez eux la petite Suzon. Emma l'aperçut
un jour, fut enchantée de son visage, et offrit de la prendre à son
service. Cet arrangement convint à tout le monde et à Suzon plus qu'à
personne. Sa maîtresse avait des airs si engageants et un coeur si bon!
Suzon, de son côté, était si laborieuse, si attentive! Désormais, le
soin du ménage roula sur elle, et il fallait voir comme tout marchait.
Une seule chose inquiétait alors Emma: c'était le long silence de Paul.
Les semaines, les mois s'écoulaient sans que le voyageur donnât signe de
vie. Point de nouvelles, point de lettres. La jeune fille s'en affectait
souvent.
--S'il était mort! disait-elle à son précepteur. L'Espagne est infectée
de bandits! Si on l'avait assassiné!
Muller recommençait son rôle laborieux et trouvait réponse à tout.
Jamais patience ne fut plus infatigable.
--C'était bon pour l'Espagne d'autrefois, disait-il avec un accent plein
de bonhomie; mais aujourd'hui, mon enfant, il n'y a plus de bandits
nulle part. D'ailleurs, s'il arrivait un malheur, les journaux
l'annonceraient. N'annoncent-ils pas tout ce qui se passe et même un peu
ce qui ne se passe pas?
--Point de lettres pourtant, ajoutait Emma avec un petit geste
d'impatience; pas une ligne, pas un mot.
--La poste est si mal servie en Espagne, répliquait Muller. Tout s'y
égare; il ne faut s'étonner de rien.
Le bon Allemand ne se lassait pas; il poussait le mensonge jusqu'à ses
dernières limites. Jamais une rougeur ne vint le trahir: il s'était fait
un front d'airain. Tant que Paul Vernon fut absent, sa tâche, sans être
aisée, n'offrait pas de difficultés insurmontables. Il s'était fait à
ces allures et avait pris toute l'assurance d'un personnage de comédie.
Mais lorsqu'il eut appris l'arrivée du jeune homme, il se troubla; son
sang-froid ne fut plus le même. Un moment il espéra que Paul viendrait
rendre visite à sa cousine, ne fût-ce que pour la consoler. Il attendait
au moins de lui ce témoignage d'affection; son attente fut trompée; le
jeune homme ne vint pas. Blessé de cette froideur, il recourut à des
moyens décisifs; il alla trouver Paul. Celui-ci l'accueillit avec
embarras et ne répondit à ses reproches que par des refus formels.
Muller voulut insister; le jeune homme le prit sur un ton très-haut et
s'oublia jusqu'à prononcer des paroles vives. C'était combler la mesure;
le pauvre Allemand sortit bouleversé et le coeur plein d'amertume.
--Malheureux! s'écriait-il en descendant l'escalier, voilà comment le
siècle vous a faits; l'égoïsme vous étouffe. Il n'est pas un de vos
pores qui ne le distille. Tout est convenance et intérêt: rien ne part
du coeur. Vous réglez vos actions avec une sagesse presque fatale; tant
pis pour les coeurs que vous broyez. Bien dupe qui se dévoue! tel est
votre cri. O égoïsme, égoïsme!
Quand Muller revit Emma, après cette dernière épreuve, il fut tenté de
changer avec elle de tactique, et de l'accoutumer peu à peu au
délaissement qui l'attendait. Il sentait bien que tous ses efforts pour
conjurer ce coup de foudre ne l'empêcheraient pas, à un jour donné,
d'éclater sur la tête de la jeune fille, et il espérait amortir ainsi le
choc. Cependant, au moment où il allait commencer cette triste
confidence, une angoisse indéfinissable s'empara de lui et paralysa ses
forces. Emma s'en aperçut:
--Bon ami, s'écria-t-elle, comme vous voilà ému! Je parie que c'est une
bonne nouvelle que vous m'apportez. Paul est de retour?
Et, en répétant ce dernier mot, la jeune fille se mit à sauter autour de
la chambre, prise d'une folle gaieté. Cette scène fit avorter les
résolutions du bon Allemand; il ne se sentit pas le courage de changer
cette joie en désespoir. Chaque jour d'illusion était autant de gagné
sur le malheur; il aima mieux laisser au hasard le soin de frapper la
victime.
Ce triste moment ne tarda pas d'arriver. Un soir d'automne et à une
heure indue, un grand bruit de voiture se fit entendre à la porte de
l'hôtel, et une main ébranla le marteau avec une force qui annonçait la
présence d'un maître. Falempin reposait déjà aux côtés de sa moitié.
--Entends-tu, César? lui dit sa femme.
--Si j'entends? répliqua le concierge; faudrait avoir des oreilles de
veau marin pour ne pas entendre. Ils ont déraciné le marteau.
--Qui diable ça peut-il être? poursuivit l'ex-cantinière. A ces heures,
Dieu Jésus! Minuit moins le quart. Prends tes précautions, César; n'y va
pas sans ton sabre..
Le vieux soldat s'était levé; et, après s'être vêtu à la hâte, il s'arma
d'un falot et marcha vers la porte:
--Qui est là? dit-il en déployant tous ses moyens de baryton.
--C'est moi, Falempin, répondit une voix claire et sonore. Ouvrez
sur-le-champ.
--Miséricorde! s'écria le concierge, c'est madame la baronne.
Il s'empressa d'ouvrir, et la porte donna passage à une calèche de
voyage d'où Éléonore descendit avec l'air de majesté qui lui était
habituel.
Une femme de chambre et un valet étaient avec elle.
Ils aidèrent Falempin à décharger la voiture. La baronne ne voulut
déranger personne dans la maison; elle se retira dans sa chambre, se fit
déshabiller et se mit au lit. Une demi-heure après, le silence se
rétablit, et César regagna sa couche en proie à des réflexions
tumultueuses. Que signifiait ce retour? La baronne le garderait-elle?
Comment s'entendrait-elle avec mademoiselle Emma? Ces divers problèmes
occupèrent le vieux soldat jusqu'au moment où la fatigue fut la plus
forte et entraîna sa pensée vers la région des songes.
Le lendemain, l'aspect de l'hôtel avait changé de nouveau. On voyait que
l'oeil du maître y était revenu. Éléonore ne semblait pas accepter cette
abdication à laquelle Emma s'était si facilement résignée; elle remit
les choses sinon sur le pied où elles étaient autrefois, du moins dans
un état convenable. La livrée fut rappelée en partie; on eut chevaux et
voiture. Dans la journée, un peu de mouvement se fit sentir dans
l'hôtel; il y eut quelques visites, des allées et des venues. Emma,
quoique étonnée de ce retour, s'était empressée d'accourir près de sa
belle-mère. Celle-ci reçut la jeune fille avec une bienveillance froide
et même un peu contrainte.
--L'hôtel est en vente, lui dit-elle; vous vous êtes bien pressée, Emma.
--Madame, répliqua la jeune fille, j'ignore ce qui s'est fait. Vous
savez combien je suis peu au fait de ces choses.
--C'est bien, dit la baronne d'un ton passablement sec; je verrai votre
homme d'affaires. Il ne faut pas que cette propriété sorte de la
famille.
L'entretien se termina sur ces mots. Emma remonta dans sa chambre, le
coeur gros, la tête malade. Il lui sembla que ce retour soudain était le
présage de quelque malheur. Pour la première fois de sa vie elle éprouva
un sentiment de curiosité. Parmi les pièces qu'elle occupait, il en
était une qui donnait sur la cour de l'hôtel. Jamais Emma ne s'y tenait;
elle était froide, triste, presque démeublée. Ce jour-là elle ne quitta
pas cet observatoire, curieuse de surveiller les mouvements de la
maison. Elle vit arriver un à un les fournisseurs ordinaires de la
baronne, qui voulait suppléer sur-le-champ aux vides causés par son
absence; ces détails intéressaient la jeune fille. Vers le soir pourtant
elle allait quitter son poste, quand un jeune homme déboucha de la porte
de l'hôtel et gravit hardiment le perron. À cette vue, un nuage passa
sur les yeux d'Emma; elle se sentit défaillir. C'était Paul, c'était son
cousin. Qu'on juge de son émotion! Avec la rapidité de l'éclair, elle
s'élança vers l'escalier pour l'attendre; ses membres tremblaient, son
coeur battait comme s'il eût voulu rompre sa poitrine. Emma ne doutait
pas que son cousin ne vînt pour elle. Sans doute il arrivait d'Espagne
et n'avait rien eu de plus pressé que d'accourir. Hélas! son attente fut
trahie; Paul se dirigea vers l'appartement de la baronne. À cette vue,
elle faillit mourir. Plongée dans une douleur morne, elle attendit
pendant trois heures sur l'escalier, froide, exténuée, agonisante, le
moment où il s'en irait. L'espoir, ce dieu des coeurs aimants, la
soutenait encore. Il sortit sans songer à elle, sans lever même la tête,
et quitta l'hôtel d'un pas délibéré. La jeune fille ne put résister à
cette dernière épreuve; elle s'évanouit sur les marches de l'escalier.