Catastrophes.
A quelques jours de là, il y eut dans le courant de la petite bourse qui
tient ses assises sur le boulevard des Italiens une de ces commotions
que cause une nouvelle inattendue. On vit, à un moment donné, cette
foule s'agiter en tous sens et se former par groupes. On se parlait à
l'oreille, on courait aux informations. A la surprise des uns, à l'air
effaré des autres, il était facile de deviner qu'un fait de quelque
importance venait de s'ébruiter et d'être mis en circulation. Ce n'était
ni une victoire sur des peuplades barbares, ni une complication
maritime: le télégraphe n'entrait pour rien dans cette effervescence
soudaine. Il s'agissait tout simplement de la disparition de Granpré,
que personne n'avait aperçu depuis vingt-quatre heures, et dont la trace
semblait entièrement perdue. L'impression produite par cet événement
était profonde. Granpré avait, dans le cours du mois, opéré sur des
masses de valeurs; la liquidation devait le laisser à découvert d'une
somme considérable. De là, ce tumulte et cette émotion.
Cependant les agitations de la Bourse, quoique vives, sont peu durables.
Le joueur est fait à ces chances et à ces mécomptes. Aussi eut-on
bientôt oublié qu'un ponte manquait au tapis vert, et la partie n'en
continua qu'avec plus d'acharnement entre ceux qui restaient debout.
C'est ailleurs que la fuite de Granpré devait laisser des traces plus
douloureuses: une famille entière en était atteinte dans sa fortune,
dans son avenir. La misère frappait aux portes de l'hôtel du faubourg du
Roule.
Au premier bruit qui en parvint à la baronne, elle bondit comme une
lionne blessée. La colère, le dépit, la soif de la vengeance
bouleversèrent ses traits; ses yeux prirent un éclat terrible et une
fixité effrayante. Si Granpré se fût alors trouvé sous sa main, elle
l'aurait poignardé sans hésitation. Mille réflexions l'assiégeaient;
elle parcourait la maison avec une activité machinale, comme si elle eût
voulu s'inspirer de ce mouvement et y chercher un plan de conduite.
Lasse de s'agiter sans espoir et sans issue, elle demanda enfin un
fiacre et partit à la découverte. Elle voulait s'informer de la
direction qu'avait prise Granpré, savoir dans quel état il laissait ses
affaires. Les recherches furent vaines. Le fuyard avait mis un soin
extrême à dérouter les poursuites: Éléonore ne put rien éclaircir. Quant
à la situation financière de Granpré, il en emportait le secret: en
garçon prudent, il avait eu le soin de ne laisser ni confident ni
complice. Seulement, on savait déjà que toutes les valeurs disponibles
avaient disparu avec lui.
Quand la baronne fut certaine de son malheur et qu'elle en eut compris
toute l'étendue, elle redevint plus calme. C'était une de ces
organisations que le danger relève au lieu d'abattre, et qui mettent, à
l'heure décisive, leur énergie à la hauteur des événements.. En fuyant,
Granpré lui adressait un défi; elle l'accepta, et se promit de lui faire
expier ses indignités. La difficulté était de rejoindre l'ennemi; elle y
songea longtemps et finit par se fier au hasard. En peu d'heures elle
eut réalisé une somme assez forte; ses bijoux, ses châles de prix, ses
pierreries, ses meubles précieux y pourvurent. Elle avait ainsi les
moyens d'agir, le nerf de la guerre. Le lendemain, une chaise de poste
l'emportait vers la Belgique. De là, si ses recherches étaient vaines,
elle devait parcourir la Hollande et ensuite l'Angleterre. Son courage
ne reculait même pas devant un voyage au delà dès mers; elle voulait
avoir justice d'une odieuse mystification et, en poursuivre l'auteur,
fût-il caché dans les entrailles de la terre.
Parmi les personnes que cette catastrophe avait également frappées
figurait en première ligne Anselme. Non-seulement la disparition de
Granpré lui enlevait son état, mais elle ruinait sa famille et celle de
sa fiancée. La fortune des maisons Falempin et Lalouette s'était, grâce
à lui, engloutie dans les coffres de l'homme d'affaires, et n'était plus
représentée que par des chiffons de papier, sans garantie comme sans
valeur. La liquidation de cette entreprise devait laisser une perte
énorme, peut-être totale. Anselme en frémit d'effroi: l'idée de la
privation, la perspective de la misère lui étaient intolérables.
Il se trouvait sous l'empire de ce sentiment, lorsque Suzon vint un jour
le trouver dans les bureaux de Granpré où il errait encore comme une âme
sur les bords de l'Achéron. Depuis plus d'une semaine Anselme n'avait
point paru aux Thernes: de la part d'un fiancé, cette absence n'était
pas naturelle. L'époque assignée à la célébration du mariage se
rapprochait; il fallait s'entendre pour les derniers préparatifs. Tel
était le motif qui amenait Suzon. Il s'y en joignait un autre, quoique
plus vague. Quelques bruits de la catastrophe de Granpré avaient franchi
l'enceinte des barrières, et le père Lalouette tenait à savoir quel
crédit ils méritaient et quelle en était l'origine. Ce n'est pas qu'il
les crût fondés: il se fiait à la surveillance d'Anselme. Cependant il
n'était pas fâché de s'assurer des faits. Enfin, Suzon, faut-il le dire,
avait, en dehors des inquiétudes du vieillard, des soucis qui lui
étaient personnels: elle ne pouvait s'expliquer l'abandon où la laissait
Anselme, et voulait à tout prix s'affranchir des tourments de
l'incertitude.
En la voyant entrer dans les bureaux déserts, aussi jolie quoique moins
rieuse que de coutume, le gros garçon ne put se défendre d'un moment
d'embarras. La présence de Suzon était pour lui un reproche; un remords
secret s'y attachait. Il se remit néanmoins et affecta une gaieté que
démentaient ses douleurs secrètes:
--Eh bien, petite, lui dit-il, toi ici? que viens-tu chercher dans ces
environs et si loin des Thernes?
--Vous me le demandez, monsieur Anselme? répliqua la jeune fille, dont
les joues se couvrirent d'une rougeur pudique.
--C'est juste, dit le jovial, garçon prenant la main de sa fiancée, je
suis dans mon tort. Voici bien longtemps que je n'ai pris le chemin de
la barrière. Mais il est arrivé tant de choses depuis ces huit jours!
Dieu sait dans quel état j'ai eu ma pauvre tête. Autant dire que le ciel
nous est tombé sur les épaules, mon enfant. Tiens, regarde, ne
voilà-t-il pas un bel établissement?
--Il serait vrai, s'écria la jeune fille en joignant les mains avec
épouvante, ce que grand-père craignait!
--Oui, dit Anselme répondant à sa pensée, oui, voilà où nous en sommes.
Je reste seul ici avec mon plumeau; plus que ça de mobilier. Dans quatre
jours on aura vendu ces chaises, ces tables, ces bureaux, et puis, mon
enfant, tout sera soldé. C'est égal, ils n'en seront pas quittes comme
cela. J'irai me plaindre au roi; je ferai une pétition aux chambres. On
ne me roule pas comme ça, moi. Ah! mais!
--Et l'argent de grand-père? dit timidement la jeune fille.
--Il court les champs, ma pauvre Suzon, répliqua Anselme avec un accent
mélancolique. Oh! le pandour! Moi qui avais tant de confiance en lui.
C'est son potage qui m'a trompé: le scélérat connaissait mon faible. Un
fier gueux, va. Mais on faisait joliment le bouillon chez lui.
--Mon Dieu! mon Dieu! le pauvre grand-père! répliqua la jeune fille qui
s'oubliait pour ne songer qu'au vieillard; pourvu qu'il n'en prenne pas
le mal de la mort.
--Bah! Suzon, répliqua Anselme, faut pas avoir de ces frayeurs-là. Les
vieux, c'est très-dur; ça a l'âme chevillée dans le corps. Et puis
celui-là a tant passé de mauvais jours!
C'est moi qui suis à plaindre: me voilà sans place, sans rien, sans
compter cet ordinaire qui me refaisait à vue d'oeil. Ah! le chenapan! si
jamais je le rattrape!
--Enfin, dit Suzon comme pour chasser une idée importune, oublions cela;
nous travaillerons un peu plus, voilà tout. On peut être heureux sans
argent, n'est-ce pas, Anselme, quand on s'aime? ajouta-t-elle en
rougissant de plus en plus.
--Sans doute, reprit le jeune homme évidemment embarrassé; quand on
s'aime, c'est beaucoup.
--Tu verras comme je suis vaillante à la besogne, dit la jeune fille en
lui serrant la main. Aimer et travailler, c'est la vie!
--Oui, oui, dit Anselme, dont la contenance était de plus en plus
empruntée, Aimer et travailler! mais un peu d'argent n'y gâte rien.
Laisse-moi me retourner, et nous verrons.
Ces paroles agirent sur la jeune fille comme un brusque réveil après un
songe caressant. Elle leva les yeux vers son fiancé, et d'une voix
pleine d'angoisses:
--Nous verrons! s'écria-t-elle; qu'est-ce que cela veut dire?
Anselme se trouvait forcé dans ses derniers retranchements. Il eût voulu
ménager le coeur de Suzon, et l'accoutumer par degrés à ce qu'elle
allait entendre; mais l'entretien avait tourné d'une manière si brusque,
qu'il ne lui était plus possible de reculer. Il prit les deux mains de
la jeune fille et lui dit:
--Écoute, ma petite, il faut de la raison ici-bas. Je t'aime, tu le
sais, et je n'en aime point d'autre; mais que veux-tu que nous fassions
en ménage sans le premier liard pour le monter?
--O mon Dieu! mon Dieu! s'écria Suzon fondant en larmes.
--Un peu de bon sens, mignonne, un peu de bon sens. Ne pleure pas comme
une Madeleine. Voyons, je t'en fais juge. Une supposition que nous voilà
mariés. Tu travailles comme une lionne; moi, j'abats de la besogne à
plaisir; c'est bien. Nous vivotons; il y a de quoi garnir le pot-au-feu.
Tant qu'on se porte bien et qu'on n'est que deux, les choses vont. Mais
qu'il vienne des enfants, et tu verras la misère fondre sur notre pauvre
ménage.
--Mon Dieu! disait Suzon l'écoutant à peine, tirez-moi de ce monde: je
n'ai plus rien à y faire.
--Être malheureux soi-même, ajouta Anselme, c'est triste; mais créer de
pauvres êtres qui n'ont pas demandé à y venir, et cela pour les
condamner à la faim, à la soif, à toutes les privations possibles et
imaginables, c'est de la mauvaise besogne. Suzon, crois-moi, il vaut
mieux attendre.
--Vous l'entendez, mon Dieu! s'écria la jeune fille inondée de larmes et
poussant de longs sanglots.
--Au fait, qu'est-ce que je le demande, Suzon? poursuivit le jeune
homme; un peu de temps, voilà tout. Que je me retourne seulement, et
puis nous verrons. Voyons, petite, ça n'a pas de bon sens de pleurer
ainsi. Sois raisonnable, allons.
Il chercha à la consoler, mais la blessure était trop profonde. Suzon le
quitta désespéré, et en arrivant aux Thernes elle portait encore les
traces de cette terrible épreuve. Le père Lalouette s'en aperçut et
l'interrogea doucement. La jeune fille résista d'abord et ne répondit
que par un déluge de larmes; puis, gagnée par les caresses du vieillard,
elle en vint à une confidence complète, raconta l'entretien qu'elle
avait eu, et rapporta avec une grande sincérité les paroles de son
fiancé. Tout entière à son propre chagrin, elle ne put remarquer
l'impression douloureuse que ce récit causait au vieillard; confuse et
les yeux baissés, elle donnait un libre cours à ses aveux. Seulement,
quand elle eut achevé, elle releva la tête comme pour demander grâce, et
s'aperçut du changement qui venait de s'opérer sur le visage de son
interlocuteur. Dans ses traits décomposés, on pouvait reconnaître une
grave altération qui venait de se déclarer d'une manière soudaine. La
secousse avait été trop forte pour un septuagénaire.
--Qu'avez-vous, grand-père? dit Suzon en se précipitant vers lui.
--Rien, ma petite, répondit le vieillard d'une voix faible et en
essayant de lui sourire.
--Mon Dieu, si! vous avez quelque chose! s'écria la jeune fille; vous
êtes pâle comme si vous alliez passer. Et c'est moi qui vous ai fait du
mal?
--Non, mon enfant, non, dit doucement le vieillard.
--Mais si! mais si! grand-père, ajouta Suzon. Il ne manquerait plus que
cela. J'irais me jeter la tête la première dans un puits. Malheureuse!
Le vieillard essaya de la consoler et gagna sa chambre en s'appuyant sur
elle. Il se mil au lit et ne devait plus s'en relever. La fièvre
s'empara de lui, épuisa les forces vitales et le conduisit au tombeau au
bout de quelques jours. César Falempin ne quitta pas un seul instant son
vieil ami; il fut son médecin, son garde-malade, son légataire. Dans les
moments lucides, le père Lalouette s'inquiétait de sa petite-fille et se
lamentait à la pensée de la laisser seule, sans appui, sans ressources.
-Que va-t-elle devenir? disait-il, en proie aux ardeurs de la fièvre.
César avait cherché à éloigner plus d'une fois la pensée du vieillard de
cette préoccupation, mais toujours sans succès. C'était l'idée fixe de
Lalouette, il y revenait à chaque instant, Falempin ne voulut pas que
les adieux de son ami fussent empoisonnés par ce regret; il se dévoua.
--Lalouette, lui dit-il, sois tranquille, tout cela s'arrangera au
mieux. Un peu de calme, mon vieux, ne t'agite pas tant.
--Quand ma pauvre Suzon va rester seule! est-ce possible? répliqua le
vieillard.
--Écoute, Lalouette, dit Falempin, nous ne sommes pas riches, ma vieille
et moi: ce scélérat d'industriel nous a ruinés de fond en comble; mais
nous sommes encore verts, Dieu merci, et le courage ne nous manque pas.
Point de charges, point d'enfants, un mobilier assez propre et quelques
écus cachés dans les bas de ma vieille, qui a la manie des petits
pécules. Bref, ça peut marcher pour deux; et quand il y en a pour deux,
Lalouette, il y en a pour trois. Suzon viendra chez nous: elle sera de
la Famille.
--Bien vrai, César? dit le vieillard en trouvant la force de se mettre
sur son séant; bien vrai? ajouta-t-il d'une voix attendrie et
suppliante.
--Je l'adopte, dit solennellement Falempin, et déshérite mon neveu.
Suzon sera notre fille. Mais recouche-toi, vieux, tu es bien pâle.
--Ah! maintenant, dit Lalouette en se laissant arranger dans son lit,
maintenant je puis mourir. Ma pauvre enfant a une famille. Merci, César,
tu es un grand coeur.
Ce furent ses derniers mots; il s'endormit, dans la nuit même, du
sommeil éternel, en tenant la main de son ami serrée dans les siennes.