XII

Les amours de Suzon.

On se souvient du petit complot qu'avaient tramé ensemble, sous la

tonnelle du cabaret des Thernes, le père Lalouette et César Falempin.

L'événement servait les deux vieillards. Les choses semblaient

s'arranger d'elles-mêmes. Anselme trouvait Suzon fort à son gré; il

aimait ses allures vives, l'éclat de ses yeux noirs, la fraîcheur de son

teint et le sourire toujours éclos sur ses lèvres vermeilles. Suzon

était l'image de la santé et du bonheur, Anselme savait apprécier ces

deux avantages. Une ménagère toujours alerte, toujours gaie,

représentait à ses yeux une maison où le médecin aurait peu à faire et

où l'argent s'emploierait plutôt en aloyaux, qu'en ordonnances. C'était,

pour le gros garçon, une perspective pleine d'attraits. Suzon était,

d'ailleurs, une cuisinière fort experte: Anselme avait pu en juger.

Enfin, pour couronner la question de convenance, César Falempin et le

père Lalouette s'étaient expliqués de la manière la plus catégorique.

Deux mille francs de dot à la jeune fille, trois mille francs de legs au

jeune homme, le tout en actions de la _Compagnie péninsulaire_,

c'est-à-dire en voie de progrès, tels étaient les termes du contrat.

Anselme n'eût pas changé sa position pour celle d'un prince. Aussi le

voyait-on prendre le chemin des Thernes toutes les fois que ses

fonctions lui laissaient un peu de liberté. Suzon avait l'habitude et

presque le pressentiment de ces visites. Quand l'heure était arrivée,

son service s'en ressentait; elle allait et venait, en proie à une

impatience qu'elle ne pouvait vaincre, paraissait souvent sur la porte

du cabaret, et de là plongeait au loin le regard, comme si elle eût

cherché quelqu'un, entre les grands arbres du boulevard extérieur.

Avait-elle reconnu celui qu'elle attendait, elle rentrait à l'instant,

effarouchée et distraite, et se remettait à la besogne avec une ardeur

qui servait de masque à sa confusion. Le vieux Lalouette examinait ce

manège avec une joie d'enfant et se gardait bien de le troubler. Il

était heureux de voir Suzon heureuse; ces amours le charmaient; il y

réchauffait son coeur comme au dernier rayon de soleil promis à sa

vieillesse. Anselme passa ainsi plus d'une soirée sous le même toit que

Suzon. La jeune fille se partageait entre sa clientèle et son futur,

tandis que le grand-père tenait tête au jeune homme et décachetait en

son honneur une bouteille de vin vieux. On causait de l'avenir, des

petits détails du ménage: et Suzon, quoique absorbée en apparence par le

mouvement du cabaret, avait toujours une oreille à l'entretien.

Ce qui en faisait le principal aliment, c'était les chances que

présentait la _Compagnie péninsulaire_. Mieux que personne, Anselme se

trouvait au courant des mouvements de l'entreprise; il connaissait les

fluctuations de la Bourse et ne manquait pas d'en informer les deux

intéressés. Les actions n'avaient pas fléchi; on négociait à raison de

trente et quarante francs de prime de simples promesses d'actions,

c'est-à-dire la chose du monde la plus éventuelle, la plus aléatoire. Le

père Lalouette était d'un naturel crédule; cependant, un tel vertige lui

donnait à penser.

--Si nous vendions, mon fils, disait-il à Anselme; la dot serait

rondelette à présent. Qu'en dis-tu?

--Vendre! père Lalouette, répliquait le jeune homme avec feu; en voilà

une idée de l'autre monde! Vous voulez donc nous faire manquer notre

fortune?

--Mais non, mais non, répliquait le vieillard; seulement j'ai peur,

vois-tu. En l'an II de la république, j'avais pour mille écus

d'assignats; c'était notre fortune, je la gardais soigneusement. Sais-tu

ce que j'achetai en l'an VIII avec ces mille écus? Une paire de bottes!

Cela donne à réfléchir, mon fils.

--Voilà comme vous êtes, vous autres hommes d'âge, reprenait Anselme; il

vous semble que c'est toujours à recommencer de la même manière. Le

passé est bien loin, père Lalouette. Vous avez vécu dans un temps où

personne n'avait de quoi. On cherchait l'argent: enfoui! On cherchait

les pierres précieuses: disparues! Aujourd'hui, l'ancien, nous vivons

sur des monts d'or. Les millions sortent de dessous terre, et si je ne

vous apporte pas tous les jours des poignées d'argent, c'est que j'y

mets de la discrétion. Faut voir comme ça roule chez nous.

--Tu m'en diras tant, répondit le père Lalouette. Eh bien, mon fils,

puisqu'il en est ainsi, attendons. C'est votre affaire, après tout,

plutôt que la mienne.

Le temps s'écoulait dans ces entretiens; et quand le service était

complètement fini, Suzon venait s'y mêler. Quoiqu'il régnât entre elle

et le jeune homme la familiarité qu'autorise un mariage prochain, la

présence du vieillard imposait à Anselme un peu de réserve. Plus d'une

fois, il avait demandé une faveur qui, dans les classes populaires,

s'accorde presque toujours aux fiancés, celle d'aller se promener avec

sa future. Le père Lalouette n'y avait pas consenti. Une fois seulement,

il céda, à l'occasion de la seconde fête de Saint-Cloud. Le temps était

magnifique; et Suzon semblait se promettre un si grand bonheur de cette

partie, que son grand-père n'eut pas le courage de s'y refuser. Les bans

étaient en cours de publication; le mariage allait se faire. Le

vieillard dérogea donc à ses habitudes de surveillance.

Suzon eut à peine obtenu ce congé, qu'elle vola vers sa chambre. Son

plus brillant bonnet, sa robe la plus belle, sa guimpe la plus blanche,

elle eut bien vite tout choisi et tout revêtu. Elle était ravissante

ainsi, fraîche comme un bouton de rose et légère comme l'oiseau. On eût

dit que son pied ne touchait pas la terre, tant il y avait dans sa

marche de grâce aérienne et de souplesse dans ses mouvements. Son aïeul,

en la voyant si animée, si heureuse, n'eut pas la force de troubler

cette joie par des remontrances et des avis:

--Reviens de bonne heure, ma petite; autrement, je serais inquiet: c'est

tout, ce qu'il eut la force de dire.

--Oui, bon papa, oui, bon papa, répliqua la jeune fille, sautillant

comme une bergeronnette et prenant le bras d'Anselme.

Ils disparurent, et le vieillard les suivit longtemps de l'oeil. Le

jeune couple prit le chemin de Saint-Cloud. Quoique l'été touchât à sa

fin, la campagne était encore magnifique. Des pluies abondantes avaient

maintenu le mouvement de la sève, et à côté des feuilles expirantes se

montraient partout des bourgeons à peine épanouis. La végétation

parcourait ainsi toute l'échelle des couleurs, depuis ce vert tendre qui

caresse l'oeil comme une promesse, jusqu'à ces tons jaunes qui ont toute

l'éloquence d'un adieu. Le ciel était pur, et cependant il régnait dans

l'air cette vapeur humide qui signale la marche du soleil vers un autre

hémisphère et annonce les brouillards de l'automne.

Anselme et Suzon étaient trop absorbés, dans leurs amours pour

s'inquiéter des beautés du paysage. Ils marchaient joyeux au milieu de

la foule, qui chaque année et à pareille époque se porte vers

Saint-Cloud. Les yeux de la jeune fille tantôt pétillaient de joie à

l'idée de la fête, tantôt se voilaient de pudeur quand ils rencontraient

ceux de son fiancé. De temps en temps, Anselme s'emparait de sa main;

mais Suzon, souple comme une couleuvre, savait toujours la délivrer de

ses étreintes. Ces badinages amoureux leur servaient d'entretien et se

prolongèrent pendant la route.

Arrivée à Saint-Cloud et mêlée à cette foule, la jeune fille eut un

instant le vertige et oublia tout pour le spectacle qui frappait ses

regards. La grande allée était envahie par ces industriels forains qui

promènent en France les phénomènes de l'art et de la nature: ici une

exhibition de figures de cire, là un veau à deux têtes, plus loin, une

géante ou une naine, ailleurs des alcides posant sur des tréteaux en

costume de combat et montrant leur carrure à la foule en guise de défi.

Suzon n'avait jamais rien vu de si bruyant ni de si merveilleux; le père

Lalouette fuyait de telles cohues et n'eût pas voulu y exposer son

enfant. Aussi la jeune fille éprouvait-elle un sentiment de plaisir mêlé

d'effroi; elle ouvrait des yeux éblouis et pressait le bras d'Anselme

pour s'assurer d'un protecteur. Cependant, par degrés, l'émotion

s'apaisa pour faire place à la curiosité. Le moindre détail attirait

l'attention de la jeune fille, et Anselme se prêtait avec la

complaisance d'un amoureux à toutes ses fantaisies. Ils parcoururent

ainsi le programme des réjouissances populaires. Suzon voulut voir les

géantes et assister au repas des grands serpents d'Amérique. Anselme s'y

prêta de bonne grâce. Elle voulut juger du mérite des lapins savants et

visiter Napoléon à son lit de mort, entouré de ses compagnons

d'infortune, le tout en cire: Anselme s'exécuta. Suzon s'assit sur le

fauteuil où l'on pèse les amateurs, elle tira toutes sortes de macarons,

fit même partir l'arbalète. Il était dit qu'elle épuiserait ce jour-là

tous les plaisirs permis et d'autres peut-être.

Pauvre Suzon, elle était ivre de ce bruit, de ce mouvement, de ce

spectacle, et sa tête s'exaltait.

Un mouvement qui se fit sentir dans la foule les attira vers un autre

point du parc. Les eaux allaient jouer: des murmures confus

l'annonçaient au loin. Anselme et Suzon se dirigèrent de ce côté,

coudoyant, coudoyés, cherchant à s'ouvrir une voie vers les bassins,

afin de ne rien perdre de ce spectacle. A force de persévérance et de

meurtrissures, ils arrivèrent en première ligne, juste au moment où le

grand jet montait vers le ciel, et où la cascade déroulait ses nappes

d'argent. Dans ce cadre de verdure, et sous les feux du soleil qui

s'abaissait à l'horizon, ce mouvement des eaux avait quelque chose de

magique. Mille arcs-en-ciel se formaient çà et là, pour disparaître peu

d'instants après, et les ormes eux-mêmes voyaient se refléter sur leur

robe verte toutes les nuances du prisme. Suzon était émerveillée; une

rêverie vague avait succédé à sa pétulance enfantine; elle semblait

comme enchaînée à cette scène, digne des contes orientaux, à ce jeu

brillant des eaux et de la lumière.

Le programme des plaisirs populaires n'était pas épuisé; il restait

encore la vue du panorama que l'on embrasse du haut de la lanterne de

Saint-Cloud. Anselme décida, Suzon à quitter les bords du bassin, et ils

gravirent ensemble les pelouses vertes qui s'étendent jusqu'à

Ville-d'Avray. Arrivé devant l'observatoire, le jeune homme s'engagea

hardiment dans l'escalier qui conduit à la galerie supérieure; mais

Suzon, voyant l'obscurité qui y régnait, refusa obstinément de l'y

suivre. Un sentiment instinctif de pudeur veillait en elle et la

défendait. Anselme n'insista pas, on redescendit vers le théâtre de la

fête. Suzon s'était habituée à ce bruit; elle put mieux voir et mieux

jouir de ce qu'elle voyait. La partie devait être complète. On dîna en

plein air devant l'une de ces échoppes improvisées qui sont les

restaurants des foires. Anselme se fit servir une friture qu'il arrosa

d'un petit vin blanc, et plus d'une fois il remplit jusqu'aux bords le

verre de sa compagne. Suzon n'y mit pas de façons; elle but sans

crainte, comme un enfant du peuple. Sa tête se monta à ce jeu; elle y

perdit la réserve que jusque-là elle avait su garder. La soirée se

compléta par la bière et les échaudés; et quand, au soleil couchant, le

couple reprit le chemin des Thernes, la jeune fille n'avait plus la même

liberté d'esprit que pendant la promenade matinale. Elle était moins

forte et moins bien gardée; Hélas! que de filles du peuple succombent de

cette façon, et expient une heure d'imprudence par le deuil d'une vie

entière!

Peut-être Anselme n'avait-il pas apporté en ceci le moindre calcul.

Suzon était sa future; il devait tenir à la respecter. Cependant,

l'effet du vin se faisait aussi sentir chez lui; et ce ne fut pas sans

dessein qu'il choisit, pour regagner les Thernes, la grande allée du

bois de Boulogne. C'était, du reste, le chemin le plus court et le plus

beau; Des voitures le traversaient; beaucoup de piétons s'y étaient

engagés; on marchait ainsi de compagnie. Suzon avait des élans de folle

joie; elle bondissait comme une biche. Anselme chantait des refrains

joyeux, et, de temps en temps, prenait familièrement la taille de la

jeune tille. Elle résista d'abord, se défendit, se fâcha, puis céda.

--Allons! disait-elle, c'est mon fiancé!

La capitulation commençait. La nuit s'était faite, et le couple marchait

désormais à la clarté d'une nuit sereine. Ce demi-jour enhardit Anselme;

il arracha à la pauvre enfant une faveur après l'autre; et, quittant

l'allée que suivait la foule, il l'entraîna vers l'un des mille sentiers

qui sillonnent le bois de Boulogne.

--Bah! disait Suzon en le suivant sans défiance, c'est mon fiancé.

Il était dix heures du soir, et, depuis trois heures, le père Lalouette

se promenait devant la porte de son cabaret en proie à une inquiétude

profonde. De temps en temps, il portait les yeux vers les profondeurs du

boulevard, et cherchait à démêler dans l'obscurité s'il n'apercevait pas

au loin le couple qu'il attendait. Quand cet espoir était trahi, il se

frappait le front en disant:

--Les malheureux enfants! Ils me feront mourir.

En même temps, il reprenait son poste d'observation, poussant des

reconnaissances tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre.

--Je n'aurais pas du les laisser partir, ajoutait-il; j'avais un

pressentiment qu'il arriverait quelque malheur. Pourvu qu'on ne les ait

pas écrasés dans cette foule. S'ils étaient tombés dans l'eau! Si Suzon

s'était égarée! Quel tourment, bon Dieu! quel tourment!

Ce monologue se prolongea pendant toute la soirée. Quelques amis du père

Lalouette vinrent le voir; il les dépêcha dans diverses directions en

leur recommandant de lui ramener sa fille morte ou vive. Aucun client ne

fut accueilli ce soir-là; ils se retiraient d'eux-mêmes, en voyant le

front soucieux du vieillard. Enfin, vers dix heures et demie, Lalouette

allait fermer sa maison pour courir lui-même à la recherche de Suzon,

quand elle parut devant lui toute seule.

--Bonsoir, grand-père, lui dit-elle en se précipitant dans ses bras.

La surprise et le saisissement empêchaient Lalouette de répondre; il

regardait sa fille comme pour s'assurer de sa présence.

--Suzon! Suzon! s'écria-t-il enfin, c'est bien toi, n'est-ce pas, Suzon?

Ses yeux étaient pleins de larmes, sa physionomie portait les traces des

inquiétudes qu'il venait d'éprouver.

--Oui, grand-père, c'est moi, remettez-vous, dit-elle.

--Mais d'où sors-tu donc, mon enfant? ajouta le vieillard. Te voilà

seule! et où est Anselme?

--Nous étions en retard, grand-père; il m'a quittée à la barrière pour

aller plus vite à sa besogne. Voyons, tranquillisez-vous, me voici.

Le vieillard l'embrassa avec effusion; la vue de sa fille le ranima peu

à peu.

--Méchante enfant! dit-il avec tendresse.

--C'est vrai, grand-père, j'ai tort, répondit Suzon; mais je ne vous

quitterai plus. Rentrons, je suis rendue. C'est si loin Saint-Cloud. Oh!

quelle journée! quelle journée! ajouta-t-elle avec un accent plein de

mélancolie.

Elle acheva de fermer le logis, embrassa son aïeul et monta dans sa

chambre. Tout autre qu'un vieillard aurait pu, en examinant la jeune

fille, voir un sentiment douloureux empreint dans ses traits et sur son

visage les traces de larmes récentes. Suzon, à peine enfermée chez elle,

se jeta à genoux au pied de son lit.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle, faites que tout ceci tourne à

bien.

Les Idoles d'argile. · 第 11 / 24 题