Les caprices de madame la baronne.
Quoique Emma fût préparée à la mort de son père, cet événement la jeta
dans un abattement profond. Elle restait seule au monde, avec Muller
pour tout appui, presque désarmée contre les intrigues et les haines qui
allaient l'assaillir. Ce qui navrait son coeur, c'était moins les soucis
de la fortune que la douleur de voir s'en aller les affections les plus
chères. Un regret se mêlait, en outre, à ce deuil, celui d'avoir trop
docilement obéi aux ordres qui l'éloignaient du fauteuil du malade, et
de l'avoir abandonné à des soins mercenaires. Il lui semblait qu'elle
aurait dû tout braver, même la colère d'une marâtre, plutôt que de
négliger ce devoir et de consentir à cette séparation.
Ces combats intérieurs, cette amertume contenue amenèrent une crise:
Emma tomba sérieusement malade. Une langueur maladive s'empara d'elle et
pesa sur tous les organes de la vie. Le désordre ne se caractérisait par
aucune lésion appréciable: c'était un dégoût général, une lassitude
invincible. Tout mouvement répugnait à la malade. Plusieurs fois, elle
essaya de se lever et ces tentatives aboutirent à de dangereuses
syncopes. Le docteur ordonna alors un repos complet, et maintint autour
du lit les consignes les plus sévères. Les accès de fièvre se
multipliaient; il fallut les combattre; Des symptômes nerveux se
déclaraient à propos de la moindre émotion; on n'admit plus dans la
chambre que les femmes de service. Muller lui-même passait sa journée
dans le salon d'étude, et ne voyait Emma que de loin en loin, comme à la
dérobée.
A la première nouvelle du danger qui menaçait sa cousine, Paul Vernon
était accouru. Il voulut pénétrer jusqu'à elle; on lui opposa les ordres
rigoureux du médecin. Le jeune homme ne s'y résigna qu'avec peine. Il
avait toute l'exaltation de son âge et les ardeurs impatientes d'un
premier amour. Désormais son existence sembla attachée à celle de la
malade; il assiégea l'hôtel, y parut plusieurs fois par jour, tantôt en
proie à une mélancolie sombre, tantôt s'attendrissant jusqu'aux larmes.
Si Emma eût succombé aux premières atteintes du mal, Paul se trouvait
dans toutes les conditions nécessaires pour pousser jusqu'au bout le
sacrifice. Son plan était fait; il ne laisserait pas l'élégie incomplète
et y ajouterait un dernier épisode. Le bon Muller recevait ces tristes
confidences et pleurait avec son jeune ami.
Tant que le général avait vécu, les fréquentes visites de Paul Vernon
n'avaient pas été remarquées de la baronne. Sa pensée était ailleurs.
Avec un esprit plus libre, elle examina mieux ce qui se passait autour
d'elle, et devina l'idylle qu'on lui avait cachée. Les coeurs blasés
sont impitoyables: sur-le-champ elle se mit en quête et chercha comment
elle pourrait troubler ces jeunes amours. Une dépravation en amène
toujours une autre: les vices s'engendrent comme les vertus. Quand on a
cédé une fois sur un point quelconque au génie du mal, il est rare qu'il
ne remporte pas une victoire complète. La baronne ne s'en défendait
plus: toute pudeur était morte en elle. Ses dérèglements n'avaient pas
même l'excuse des sens; son imagination seule était dissolue. Ses fautes
avaient été des calculs ou des fantaisies, le résultat d'un système et
non d'un entraînement. Née pour l'intrigue, elle se sentait malheureuse
quand l'aliment lui faisait défaut. Depuis la mort du général, un vide
s'était fait à ses côtés: il lui manquait une victime. Qu'on juge du
secret plaisir que lui fit éprouver la découverte de cette passion,
éclose à l'ombre de l'hôtel, et presque sous ses yeux. Un peu de dépit
s'y joignait: elle avait été prise pour dupe. L'esprit de vengeance se
mêlait ainsi à l'instinct du mal.
Jusque-là, elle n'avait remarqué Paul qu'en passant, comme on remarque
un beau cavalier, sans nourrir aucun projet sur son coeur ou sur sa
personne. Dès qu'elle vit en lui un homme à succès, elle résolut de
faire tourner ses heureuses dispositions à son profit et de réaliser sa
conquête. La maladie d'Emma secondait ce dessein; la baronne s'empressa
d'en profiter, de mener rondement l'aventure, fallût-il, au besoin,
brusquerie dénouement. Elle épia le moment où Paul venait à l'hôtel pour
s'informer de l'état de sa cousine et arrangea les choses avec tant
d'adresse, que des rencontres journalières s'ensuivirent. Cette femme,
si impérieuse, prenait au besoin les airs les plus caressants et les
plus doux. Elle entraîna le jeune homme dans son boudoir, flatta sa
passion, parla d'Emma avec le ton du plus tendre intérêt et lui reprocha
de ne l'avoir point mise dans ses confidences. Paul écoutait ses paroles
avec enchantement, et les heures s'écoulaient dans ces dangereux
tête-à-tête. Cependant Éléonore en venait peu à peu à son but; et, moins
préoccupé, le jeune homme aurait pu sentir le dard de l'aspic caché sous
ces fleurs:
--Vous l'aimez donc bien? lui disait la baronne.
--Si je l'aime! madame, répondait Paul; mais, qui ne l'aimerait pas!
Emma est si belle!
--Pourvu que la maladie épargne sa fraîcheur! disait la baronne.
--Elle est si bonne! ajoutait Paul; c'est un ange, madame. La terre n'a
rien vu de plus parfait.
--Oui, beaucoup de douceur, répondait Éléonore. C'est sans prix en
ménage: la douceur efface tant de petits ennuis!
--Des ennuis, disait le jeune homme avec chaleur; qui pourrait en causer
à une créature aussi adorable!
--Mon Dieu, personne, répliquait la baronne; mais qui peut répondre de
l'avenir? La gêne, les embarras de fortune changent tant l'humeur des
hommes!
En prononçant ces derniers mots, Éléonore appuyait sur chacun d'eux avec
une intention perfide. Paul fit un mouvement, elle sourit: le coup avait
porté. Le poignard était dans la plaie; il ne s'agissait plus que de le
retourner et d'agrandir la blessure:
--Sans fortune, Paul, ajoutait-elle, il est rare que le bonheur dure. La
misère est un si triste voisin pour l'amour; comme il s'y effarouche,
comme il s'enfuit à tire-d'aile! Croyez-moi, mon ami, j'ai sur vous le
triste privilège de l'expérience: n'épousez qu'une fille riche. Hors de
là tout est sombre. Avec la richesse, on se console de tout; avec
l'indigence, on ne jouit de rien. A vingt ans on aime, à vingt-cinq ans
on calcule; vous voyez que le calcul règne plus longtemps que l'amour.
Cinq ans d'illusion, quarante ans de réalité. C'est à choisir.
Cette théorie positive était celle dont Paul s'était inspiré dans les
premiers moments de sa liaison; et si plus tard le coeur s'était mis de
la partie, le jeune homme n'en restait pas moins le fidèle disciple de
Granpré et de l'école des gens d'affaires. Aussi se sentait-il pénétré
d'un froid mortel eu voyant l'insistance que mettait la baronne à
revenir sur ce chapitre. C'était une des fibres délicates de son âme; on
ne pouvait y toucher sans le faire souffrir. Éléonore s'en apercevait et
prolongeait le supplice:
--Pauvre amoureux! disait-elle, vous serez héroïque; vous saurez
affronter la privation! Allons, c'est bien. Vous êtes un grand coeur.
--Mais, madame, répliqua Paul en abordant ce thème pénible, cet éloge ne
peut pas s'adresser à moi: Emma est riche.
--Riche! dit la baronne, qui le sait?
--Le général ne l'était-il pas? répondit Vernon que ce doute pénétrait
d'inquiétude.
--L'est-on jamais quand on joue à la Bourse? dit Éléonore en fixant sur
Paul un oeil qui sondait les derniers replis de sa pensée; l'est-on
quand on spécule sur des entreprises chanceuses, quand on y engage
imprudemment tous ses fonds? Retenez bien ceci, mon neveu,
ajouta-t-elle: un joueur n'est jamais riche, et le général jouait.
Ces insinuations versaient le désenchantement goutte à goutte dans le
coeur du jeune homme. Éléonore y revenait chaque jour et envenimait la
blessure. Paul aimait encore, mais sa passion n'était plus sans mélange.
L'idée d'un mariage avec Emma lui avait toujours semblé inséparable
d'une position opulente, d'un grand état de maison; et tout ce que l'on
retranchait de ce beau rêve était autant d'enlevé au prestige de son
amour. D'un autre côté, la baronne poursuivait ses opérations et les
portait sur un terrain plus délicat. Tout ce que la perfidie a de
ressources, tout ce que la coquetterie a de ruses fut employé pour
pervertir ce jeune homme et le jeter dans les filets de la sirène. Paul
s'habitua peu à peu à venir à l'hôtel, moins pour Emma que pour
Éléonore. On l'enlaça sans qu'il eût la force ni le désir de se
défendre. Il se croyait assez fort pour rompre ce lien, aussitôt qu'Emma
le rappellerait près d'elle. À peine y voyait-il une distraction, un
passe-temps sans conséquence.
Granpré ignorait tout: la baronne s'était cachée de lui avec le plus
grand soin. Les heures des rendez-vous étaient celles où on le savait
occupé à la Bourse et dans l'impossibilité de quitter ce poste
d'honneur. Tous les valets de la maison étaient à la dévotion
d'Éléonore, qui les tenait subjugués sous un commandement de fer. Ainsi
madame la baronne pouvait pousser jusqu'au bout ce caprice: elle n'avait
à craindre ni les surprises ni les représailles. Ce coeur blasé s'y
intéressa: c'était une incursion dans les domaines de l'inexpérience et
de la jeunesse; il y avait là tout l'attrait du fruit nouveau. Peut-être
Éléonore, plus sûre de son triomphe, eut-elle poussé les choses jusqu'à
un éclat et à une folie. Les événements l'en empêchèrent.
Un jour le notaire de Granpré vint le chercher dans le temple même où il
se livrait à ses sacrifices habituels, dans la Bourse, aux abords de la
corbeille. Il s'agissait d'un acte fort pressé qui devait être
enregistré le jour même, sous peine de dommages. Une seule formalité y
manquait encore: la signature de la baronne; il fallait l'obtenir avant
trois heures. Granpré eût bien dépêché quelqu'un vers l'hôtel; mais
Éléonore n'eût rien signé sans son assistance et son conseil. Il n'y
avait pas à balancer; l'homme d'affaires se décida à quitter sort poste
de joueur et lança son cabriolet dans la direction du faubourg du Roule.
Arrivé à sa destination, il descendit rapidement de voiture, s'élança
avec toute la légèreté que comportait son âge vers le perron de l'hôtel,
traversa comme un éclair le vestibule, et s'engagea dans les pièces
qu'occupait la baronne. Les portes étaient ouvertes, et le pied de
l'homme d'affaires foulait à peine le sol; il allait pénétrer ainsi
jusqu'au sanctuaire familier, et cherchait déjà dans son portefeuille la
pièce qu'il devait présenter à signer, quand un bruit de voix frappa son
oreille. Il reconnut celle de Paul Vernon, et s'arrêta muet de surprise.
--Granpré! disait la baronne.
--Oui, Granpré, Granpré, répliqua son interlocuteur.
Un bruit sec retentit alors, comme celui d'un coup d'éventail, et
quelques éclats de rire s'y mêlèrent.
--Enfant, dit Éléonore, où avez-vous la tête?
--Mais oui, on l'assure, répliqua Paul.
--Taisez-vous donc, méchant! ajouta la baronne. C'est bien vilain, ce
que vous dites-là, monsieur.
A l'appui de ces mots résonna un second bruit qui frappa Granpré de
stupeur. Sa figure garda l'immobilité d'une tête de Méduse; son teint,
naturellement pâle, devint d'une blancheur de marbre: on eût dit une
statue; pas un mouvement, pas un geste ne trahissait ses impressions, et
pourtant il était impossible de ne pas distinguer un grand combat
intérieur sous cette enveloppe inanimée. Chaque muscle semblait crispé,
chaque fibre émue; l'oeil était fixe, mais brillant, la bouche
contractée, la narine ouverte. Il écoutait toujours.
--Serez-vous plus sage une autre fois? disait Éléonore. Quels soupçons
injurieux!
--Dame! c'est un bruit, répliqua Paul.
--Fi donc, monsieur! Est-ce que vous seriez jaloux, par hasard?
Après quelques secondes d'hésitation, Granpré comprit qu'il fallait
prendre un parti. Au lieu d'aller droit vers les interlocuteurs et de
paraître en Jupiter tonnant sur le lieu de la scène, il revint sur ses
pas avec une infinité de précautions, calculant sa marche de manière à
n'être point aperçu.
--C'est dans l'ordre, se disait-il tout bas. Madame la baronne est femme
de précaution; il lui faut des rechanges. Loi du talion, voilà tout:
soyons philosophe.
En achevant ces mots, il regagna le vestibule et ouvrit la porte avec
bruit pour attirer l'attention des valets. L'un d'eux arriva et parut
fort surpris de voir l'homme d'affaires à cette heure. On appela la
femme de chambre de confiance, qui prit les devants pour aller annoncer
cette visite inattendue. Granpré ne parut pas s'inquiéter de ce
mouvement et de ces embarras; il se dirigea avec une tranquillité
parfaite vers la pièce où était Éléonore; il la trouva seule. Il s'y
attendait, fit son entrée le plus naturellement du monde, et, se parant
de son plus aimable sourire:
--Ma chère, lui dit-il, voici encore un ennui d'avocats: une pièce à
signer. Cela presse; autrement je ne serais pas venu vous déranger à ces
heures-ci.
--Donnez, Granpré, répondit la baronne en prenant l'acte et s'asseyant à
son bureau, donnez vite.
Malgré le calme apparent d'Éléonore, la signature qu'elle apposa sur
cette pièce ne fut pas tracée d'une main ferme; sa conscience parlait
pour la première fois et se trahissait par un tremblement involontaire.
Quelques jours après cette scène, Emma obtenait enfin de son docteur la
permission de se lever, et, appuyée sur le bras de Muller, elle faisait
quelques tours de promenade dans sa chambre. Le bon Allemand avait suivi
les diverses phases de l'intérêt que Paul Vernon portait à la malade.
Dans les premiers jours, c'était un sombre désespoir et l'intention bien
manifeste de ne pas lui survivre, puis cette exaltation avait fait place
à une passion de plus en plus raisonnable. Muller n'était pas un grand
clerc en matière de sentiment; cependant il voyait là-dessous les
variations d'un coeur volage. Aussi fut-il bien embarrassé quand la
jeune fille, souffrante encore, parla de son amour comme du seul débris
qui eut survécu dans le naufrage de ses pensées:
--Et Paul, dit-elle en interrogeant de l'oeil son précepteur, est-il
venu souvent?
Le pauvre homme comprit que la perte d'une illusion serait le coup de
mort pour la jeune fille, il prit l'héroïque résolution de la tromper
jusqu'à ce qu'elle eût la force de supporter d'autres douleurs....
--Très-souvent, répliqua-t-il, très-souvent!
--Mais encore! dit en insistant Emma.
--Mon Dieu! tous les jours! répondit Muller. C'est un garçon si dévoué
que M. Paul.
--Bon ami, s'écria la jeune fille en laissant échapper une larme,
répétez-moi donc cela! C'est du baume qui tombe sur mon pauvre coeur.