XIII

Les caprices de madame la baronne.

Quoique Emma fût préparée à la mort de son père, cet événement la jeta

dans un abattement profond. Elle restait seule au monde, avec Muller

pour tout appui, presque désarmée contre les intrigues et les haines qui

allaient l'assaillir. Ce qui navrait son coeur, c'était moins les soucis

de la fortune que la douleur de voir s'en aller les affections les plus

chères. Un regret se mêlait, en outre, à ce deuil, celui d'avoir trop

docilement obéi aux ordres qui l'éloignaient du fauteuil du malade, et

de l'avoir abandonné à des soins mercenaires. Il lui semblait qu'elle

aurait dû tout braver, même la colère d'une marâtre, plutôt que de

négliger ce devoir et de consentir à cette séparation.

Ces combats intérieurs, cette amertume contenue amenèrent une crise:

Emma tomba sérieusement malade. Une langueur maladive s'empara d'elle et

pesa sur tous les organes de la vie. Le désordre ne se caractérisait par

aucune lésion appréciable: c'était un dégoût général, une lassitude

invincible. Tout mouvement répugnait à la malade. Plusieurs fois, elle

essaya de se lever et ces tentatives aboutirent à de dangereuses

syncopes. Le docteur ordonna alors un repos complet, et maintint autour

du lit les consignes les plus sévères. Les accès de fièvre se

multipliaient; il fallut les combattre; Des symptômes nerveux se

déclaraient à propos de la moindre émotion; on n'admit plus dans la

chambre que les femmes de service. Muller lui-même passait sa journée

dans le salon d'étude, et ne voyait Emma que de loin en loin, comme à la

dérobée.

A la première nouvelle du danger qui menaçait sa cousine, Paul Vernon

était accouru. Il voulut pénétrer jusqu'à elle; on lui opposa les ordres

rigoureux du médecin. Le jeune homme ne s'y résigna qu'avec peine. Il

avait toute l'exaltation de son âge et les ardeurs impatientes d'un

premier amour. Désormais son existence sembla attachée à celle de la

malade; il assiégea l'hôtel, y parut plusieurs fois par jour, tantôt en

proie à une mélancolie sombre, tantôt s'attendrissant jusqu'aux larmes.

Si Emma eût succombé aux premières atteintes du mal, Paul se trouvait

dans toutes les conditions nécessaires pour pousser jusqu'au bout le

sacrifice. Son plan était fait; il ne laisserait pas l'élégie incomplète

et y ajouterait un dernier épisode. Le bon Muller recevait ces tristes

confidences et pleurait avec son jeune ami.

Tant que le général avait vécu, les fréquentes visites de Paul Vernon

n'avaient pas été remarquées de la baronne. Sa pensée était ailleurs.

Avec un esprit plus libre, elle examina mieux ce qui se passait autour

d'elle, et devina l'idylle qu'on lui avait cachée. Les coeurs blasés

sont impitoyables: sur-le-champ elle se mit en quête et chercha comment

elle pourrait troubler ces jeunes amours. Une dépravation en amène

toujours une autre: les vices s'engendrent comme les vertus. Quand on a

cédé une fois sur un point quelconque au génie du mal, il est rare qu'il

ne remporte pas une victoire complète. La baronne ne s'en défendait

plus: toute pudeur était morte en elle. Ses dérèglements n'avaient pas

même l'excuse des sens; son imagination seule était dissolue. Ses fautes

avaient été des calculs ou des fantaisies, le résultat d'un système et

non d'un entraînement. Née pour l'intrigue, elle se sentait malheureuse

quand l'aliment lui faisait défaut. Depuis la mort du général, un vide

s'était fait à ses côtés: il lui manquait une victime. Qu'on juge du

secret plaisir que lui fit éprouver la découverte de cette passion,

éclose à l'ombre de l'hôtel, et presque sous ses yeux. Un peu de dépit

s'y joignait: elle avait été prise pour dupe. L'esprit de vengeance se

mêlait ainsi à l'instinct du mal.

Jusque-là, elle n'avait remarqué Paul qu'en passant, comme on remarque

un beau cavalier, sans nourrir aucun projet sur son coeur ou sur sa

personne. Dès qu'elle vit en lui un homme à succès, elle résolut de

faire tourner ses heureuses dispositions à son profit et de réaliser sa

conquête. La maladie d'Emma secondait ce dessein; la baronne s'empressa

d'en profiter, de mener rondement l'aventure, fallût-il, au besoin,

brusquerie dénouement. Elle épia le moment où Paul venait à l'hôtel pour

s'informer de l'état de sa cousine et arrangea les choses avec tant

d'adresse, que des rencontres journalières s'ensuivirent. Cette femme,

si impérieuse, prenait au besoin les airs les plus caressants et les

plus doux. Elle entraîna le jeune homme dans son boudoir, flatta sa

passion, parla d'Emma avec le ton du plus tendre intérêt et lui reprocha

de ne l'avoir point mise dans ses confidences. Paul écoutait ses paroles

avec enchantement, et les heures s'écoulaient dans ces dangereux

tête-à-tête. Cependant Éléonore en venait peu à peu à son but; et, moins

préoccupé, le jeune homme aurait pu sentir le dard de l'aspic caché sous

ces fleurs:

--Vous l'aimez donc bien? lui disait la baronne.

--Si je l'aime! madame, répondait Paul; mais, qui ne l'aimerait pas!

Emma est si belle!

--Pourvu que la maladie épargne sa fraîcheur! disait la baronne.

--Elle est si bonne! ajoutait Paul; c'est un ange, madame. La terre n'a

rien vu de plus parfait.

--Oui, beaucoup de douceur, répondait Éléonore. C'est sans prix en

ménage: la douceur efface tant de petits ennuis!

--Des ennuis, disait le jeune homme avec chaleur; qui pourrait en causer

à une créature aussi adorable!

--Mon Dieu, personne, répliquait la baronne; mais qui peut répondre de

l'avenir? La gêne, les embarras de fortune changent tant l'humeur des

hommes!

En prononçant ces derniers mots, Éléonore appuyait sur chacun d'eux avec

une intention perfide. Paul fit un mouvement, elle sourit: le coup avait

porté. Le poignard était dans la plaie; il ne s'agissait plus que de le

retourner et d'agrandir la blessure:

--Sans fortune, Paul, ajoutait-elle, il est rare que le bonheur dure. La

misère est un si triste voisin pour l'amour; comme il s'y effarouche,

comme il s'enfuit à tire-d'aile! Croyez-moi, mon ami, j'ai sur vous le

triste privilège de l'expérience: n'épousez qu'une fille riche. Hors de

là tout est sombre. Avec la richesse, on se console de tout; avec

l'indigence, on ne jouit de rien. A vingt ans on aime, à vingt-cinq ans

on calcule; vous voyez que le calcul règne plus longtemps que l'amour.

Cinq ans d'illusion, quarante ans de réalité. C'est à choisir.

Cette théorie positive était celle dont Paul s'était inspiré dans les

premiers moments de sa liaison; et si plus tard le coeur s'était mis de

la partie, le jeune homme n'en restait pas moins le fidèle disciple de

Granpré et de l'école des gens d'affaires. Aussi se sentait-il pénétré

d'un froid mortel eu voyant l'insistance que mettait la baronne à

revenir sur ce chapitre. C'était une des fibres délicates de son âme; on

ne pouvait y toucher sans le faire souffrir. Éléonore s'en apercevait et

prolongeait le supplice:

--Pauvre amoureux! disait-elle, vous serez héroïque; vous saurez

affronter la privation! Allons, c'est bien. Vous êtes un grand coeur.

--Mais, madame, répliqua Paul en abordant ce thème pénible, cet éloge ne

peut pas s'adresser à moi: Emma est riche.

--Riche! dit la baronne, qui le sait?

--Le général ne l'était-il pas? répondit Vernon que ce doute pénétrait

d'inquiétude.

--L'est-on jamais quand on joue à la Bourse? dit Éléonore en fixant sur

Paul un oeil qui sondait les derniers replis de sa pensée; l'est-on

quand on spécule sur des entreprises chanceuses, quand on y engage

imprudemment tous ses fonds? Retenez bien ceci, mon neveu,

ajouta-t-elle: un joueur n'est jamais riche, et le général jouait.

Ces insinuations versaient le désenchantement goutte à goutte dans le

coeur du jeune homme. Éléonore y revenait chaque jour et envenimait la

blessure. Paul aimait encore, mais sa passion n'était plus sans mélange.

L'idée d'un mariage avec Emma lui avait toujours semblé inséparable

d'une position opulente, d'un grand état de maison; et tout ce que l'on

retranchait de ce beau rêve était autant d'enlevé au prestige de son

amour. D'un autre côté, la baronne poursuivait ses opérations et les

portait sur un terrain plus délicat. Tout ce que la perfidie a de

ressources, tout ce que la coquetterie a de ruses fut employé pour

pervertir ce jeune homme et le jeter dans les filets de la sirène. Paul

s'habitua peu à peu à venir à l'hôtel, moins pour Emma que pour

Éléonore. On l'enlaça sans qu'il eût la force ni le désir de se

défendre. Il se croyait assez fort pour rompre ce lien, aussitôt qu'Emma

le rappellerait près d'elle. À peine y voyait-il une distraction, un

passe-temps sans conséquence.

Granpré ignorait tout: la baronne s'était cachée de lui avec le plus

grand soin. Les heures des rendez-vous étaient celles où on le savait

occupé à la Bourse et dans l'impossibilité de quitter ce poste

d'honneur. Tous les valets de la maison étaient à la dévotion

d'Éléonore, qui les tenait subjugués sous un commandement de fer. Ainsi

madame la baronne pouvait pousser jusqu'au bout ce caprice: elle n'avait

à craindre ni les surprises ni les représailles. Ce coeur blasé s'y

intéressa: c'était une incursion dans les domaines de l'inexpérience et

de la jeunesse; il y avait là tout l'attrait du fruit nouveau. Peut-être

Éléonore, plus sûre de son triomphe, eut-elle poussé les choses jusqu'à

un éclat et à une folie. Les événements l'en empêchèrent.

Un jour le notaire de Granpré vint le chercher dans le temple même où il

se livrait à ses sacrifices habituels, dans la Bourse, aux abords de la

corbeille. Il s'agissait d'un acte fort pressé qui devait être

enregistré le jour même, sous peine de dommages. Une seule formalité y

manquait encore: la signature de la baronne; il fallait l'obtenir avant

trois heures. Granpré eût bien dépêché quelqu'un vers l'hôtel; mais

Éléonore n'eût rien signé sans son assistance et son conseil. Il n'y

avait pas à balancer; l'homme d'affaires se décida à quitter sort poste

de joueur et lança son cabriolet dans la direction du faubourg du Roule.

Arrivé à sa destination, il descendit rapidement de voiture, s'élança

avec toute la légèreté que comportait son âge vers le perron de l'hôtel,

traversa comme un éclair le vestibule, et s'engagea dans les pièces

qu'occupait la baronne. Les portes étaient ouvertes, et le pied de

l'homme d'affaires foulait à peine le sol; il allait pénétrer ainsi

jusqu'au sanctuaire familier, et cherchait déjà dans son portefeuille la

pièce qu'il devait présenter à signer, quand un bruit de voix frappa son

oreille. Il reconnut celle de Paul Vernon, et s'arrêta muet de surprise.

--Granpré! disait la baronne.

--Oui, Granpré, Granpré, répliqua son interlocuteur.

Un bruit sec retentit alors, comme celui d'un coup d'éventail, et

quelques éclats de rire s'y mêlèrent.

--Enfant, dit Éléonore, où avez-vous la tête?

--Mais oui, on l'assure, répliqua Paul.

--Taisez-vous donc, méchant! ajouta la baronne. C'est bien vilain, ce

que vous dites-là, monsieur.

A l'appui de ces mots résonna un second bruit qui frappa Granpré de

stupeur. Sa figure garda l'immobilité d'une tête de Méduse; son teint,

naturellement pâle, devint d'une blancheur de marbre: on eût dit une

statue; pas un mouvement, pas un geste ne trahissait ses impressions, et

pourtant il était impossible de ne pas distinguer un grand combat

intérieur sous cette enveloppe inanimée. Chaque muscle semblait crispé,

chaque fibre émue; l'oeil était fixe, mais brillant, la bouche

contractée, la narine ouverte. Il écoutait toujours.

--Serez-vous plus sage une autre fois? disait Éléonore. Quels soupçons

injurieux!

--Dame! c'est un bruit, répliqua Paul.

--Fi donc, monsieur! Est-ce que vous seriez jaloux, par hasard?

Après quelques secondes d'hésitation, Granpré comprit qu'il fallait

prendre un parti. Au lieu d'aller droit vers les interlocuteurs et de

paraître en Jupiter tonnant sur le lieu de la scène, il revint sur ses

pas avec une infinité de précautions, calculant sa marche de manière à

n'être point aperçu.

--C'est dans l'ordre, se disait-il tout bas. Madame la baronne est femme

de précaution; il lui faut des rechanges. Loi du talion, voilà tout:

soyons philosophe.

En achevant ces mots, il regagna le vestibule et ouvrit la porte avec

bruit pour attirer l'attention des valets. L'un d'eux arriva et parut

fort surpris de voir l'homme d'affaires à cette heure. On appela la

femme de chambre de confiance, qui prit les devants pour aller annoncer

cette visite inattendue. Granpré ne parut pas s'inquiéter de ce

mouvement et de ces embarras; il se dirigea avec une tranquillité

parfaite vers la pièce où était Éléonore; il la trouva seule. Il s'y

attendait, fit son entrée le plus naturellement du monde, et, se parant

de son plus aimable sourire:

--Ma chère, lui dit-il, voici encore un ennui d'avocats: une pièce à

signer. Cela presse; autrement je ne serais pas venu vous déranger à ces

heures-ci.

--Donnez, Granpré, répondit la baronne en prenant l'acte et s'asseyant à

son bureau, donnez vite.

Malgré le calme apparent d'Éléonore, la signature qu'elle apposa sur

cette pièce ne fut pas tracée d'une main ferme; sa conscience parlait

pour la première fois et se trahissait par un tremblement involontaire.

Quelques jours après cette scène, Emma obtenait enfin de son docteur la

permission de se lever, et, appuyée sur le bras de Muller, elle faisait

quelques tours de promenade dans sa chambre. Le bon Allemand avait suivi

les diverses phases de l'intérêt que Paul Vernon portait à la malade.

Dans les premiers jours, c'était un sombre désespoir et l'intention bien

manifeste de ne pas lui survivre, puis cette exaltation avait fait place

à une passion de plus en plus raisonnable. Muller n'était pas un grand

clerc en matière de sentiment; cependant il voyait là-dessous les

variations d'un coeur volage. Aussi fut-il bien embarrassé quand la

jeune fille, souffrante encore, parla de son amour comme du seul débris

qui eut survécu dans le naufrage de ses pensées:

--Et Paul, dit-elle en interrogeant de l'oeil son précepteur, est-il

venu souvent?

Le pauvre homme comprit que la perte d'une illusion serait le coup de

mort pour la jeune fille, il prit l'héroïque résolution de la tromper

jusqu'à ce qu'elle eût la force de supporter d'autres douleurs....

--Très-souvent, répliqua-t-il, très-souvent!

--Mais encore! dit en insistant Emma.

--Mon Dieu! tous les jours! répondit Muller. C'est un garçon si dévoué

que M. Paul.

--Bon ami, s'écria la jeune fille en laissant échapper une larme,

répétez-moi donc cela! C'est du baume qui tombe sur mon pauvre coeur.

Les Idoles d'argile. · 第 12 / 24 题